Un texte de loi ne se contente jamais d’organiser des sanctions. Il dit ce qu’un pouvoir considère comme tolérable, condamnable ou secondaire. En Afghanistan, l’adoption d’un nouveau code pénal par les autorités talibanes marque une étape décisive dans la restructuration du système juridique du pays.
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Promulgué sans processus parlementaire ni consultation publique, le nouveau code pénal afghan précise le traitement des violences domestiques et redéfinit plusieurs infractions liées au comportement familial et social. Ses dispositions, qui prévoient des seuils restrictifs pour caractériser certaines violences et fixent des peines limitées, suscitent des réactions internationales. Au-delà de la controverse, le texte révèle une recomposition institutionnelle plus large du droit afghan depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021.
Depuis la prise de Kaboul par les talibans en août 2021, l’Afghanistan a engagé une transformation progressive de son architecture juridique. Les textes adoptés sous la République islamique soutenue par la communauté internationale ont été progressivement remplacés ou amendés afin d’aligner la législation sur l’interprétation du droit islamique défendue par les nouvelles autorités.
Le nouveau code pénal, entré en application au début de l’année 2026, constitue la première codification d’ensemble depuis ce changement de régime. Il rassemble et formalise des règles auparavant appliquées de manière disparate par les juridictions religieuses.
Concernant les violences domestiques, le texte précise les conditions dans lesquelles une agression peut être poursuivie. Selon les dispositions rendues publiques, la qualification pénale dépend notamment de la preuve de blessures constatables et documentées. Les peines prévues demeurent limitées dans leur durée. Par ailleurs, d’autres articles encadrent strictement la mobilité et l’autonomie des femmes dans l’espace familial, prévoyant des sanctions en cas de non-respect de certaines obligations définies par le code.
Le texte n’a pas été soumis à un débat public national. Les tribunaux l’appliquent désormais dans un contexte institutionnel profondément remanié, où les magistrats religieux disposent d’une large marge d’interprétation.
L’enjeu dépasse la seule question des violences conjugales. Il concerne la nature même du système juridique afghan.
Premièrement, le nouveau code pénal traduit une centralisation normative. Là où, depuis 2001, coexistait un droit d’inspiration civile et des références religieuses, le pouvoir taliban opère une clarification idéologique : la norme religieuse devient la source principale de légitimité juridique. Le droit n’est plus conçu comme un compromis entre traditions, standards internationaux et institutions modernes, mais comme l’expression d’un ordre moral défini par l’autorité en place.
Deuxièmement, le traitement des violences domestiques révèle une hiérarchie des priorités pénales. En fixant des seuils précis et des peines limitées, le code délimite le champ de l’intervention judiciaire dans la sphère familiale. Cette approche s’inscrit dans une conception où la famille constitue une unité régie prioritairement par l’autorité masculine, et où l’État intervient de manière restreinte.
Troisièmement, cette évolution juridique a une portée diplomatique. L’Afghanistan demeure largement isolé sur la scène internationale. Les Nations unies et plusieurs organisations non gouvernementales ont exprimé leurs préoccupations quant à la protection des droits fondamentaux. Or la reconnaissance internationale du régime taliban reste conditionnée, pour de nombreux États, à des garanties minimales en matière de droits des femmes et d’accès à la justice.
Enfin, il convient de replacer cette réforme dans une perspective comparative. Plusieurs pays à majorité musulmane appliquent des systèmes juridiques combinant droit civil et droit religieux. La spécificité afghane tient à l’absence actuelle de contre-pouvoirs institutionnels et à la concentration de l’autorité normative entre les mains du pouvoir exécutif et religieux.
La trajectoire juridique de l’Afghanistan soulève une question centrale : un État peut-il durablement s’inscrire dans les circuits diplomatiques et économiques internationaux tout en assumant une rupture aussi nette avec les standards contemporains de protection des droits fondamentaux ?
La réponse dépendra autant de l’évolution interne du régime que des choix des puissances régionales et des bailleurs internationaux. Entre isolement prolongé et recherche pragmatique de reconnaissance, Kaboul devra arbitrer.
Le nouveau code pénal afghan ne se limite pas à un ajustement technique du droit. Il formalise une vision politique et sociale de l’ordre public, dans laquelle la régulation des relations familiales occupe une place déterminante.
En encadrant strictement la qualification et la sanction des violences domestiques, le texte offre une lecture précise des priorités du pouvoir taliban. Comprendre cette réforme, c’est mesurer la profondeur de la transformation institutionnelle engagée depuis 2021 et ses implications pour l’avenir juridique et diplomatique du pays.
Celine Dou, pour la Boussole-infos