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Collecte de vêtements en France : l’épuisement silencieux d’un modèle bâti sur la surproduction

Pendant longtemps, la collecte textile a servi de soupape à une industrie européenne du vêtement en expansion continue. Aujourd’hui, cette soupape cède. En France, les acteurs de la filière alertent : le système est saturé, économiquement fragilisé et matériellement dépassé.

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La crise actuelle de la collecte de vêtements ne relève ni d’un défaut de civisme ni d’un accident conjoncturel. Elle révèle l’usure profonde d’un modèle fondé sur la surproduction textile, la délocalisation des coûts et l’illusion d’un recyclage capable d’absorber des volumes toujours croissants.

En France, plusieurs opérateurs de collecte et de tri textile font état de difficultés croissantes : entrepôts saturés, coûts logistiques en hausse, débouchés de plus en plus étroits pour les vêtements usagés. Le phénomène touche aussi bien les associations que les structures privées chargées de la valorisation des textiles.

Le mécanisme est désormais bien identifié. Chaque année, des centaines de milliers de tonnes de vêtements sont mises sur le marché français. Une partie seulement est collectée, et parmi ces volumes, une fraction limitée peut être réutilisée localement ou recyclée de manière industrielle. Le reste s’accumule, faute de solutions économiquement viables.

La promesse initiale de la filière transformer les vêtements usagés en ressources se heurte à une réalité matérielle : la majorité des textiles produits aujourd’hui sont de qualité médiocre, composés de fibres mélangées, peu durables et difficilement recyclables. Le tri ne fait que différer l’échéance.

La crise de la collecte textile n’est pas une défaillance technique. Elle est la conséquence directe d’un déséquilibre structurel entre production et capacité d’absorption.

Depuis deux décennies, l’industrie du vêtement s’est organisée autour d’un modèle intensif : renouvellement rapide des collections, baisse continue des prix, incitation permanente à l’achat. La collecte a été pensée comme un correctif, non comme une remise en cause. Elle a permis de maintenir l’idée selon laquelle consommer davantage pouvait rester acceptable, dès lors que les vêtements étaient donnés ou recyclés.

Or cette logique atteint aujourd’hui ses limites physiques. Aucun système de tri, même perfectionné, ne peut compenser une production de masse de textiles conçus pour être portés peu et jetés vite. La saturation actuelle agit comme un révélateur : ce qui était présenté comme une économie circulaire fonctionnait en réalité comme un circuit de délestage.

Un autre élément, longtemps tenu à distance du débat public européen, mérite attention : l’exportation des vêtements usagés vers les pays du Sud. Une part significative des textiles collectés en France est destinée à des marchés africains ou asiatiques. Ces flux ont permis, pendant des années, d’écouler les surplus européens. Mais là aussi, les limites apparaissent. Les marchés sont saturés, les vêtements souvent invendables, et les infrastructures locales insuffisantes pour gérer les déchets textiles non valorisables.

La crise française n’est donc pas strictement nationale. Elle s’inscrit dans une chaîne mondiale où les coûts environnementaux et sociaux ont été progressivement déplacés, sans être résolus.

Face à cet épuisement, les réponses institutionnelles restent prudentes. Les débats portent sur l’amélioration du tri, l’innovation technologique ou l’ajustement des filières de responsabilité élargie des producteurs. Ces pistes peuvent atténuer les tensions, mais elles n’interrogent pas le cœur du système : le volume et la nature des vêtements mis sur le marché.

La question n’est plus seulement de savoir comment recycler davantage, mais combien produire, et selon quels critères de durabilité réelle.

La collecte de vêtements en France n’est pas victime d’un manque d’organisation, mais d’un excès de production devenu impossible à dissimuler. En révélant l’usure du modèle textile européen, la crise actuelle oblige à un choix clair : continuer à gérer les conséquences d’une surproduction structurelle, ou accepter d’en traiter la cause.

Pour l’instant, l’industrie comme les pouvoirs publics semblent hésiter à franchir ce seuil. Pourtant, les entrepôts pleins et les filières à bout de souffle rappellent une évidence rarement formulée : aucun système de collecte ne peut durablement compenser une économie fondée sur l’abondance jetable.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Intelligence artificielle : le coût environnemental d’un progrès présenté comme immatériel

L’intelligence artificielle, souvent perçue comme une innovation abstraite, repose sur une infrastructure matérielle considérable. Derrière les algorithmes et les serveurs se cache une réalité tangible : l’épuisement de territoires et de ressources, principalement dans les régions périphériques du monde, tandis que les centres de décision technologique demeurent concentrés dans le Nord global.

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Afrique, Asie du Sud-Est et Amérique latine portent aujourd’hui le poids environnemental et social d’une révolution présentée comme immatérielle. Extraction minière, centres de données énergivores et surexploitation des ressources hydriques révèlent les fractures structurelles d’un modèle de développement technologique profondément asymétrique.

Une infrastructure matérielle invisible mais exigeante

Contrairement à l’image d’un progrès dématérialisé, l’intelligence artificielle repose sur des infrastructures physiques extrêmement lourdes. Chaque modèle d’IA, chaque serveur, chaque centre de données exige des métaux rares, de l’électricité et de l’eau en volumes considérables. Cette dépendance matérialise une géographie de l’épuisement, concentrée sur les zones qui fournissent ces ressources.

Les flux matériels révèlent une asymétrie systémique : l’Afrique fournit cobalt, cuivre et manganèse ; l’Asie du Sud-Est livre terres rares et lithium ; l’Amérique latine extrait lithium et cuivre. Les bénéfices économiques et décisionnels se concentrent dans les sièges des entreprises technologiques situés aux États-Unis d’Amérique, en Europe occidentale et dans certaines puissances asiatiques.

L’Afrique : premier foyer de l’extractivisme numérique

L’Afrique centrale, notamment la République démocratique du Congo, constitue le principal réservoir mondial de cobalt, un composant indispensable des batteries et des serveurs. Le lithium du Zimbabwe et le cuivre du Zambia complètent cette dépendance. Or, l’exploitation intensive de ces ressources entraîne une dégradation sévère des écosystèmes : pollution des nappes phréatiques, contamination des sols et déforestation accélérée.

À ces coûts matériels s’ajoutent des tensions sociales : les communautés locales subissent les effets de l’extraction sans bénéficier d’un transfert technologique ou d’une valeur ajoutée locale significative. Les centres de données qui commencent à s’implanter sur le continent, bien qu’attirés par des coûts énergétiques relativement faibles, aggravent le stress sur l’eau et l’électricité, accentuant la fragilité des infrastructures locales.

Asie du Sud-Est : relocalisation et externalisation de la pollution

En Asie du Sud-Est, des zones comme le Myanmar, le Laos et certaines provinces indonésiennes subissent la pression de l’extraction de terres rares. La déforestation massive et la pollution des cours d’eau y sont documentées, souvent dans des contextes de gouvernance fragile. Ces activités montrent que la logique de l’externalisation des coûts environnementaux s’étend au-delà de l’Afrique, confirmant une structuration globale de la dépendance technologique.

Amérique latine : dualité extraction-infrastructure

L’Amérique latine illustre une combinaison d’impacts matériels et infrastructurels. Les bassins de lithium et de cuivre du Chili, du Pérou et de Bolivie alimentent les chaînes de valeur de l’IA, tandis que les centres de données au Brésil et au Mexique consomment d’importantes quantités d’électricité et d’eau dans des zones souvent affectées par la sécheresse. Cette double pression extraction minière et consommation énergétique accentue les tensions sur les ressources locales et fragilise les populations rurales dépendantes de l’agriculture et de l’eau potable.

Une fracture systémique Nord-Sud

L’intelligence artificielle illustre une fracture persistante : les pays producteurs de ressources paient l’addition écologique et sociale, tandis que les pays consommateurs concentrent les bénéfices économiques et le contrôle technologique. L’Afrique et certaines parties de l’Asie et de l’Amérique latine demeurent les périphéries d’un système dont les centres de décision restent éloignés.

Cette asymétrie soulève des questions de souveraineté et de responsabilité : la gouvernance mondiale de l’IA ne peut ignorer les zones qui en subissent le poids. La soutenabilité de cette technologie dépend de la capacité des États et des institutions internationales à réguler, redistribuer et intégrer les populations concernées dans la chaîne de décision.

Vers une gouvernance équitable et durable

L’intelligence artificielle ne peut être dissociée des territoires qui la rendent possible. Une gouvernance responsable implique :

  • la transparence sur l’empreinte environnementale ;
  • le respect des droits des communautés locales ;
  • l’intégration des pays producteurs dans les processus de décision technologique.

Sans ces mesures, la révolution numérique risque de reproduire les schémas historiques d’exploitation et de marginalisation, cette fois à l’échelle mondiale.

L’essor de l’intelligence artificielle n’est pas neutre : il concentre ses coûts sur des zones spécifiques du globe, particulièrement en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine. Si la promesse d’un progrès universel doit être crédible, elle ne peut se construire sur l’épuisement silencieux des territoires producteurs. Décrire cette réalité est un impératif pour repenser la technologie comme un outil véritablement inclusif et durable.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Cadeaux de Noël revendus : quand le geste symbolique s’efface derrière l’obligation sociale

Chaque année, après les fêtes, des milliers de cadeaux finissent sur les plateformes de revente en ligne. Ce phénomène n’est pas qu’un simple effet économique : il traduit une transformation profonde de nos pratiques sociales et de notre rapport à l’autre. Entre obligation, superficialité et désintérêt pour les goûts des proches, l’acte de donner semble perdre peu à peu sa valeur symbolique.

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Autrefois, offrir un cadeau était un geste réfléchi, intime, parfois même chargé d’un message affectif. Aujourd’hui, la revente massive de cadeaux révèle que ce geste tend à se vider de son sens. L’obligation sociale prime sur le cœur de l’échange, et la connaissance de l’autre se réduit souvent à des clichés ou à des achats standardisés.

Une pratique en pleine expansion

Les plateformes numériques de seconde main comme eBay, Leboncoin ou Vinted connaissent un afflux massif d’annonces dès le 25 ou le 26 décembre. Des milliers de vêtements, d’accessoires, d’objets de décoration, de jouets et même de gadgets électroniques sont revendus dans les heures suivant leur réception. Selon les chiffres récents, près de la moitié des Français ont déjà revendu au moins un cadeau de Noël, et ce phénomène est particulièrement marqué chez les jeunes adultes.

Si la facilité de revente et les impératifs économiques expliquent en partie ce comportement, l’ampleur du phénomène révèle surtout une mutation culturelle : le cadeau cesse de refléter un intérêt personnel pour l’autre et se transforme en geste mécanique, dicté par le calendrier, les habitudes ou la pression sociale.

Un miroir de la société contemporaine

Cette évolution met en lumière plusieurs dynamiques préoccupantes. Premièrement, le désintérêt pour le symbolisme du cadeau. Offrir n’est plus un acte d’attention personnalisé ; c’est souvent un réflexe social, une obligation. Le cœur du geste, qui consiste à réfléchir aux goûts et aux besoins du destinataire, s’efface derrière la logique de la consommation et de la conformité sociale.

Deuxièmement, le phénomène reflète un manque d’intérêt réel pour la personne à qui l’on offre. Le choix du cadeau se fait de manière standardisée ou superficielle, sans effort pour connaître profondément les préférences du proche. Lorsque ces cadeaux sont rapidement revendus, c’est une confirmation de ce vide symbolique : le cadeau n’était ni adapté ni réellement pensé pour la personne.

Enfin, la pression sociale autour du don contribue à cette mécanique. Offrir devient une obligation plus qu’un plaisir, un moyen de répondre à un code social implicite plutôt qu’un moyen d’exprimer un lien affectif ou un message personnel. La revente devient alors une manière de corriger un geste devenu vide de sens, mais elle révèle aussi l’échec du lien symbolique initial.

Un indicateur des transformations culturelles

La revente de cadeaux après Noël n’est pas seulement un comportement économique ou pratique : elle est un signal de la transformation des relations humaines dans nos sociétés contemporaines. Elle illustre comment la modernité et la commodité tendent à réduire les gestes affectifs à des routines, et comment la culture de l’immédiateté et de la satisfaction rapide remplace la réflexion sur le long terme et la connaissance de l’autre.

Elle interroge également la valeur des rituels sociaux : si le cadeau cesse de transmettre un message personnel, que reste-t-il de sa fonction symbolique ? Ce questionnement rejoint d’autres débats sur la superficialité des interactions modernes et la manière dont les obligations sociales peuvent miner la sincérité des relations.

Repenser le geste d’offrir

La revente massive des cadeaux après Noël révèle un phénomène profond : le vide symbolique qui peut accompagner l’acte de donner dans une société centrée sur la consommation et la conformité sociale. Elle invite à repenser la manière dont nous offrons, non seulement pour éviter le gaspillage économique et matériel, mais surtout pour redonner au geste de donner son sens véritable : celui de l’attention, de la connaissance de l’autre et de l’expression sincère d’un lien humain.

Offrir un cadeau ne devrait pas être une simple formalité ou un acte mécanique : il devrait être un témoignage réfléchi de notre relation avec le destinataire, un espace de connexion humaine au-delà de la transaction matérielle.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Scandale du recyclage en Suède : Fariba Vancor jugée coupable d’avoir enfoui des milliers de tonnes de déchets dangereux

En Suède, pays souvent cité en exemple pour sa gestion avancée des déchets, un scandale d’une ampleur inédite vient ébranler cette réputation. Le 17 juin 2025, la justice suédoise a condamné Fariba Vancor, surnommée la « reine des déchets », à six ans de prison pour un système de fraude environnementale massif, ayant transformé le recyclage en un gigantesque crime industriel.

À la tête de l’entreprise Think Pink, Fariba Vancor connue auparavant sous le nom de Bella Nilsson a, entre 2015 et 2020, orchestré une vaste opération illégale de gestion de déchets. Sur une vingtaine de sites répartis dans le centre de la Suède, des centaines de milliers de tonnes de déchets de construction, de matériaux industriels et de substances hautement toxiques ont été illégalement stockés, enfouis ou abandonnés sans aucun traitement.

Les analyses ont révélé des concentrations alarmantes de substances dangereuses : plomb, mercure, PCB, arsenic. Les déchets, censés être recyclés selon les normes strictes du secteur, ont en réalité été simplement dissimulés, permettant à l’entreprise de dégager des profits considérables au détriment de l’environnement et des collectivités.

Le procès, qualifié de plus vaste procédure environnementale de l’histoire judiciaire suédoise, s’est étendu sur plus de 80 jours d’audience, mobilisant 150 témoins et des milliers de documents.

Fariba Vancor a été condamnée à six ans de prison, la peine la plus lourde.
Son ex-mari et associé, Thomas Nilsson, a écopé de trois ans et demi de réclusion.
Dix des onze dirigeants poursuivis ont été reconnus coupables ; les peines des autres accusés vont du sursis à plusieurs années de détention.

Au plan financier, les condamnés devront également verser environ 250 millions de couronnes suédoises (environ 22 millions d’euros) aux municipalités affectées, pour financer la dépollution et la réhabilitation des sites contaminés.

L’affaire Think Pink illustre un paradoxe croissant du secteur du recyclage européen. Derrière les discours ambitieux de transition écologique, certaines entreprises exploitent les failles du système de régulation pour maximiser leurs profits. Les collectivités locales, cherchant à réduire les coûts de traitement des déchets, ont souvent privilégié les prestataires les moins onéreux, sans toujours vérifier la traçabilité effective des opérations de recyclage.

Ce modèle à bas coût a ainsi ouvert la voie à des pratiques frauduleuses de grande ampleur, dont les conséquences écologiques et sanitaires seront durables.

Si la Suède a su réagir avec fermeté, cette affaire met en lumière une problématique beaucoup plus large. En Allemagne, en Italie ou encore en Europe de l’Est, plusieurs scandales similaires émergent depuis quelques années. Le marché du recyclage, devenu hautement internationalisé et complexe, offre un terrain fertile aux pratiques illégales, profitant de contrôles parfois insuffisants et d’une coordination européenne encore lacunaire.

La Commission européenne elle-même alerte depuis plusieurs années sur l’existence de réseaux criminels organisés opérant dans le domaine des déchets, avec des ramifications transnationales.

La sévérité de la condamnation suédoise établit un précédent juridique majeur. Elle rappelle que les crimes environnementaux ne sauraient rester cantonnés à de simples sanctions administratives, mais relèvent désormais du droit pénal le plus strict. Ce signal pourrait encourager d’autres pays européens à durcir leur arsenal judiciaire face à des atteintes écologiques majeures.

Au-delà du seul aspect judiciaire, l’affaire Think Pink soulève une question stratégique. Le recyclage constitue désormais un levier essentiel de souveraineté industrielle en Europe, notamment pour sécuriser l’accès à certaines matières premières critiques. L’absence de contrôle strict dans ces filières pourrait menacer non seulement l’environnement, mais aussi la compétitivité économique européenne face aux grandes puissances exportatrices de matières premières.

Le scandale suédois rappelle que derrière les ambitions louables de transition écologique, l’économie circulaire reste exposée à des risques systémiques. Tant que les mécanismes de contrôle, de transparence et de sanction ne seront pas renforcés, les dérives comme celle de Think Pink continueront de faire peser de lourdes menaces sur l’environnement et la santé publique.

Afrique : former pour durer | L’urgence des compétences vertes face aux défis de demain

Les discours sur la transition écologique se multiplient. Mais en Afrique, un constat demeure : sans transformation des compétences, le virage vert restera un mirage. Alors que le continent fait face à une double pression celle de l’urgence climatique et celle d’un chômage structurel des jeunes un expert international a appelé ce 12 juin à un basculement rapide et coordonné des systèmes éducatifs et professionnels vers les green skills, ces « compétences durables » désormais indispensables pour affronter les mutations économiques, sociales et environnementales du XXIe siècle.

L’expression « green skills » désigne l’ensemble des savoir-faire nécessaires pour exercer un métier dans une économie bas carbone, résiliente et soucieuse des ressources naturelles. Cela va bien au-delà des seuls emplois dans les énergies renouvelables ou la gestion des déchets : agriculture régénérative, bâtiment éco-conçu, numérique éco-responsable, transport propre, aménagement du territoire durable… les champs sont vastes.

Mais en Afrique, la formation professionnelle reste souvent figée dans des logiques héritées de l’ère postcoloniale, peu connectées aux enjeux contemporains. L’enseignement général, quant à lui, peine à intégrer les connaissances climatiques, l’éducation à la durabilité ou les pratiques circulaires. Résultat : un fossé se creuse entre les besoins du marché et les compétences disponibles.

Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, l’Afrique détient une ressource humaine considérable. Mais cette « manne démographique » peut se transformer en bombe sociale si elle n’est pas accompagnée d’une montée en compétence adaptée. D’après l’Organisation internationale du travail (OIT), le secteur de l’économie verte pourrait générer jusqu’à 14 millions d’emplois en Afrique d’ici 2030. Encore faut-il que ces postes soient pourvus par des jeunes formés, et non par des compétences importées.

L’expert, invité dans le cadre d’une conférence panafricaine sur l’éducation durable organisée à Nairobi, a pointé « l’inaction stratégique » des gouvernements africains dans l’alignement des politiques éducatives sur les objectifs climatiques. Il a également dénoncé l’effet d’aubaine de certains partenariats internationaux, qui s’emparent du sujet des green skills sans réelle volonté de structuration locale.

Loin d’être un luxe des pays riches, les compétences vertes sont un enjeu vital pour les pays africains, confrontés de plein fouet à l’insécurité climatique : sécheresses, désertification, crises hydriques, montée des eaux… Autant de phénomènes qui frappent les agricultures, déplacent les populations et alimentent les conflits. Dans ce contexte, ne pas investir massivement dans les green skills revient à hypothéquer la souveraineté du continent sur sa propre transition.

Car les grandes puissances, elles, avancent : l’Union européenne a inscrit les compétences vertes dans son agenda 2030 ; les États-Unis d’Amérique financent massivement la reconversion de leurs secteurs industriels via l’Inflation Reduction Act. Et l’Afrique ? Elle reste souvent cantonnée au rôle de pourvoyeuse de minerais critiques ou de main-d’œuvre bon marché pour les filières de recyclage.

Former à des métiers verts, oui. Mais il ne s’agit pas seulement d’accompagner une mutation technologique. Il s’agit aussi d’intégrer les principes de justice sociale : garantir que la transition bénéficie aux femmes, aux populations rurales, aux jeunes sans diplôme ; éviter que les emplois verts reproduisent les logiques de précarité déjà à l’œuvre dans l’économie informelle ; faire en sorte que les savoirs autochtones soient reconnus, et non balayés par un « verdissement » technocratique et importé.

L’expert a ainsi plaidé pour une approche holistique : adapter les curricula scolaires dès le primaire, soutenir la recherche locale sur les pratiques durables, créer des centres d’excellence régionaux, mais aussi offrir des passerelles entre l’éducation informelle, les savoirs communautaires et les certifications professionnelles.

Au fond, la question posée est simple : l’Afrique veut-elle être actrice ou spectatrice de la transition mondiale ? Le continent dispose de ressources exceptionnelles soleil, vent, biodiversité, jeunesse mais sans stratégie éducative ambitieuse, ces atouts resteront sous-exploités.

Il ne suffit plus de tenir des discours à la COP ou de parapher des accords climatiques. Il faut changer l’école, réformer l’apprentissage, valoriser l’intelligence locale. C’est à cette condition que l’Afrique pourra bâtir un modèle de développement durable, adapté à ses réalités, et non calqué sur des recettes extérieures.

La transition verte ne se fera pas sans l’Afrique. Mais elle ne se fera pas non plus sans les Africains.