Archives du mot-clé #Afrique

Eswatini : jeux d’argent, fraude numérique… les raisons invoquées par la Chine suffisent-elles pour demander à ses ressortissants de partir alors que le royaume entretient des relations diplomatiques avec Taïwan ?

Le 25 août, la Chine a demandé à ses ressortissants de quitter l’Eswatini « dès que possible », en invoquant une situation sécuritaire jugée préoccupante. Le royaume d’Afrique australe conteste pourtant cette présentation de la situation. Quelques mois après la visite du président taïwanais Lai Ching-te à Mbabane, cette alerte sécuritaire intervient dans un pays qui demeure le seul État africain à entretenir des relations diplomatiques officielles avec Taïwan.

Lire la suite: Eswatini : jeux d’argent, fraude numérique… les raisons invoquées par la Chine suffisent-elles pour demander à ses ressortissants de partir alors que le royaume entretient des relations diplomatiques avec Taïwan ?

Pékin invoque la multiplication des fraudes numériques, les jeux d’argent illégaux et les risques pour l’ordre public. Le gouvernement eswatinien reconnaît l’existence d’opérations contre des réseaux criminels, mais refuse que ces faits servent à présenter le royaume comme une menace sécuritaire générale. Entre ces deux lectures, une donnée diplomatique pèse lourd : l’Eswatini continue de reconnaître Taipei, alors que la Chine considère Taïwan comme une partie de son territoire et refuse les relations diplomatiques de ses partenaires avec l’île.

Pékin parle de sécurité

Le ministère chinois des Affaires étrangères n’a pas présenté son avertissement comme une mesure diplomatique contre l’Eswatini.

Dans son avis du 25 août, Pékin évoque une situation sécuritaire « complexe », la présence de fraudes numériques et d’activités illégales liées aux jeux d’argent. Les ressortissants chinois sont invités à ne pas se rendre dans le royaume dans l’immédiat. Ceux qui y résident déjà sont appelés à quitter le pays ou à rejoindre des zones jugées plus sûres, notamment en Afrique du Sud.

Le ton est inhabituellement ferme. Pékin estime que les risques pour les ressortissants chinois sont suffisamment importants pour recommander leur départ et avertit que l’assistance consulaire pourrait elle-même être retardée en cas d’incident.

Sur le papier, la justification est donc sécuritaire.

Mais la question est de savoir si la situation du pays justifie une consigne aussi radicale.

L’Eswatini n’est pas épargné par la criminalité numérique

Il serait pourtant faux d’écarter d’un revers de main les arguments chinois.

Depuis plusieurs mois, les autorités eswatiniennes s’attaquent à des réseaux internationaux de criminalité numérique et de jeux d’argent clandestins. Une vaste opération menée au premier semestre a conduit à l’arrestation de plus de 200 personnes soupçonnées d’être liées à des activités de jeux en ligne illégaux, de fraude et de blanchiment d’argent.

Les opérations ont notamment visé des installations utilisées pour des escroqueries numériques, dont les méthodes reposent parfois sur l’établissement de relations de confiance avec les victimes avant leur dépouillement. Des ressortissants étrangers, notamment chinois, figuraient parmi les personnes interpellées.

Cette réalité donne une base concrète à l’argument sécuritaire avancé par Pékin.

Mais elle ne permet pas, à elle seule, de conclure que l’ensemble de l’Eswatini serait devenu un territoire dangereux pour les ressortissants chinois.

C’est précisément sur ce point que le gouvernement du royaume a réagi.

Le gouvernement eswatinien conteste la lecture chinoise

Le 26 août, les autorités eswatiniennes ont rejeté l’idée que le pays présenterait un risque sécuritaire exceptionnel ou généralisé.

La porte-parole par intérim du gouvernement, Thabile Mdluli, a reconnu à la Chine le droit d’adresser à ses ressortissants les recommandations consulaires qu’elle juge nécessaires. Mais elle a contesté la manière dont la situation du royaume était décrite, estimant que cette présentation ne correspondait pas aux faits observés sur le terrain.

La nuance est importante.

Mbabane ne nie pas les opérations contre la criminalité. Elle refuse que celles-ci soient assimilées à une situation d’insécurité générale.

Autrement dit, les deux parties ne décrivent pas nécessairement deux réalités différentes. Elles ne leur donnent simplement pas le même poids.

Puis il y a Taïwan

C’est ici que l’affaire dépasse la seule question de la sécurité.

L’Eswatini est le seul pays africain à entretenir encore des relations diplomatiques officielles avec Taïwan. Cette position en fait un cas particulier sur le continent et un partenaire diplomatique précieux pour Taipei.

En mai, le président taïwanais Lai Ching-te s’est rendu dans le royaume pour une visite d’État de trois jours. Il y a rencontré le roi Mswati III et participé à la signature de plusieurs accords et engagements de coopération. Taipei et Mbabane ont notamment annoncé vouloir approfondir leur coopération dans l’énergie, l’industrie, l’agriculture, la santé et les technologies.

La visite n’avait d’ailleurs rien d’anodin.

Elle avait été précédée d’un épisode diplomatique inhabituel. Le déplacement initialement prévu en avril avait été reporté après que les Seychelles, Maurice et Madagascar eurent retiré leurs autorisations de survol à l’avion transportant le président taïwanais. Taipei avait accusé Pékin d’avoir exercé des pressions sur ces pays. La Chine avait rejeté cette accusation tout en saluant leur attachement au principe d’une seule Chine.

Lai Ching-te a finalement gagné l’Eswatini en mai, par un itinéraire modifié.

Quelques mois plus tard, Pékin demande à ses ressortissants de quitter ce même royaume.

Une coïncidence que le contexte diplomatique rend difficile à ignorer

Rien, dans l’avis chinois du 25 août, ne permet d’affirmer officiellement que Taïwan constitue le motif de la décision.

Pékin parle de fraude numérique, de jeux d’argent illégaux et de sécurité publique. Il serait donc imprudent de transformer cette justification en preuve d’une mesure

Celine Dou

Niger : après la tentative de coup d’État, pourquoi l’Algérie envoie quatre avions de chasse à Niamey

Trois semaines après avoir remis quatre hélicoptères militaires au Niger, l’Algérie vient de franchir un nouveau seuil dans son rapprochement avec Niamey. Quatre chasseurs Soukhoï Su-30 ont atterri à Niamey le 30 août, accompagnés d’un avion de transport Iliouchine Il-76 et d’un avion ravitailleur Iliouchine Il-78. Officiellement, Alger répond à une demande de soutien formulée par les autorités nigériennes après la tentative de renversement du pouvoir survenue dans la capitale les 28 et 29 août. Mais derrière ces appareils se dessine une évolution plus large de la relation entre les deux pays et de la posture militaire algérienne au Sahel.

Lire la suite: Niger : après la tentative de coup d’État, pourquoi l’Algérie envoie quatre avions de chasse à Niamey

Dans la nuit du 28 au 29 août, un groupe de militaires, principalement issus des forces spéciales, a tenté de prendre le contrôle de plusieurs positions stratégiques à Niamey, dont la base aérienne 101, l’aéroport international Diori-Hamani, le secteur du palais présidentiel et la télévision nationale. Les forces restées loyales au général Abdourahamane Tiani ont finalement repris le contrôle des sites occupés, avec un appui déterminant d’éléments russes de l’Africa Corps. Quelques heures plus tard, l’Algérie a décidé de répondre à l’appel de Niamey. Le déploiement de ses Su-30 constitue une première dans la relation militaire entre les deux pays, mais aussi un signal important de l’évolution de la doctrine d’Alger.

Une nuit qui a fragilisé le pouvoir de Niamey

Le général Abdourahamane Tiani est lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État, en juillet 2023. Trois ans plus tard, son régime a été confronté à une tentative de mutinerie venue de l’intérieur de l’appareil militaire.

Dans la nuit du 28 au 29 août, des militaires ont attaqué la base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international de Niamey, tout en tentant de s’approcher du palais présidentiel et de prendre le contrôle de la télévision nationale. Pendant plusieurs heures, l’issue de l’affrontement est restée incertaine.

Les forces loyalistes ont finalement repris la base aérienne. Le rôle joué par les militaires russes de l’Africa Corps a été confirmé par l’ambassadeur de Russie au Niger. Selon les informations disponibles, environ 200 éléments russes présents sur la base ont participé à la reprise du site.

Cette intervention russe est un élément essentiel pour comprendre la suite des événements. Depuis sa rupture avec plusieurs partenaires occidentaux, Niamey s’est progressivement rapprochée de Moscou. La tentative de mutinerie a ainsi donné une illustration concrète de cette nouvelle architecture sécuritaire.

Mais la Russie n’est pas le seul partenaire vers lequel le pouvoir nigérien s’est tourné.

Alger répond à l’appel de Niamey

Le 30 août, le ministère algérien de la Défense nationale a annoncé l’envoi de quatre chasseurs Soukhoï Su-30 au Niger, sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune et à la demande des autorités nigériennes.

Les quatre appareils ont rejoint Niamey avec un Iliouchine Il-78 destiné au ravitaillement en vol et un Iliouchine Il-76 de transport. Des images diffusées par le ministère algérien de la Défense nationale montrent les appareils sur le tarmac de l’aéroport international de Niamey, où ils ont été accueillis par les autorités nigériennes.

Alger présente cette opération comme une mission de soutien à l’armée nigérienne destinée à contribuer à faire face à la tentative de déstabilisation du pays. Le vocabulaire employé est important : il ne s’agit pas, à ce stade, d’une annonce de transfert de propriété des chasseurs aux forces nigériennes.

Les quatre Su-30 sont donc à considérer comme un détachement militaire algérien déployé au Niger, et non comme quatre appareils livrés à l’armée nigérienne.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’Algérie avait déjà fourni au Niger, au début du mois d’août, quatre hélicoptères militaires, deux Mi-24 et deux Mi-171. Dans ce cas, il s’agissait bien d’un transfert destiné aux forces nigériennes.

Pourquoi quatre chasseurs maintenant ?

Le calendrier donne une partie de la réponse.

Le Niger et l’Algérie ont considérablement rapproché leurs relations au cours des derniers mois. Le président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, Abdourahamane Tiani, s’est rendu en Algérie en février 2026, dans le cadre d’un rapprochement politique affiché avec Abdelmadjid Tebboune.

La coopération militaire a ensuite pris une dimension plus concrète. Le don des quatre hélicoptères en août a été suivi, quelques semaines plus tard, par le déploiement des Su-30.

Cette succession n’est pas anodine : Alger n’en est plus seulement au registre de la coopération diplomatique ou de la fourniture d’équipements. Elle accepte désormais de projeter des moyens militaires sur le territoire nigérien.

Janes relève qu’il s’agit de la première annonce d’un déploiement d’appareils de combat algériens dans un État voisin.

C’est ce qui donne à l’événement une portée qui dépasse largement la seule tentative de mutinerie.

Une nouvelle posture pour l’Algérie

Pendant des décennies, l’Algérie a été attachée au principe de non-ingérence et à une doctrine militaire privilégiant la défense de son territoire.

La révision constitutionnelle de 2020 a toutefois ouvert la possibilité pour l’Armée nationale populaire de participer à des opérations militaires au-delà des frontières, sous certaines conditions.

Le déploiement de Su-30 au Niger constitue ainsi un cas concret de cette évolution. Le Monde souligne, dans une analyse publiée le 3 septembre, que cette opération pose notamment la question de la nouvelle doctrine militaire algérienne et de ses implications au Sahel.

Il serait cependant prématuré d’en déduire qu’Alger abandonne définitivement sa doctrine traditionnelle. Une mission ponctuelle effectuée à la demande d’un État voisin ne signifie pas encore que l’Algérie entend intervenir militairement dans toutes les crises de son environnement régional.

Mais le précédent est désormais créé.

Le Niger, entre Russie, Algérie et Alliance des États du Sahel

La configuration dans laquelle intervient cette opération est également révélatrice.

Le Niger a quitté le partenariat militaire occidental qui structurait auparavant une partie de sa politique de sécurité. Il s’est rapproché de la Russie et a renforcé ses liens avec le Mali et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel.

Or, lors de la tentative de mutinerie d’août, le soutien décisif est venu principalement des forces russes présentes à Niamey. Les partenaires de l’Alliance des États du Sahel n’ont pas joué le même rôle dans la reprise de la base aérienne 101.

L’arrivée des avions algériens ajoute donc une nouvelle pièce au dispositif.

Il ne faut toutefois pas présenter Alger et Moscou comme agissant de manière coordonnée dans cette opération. Aucun élément disponible ne permet d’affirmer que le déploiement algérien résulte d’une action conjointe entre les deux pays.

Il s’agit plutôt, à ce stade, de deux soutiens distincts apportés au même pouvoir nigérien.

Un soutien qui intervient après plusieurs attaques

La tentative de coup d’État ne peut pas non plus être isolée de la dégradation de la situation sécuritaire du Niger.

Le pays reste confronté à des attaques de groupes djihadistes, particulièrement dans la région de Tillabéri, frontalière du Mali et du Burkina Faso. Plusieurs attaques meurtrières ont frappé les forces nigériennes ces derniers mois.

L’aéroport de Niamey lui-même avait déjà été visé à deux reprises en 2026, notamment en janvier et en juin. La base aérienne 101, devenue le point de départ de la tentative de mutinerie d’août, concentre donc une importance militaire particulière.

Le pouvoir du général Tiani doit ainsi faire face à une double vulnérabilité : la pression des groupes armés à l’extérieur et les tensions au sein même de l’appareil militaire.

C’est dans cet environnement que le soutien extérieur prend toute son importance.

Alger cherche-t-elle aussi à retrouver une place au Sahel ?

C’est probablement la question de fond posée par l’arrivée des Su-30.

Le Niger est un voisin stratégique de l’Algérie. Les deux pays partagent une longue frontière et des intérêts sécuritaires communs. Mais la relation algéro-nigérienne s’inscrit également dans un contexte régional plus tendu, marqué par la recomposition des alliances au Sahel.

En apportant un soutien militaire direct à Niamey, Alger affirme son intérêt pour la stabilité de son voisin méridional. Elle montre également qu’elle entend conserver une capacité d’action dans une région où son influence a été mise à l’épreuve par les transformations politiques intervenues au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

L’enjeu dépasse donc les quatre chasseurs stationnés à Niamey.

Pour Alger, la question est désormais de savoir jusqu’où peut aller cette nouvelle capacité d’engagement sans remettre en cause les principes qui ont longtemps encadré sa politique de défense.

Pour Niamey, la question est différente : après avoir sollicité l’appui russe lors de la tentative de mutinerie, le pouvoir nigérien vient de faire appel à l’Algérie. Cela traduit à la fois la diversification de ses soutiens et les difficultés auxquelles il demeure confronté.

Et maintenant ?

Le déploiement annoncé par Alger est présenté comme une mission de soutien. Les sources disponibles ne permettent pas, au 3 septembre, d’établir la durée exacte de la présence des appareils ni un éventuel transfert ultérieur aux forces nigériennes.

L’essentiel est ailleurs : en quelques semaines, la coopération militaire entre Alger et Niamey est passée d’un soutien matériel à une présence aérienne directe.

La tentative de coup d’État aura donc produit un effet inattendu : elle a révélé les fragilités internes du pouvoir nigérien, confirmé le rôle sécuritaire croissant de la Russie auprès de Niamey et donné à l’Algérie l’occasion de tester, dans les faits, une capacité d’engagement militaire au-delà de ses frontières.

Les quatre Su-30 ne racontent ainsi qu’une partie de l’histoire.

Derrière leur arrivée à Niamey se joue une question plus vaste : qui entend désormais peser sur la sécurité du Sahel, et jusqu’où ?

Celine Dou

AFRIQUE : À ADDIS-ABEBA, LES MINISTRES DE LA SANTÉ ADOPTENT DES MESURES POUR FINANCER LES SYSTÈMES DE SANTÉ, FORMER 3 MILLIONS DE SOIGNANTS ET MIEUX PRÉPARER LES ÉPIDÉMIES

Pendant quatre jours, les ministres de la Santé des 47 États membres de la Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé ont confronté les fragilités du continent à une exigence devenue incontournable : disposer de systèmes de santé capables de fonctionner, de se financer et de répondre aux crises sans attendre systématiquement des solutions venues de l’extérieur. Réunis à Addis-Abeba, en Éthiopie, du 25 au 28 août, ils ont adopté plusieurs stratégies régionales qui engagent les pays africains sur la prochaine décennie.

Lire la suite: AFRIQUE : À ADDIS-ABEBA, LES MINISTRES DE LA SANTÉ ADOPTENT DES MESURES POUR FINANCER LES SYSTÈMES DE SANTÉ, FORMER 3 MILLIONS DE SOIGNANTS ET MIEUX PRÉPARER LES ÉPIDÉMIES

La soixante-seizième session du Comité régional de l’Organisation mondiale de la Santé pour l’Afrique s’est achevée avec plusieurs décisions concrètes. Les États ont notamment adopté l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035, avec l’objectif de former, employer et retenir trois millions de professionnels supplémentaires d’ici 2035. Ils ont également approuvé une stratégie de financement durable de la santé, une nouvelle stratégie sur la réglementation des médicaments et autres produits médicaux, ainsi qu’un cadre destiné à préserver les capacités développées pendant la campagne mondiale d’éradication de la poliomyélite. Un centre régional de données sanitaires a par ailleurs été lancé pour améliorer la surveillance et la prise de décision.

Trois millions de personnels de santé supplémentaires d’ici 2035

C’est l’un des engagements les plus chiffrés de la réunion.

Les ministres africains de la Santé ont adopté l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035. Le document fixe un objectif de trois millions de professionnels de santé supplémentaires à former, employer et surtout retenir sur le continent d’ici 2035.

L’enjeu ne consiste plus seulement à augmenter le nombre de diplômés. La stratégie prévoit une meilleure planification des besoins, l’adaptation des formations, le recrutement et la fidélisation des personnels.

Cette orientation répond à une difficulté bien connue des systèmes de santé africains : les investissements consentis pour former des médecins, des infirmiers, des sages-femmes, des pharmaciens ou des techniciens ne suffisent pas lorsque les pays ne parviennent pas ensuite à les conserver.

Les États membres ont donc choisi d’aborder la question comme celle d’un véritable marché du travail de la santé, avec des besoins à prévoir, des personnels à employer et des conditions à améliorer.

Les États veulent réduire le poids des dépenses de santé supportées par les ménages

Le deuxième engagement majeur concerne le financement.

Les ministres ont adopté la Stratégie pour le financement de l’avenir de la santé dans la Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé, 2026-2035.

L’objectif est de rendre les systèmes de santé moins vulnérables aux difficultés budgétaires et à la diminution des financements extérieurs.

Le problème est considérable : selon l’Organisation mondiale de la Santé, environ 385 millions de personnes dans la Région africaine tombent chaque année dans la pauvreté ou s’y enfoncent davantage en raison des dépenses de santé qu’elles doivent payer directement. Les gouvernements doivent parallèlement composer avec l’endettement, la stagnation des dépenses publiques et la diminution de certaines aides extérieures.

La stratégie adoptée à Addis-Abeba propose donc une trajectoire sur dix ans destinée à accroître la solidité financière des systèmes de santé et à réduire le risque que l’accès aux soins entraîne un appauvrissement des familles.

La question financière est ainsi placée au même niveau que la question médicale : un système de santé ne peut être durable si les États ne peuvent pas assurer son financement et si les ménages doivent payer directement une part excessive des soins.

Des règles communes pour mieux contrôler les médicaments

Les ministres ont également adopté la Stratégie régionale sur la réglementation des produits médicaux pour 2026-2035.

Elle concerne les médicaments, les vaccins, les produits sanguins, les tests de diagnostic et les dispositifs médicaux.

L’objectif est de renforcer les autorités nationales chargées de vérifier la qualité, la sécurité et l’efficacité de ces produits. La stratégie prévoit notamment d’augmenter le nombre d’autorités nationales atteignant le niveau de maturité 3 de l’Organisation mondiale de la Santé, de renforcer l’Agence africaine du médicament, de développer les systèmes numériques et de favoriser les évaluations et inspections conjointes entre pays.

Le choix est également industriel.

L’Afrique cherche à développer sa production locale de médicaments et de produits médicaux. Mais produire davantage ne suffit pas : encore faut-il disposer de systèmes capables de contrôler la qualité de ce qui est fabriqué et distribué.

Les États veulent donc avancer simultanément sur les deux fronts : produire davantage en Afrique et mieux réglementer ce qui y est produit ou importé.

Préserver ce que la lutte contre la poliomyélite a construit

Autre décision importante : l’adoption d’un cadre 2026-2035 pour la transition et la pérennisation des acquis de la lutte contre la poliomyélite.

La Région africaine a été certifiée exempte de poliovirus sauvage autochtone en 2020. Mais les flambées liées aux poliovirus circulants dérivés de souches vaccinales continuent.

Plus de 180 détections de poliovirus avaient été signalées dans la Région africaine en 2026, notamment dans le bassin du lac Tchad et dans la Corne de l’Afrique.

Le nouveau cadre adopté à Addis-Abeba vise à éviter que les infrastructures construites pendant des décennies de lutte contre la poliomyélite disparaissent avec la baisse progressive des financements consacrés à cette maladie.

Les États se sont engagés à intégrer progressivement dans leurs systèmes nationaux les fonctions essentielles développées grâce à la lutte contre la poliomyélite : surveillance épidémiologique, laboratoires, personnels spécialisés, vaccination, réseaux communautaires et capacités d’intervention d’urgence.

L’enjeu dépasse donc la seule poliomyélite.

Ces infrastructures ont déjà servi lors d’épidémies d’Ebola, de maladie à virus Marburg, de mpox, de choléra ou de fièvre jaune. Les conserver revient à maintenir une partie de l’architecture de sécurité sanitaire du continent.

Un centre régional pour mieux exploiter les données sanitaires

Les ministres ont également accompagné cette évolution par un nouvel outil.

L’Organisation mondiale de la Santé pour l’Afrique a lancé le Centre régional de données sanitaires, destiné aux 47 États membres.

L’objectif est de rassembler des données sanitaires aujourd’hui dispersées afin de permettre aux autorités de détecter plus rapidement les menaces, de mieux répartir les ressources et de prendre leurs décisions sur la base d’informations plus complètes.

Cette infrastructure répond à un problème très concret.

Lorsqu’une épidémie apparaît, la rapidité avec laquelle les autorités identifient un foyer, mesurent sa progression et repèrent les populations exposées conditionne une grande partie de la réponse.

Disposer de données plus fiables et mieux partagées doit donc permettre de raccourcir le temps entre l’apparition d’une menace et la décision publique.

Donner aux enfants un meilleur départ

Les travaux d’Addis-Abeba ont également dépassé la seule gestion des urgences sanitaires.

Les États membres ont adopté une stratégie régionale sur le développement de la petite enfance pour 2026-2032. Elle vise à renforcer les interventions en matière de nutrition, de santé, d’apprentissage précoce, de protection sociale, d’eau et d’assainissement et d’accompagnement des parents.

Cette décision part d’un constat démographique : d’ici 2050, deux enfants sur cinq nés dans le monde devraient être africains. Or, selon l’Organisation mondiale de la Santé, jusqu’à deux tiers des enfants d’Afrique subsaharienne pourraient ne pas atteindre leur plein potentiel de développement.

Les gouvernements veulent donc intervenir dès les premières années de la vie, avec des politiques qui associent santé, nutrition, éducation et protection sociale.

L’épidémie d’Ebola rappelle pourquoi ces décisions comptent

Ces décisions ont été prises alors que la République démocratique du Congo fait face à une importante épidémie de maladie à virus Ebola provoquée par le virus Bundibugyo.

Le sujet figurait directement au programme de la session. Les ministres ont également travaillé sur les moyens de renforcer les équipes médicales d’urgence et la préparation des pays aux futures crises sanitaires.

L’épidémie congolaise donne une dimension concrète aux engagements pris à Addis-Abeba : surveillance, personnels qualifiés, laboratoires, équipes d’intervention, financement et circulation des données constituent précisément les moyens nécessaires pour contenir une flambée avant qu’elle ne s’étende.

Dans le même temps, l’Ouganda a annoncé le 27 août la fin de son épidémie de maladie à virus Ebola provoquée par le virus Bundibugyo, après 42 jours sans nouveau cas confirmé. L’Organisation mondiale de la Santé et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies ont toutefois appelé à maintenir la vigilance.

Le contraste entre les deux situations est instructif : un pays peut parvenir à interrompre une transmission, tandis qu’un autre affronte une flambée majeure. La capacité à conserver les systèmes de surveillance et d’intervention après la fin d’une crise devient donc aussi importante que la réponse elle-même.

Une décennie de transformation annoncée

Au-delà des décisions sectorielles, les États membres ont posé les bases d’une orientation de long terme avec le cadre « Une nouvelle ère pour la santé en Afrique : action unie pour la Vision 2035 ».

Le document articule plusieurs priorités : soins de santé primaires, résilience des systèmes, financement durable, transformation numérique et plus grande responsabilité des pays africains dans la conduite de leurs politiques sanitaires.

La réunion d’Addis-Abeba aura donc produit plus qu’une déclaration politique.

Elle a fixé des objectifs précis : trois millions de personnels de santé supplémentaires d’ici 2035, des mécanismes de financement plus durables, des autorités de réglementation plus solides, le maintien des capacités héritées de la lutte contre la poliomyélite et un système régional de données pour mieux anticiper les menaces.

La difficulté commence désormais.

Les textes adoptés ne produiront d’effets que si les États les traduisent dans leurs budgets, leurs politiques nationales et leurs systèmes de santé.

C’est sur ce passage des engagements aux résultats que sera jugée la portée réelle du conclave d’Addis-Abeba.

Celine Dou

Monde : si les États-Unis d’Amérique peuvent sanctionner une banque égyptienne pour ses relations avec Téhéran, qui peut encore commercer librement dans le monde ?

Il ne s’agit, en apparence, que d’une affaire bancaire. Une banque égyptienne, Banque Misr, se retrouve dans le viseur des États-Unis d’Amérique. Plus précisément, les mesures annoncées le 28 août concernent ses succursales aux Émirats arabes unis, accusées par le Trésor états-unien d’avoir traité environ 1,8 milliard de dollars de transactions pour des entreprises liées aux réseaux financiers iraniens. La banque examine la notification reçue, tandis que la banque centrale des Émirats arabes unis a ouvert une enquête urgente sur ses activités.

Lire la suite: Monde : si les États-Unis d’Amérique peuvent sanctionner une banque égyptienne pour ses relations avec Téhéran, qui peut encore commercer librement dans le monde ?

L’affaire pourrait rester cantonnée aux pages économiques si elle ne posait pas une question beaucoup plus dérangeante : jusqu’où peut aller le pouvoir d’un État lorsqu’une grande partie du commerce mondial dépend de sa monnaie et de son système financier ?

Les États-Unis d’Amérique ne disent pas simplement à l’Iran qu’ils refusent de commercer avec lui. Ils cherchent désormais à convaincre, et parfois à contraindre, les établissements financiers étrangers à faire le même choix.

Le mécanisme est redoutablement efficace. Une banque étrangère peut être parfaitement légale dans son propre pays, mais si elle a besoin d’accéder au dollar, aux banques correspondantes ou à certaines infrastructures financières internationales, elle doit aussi tenir compte des décisions prises aux États-Unis d’Amérique.

C’est précisément ce qui donne aux sanctions une portée qui dépasse les frontières états-uniennes.

Dans le cas de Banque Misr, le Trésor des États-Unis d’Amérique a proposé de couper les succursales concernées de leur accès aux opérations en dollars avec les établissements financiers états-uniens. Le Caire a précisé que la mesure ne visait ni les activités de Banque Misr en Égypte ni les autres banques égyptiennes.

Mais le message adressé au secteur bancaire international est, lui, beaucoup plus large : celui qui facilite financièrement les échanges avec l’Iran prend le risque d’en payer le prix, même s’il n’est pas iranien.

C’est là que le débat commence véritablement.

Les États-Unis d’Amérique ont parfaitement le droit de défendre leurs intérêts, de lutter contre le financement d’activités qu’ils considèrent comme dangereuses et d’utiliser leurs propres instruments économiques. Personne ne peut sérieusement leur contester ce droit.

Mais une question demeure : à partir de quel moment la défense des intérêts d’une puissance devient-elle une capacité à fixer les limites de l’action économique des autres ?

Car le problème ne concerne pas uniquement l’Iran.

Aujourd’hui, c’est Téhéran. Demain, ce pourrait être un autre pays placé sous sanctions. Et les mêmes banques étrangères pourraient devoir choisir entre leurs relations commerciales avec ce pays et leur accès au système financier dominé par le dollar.

La Chine a déjà compris le risque. Pékin a averti qu’il protégerait ses intérêts alors que les États-Unis d’Amérique préparaient de nouvelles sanctions visant les partenaires commerciaux de l’Iran. La Turquie et les Émirats arabes unis figurent également parmi les pays dont les relations économiques avec Téhéran sont particulièrement surveillées.

Le monde commercial que l’on présente souvent comme ouvert et mondialisé repose donc sur une réalité moins confortable : tous les acteurs ne disposent pas du même degré de liberté.

Une puissance qui contrôle une monnaie internationale, un vaste réseau bancaire et des infrastructures financières incontournables possède un levier dont la portée dépasse largement son territoire.

Ce levier peut être utilisé contre un adversaire. Il peut aussi être utilisé pour empêcher cet adversaire de trouver des partenaires.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut laisser l’Iran contourner les sanctions des États-Unis d’Amérique. Ce serait réduire le problème. La vraie question est de savoir si le commerce international peut rester véritablement international lorsque l’accès à ses principaux circuits financiers dépend, en partie, de la conformité aux décisions d’une seule puissance.

C’est un sujet qui concerne aussi l’Afrique.

Les économies africaines commercent avec la Chine, la Russie, l’Iran, les pays du Golfe, l’Europe et les États-Unis d’Amérique. Elles ont besoin de capitaux, de banques correspondantes, de devises et d’un accès aux marchés internationaux. Dans cet environnement, la marge de manœuvre d’un État peut rapidement se réduire lorsqu’un de ses partenaires économiques devient la cible de sanctions.

La souveraineté ne consiste alors plus seulement à contrôler ses frontières, son territoire ou ses institutions. Elle touche aussi à une question beaucoup moins visible : la possibilité de choisir librement ses partenaires économiques.

Les sanctions contre Banque Misr constituent donc bien davantage qu’une nouvelle mesure dans la guerre économique menée contre l’Iran. Elles rappellent au monde une vérité que l’on préfère parfois oublier : dans l’économie internationale, la puissance ne se mesure pas seulement au nombre de soldats ou de missiles. Elle se mesure aussi à la capacité de décider qui peut accéder à l’argent, aux banques et aux marchés.

Et lorsque cette capacité appartient largement à un seul acteur, une question finit nécessairement par se poser :

le commerce mondial est-il réellement libre, ou seulement libre dans les limites fixées par les puissances qui contrôlent ses principaux instruments ?

Celine Dou

SOUDAN : KHARTOUM LÈVE L’ÉTAT D’URGENCE, MAIS LA GUERRE SE DÉPLACE VERS LE KORDOFAN

Après plus de deux ans de couvre-feu, les habitants de la capitale soudanaise peuvent désormais circuler et travailler à toute heure. La mesure traduit le retour progressif de l’administration et de la vie civile dans une ville reprise par l’armée, mais elle ne signifie pas la fin de la guerre. À plusieurs centaines de kilomètres, les combats continuent de faire des victimes et de provoquer de nouveaux déplacements.

Lire la suite: SOUDAN : KHARTOUM LÈVE L’ÉTAT D’URGENCE, MAIS LA GUERRE SE DÉPLACE VERS LE KORDOFAN

À Khartoum, les habitants peuvent de nouveau circuler librement la nuit. Le Comité de sécurité de l’État a annoncé le 27 août la levée de l’état d’urgence et l’abrogation de l’ordre d’urgence n° 3 de 2024, mettant également fin au couvre-feu instauré dans la capitale.

La décision autorise désormais les habitants à se déplacer et à travailler à toute heure. Elle reste toutefois assortie de restrictions. Les patrouilles et les points de contrôle sont maintenus, et les autorités demandent aux habitants de conserver leurs documents d’identité sur eux. L’entrée dans la capitale demeure par ailleurs réglementée pour les étrangers arrivant par bus, train ou véhicule privé.

Cette décision intervient plusieurs mois après la reprise de Khartoum par l’armée soudanaise. Le gouvernement, qui avait transféré ses activités à Port-Soudan pendant les combats, est revenu dans la capitale en janvier 2026. L’aéroport a également repris ses activités et les organisations humanitaires recommencent progressivement à y travailler.

Une liberté retrouvée dans une capitale encore meurtrie

La levée du couvre-feu donne à Khartoum les apparences d’une ville qui reprend son activité. Mais la réalité quotidienne reste difficile.

Les infrastructures ont été lourdement endommagées pendant les combats. Les coupures d’électricité demeurent particulièrement longues dans plusieurs secteurs contrôlés par l’armée. À Omdurman, notamment, les pannes perturbent les activités professionnelles et contraignent des familles à renoncer à certains usages domestiques faute de pouvoir conserver leurs aliments ou faire fonctionner leurs équipements.

Le retour des habitants ne suffit donc pas à rétablir une vie normale. Il faut encore reconstruire les réseaux électriques, les routes, les logements et les services publics détruits pendant les combats.

La sécurité elle-même demeure fragile. La levée de l’état d’urgence ne s’accompagne pas d’un retrait des forces de sécurité : les patrouilles et les contrôles restent présents dans la capitale. Des risques liés aux drones et aux munitions non explosées subsistent également pour les personnes qui regagnent les zones touchées par la guerre.

Le front s’est déplacé

Le contraste est frappant. Alors que Khartoum cherche à retrouver un rythme de vie ordinaire, le conflit continue de s’intensifier dans d’autres régions.

Le Kordofan est devenu l’un des principaux théâtres de la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Les deux camps y cherchent à consolider leurs positions et leurs voies d’approvisionnement, faisant de cette région un espace stratégique entre les territoires contrôlés par l’armée à l’est et ceux dominés par les FSR à l’ouest.

Les violences ont encore fait des victimes ces derniers jours. Des frappes de drones ont tué huit civils dans le Kordofan du Nord, selon l’organisation Emergency Lawyers, qui demande une enquête indépendante. Une première attaque a visé des civils dans la ville de Sowdari, avant qu’une seconde frappe ne touche des personnes venues porter secours aux blessés.

Le recours aux drones est devenu l’une des caractéristiques du conflit soudanais. Les Nations unies estiment qu’ils ont représenté une part majeure des décès de civils enregistrés au cours des premiers mois de 2026.

Une crise humanitaire toujours immense

Depuis le déclenchement de la guerre, le 15 avril 2023, le Soudan reste confronté à l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Les estimations internationales évoquent au moins 59 000 morts et environ 13 millions de personnes déplacées, tandis que plusieurs régions sont confrontées à la famine.

Les déplacements de population se poursuivent. Dans le Kordofan, les combats poussent encore des familles à fuir. À El-Obeid et dans les camps qui entourent la ville, l’arrivée massive de nouveaux déplacés exerce une pression croissante sur l’eau, la nourriture, les soins et les installations sanitaires. Plus de 15 000 familles seraient arrivées depuis la mi-juillet, selon les données rapportées par les acteurs humanitaires.

La fin de l’état d’urgence à Khartoum doit donc être lue pour ce qu’elle est : une mesure administrative et sécuritaire destinée à rétablir progressivement la vie civile dans une capitale contrôlée par l’armée, pas un signe de fin du conflit soudanais.

Khartoum peut désormais vivre sans couvre-feu. Mais à mesure que la capitale tente de se relever de ses ruines, la guerre continue de faire rage dans le centre et l’ouest du pays. Le véritable retour à la normale dépendra moins de la disparition des restrictions dans la capitale que de l’issue du conflit qui déchire encore le Soudan.

Celine Dou

Rwanda : Tom Byabagamba, ancien chef de la garde présidentielle de Paul Kagame, meurt en prison après douze ans de détention, sa famille ignore la cause du décès

L’ancien colonel rwandais Tom Byabagamba, qui avait dirigé la garde présidentielle chargée de la protection de Paul Kagame, est mort en détention à l’âge de 59 ans. Arrêté en 2014 et condamné après un procès controversé, il aura passé près de douze années derrière les barreaux. Au lendemain de sa mort, aucune cause de décès n’a été communiquée.

Lire la suite: Rwanda : Tom Byabagamba, ancien chef de la garde présidentielle de Paul Kagame, meurt en prison après douze ans de détention, sa famille ignore la cause du décès

Tom Byabagamba n’était pas un militaire ordinaire. Officier supérieur des Forces de défense du Rwanda, il avait fait partie du cercle sécuritaire de Paul Kagame avant de prendre la tête de la garde présidentielle. Il avait été écarté de cette fonction en 2010, sans explication publique, quatre ans avant son arrestation.

Le 24 août 2014, il est arrêté avec son beau-frère, le général à la retraite Frank Rusagara. Leur procès devant la Haute Cour militaire s’ouvre dans un climat tendu. Byabagamba est notamment poursuivi pour incitation à l’insurrection, atteinte à l’image du pays ou du gouvernement et outrage au drapeau national.

En mars 2016, la justice militaire le condamne à 21 ans de prison et lui retire son grade. En appel, en décembre 2019, la condamnation est maintenue mais la peine est ramenée à 15 ans. Human Rights Watch avait alors dénoncé une atteinte à la liberté d’expression et fait état de graves préoccupations concernant le déroulement du procès et les conditions de détention.

Le 25 août 2026, Tom Byabagamba meurt en prison. Sa famille affirme avoir été informée de son décès par les autorités militaires. Mais, au 27 août, elle dit toujours ignorer ce qui a provoqué sa mort. Son frère David Himbara, ancien conseiller de Paul Kagame aujourd’hui en exil, a annoncé le décès sans en préciser la cause.

Cette absence d’explication donne à cette mort une portée particulière. L’homme qui avait autrefois été chargé de protéger le président rwandais a terminé sa vie derrière les barreaux, sans que sa famille sache encore de quoi il est mort.

Le dossier avait déjà connu une issue similaire avec Frank Rusagara, condamné dans la même affaire. L’ancien général est mort en prison en mars 2025, après environ onze années de détention.

L’affaire Byabagamba avait également été portée devant le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire. Celui-ci avait conclu en 2017 que sa détention et celle de ses codétenus violaient le droit international et demandé leur libération. Le gouvernement rwandais avait contesté cette appréciation.

À ce jour, aucune explication officielle sur les circonstances médicales ou autres de la mort de Tom Byabagamba n’a été rendue publique. Le Rwanda n’a pas non plus commenté publiquement son décès, selon les informations disponibles au 27 août 2026.

Celine Dou

Libéria : l’ancienne vice-présidente Jewel Howard-Taylor arrêtée à l’aéroport dans une enquête sur un réseau transnational de drogue

Jewel Howard-Taylor n’a pas quitté le Libéria comme prévu. Mercredi 19 août, l’ancienne vice-présidente a été arrêtée à l’aéroport international Roberts alors qu’elle s’apprêtait à quitter le pays. Quelques heures plus tard, les autorités judiciaires annonçaient son inculpation dans une enquête portant sur un réseau transnational de stupéfiants.

Lire la suite: Libéria : l’ancienne vice-présidente Jewel Howard-Taylor arrêtée à l’aéroport dans une enquête sur un réseau transnational de drogue

La scène tranche avec le parcours de celle qui fut, pendant six ans, la deuxième personnalité de l’État libérien. Sous la présidence de George Weah, Jewel Howard-Taylor avait occupé la vice-présidence de 2018 à 2024. Elle avait auparavant siégé au Sénat pendant douze ans, représentant le comté de Bong.

Mercredi, son statut politique n’a pas empêché les autorités de lui barrer la route. Selon le ministère libérien de la Justice, elle a été empêchée de prendre son départ à l’aéroport international Roberts, puis conduite au quartier général de la police nationale pour être entendue dans le cadre de l’enquête. L’annonce de son inculpation est intervenue après l’examen des éléments réunis par une équipe nationale d’enquête associant plusieurs services de sécurité.

Les poursuites sont lourdes. La justice libérienne lui reproche notamment l’importation non autorisée de substances contrôlées, leur vente ou leur transport sans autorisation, ainsi que le trafic illicite de stupéfiants. Le dossier comporte également des accusations de sollicitation criminelle, de conspiration et de blanchiment d’argent. Ces chefs d’accusation sont fondés sur la législation libérienne relative aux stupéfiants, le Code pénal et la loi contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

Jewel Howard-Taylor n’est pas seule dans le viseur des enquêteurs. Trois ressortissants étrangers ont également été inculpés dans la même procédure, deux Croates et un Ukrainien. Tous trois sont recherchés et font l’objet de poursuites par contumace, les autorités libériennes ayant annoncé leur intention d’utiliser les voies judiciaires nationales et internationales pour tenter de les retrouver.

L’affaire prend une résonance particulière lorsqu’on regarde le parcours de l’ancienne vice-présidente. Jewel Howard-Taylor avait déjà occupé une place centrale dans la vie politique libérienne avant d’accéder au sommet de l’État. Son nom est aussi lié à celui de Charles Taylor, l’ancien président libérien qu’elle a épousé. Charles Taylor a dirigé le Liberia de 1997 à 2003 avant d’être condamné par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone pour son rôle dans les crimes commis pendant la guerre civile sierra-léonaise.

Mais c’est désormais le parcours de Jewel Howard-Taylor qui se retrouve devant la justice. Les autorités libériennes disent vouloir remonter la chaîne du réseau présumé et déterminer le rôle de chacun de ses membres. Le gouvernement assure qu’aucun statut, aucune fonction passée et aucune relation politique ne doivent constituer un écran lorsqu’une enquête fait apparaître des éléments susceptibles de justifier des poursuites.

L’avocat de l’ancienne vice-présidente, Kabineh M. Ja’neh, a confirmé à Reuters avoir rencontré sa cliente après son arrestation. Il a indiqué que les autorités l’avaient informé de leur intention de la poursuivre et que celle-ci demeurait détenue par la police. L’avocat précisait toutefois qu’il n’avait pas encore vu l’acte formel d’accusation au moment où il s’exprimait.

Pour l’ancienne numéro deux de l’État libérien, une nouvelle étape judiciaire commence donc dans un dossier dont les ramifications dépassent les frontières du pays. La justice devra désormais examiner les éléments retenus contre elle et déterminer si les accusations portées par les autorités reposent sur des faits susceptibles d’être établis devant un tribunal.

À ce stade, Jewel Howard-Taylor reste présumée innocente. Son inculpation ouvre une procédure ; elle ne vaut pas condamnation.

Celine Dou

Cameroun : 74 jours d’absence, des rumeurs sur sa santé, des questions sur le pouvoir… Paul Biya est de retour, ce 20 août 2026

Pendant 74 jours, une question aura occupé une place singulière dans la vie publique camerounaise : où est Paul Biya ? Parti de Yaoundé le 7 juin pour ce qui avait été annoncé comme un « court séjour privé en Europe », le président camerounais n’est finalement rentré que ce jeudi 20 août. Entre-temps, son absence a dépassé le simple cadre d’un déplacement présidentiel. Elle a nourri des rumeurs sur son état de santé, provoqué des démentis officiels, suscité des interrogations sur l’exercice du pouvoir et replacé, plus tôt que prévu, la question de l’après-Biya au centre des conversations politiques.

Lire la suite: Cameroun : 74 jours d’absence, des rumeurs sur sa santé, des questions sur le pouvoir… Paul Biya est de retour, ce 20 août 2026

Paul Biya est de nouveau au Cameroun. À 93 ans, le chef de l’État a atterri jeudi après-midi à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen, en provenance de Genève, avant de rejoindre le palais de l’Unité. Son retour met fin à la plus longue absence de son règne hors du territoire national. Il ne met cependant pas fin aux questions apparues pendant ces dix semaines : sur sa santé, sur la manière dont le pouvoir a fonctionné sans sa présence physique et sur le mécanisme appelé à organiser la succession du chef de l’État en cas de vacance.

Une absence qui devait être courte

Le 7 juin, lorsque Paul Biya quitte le Cameroun accompagné de son épouse Chantal Biya, rien ne laisse officiellement présager une absence aussi longue. Le séjour est présenté par les services de la présidence comme un déplacement privé de courte durée en Europe.

Les jours passent pourtant sans retour ni apparition publique du président. Genève devient progressivement le point de référence de ce séjour, tandis que les informations officielles sur son agenda restent rares. Une absence qui, au départ, pouvait encore être considérée comme une affaire privée finit ainsi par devenir une question publique.

À mesure que les semaines s’accumulent, le silence devient lui-même une information. Cinquante jours, puis davantage. Le record d’absence est dépassé. Dans un pays où Paul Biya exerce le pouvoir depuis 1982, où la présidence concentre une grande partie des décisions politiques et où le chef de l’État est âgé de 93 ans, cette durée ne pouvait rester sans conséquences sur le débat public.

Quand l’absence laisse la place aux rumeurs

C’est alors que les « mauvaises langues » entrent en scène.

Les spéculations ne portent plus seulement sur la date du retour. Elles touchent directement à l’état de santé du président. Des rumeurs d’hospitalisation circulent, puis des affirmations beaucoup plus graves vont jusqu’à annoncer sa mort.

Le gouvernement finit par sortir de son silence. Le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, assure début août que Paul Biya est vivant et affirme qu’il travaille depuis Genève. Il annonce également son retour prochain. Ces déclarations visent à mettre un terme aux rumeurs les plus alarmistes.

Le 18 juin déjà, René Emmanuel Sadi avait démenti l’information selon laquelle le président aurait été hospitalisé dans une clinique genevoise. Mais le démenti n’a pas suffi à faire disparaître les interrogations. L’absence prolongée, l’absence d’images publiques et la rareté des informations officielles ont continué à alimenter les discussions.

Il faut ici séparer les faits des rumeurs. Rien ne permettait d’établir que Paul Biya était mort ou incapable d’exercer ses fonctions. En revanche, il est établi que ces affirmations ont circulé et qu’elles ont contraint le pouvoir à les démentir publiquement.

C’est précisément cette différence qui compte. Une rumeur n’est pas une information. Mais lorsqu’une rumeur devient suffisamment persistante pour obliger un gouvernement à communiquer, elle devient un fait politique à part entière.

Le pouvoir, lui, continuait de fonctionner

L’autre pièce du puzzle est moins spectaculaire, mais beaucoup plus importante.

Pendant que Paul Biya demeurait en Suisse, des actes présidentiels continuaient d’être pris. Des décrets ont été signés à distance, notamment dans le domaine militaire. Le pouvoir camerounais entendait ainsi montrer que l’absence physique du président ne signifiait pas une absence du chef de l’État dans la conduite des affaires publiques.

C’est là qu’une distinction essentielle apparaît : être absent du territoire n’est pas constitutionnellement la même chose qu’être absent du pouvoir.

Le gouvernement soutenait que le président continuait à travailler. Ses opposants, eux, ont progressivement dénoncé un fonctionnement du pays « en pilote automatique » et demandé que la question de sa capacité à exercer ses fonctions soit examinée.

Le Conseil constitutionnel n’a finalement pas engagé de procédure d’intérim pendant cette période. Le pays a donc continué à fonctionner avec Paul Biya officiellement aux commandes, mais physiquement absent.

Une coïncidence institutionnelle difficile à ignorer

Il existe pourtant une autre pièce, antérieure au départ du président, qui donne à cette absence une portée supplémentaire.

En avril 2026, le Cameroun a réintroduit dans sa Constitution la fonction de vice-président. Le projet avait été présenté alors que Paul Biya, âgé de 93 ans, venait d’entamer un huitième mandat. Reuters avait déjà relevé que cette fonction pouvait notamment jouer un rôle dans la continuité du pouvoir en cas de décès ou d’incapacité du chef de l’État.

La réforme a ensuite été promulguée. Mais pendant l’absence de Paul Biya, le poste est resté vacant. Cette situation a donné une résonance particulière aux interrogations sur la succession : le pays venait précisément de modifier son architecture institutionnelle en prévision de la continuité du pouvoir, sans encore disposer d’un vice-président.

Il ne faut pas pour autant transformer cette réforme en preuve d’un scénario préparé. Elle constitue un élément du contexte, pas la démonstration d’une intention cachée.

Mais dans un pays dirigé par le même homme depuis 1982, où la question de sa succession revient régulièrement, le rapprochement était inévitable.

L’après-Biya s’est invité avant même son retour

Pendant que le président demeurait à Genève, la question n’était donc plus seulement : quand reviendra-t-il ?

Elle devenait : que se passerait-il s’il ne pouvait plus exercer ses fonctions ?

Des responsables de l’opposition ont appelé le Conseil constitutionnel à examiner la situation. Dans le même temps, les spéculations sur la succession se sont intensifiées. La création récente de la vice-présidence a donné une nouvelle dimension à ces débats, tandis que des rivalités et des positionnements autour de l’après-Biya ont été rapportés dans les cercles proches du pouvoir.

Même la vie interne du RDPC a été observée sous cet angle. Fin juillet, le parti au pouvoir a réuni plusieurs de ses hauts responsables alors que l’absence du président commençait à susciter des critiques croissantes. La réunion avait été présentée comme une séance de travail, sans que son agenda détaillé soit rendu public.

Ainsi, pendant que certains comptaient les jours avant le retour du président, d’autres commençaient déjà à regarder ce qui pourrait se passer après lui.

Et puis, Paul Biya est revenu

Jeudi 20 août, la réponse est finalement arrivée par l’image.

Paul Biya a atterri à Yaoundé-Nsimalen vers 16 h 45, en provenance de Genève. Il a ensuite quitté l’aéroport à bord de son cortège pour rejoindre le palais de l’Unité. Des militants du RDPC s’étaient massés le long du parcours pour saluer son retour. Le président, aperçu à bord de son véhicule, leur a fait signe à travers une vitre entrouverte.

Son retour est donc bien réel.

Il apporte une réponse très concrète à certaines des spéculations qui ont accompagné ces dernières semaines : Paul Biya n’est pas mort. Il est rentré au Cameroun et reprend physiquement place au sommet de l’État.

Mais il serait trop simple d’en conclure que les 74 jours précédents n’ont été qu’une parenthèse.

Car les questions soulevées par cette absence ne disparaissent pas avec le retour de l’avion présidentiel.

Ce que les 74 jours ont changé

L’épisode aura surtout montré à quel point, au Cameroun, la présence du chef de l’État reste intimement liée à la perception du fonctionnement du pouvoir.

Une absence prolongée peut être juridiquement compatible avec la continuité de l’État. Elle peut même être accompagnée de décrets et de décisions prises à distance. Mais lorsque cette absence se prolonge pendant plus de deux mois, dans un pays où la présidence occupe une place centrale dans l’architecture politique, elle crée inévitablement un espace pour les interrogations.

Et les interrogations ont trouvé trois terrains : la santé du président, la capacité du système à fonctionner sans sa présence physique et la succession.

Le premier point relève désormais largement de la communication présidentielle et de l’observation des prochains jours. Le deuxième concerne le fonctionnement réel des institutions. Le troisième, lui, dépasse déjà le seul épisode de Genève.

Paul Biya est rentré. L’après-Biya, lui, n’est pas rentré dans les tiroirs.

C’est peut-être la principale leçon de ces 74 jours : une absence peut se terminer en quelques heures, mais les questions qu’elle a fait naître peuvent durer beaucoup plus longtemps.

Celine Dou

Gabon : Oligui Nguema poursuit la réorientation des bourses d’études vers le Gabon et l’Afrique

Le Gabon veut envoyer moins de ses étudiants vers les formations étrangères les plus coûteuses et donner davantage de place à ses propres universités ainsi qu’à celles du continent. Brice Oligui Nguema a défendu cette orientation dimanche 16 août, dans son message à la nation prononcé à la veille du 66e anniversaire de l’indépendance.

Lire la suite: Gabon : Oligui Nguema poursuit la réorientation des bourses d’études vers le Gabon et l’Afrique

L’annonce ne marque pas le début de cette politique. En juillet 2025, le président gabonais avait déjà annoncé qu’à partir de 2026, de nouvelles bourses ne seraient plus attribuées pour les études aux États Unis d’Amérique, au Canada et en France. Un an plus tard, il élargit son argumentaire : hausse du coût des études, diminution des aides aux étudiants dans certains pays et volonté de renforcer l’offre de formation au Gabon et en Afrique.

Brice Oligui Nguema n’a pas cité de pays dans son discours du 16 août. Il a évoqué des destinations où les frais d’études ont augmenté alors que les aides accordées aux étudiants ont diminué.

Son choix est désormais affiché : les jeunes Gabonais ne doivent plus considérer les universités étrangères comme l’unique voie vers une formation de qualité.

« L’Afrique ne doit pas être un choix par défaut », a déclaré le président gabonais. Il appelle les étudiants à regarder davantage vers les établissements du continent et à y acquérir les compétences dont le Gabon a besoin.

Ce discours vient après une première décision prise l’année précédente.

La France, le Canada et les États Unis d’Amérique déjà concernés

En juillet 2025, lors d’une rencontre avec la diaspora gabonaise à Washington, Brice Oligui Nguema avait annoncé la fin des nouvelles bourses pour les études aux États Unis d’Amérique et au Canada à partir de 2026. Il avait expliqué ce choix par le coût élevé des études dans ces deux pays.

La France avait également été citée dans les annonces rapportées à l’époque. Le quotidien gabonais L’Union écrivait en juillet 2025 que les nouvelles attributions de bourses pour les États Unis d’Amérique, le Canada et la France seraient suspendues à partir de 2026.

Il faut donc distinguer deux choses : la restriction de certaines destinations avait déjà été décidée ; le discours du 16 août donne désormais une justification plus large à cette politique.

Le gouvernement gabonais veut réduire la dépendance aux formations étrangères coûteuses et développer des parcours jugés plus utiles aux besoins du pays.

Une question de coût, mais pas seulement

L’argent est au centre du raisonnement présidentiel.

Le Gabon finance depuis longtemps des études à l’étranger, avec des prises en charge qui peuvent comprendre les frais de scolarité et les allocations versées aux étudiants. La facture devient particulièrement lourde lorsque les études sont suivies dans des pays où le coût de la vie et celui des formations sont élevés.

Mais les difficultés financières ne concernent pas uniquement les étudiants partis à l’étranger.

En mars 2026, l’Agence nationale des bourses du Gabon (ANBG) devait encore régulariser des arriérés concernant des étudiants gabonais en France. L’agence avait également annoncé la régularisation de plusieurs mois de bourses.

Au Gabon, la situation n’était pas plus simple. L’ANBG avait dû rassurer des étudiants transférés dans des établissements privés après des difficultés de paiement. Une dette de plus de 12 milliards de francs CFA envers plusieurs établissements avait alors été évoquée.

La question posée par Libreville dépasse donc les seuls frais d’inscription dans les universités étrangères : comment financer durablement un système de bourses qui prend en charge des milliers d’étudiants, au Gabon comme à l’étranger ?

L’ANBG, créée en 2011, est chargée d’exécuter la politique du gouvernement en matière de bourses et de gérer les étudiants gabonais bénéficiaires.

Former pour quels besoins ?

Brice Oligui Nguema avance aussi une autre raison : le Gabon veut que les études financées par l’État répondent davantage aux besoins du pays.

La logique est simple. Si l’État paie une formation pendant plusieurs années, il veut pouvoir compter ensuite sur les compétences acquises pour renforcer son économie, son administration, son système de santé ou ses secteurs techniques.

Le président avait déjà évoqué cet argument en 2025 lorsqu’il justifiait la restriction des bourses vers les États Unis d’Amérique et le Canada. Il reprochait notamment à certains étudiants de ne pas revenir au Gabon après leurs études.

La politique des bourses devient ainsi un outil de planification des compétences. L’ANBG présente d’ailleurs son rôle comme lié à la gestion des parcours des étudiants boursiers et à l’application des orientations fixées par le gouvernement.

Le pari africain

Le Gabon ne veut pas simplement réduire les départs. Il doit trouver des formations capables de les remplacer.

Le pays dispose déjà de partenariats avec plusieurs établissements africains. En 2025, l’ANBG avait notamment conclu une convention avec des établissements privés d’enseignement supérieur au Cameroun dans le cadre du programme CEMAC Sup.

L’Afrique offre aussi des pôles universitaires reconnus au Sénégal, au Maroc, au Ghana, en Afrique du Sud ou encore en Égypte. Le gouvernement gabonais avait déjà cité certains de ces pays comme destinations possibles pour les étudiants dont les bourses ne seraient plus orientées vers les pays occidentaux.

Mais le changement pose une question très concrète : les universités africaines peuvent-elles offrir, dans toutes les filières recherchées par le Gabon, les mêmes possibilités que les établissements vers lesquels les étudiants partaient auparavant ?

La réponse ne peut pas être la même selon les disciplines. Pour certaines formations, l’offre existe déjà sur le continent. Pour d’autres, le nombre de places, les équipements, les laboratoires ou la spécialisation des cursus peuvent limiter les possibilités.

Le choix d’une destination ne dépend donc pas uniquement de son coût.

Les étudiants déjà à l’étranger ne sont pas concernés de la même manière

La fin de nouvelles attributions ne signifie pas nécessairement que tous les étudiants gabonais actuellement inscrits à l’étranger doivent rentrer.

Les dispositifs de bourses reposent sur des règles de maintien et de renouvellement. Les étudiants déjà engagés dans un cursus peuvent continuer à bénéficier d’une prise en charge lorsqu’ils remplissent les conditions prévues. Les informations disponibles sur les bourses gabonaises en France indiquent notamment que la bourse peut être maintenue jusqu’à la fin d’un cursus engagé, sous réserve du respect des conditions fixées par l’ANBG.

La distinction entre nouvelles attributions et étudiants déjà engagés dans leurs études est donc essentielle. Sans elle, une annonce de réorientation peut facilement être comprise comme une fermeture immédiate de toutes les bourses à l’étranger.

Le Gabon veut changer les habitudes

Depuis des décennies, les études en France occupent une place importante dans les parcours des étudiants gabonais. Des milliers de Gabonais y ont étudié et continuent d’y étudier.

La politique annoncée par Brice Oligui Nguema cherche à modifier cette habitude. Elle ne signifie pas que les relations universitaires avec la France disparaissent. La coopération existe toujours, et des dispositifs de financement étrangers continuent également d’exister pour les étudiants gabonais.

Le changement porte surtout sur l’utilisation des ressources publiques gabonaises : quelles formations financer, dans quels pays et pour quels besoins ?

C’est sur cette question que le gouvernement devra désormais être jugé.

Réduire les bourses vers les destinations coûteuses peut alléger la facture publique. Mais cette économie n’aura de sens que si les étudiants trouvent ailleurs des formations solides et si les diplômés disposent ensuite, au Gabon, de véritables possibilités d’emploi.

Le pari de Brice Oligui Nguema est donc plus vaste qu’une restriction de destinations. Il consiste à faire évoluer une politique qui envoyait une partie de la jeunesse gabonaise se former à l’étranger vers un système davantage tourné vers le Gabon et le reste du continent.

Pour les familles et les futurs bacheliers, la question sera désormais très concrète : quelles formations resteront accessibles, dans quels pays, avec quel financement et avec quelles perspectives au terme des études ?

Les prochaines décisions de l’ANBG permettront de mesurer jusqu’où Libreville entend aller.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Éthiopie : au Tigré, des frappes de drones attribuées à l’armée fédérale font craindre une nouvelle guerre

Trois ans après la fin de la guerre qui a ravagé le nord de l’Éthiopie, des combats ont repris début août et une frappe de drone a été signalée dans le sud du Tigré. Le Front de libération du peuple du Tigré accuse l’armée fédérale d’avoir franchi un nouveau seuil. Addis-Abeba n’a pas confirmé la frappe. Mais, sur le terrain, les signes d’une nouvelle confrontation militaire se multiplient.

Lire la suite: Éthiopie : au Tigré, des frappes de drones attribuées à l’armée fédérale font craindre une nouvelle guerre

Le 10 août, une frappe de drone a visé Merewa, dans le sud du Tigré, près de la frontière avec l’Amhara, selon les autorités tigréennes. Quatre combattants ont été blessés, d’après une source médicale citée par l’AFP. Quelques jours plus tôt, des combats avaient déjà opposé les forces fédérales et des combattants tigréens près de la frontière soudanaise. La succession de ces incidents inquiète d’autant plus que les deux camps ont recommencé à renforcer leurs moyens militaires après plusieurs mois de tensions politiques.

La scène est devenue familière dans cette région qui espérait ne plus revoir la guerre : des positions militaires face à face, des tirs, des combattants déplacés et, désormais, des drones dans le ciel.

Le 10 août, les autorités tigréennes ont accusé le gouvernement fédéral d’avoir mené une frappe de drone à Merewa, dans le sud du Tigré. Amanuel Assefa, numéro deux du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), a affirmé que l’attaque avait visé des troupes tigréennes et fait des victimes. Une source médicale de l’hôpital d’Alamata a fait état de quatre combattants blessés, dont une femme et trois hommes. L’un d’eux aurait déjà subi une intervention chirurgicale. L’armée fédérale n’avait pas répondu aux sollicitations de l’AFP. L’affirmation selon laquelle un lycée aurait également été touché n’a pas pu être vérifiée indépendamment.

Cette frappe est survenue neuf jours après des combats dans l’ouest du Tigré. Le 1er août, des forces fédérales et des combattants tigréens se sont affrontés autour de Shererina, près de Sheraro et de la frontière avec le Soudan. Des tirs d’artillerie et des drones ont été signalés. Des centaines de personnes, dont des combattants blessés, ont ensuite franchi la frontière soudanaise. Les combats ont finalement cessé, mais l’épisode a constitué l’un des incidents les plus graves depuis l’accord de Pretoria de novembre 2022.

Pour les habitants du Tigré, le souvenir de la précédente guerre reste pourtant très présent. Entre 2020 et 2022, le conflit entre le gouvernement d’Abiy Ahmed et le TPLF avait dévasté la région. L’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, en novembre 2022, avait permis de faire taire les armes et prévu notamment le désarmement des combattants tigréens. L’Union africaine avait joué un rôle central dans sa négociation et continue de défendre sa mise en œuvre.

Mais les dispositions de l’accord n’ont jamais réglé les principales querelles entre les deux camps. La question des territoires de l’ouest du Tigré, le retour des personnes déplacées, le désarmement et le partage du pouvoir régional restent particulièrement sensibles. À cela s’est ajoutée une rupture politique entre le TPLF et le pouvoir fédéral.

Depuis le printemps, le TPLF a entrepris de reconstruire ses forces. Human Rights Watch affirme que les autorités tigréennes ont procédé depuis avril à des recrutements forcés de civils, parmi lesquels des mineurs âgés d’à peine 15 ans. L’organisation dit avoir documenté six cas à partir de 18 entretiens réalisés en juin. Le TPLF conteste ces accusations et affirme que les personnes mobilisées défendent volontairement la région.

Début juin, le mouvement avait également adopté une proclamation imposant le service militaire et prévoyant de lourdes sanctions contre certaines personnes qui chercheraient à s’y soustraire. Pour Human Rights Watch, ce texte donne aux autorités tigréennes des pouvoirs excessifs et menace les libertés civiles.

Addis-Abeba présente les choses autrement. Le gouvernement fédéral accuse depuis plusieurs mois le TPLF de reconstituer ses capacités militaires et de rechercher des alliances avec des forces hostiles au pouvoir central. Des responsables éthiopiens ont notamment dénoncé les liens entre le TPLF, certaines factions Fano de la région Amhara et l’Érythrée. Le conseiller du Premier ministre pour les affaires d’Afrique de l’Est, Getachew Reda, a récemment accusé le TPLF d’avoir choisi une voie qui pourrait conduire à une nouvelle confrontation.

Washington a lui aussi durci le ton. En juin, le département d’État des États-Unis d’Amérique a annoncé des restrictions de visa visant des membres considérés comme des éléments durs du TPLF et leurs proches, en les accusant de compromettre la paix dans le nord de l’Éthiopie.

Le problème dépasse désormais les frontières du Tigré. Les affrontements du début août se sont déroulés à proximité du Soudan, où des combattants et des civils ont trouvé refuge. Plus au nord, l’Érythrée entretient des relations de plus en plus tendues avec Addis-Abeba. La multiplication des acteurs armés dans cette partie de la Corne de l’Afrique donne donc à chaque affrontement local une portée qui peut dépasser largement les limites du Tigré.

Les Nations unies avaient déjà tiré la sonnette d’alarme en janvier. Le secrétaire général Antonio Guterres s’était dit profondément préoccupé par la dégradation de la situation sécuritaire dans le Tigré et par le risque d’un retour à un conflit plus large. Il avait appelé toutes les parties à la retenue et demandé l’application complète de l’accord de cessation des hostilités.

Aujourd’hui, la question n’est pas encore de savoir si une nouvelle guerre a officiellement commencé. Rien ne permet de l’affirmer. Mais les événements des deux premières semaines d’août montrent que la frontière entre la crise politique et l’affrontement armé est redevenue très mince.

La frappe de Merewa est, à ce titre, un signal sérieux. Elle intervient après des combats près du Soudan, alors que le TPLF reconstitue ses forces et que le gouvernement fédéral accuse le mouvement de préparer une nouvelle confrontation. Pour une population qui a déjà payé le prix d’une guerre dévastatrice, la perspective d’un retour des armes est lourde de conséquences.

Le Tigré n’a pas encore replongé dans la guerre de 2020. Mais les armes ont recommencé à parler. Et cette fois, elles résonnent dans une région où la paix n’avait jamais complètement réglé les différends qui avaient conduit au conflit.

Celine Dou, pour la Boussole-infos