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Ukraine : des russophones renoncent à leur langue maternelle

Fait sociolinguistique réel ou construction d’un récit géopolitique ?

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, de nombreux médias occidentaux relaient l’idée selon laquelle une part significative des Ukrainiens russophones aurait volontairement cessé d’utiliser le russe, leur langue maternelle, par rejet politique et moral de la Russie. Ce phénomène, présenté comme un basculement massif et spontané, est souvent invoqué pour illustrer l’isolement de Moscou jusque dans les franges historiquement russophones de la société ukrainienne. Une lecture qui, si elle repose sur des faits observables, mérite néanmoins d’être examinée avec prudence et mise en perspective.

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La langue est rarement un simple instrument de communication. Elle est mémoire, héritage, intimité. Peut-on s’en détacher sans contrainte, surtout lorsqu’elle devient, en temps de guerre, un marqueur politique et symbolique ?

L’Ukraine est, depuis son indépendance, un État marqué par une pluralité linguistique profonde. Pendant des décennies, le russe a occupé une place centrale dans la vie quotidienne de millions de citoyens, bien au-delà des régions orientales et méridionales du pays. À Kyiv, à Kharkiv, à Odessa, l’usage du russe n’impliquait ni remise en cause de l’identité ukrainienne ni adhésion politique à la Fédération de Russie.

Cette réalité commence à se fragiliser à partir de 2014. Les événements de l’Euromaidan, qui conduisent à la chute du président Viktor Ianoukovitch, s’inscrivent dans un climat de polarisation politique extrême. Dans les jours qui suivent, le vote par le Parlement ukrainien d’un texte visant à abroger la loi linguistique de 2012 sans qu’il soit ensuite promulgué suscite une inquiétude durable dans les régions majoritairement russophones.
Bien que ce vote n’ait jamais produit d’effet juridique, il agit comme un signal politique fort, perçu par une partie de la population comme l’annonce d’une marginalisation progressive du russe.

Les tensions qui éclatent dans le Donbass s’enracinent dans ce contexte. Elles ne peuvent être réduites à une seule cause linguistique, pas plus qu’elles ne sauraient être comprises sans tenir compte du rôle joué par la Russie dans leur amplification. La question de la langue devient alors un levier, à la fois local et géopolitique.

À partir de 2017, les autorités ukrainiennes adoptent plusieurs réformes visant à renforcer l’usage de l’ukrainien dans l’enseignement, les médias et l’administration. Ces politiques ne prohibent pas le russe, mais elles redéfinissent clairement les hiérarchies linguistiques dans l’espace public, au nom de la consolidation de l’État et de la souveraineté nationale.

L’offensive militaire russe de février 2022 marque une rupture supplémentaire. La guerre transforme la langue russe en un symbole chargé, souvent associé à l’agression, à l’occupation et à la violence. Dans ce contexte, certains Ukrainiens russophones choisissent effectivement de privilégier l’ukrainien, parfois par conviction profonde, parfois par nécessité morale.

Toutefois, assimiler ce phénomène à un rejet unanime et librement consenti de la langue russe relève d’une simplification. En situation de conflit armé, la langue cesse d’être neutre. Elle devient un indicateur d’appartenance, parfois de loyauté supposée. Sans qu’aucune interdiction formelle ne s’exerce dans la sphère privée, l’usage public du russe peut exposer à une forme de désapprobation sociale, voire à une suspicion implicite.

Dans ces conditions, le renoncement au russe ne relève pas toujours d’un choix strictement intime. Il peut aussi traduire une adaptation à un environnement où l’expression linguistique est politisée. Cette dimension est rarement interrogée dans le traitement médiatique dominant, qui privilégie des témoignages individuels cohérents avec un récit géopolitique largement partagé dans les capitales occidentales.

Il ne s’agit pas de nier la sincérité de ces témoignages, mais de souligner leur caractère partiel. Les voix de russophones réticents à politiser leur langue, celles des habitants des territoires occupés ou des exilés, restent largement absentes du débat public international.

La situation ukrainienne rappelle que la langue, en temps de guerre, devient un champ de bataille symbolique. Elle peut servir à affirmer une souveraineté, mais aussi à exclure, volontairement ou non, des identités plurielles héritées de l’histoire. Cette dynamique n’est pas propre à l’Ukraine et mérite d’être interrogée à l’aune d’autres contextes nationaux confrontés à des conflits identitaires.

Le renoncement au russe par certains Ukrainiens russophones est un fait observable, mais il ne saurait être érigé en preuve définitive d’un rejet homogène de la Russie par l’ensemble de cette population. Il s’inscrit dans une réalité plus complexe, où se croisent choix personnels, pressions symboliques, politiques linguistiques et stratégies narratives liées au conflit.

À l’heure où l’information participe elle aussi aux rapports de force internationaux, la rigueur impose de distinguer les faits, leurs interprétations et leur instrumentalisation. Comprendre cette nuance, c’est refuser les récits commodes pour privilégier l’analyse une exigence essentielle pour qui prétend informer sans œillères.

Celine Dou, pour la Boussole – infos

Meta visée par une plainte d’associations LGBTQ+ : la liberté d’expression mise à l’épreuve par la modération

La plainte déposée par quatre associations LGBTQ+ contre Meta dépasse largement le cadre d’un différend technique sur la gestion des commentaires en ligne. Elle révèle une tension de fond entre protection contre les discriminations et pluralisme démocratique, dans un espace numérique où la liberté d’expression semble de plus en plus conditionnée par des critères idéologiques.

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Ce n’est pas la première fois que Meta est critiquée pour sa politique de modération. Mais rarement une procédure judiciaire n’aura aussi clairement mis en lumière la question centrale de notre époque numérique : qui décide de ce qui peut être dit, pensé ou débattu sur les grandes plateformes mondiales ?

Une plainte qui révèle plus qu’elle ne dénonce

Le 6 janvier 2026, quatre associations françaises de défense des droits LGBTQ+ Mousse, Stop Homophobie, Adheos et Familles LGBT ont saisi la justice contre Meta et son dirigeant, Mark Zuckerberg. Elles reprochent au groupe de laisser circuler, sur Facebook et Instagram, des propos qu’elles estiment injurieux ou discriminatoires, en particulier ceux assimilant certaines identités sexuelles ou de genre à des troubles psychiques.

Sur le plan juridique, la démarche s’inscrit dans un cadre connu : invoquer le droit français et européen, qui sanctionne les injures et discriminations fondées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Mais, au-delà de l’argument légal, cette plainte ouvre un débat bien plus large. Elle ne vise pas uniquement des propos explicitement haineux ; elle s’attaque aussi à des discours relevant du désaccord intellectuel, scientifique ou anthropologique.

Liberté d’expression ou liberté conditionnelle ?

Le cœur du conflit réside dans une interrogation fondamentale : la liberté d’expression demeure-t-elle un principe général ou devient-elle progressivement une liberté sous condition idéologique ?

Les associations plaignantes demandent le retrait de commentaires qu’elles jugent inacceptables, alors même que d’autres formes de violence verbale l’usage de termes tels que « fasciste », « réactionnaire » ou « ennemi des droits » pour disqualifier un contradicteur sont largement tolérées lorsqu’elles s’exercent dans l’autre sens. Cette asymétrie de traitement interroge moins les intentions que le mécanisme lui-même : la modération ne se contente plus de limiter les excès, elle arbitre le contenu du débat public.

Le débat médical devenu un interdit

L’un des points les plus sensibles de cette affaire concerne la référence à la dysphorie de genre. Historiquement, cette notion appartient au champ médical et psychiatrique. Son évolution récente marquée par une requalification et une dépathologisation partielle résulte autant de choix normatifs et politiques que de consensus scientifiques établis.

Or, toute évocation de ce cadre historique est désormais assimilée à une forme de transphobie. Le débat est ainsi refermé : ce qui relevait hier de la discussion scientifique devient aujourd’hui une identité sanctuarisée, soustraite à toute analyse critique. Ce basculement ne protège plus seulement des individus ; il protège une vision du monde contre la contradiction.

Deux poids, deux mesures dans l’espace numérique

La plainte contre Meta met aussi en lumière une incohérence plus large dans l’application de ses standards. Des contenus manifestement faux, y compris à fort impact politique comme l’affirmation récente d’un supposé coup d’État en France ont été maintenus en ligne au nom des règles de la communauté, malgré des demandes officielles de retrait. À l’inverse, des opinions controversées mais argumentées sur des sujets anthropologiques ou médicaux sont aujourd’hui visées par des procédures judiciaires.

Le critère de modération n’est donc ni la vérité factuelle ni le risque de désinformation massive. Il semble relever d’une appréciation idéologique : certaines narrations, même fausses, sont tolérées ; d’autres, même fondées sur des débats réels, deviennent illégitimes.

Vers une hiérarchisation de la parole publique

Si Meta venait à céder aux exigences formulées par les associations plaignantes, la portée symbolique serait considérable. Cela consacrerait une hiérarchisation implicite de la liberté d’expression, où certaines sensibilités bénéficieraient d’une protection renforcée, tandis que d’autres opinions seraient reléguées au rang de discours suspects.

Un tel basculement remettrait en cause l’un des fondements du débat démocratique : l’égalité des citoyens face au droit d’exprimer un désaccord raisonné, même lorsqu’il dérange ou contredit les normes dominantes.

Une question démocratique majeure

Au fond, l’affaire Meta n’oppose pas simplement des associations à une multinationale du numérique. Elle oppose deux conceptions de l’espace public. L’une privilégie la protection maximale des sensibilités ; l’autre défend la confrontation des idées dans un cadre juridique commun.

En érigeant certaines opinions en dogmes intouchables, on ne combat pas la haine : on fragilise le pluralisme. Et sans pluralisme, la liberté d’expression cesse d’être un droit universel pour devenir un instrument de régulation idéologique.

Celine Dou
Christian Estevez