Archives pour la catégorie Environnement

Gouverner la vie sauvage à l’ère du génie génétique : quand la conservation se heurte aux intérêts biotechnologiques

Lors du Congrès mondial de la nature 2025, tenu à Abou Dhabi, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a pris une décision qui pourrait marquer un tournant dans la gouvernance mondiale de la biodiversité. Une motion appelant à un moratoire sur la dissémination d’organismes sauvages génétiquement modifiés a été rejetée, tandis qu’une politique cadre encadrant l’usage de la biologie synthétique dans la conservation a été adoptée.

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Ce choix met en lumière un dilemme central : faut-il exploiter les technologies de modification génétique pour restaurer ou protéger les écosystèmes, ou privilégier la prudence face à des interventions dont les effets restent largement inconnus ?

I. Un vote révélateur des fractures internationales

La motion 133, soutenue par une centaine d’ONG et de scientifiques, demandait un moratoire global sur les modifications génétiques appliquées aux espèces sauvages dans leur environnement naturel. Les arguments étaient clairs : risques écologiques imprévisibles, irréversibilité des interventions, menace pour les savoirs autochtones et principes éthiques de conservation.

Malgré ces mises en garde, la motion a été rejetée, tandis que la motion 087, définissant une politique cadre pour l’usage de la biologie synthétique, a été adoptée avec environ 88 % des voix. Ce résultat illustre une fracture internationale : les pays industrialisés, moteurs de la recherche biotechnologique, soutiennent l’expérimentation encadrée, tandis que les pays en développement, moins impliqués mais directement exposés aux impacts, prônent prudence et réserve.

II. Biologie synthétique : promesses et risques

La biologie synthétique permet de concevoir ou de modifier des organismes vivants pour répondre à des objectifs précis. Dans le domaine de la conservation, les applications sont multiples :

  • Afrique : des projets pilotes ont utilisé des moustiques génétiquement modifiés pour réduire la transmission de la malaria en Ouganda et au Burkina Faso. Ces interventions suscitent espoirs sanitaires, mais aussi critiques sur l’impact écologique sur les populations d’insectes et la chaîne alimentaire.
  • Amériques : aux États-Unis et au Brésil, la biologie synthétique est explorée pour lutter contre les espèces invasives. Par exemple, des rats génétiquement modifiés ont été testés sur certaines îles pour protéger les populations d’oiseaux menacées. Les projets soulèvent des questions éthiques et de responsabilité : comment mesurer les effets à long terme sur les écosystèmes insulaires ?
  • Asie et Pacifique : en Australie, des coraux génétiquement adaptés à la hausse des températures sont expérimentés pour restaurer la Grande Barrière de corail. Ces initiatives illustrent la tension entre innovation et prudence, car la dissémination des gènes modifiés dans les populations sauvages reste un terrain peu connu.
  • Europe : la France, le Royaume-Uni et la Suisse soutiennent des recherches sur la modification de populations d’insectes pollinisateurs pour accroître leur résilience face aux parasites et aux changements climatiques. Les débats y portent moins sur l’efficacité scientifique que sur la législation et la gouvernance transfrontalière, en particulier pour les espèces capables de se déplacer entre pays.

III. Une gouvernance mondiale encore incomplète

L’adoption de la politique cadre révèle la fragilité de la régulation internationale. Si elle prévoit des évaluations scientifiques et des consultations, son application repose largement sur l’adhésion volontaire des États et organisations. Les pays du Sud, souvent les plus exposés aux impacts écologiques et sociaux, restent peu représentés dans la prise de décision et pourraient subir les conséquences sans contrôle ni mécanisme de compensation.

Cette asymétrie soulève des questions de justice environnementale et de souveraineté biologique. Les populations locales, détenteurs de savoirs traditionnels et premières victimes des modifications du vivant, sont souvent exclues du processus décisionnel.

IV. Une nouvelle ère pour la conservation

Le vote du Congrès ouvre une nouvelle étape dans la conservation, où l’intervention technologique pourrait devenir systématique. La frontière entre conservation et expérimentation devient floue : la nature n’est plus seulement protégée, elle est activement modifiée par l’homme.

Les questions soulevées sont multiples : qui décide de l’usage de ces technologies ? Quels mécanismes garantissent équité, transparence et sécurité écologique ? Jusqu’où l’humanité peut-elle intervenir sur le vivant pour le « protéger » ?

Le Congrès de 2025 montre que la conservation, longtemps perçue comme un domaine consensuel, est désormais un champ de tensions entre innovation scientifique, prudence écologique et justice environnementale, avec des enjeux globaux de pouvoir et de souveraineté sur le vivant.

Celine Dou

Entre idéalisme vert et réalisme industriel : Renault revoit sa stratégie face aux limites du tout-électrique

Le constructeur français Renault envisage de réintroduire des motorisations thermiques sur plusieurs modèles 100 % électriques, dont la Mégane et le Scénic, initialement conçus sans option thermique. Cette évolution stratégique, révélée le 19 octobre 2025, illustre les difficultés concrètes rencontrées par les industriels européens dans la transition vers l’électrique. Elle met en lumière un conflit latent entre l’idéalisme écologique, porté par les normes européennes, et le réalisme industriel et économique imposé par le marché.

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I. Un pari électrique devenu contraignant

Depuis le lancement de la ZOE, Renault avait choisi une stratégie “zéro compromis” : des plateformes dédiées et des modèles exclusivement électriques, à l’inverse de groupes comme Stellantis ou Volkswagen, qui proposent des versions thermiques de certains modèles.
Mais la dynamique initiale s’essouffle. Selon les derniers chiffres de l’Association des constructeurs européens d’automobiles (ACEA) :

  • Les ventes de véhicules électriques en Europe stagnent, avec une progression de seulement 6 % au premier semestre 2025, contre 25 % l’année précédente.
  • Le coût des batteries lithium-ion continue de peser sur les marges, atteignant plus de 25 000 euros par véhicule pour certains modèles haut de gamme.
  • L’infrastructure de recharge reste insuffisante, en particulier hors des grandes métropoles, freinant l’adoption par les classes moyennes et rurales.

Pour Renault, cette combinaison de facteurs transforme le pari électrique en un défi économique et social : maintenir la compétitivité tout en respectant les engagements écologiques s’avère de plus en plus complexe.

II. Les contraintes d’une politique européenne ambitieuse

L’Union européenne a fixé l’interdiction des moteurs thermiques à partir de 2035, imposant aux constructeurs une transition rapide.
Si l’objectif environnemental est clair, la norme s’impose souvent plus vite que la capacité industrielle à s’adapter.
Pour Renault, cela crée un décalage entre réglementation et réalité de production, avec des coûts de fabrication et de logistique élevés et des difficultés à répondre à la demande réelle des consommateurs.

Le risque social est également tangible : l’accès à la mobilité devient plus coûteux, avec des véhicules électriques hors de portée de nombreux ménages. Le constructeur doit donc concilier exigences écologiques et acceptabilité sociale, un équilibre délicat.

III. La dépendance industrielle et géopolitique

L’électrification repose sur une chaîne d’approvisionnement très dépendante de la Chine. Le pays domine la production de métaux rares et de batteries essentiels au secteur.
Pour Renault et les constructeurs européens, cette dépendance représente une vulnérabilité stratégique. Les tensions géopolitiques ou les fluctuations des matières premières peuvent impacter directement la production et la souveraineté industrielle du groupe.

Le retour au thermique sur certains modèles ne constitue donc pas un recul technologique, mais une stratégie de diversification permettant de réduire la dépendance à l’importation de composants critiques et de sécuriser la continuité de la production.

IV. Une tendance vers le pragmatisme industriel

Renault n’est pas isolé : Stellantis et Volkswagen adoptent déjà des stratégies similaires, combinant électrique et thermique selon les besoins du marché et la disponibilité des infrastructures.
L’objectif est clair : concilier viabilité économique, acceptabilité sociale et cohérence écologique. Le “tout-électrique” laisse progressivement place à une approche plus pragmatique, adaptée à la réalité industrielle et aux comportements des consommateurs.

V. Entre idéalisme vert et retour au réel

Le virage de Renault illustre un phénomène plus large : la désidéologisation progressive du discours écologique européen. La transition énergétique ne pourra réussir que si elle prend en compte les contraintes industrielles, sociales et géopolitiques.

Entre ambitions vertes et contraintes du réel, Renault force l’Europe à reconnaître que l’innovation doit s’accompagner d’un réalisme stratégique et économique, et que la transition énergétique ne se résume pas à un choix technologique mais implique un rééquilibrage entre idéal et faisabilité.

Celine Dou

Australie : des forêts tropicales qui émettent plus de CO₂ qu’elles n’en absorbent

Pour la première fois, des forêts tropicales humides australiennes sont devenues des sources nettes de dioxyde de carbone. Cette inversion révèle les effets concrets du changement climatique et alerte sur la vulnérabilité des écosystèmes mondiaux dans la lutte contre le réchauffement.

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Les forêts tropicales du Queensland, un puits de carbone en danger

Une étude publiée le 16 octobre 2025 dans Nature montre que les forêts tropicales humides de l’est de l’Australie perdent aujourd’hui plus de carbone qu’elles n’en stockent. L’analyse de 11 000 arbres sur 20 sites forestiers, couvrant près de cinquante ans de données, met en évidence un déséquilibre inédit : la mortalité des grands arbres dépasse leur croissance, tandis que la régénération naturelle ne compense plus ces pertes.

Les chercheurs attribuent cette évolution à des températures plus élevées, des sécheresses plus fréquentes et des épisodes climatiques extrêmes, qui affaiblissent les arbres et modifient leur capacité à séquestrer le carbone. Ces forêts, longtemps considérées comme des puits de carbone essentiels, contribuent désormais au réchauffement.

Des conséquences planétaires

Cette inversion a des implications globales. Les forêts tropicales jouent un rôle crucial dans la régulation du climat en absorbant des milliards de tonnes de CO₂ chaque année. Si d’autres écosystèmes suivent la même trajectoire que ceux du Queensland, la progression du réchauffement pourrait s’accélérer, compliquant les efforts pour atteindre la neutralité carbone.

Sur le plan local, la mortalité accrue des arbres menace la biodiversité, perturbe les cycles hydrologiques et augmente le risque d’incendies. L’Australie, déjà frappée par des vagues de chaleur extrêmes et des incendies destructeurs, illustre la vulnérabilité des écosystèmes aux changements climatiques rapides.

Une alerte scientifique et politique

Les auteurs de l’étude soulignent l’urgence d’adapter les politiques de conservation et de gestion forestière. Il devient indispensable d’intégrer ces nouvelles données dans les modèles climatiques et les bilans mondiaux de carbone. La situation australienne démontre que même les forêts les plus robustes ne sont pas à l’abri des effets cumulés du changement climatique, et que les engagements internationaux doivent tenir compte de cette fragilité.

Perspectives

Pour limiter l’impact sur le climat, la protection et la restauration des forêts existantes sont cruciales. Les stratégies doivent inclure le reboisement, la régénération des zones dégradées et la surveillance accrue des écosystèmes vulnérables. Cette étude australienne constitue un signal d’alerte pour le monde entier : la lutte contre le réchauffement climatique repose autant sur la préservation des puits de carbone que sur la réduction des émissions anthropiques.

Celine Dou

Madagascar : la soif d’eau au cœur du soulèvement et du coup d’État

Depuis la fin septembre 2025, Madagascar est secoué par une mobilisation inédite de sa jeunesse, dont les revendications dépassent les simples frustrations quotidiennes pour dénoncer un dysfonctionnement chronique de l’État. Au centre du mécontentement : l’accès à l’eau, ressource vitale absente pour près de la moitié des Malgaches, particulièrement dans le Grand Sud frappé par des sécheresses répétées. Ce déficit structurel a cristallisé les tensions et précipité le coup d’État militaire de mi-octobre

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I. Une crise de l’eau persistante

La moitié de la population malgache n’a pas accès à l’eau courante. Selon l’ONU, plus de 57 % des habitants n’ont pas de source d’eau améliorée, et dans les zones rurales, un quart de la population manque d’eau potable fiable. À Antananarivo, la capitale, les coupures d’eau et d’électricité sont fréquentes, révélant des infrastructures vieillissantes et une gestion déficiente.

Dans le Grand Sud régions d’Anosy, Androy et Atsimo Andrefa les sécheresses répétées fragilisent les récoltes et compromettent la survie quotidienne. L’eau de pluie et les camions-citernes deviennent des sources vitales, et la revente d’eau s’impose pour beaucoup comme un filet de survie.

II. Une jeunesse confrontée à la privation

Le mouvement « Gen Z Madagascar », principalement composé de jeunes, a émergé fin septembre pour dénoncer ces pénuries chroniques. Les manifestations ont été violemment réprimées, faisant au moins 22 morts et plus de 100 blessés, selon l’ONU.

Pour ces jeunes, l’eau n’est pas un simple besoin matériel : elle est le révélateur d’un État incapable d’assurer les services essentiels. Le temps passé à chercher de l’eau, souvent par les femmes et les enfants, et la nécessité de recourir à sa revente traduisent une frustration quotidienne profonde. Cette colère a cristallisé un mouvement de contestation plus large, ciblant la corruption et les faiblesses structurelles du gouvernement.

III. La fracture politique et le coup d’État

Le 11 octobre 2025, une unité d’élite de l’armée, le Capsat, a refusé d’obéir aux ordres, marquant un tournant dans la crise. Le président Andry Rajoelina a été destitué par le Parlement, et le 14 octobre, le colonel Michael Randrianirina a annoncé la prise du pouvoir, promettant une transition civile de 18 à 24 mois.

Ce coup d’État ne peut se comprendre uniquement comme une manœuvre militaire. Il est la conséquence directe de frustrations accumulées, où la question de l’accès à l’eau, révélatrice d’une gouvernance déficiente, a joué un rôle central. La population, en particulier la jeunesse, a exprimé à travers cette crise une exigence de responsabilité et de résultats tangibles.

IV. Conséquences socio-économiques et humanitaires

La crise de l’eau touche particulièrement les populations vulnérables. Les maladies liées à l’eau insalubre restent une cause majeure de mortalité infantile. La revente d’eau dans les quartiers pauvres est devenue un moyen de survie mais expose les familles à des risques économiques et sanitaires.

Dans le Grand Sud, les sécheresses répétées affectent également les récoltes et la sécurité alimentaire, accentuant la précarité des ménages et le sentiment d’abandon par l’État.

V. Perspectives et enjeux

Le coup d’État a suscité des réactions internationales, notamment de l’Union africaine et des Nations unies, qui appellent au rétablissement de l’ordre constitutionnel. Pour les Malgaches, en particulier les jeunes, ce bouleversement politique est perçu comme une opportunité de réforme, avec l’espoir d’une meilleure gouvernance et d’un accès effectif aux services essentiels, à commencer par l’eau.

L’avenir de Madagascar dépendra de la capacité des autorités de transition à traiter les causes profondes de la crise, et non seulement ses manifestations visibles. L’eau, ressource vitale, en est le symbole et le révélateur.

Celine Dou

Mexique : pluies torrentielles font au moins 64 morts et 65 disparus, Hidalgo et Veracruz particulièrement touchés

Entre le 6 et le 12 octobre 2025, des pluies exceptionnelles ont frappé plusieurs États du Mexique, provoquant des inondations et des glissements de terrain qui ont fait au moins 64 morts et 65 disparus, selon le bilan provisoire des autorités. Les États d’Hidalgo et de Veracruz sont particulièrement touchés. Cette catastrophe met en lumière la vulnérabilité du pays face aux phénomènes climatiques extrêmes et soulève des questions sur la résilience des infrastructures et la gestion des risques.

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Les précipitations ont été causées par une dépression tropicale, un phénomène courant dans la saison des ouragans (juin-novembre). Leur intensité exceptionnelle s’explique également par les effets du changement climatique, qui accentue la fréquence et la violence des épisodes pluvieux dans la région.

Les zones touchées présentent une géographie complexe : Veracruz, sur la côte est, est régulièrement exposé aux tempêtes tropicales, tandis que les reliefs montagneux d’Hidalgo et Puebla sont particulièrement vulnérables aux glissements de terrain. Les sols déjà saturés par les pluies précédentes ont amplifié les destructions et isolé plusieurs villages, compliquant l’accès des secours.

Le gouvernement mexicain, en coordination avec la protection civile et l’armée, a mobilisé des équipes pour retrouver les disparus et fournir assistance aux populations affectées. Des centres d’accueil temporaires ont été installés afin d’assurer hébergement, alimentation et soins médicaux aux sinistrés.

Le président mexicain a annoncé des fonds d’urgence pour la reconstruction des infrastructures, alors que plusieurs routes et ponts ont été détruits, ralentissant l’acheminement de l’aide humanitaire.

Au-delà du bilan humain immédiat, cette catastrophe révèle la fragilité des infrastructures et des dispositifs de prévention face aux phénomènes extrêmes. Les experts identifient plusieurs axes prioritaires :

  • Planification urbaine adaptée, pour limiter l’exposition des populations aux zones à haut risque.
  • Systèmes d’alerte précoce renforcés, pour anticiper crues et glissements de terrain.
  • Gestion des bassins versants et sols, afin de réduire l’impact des pluies torrentielles.

Cette situation s’inscrit dans un contexte régional plus large : plusieurs pays d’Amérique latine, exposés aux mêmes phénomènes climatiques, sont confrontés à des défis similaires en matière de résilience et de protection des populations.

Les pluies torrentielles d’octobre 2025 rappellent que la préparation et la résilience face aux catastrophes naturelles sont essentielles pour réduire l’impact humain et matériel. Si les opérations de secours et les fonds d’urgence sont indispensables à court terme, la prévention et l’adaptation aux changements climatiques seront déterminantes pour limiter le nombre de victimes à l’avenir.

Celine Dou

Afghanistan, crise climatique prolongée : la sécheresse de 2018 encore meurtrière en 2025

Sept ans après la sécheresse la plus grave qu’ait connue l’Afghanistan depuis des décennies, le pays peine toujours à s’en remettre. Pénurie d’eau, insécurité alimentaire, déplacements massifs : les cicatrices de 2018 demeurent béantes. Une tragédie climatique, mais aussi humaine et politique, qui illustre la fragilité d’un pays pris au piège entre guerre, pauvreté et dérèglement climatique.

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En 2018, l’Afghanistan connaissait sa pire sécheresse depuis quarante ans. Les terres craquelées du nord et de l’ouest voyaient disparaître les récoltes, le bétail mourait faute de pâturages, et des centaines de milliers de familles fuyaient leurs villages pour chercher de l’eau.
Sept ans plus tard, le pays reste enlisé dans une crise humanitaire et environnementale que ni les changements politiques, ni l’aide internationale, n’ont permis de surmonter. Les effets combinés du réchauffement climatique, de l’insécurité et de la misère ont fait de cette sécheresse un tournant durable dans la survie du pays.

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), plus de 22 des 34 provinces afghanes avaient été frappées par la sécheresse de 2018.
Les régions de Badghis, Herat et Ghor furent les plus touchées : les pluies avaient chuté de plus de 70 %, et les récoltes de blé, principale ressource vivrière, s’étaient effondrées.

Au total, plus de 3 millions d’Afghans furent directement affectés, et plus de 250 000 déplacés internes durent rejoindre des camps improvisés autour des grandes villes, notamment à Herat.
L’eau potable devint un bien rare, les prix des denrées explosèrent et les enfants furent parmi les premières victimes de la malnutrition.

« La sécheresse a tué notre terre avant de tuer notre bétail », témoignait en 2018 Gul Bibi, agricultrice de la province de Badghis.
« Nous avons marché des jours avec nos enfants pour trouver de l’eau. »

La sécheresse de 2018 n’est pas née d’un hasard climatique : elle a frappé un pays déjà meurtri par quarante années de guerre, où les infrastructures hydrauliques et agricoles étaient délabrées.
Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), l’insécurité et la pauvreté structurelle ont empêché la mise en place de politiques d’adaptation durables.

En 2025, plus de 23 millions d’Afghans soit plus de la moitié de la population dépendent toujours de l’aide humanitaire pour se nourrir.
La combinaison des effets du changement climatique et du repli économique après le retour des talibans au pouvoir en 2021 a aggravé la vulnérabilité des populations rurales.

Les femmes, en particulier, paient le plus lourd tribut. Privées d’accès à la terre et à l’emploi, elles subissent de plein fouet la raréfaction de l’eau et la dégradation des conditions de vie.
« Quand les ressources se font rares, les inégalités s’accentuent », résume une représentante du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) à Kaboul.

La crise née en 2018 a eu des effets en cascade : exode rural, perte des savoirs agricoles, dépendance accrue à l’aide extérieure.
Des zones entières naguère cultivées sont désormais stériles, tandis que les nappes phréatiques s’épuisent.

L’ONU estime que l’Afghanistan a perdu 40 % de ses terres arables en une décennie.
Les agriculteurs tentent de s’adapter, en recourant à des cultures moins gourmandes en eau, mais les moyens techniques manquent.
Parallèlement, la disparition des pâturages a accéléré l’appauvrissement des éleveurs nomades, pilier de l’économie rurale.

Cette sécheresse prolongée s’inscrit dans un contexte mondial où le réchauffement climatique exacerbe les tensions locales. L’Afghanistan illustre la situation des pays du Sud, souvent les moins responsables des émissions de gaz à effet de serre, mais les premiers à en subir les conséquences.

Sept ans après, la situation reste critique. Les rapports conjoints du PAM et de la FAO en 2025 indiquent que près de 15 millions d’Afghans souffrent toujours d’insécurité alimentaire sévère.
Les régions de l’ouest connaissent une recrudescence de la malnutrition infantile, tandis que les réserves d’eau souterraine atteignent des niveaux historiquement bas.

Les projections climatiques sont sombres : selon la Banque mondiale, les températures moyennes du pays pourraient augmenter de 2,5 °C d’ici 2050, réduisant encore le débit des rivières.
Les experts appellent à un plan de reconstruction écologique centré sur la gestion communautaire de l’eau, la reforestation et la diversification agricole.

Mais dans un pays où les priorités immédiates sont la survie, la paix et la sécurité, la question environnementale reste reléguée au second plan.

Au-delà du cas afghan, la crise révèle l’incapacité du système international à répondre durablement aux chocs climatiques.
Les aides d’urgence affluent après les catastrophes, mais les programmes de prévention, de gestion des ressources et d’adaptation demeurent sous-financés.

L’Afghanistan, symbole tragique d’un pays piégé entre pauvreté et climat, pose une question fondamentale :
comment bâtir une résilience véritable sans stabilité politique, ni infrastructures de base ?

L’avenir du pays dépendra autant de sa capacité à restaurer la paix que de celle à réapprendre à vivre avec une nature transformée.

La sécheresse afghane n’est pas un simple souvenir de 2018. Elle demeure le symbole d’une humanité incapable d’anticiper les effets d’un dérèglement qu’elle a pourtant provoqué.
Ce drame silencieux rappelle que la crise climatique n’a pas de frontières, mais que ses premières victimes sont toujours les plus vulnérables.

Dans les plaines de Badghis comme ailleurs, l’eau est devenue plus qu’une ressource : une ligne de vie, un enjeu de paix, un test moral pour l’humanité.

Celine Dou

La couche d’ozone en voie de guérison : l’ONU prévoit un rétablissement complet d’ici 2050

Grâce à des décennies de coopération internationale et à la mise en œuvre du Protocole de Montréal, la couche d’ozone bouclier vital de la Terre contre les rayons ultraviolets est en train de se reconstituer. L’ONU estime qu’elle pourrait retrouver son état des années 1980 d’ici le milieu du siècle.

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Covid-19 : le variant « Frankenstein » en hausse cet automne, quels symptômes surveiller ?

À chaque automne, le Covid-19 refait parler de lui. Cette année encore, les indicateurs de surveillance épidémiologique montrent une recrudescence des infections. Entre le 15 et le 21 septembre, le réseau Sentinelles, qui regroupe plus de 1 300 médecins et pédiatres, a enregistré un taux d’incidence de 48 cas pour 100 000 habitants, soit une hausse pour la deuxième semaine consécutive. Santé publique France confirme cette tendance, faisant état d’une augmentation de 37 % des passages aux urgences et des hospitalisations pour suspicion de Covid-19 depuis la mi-septembre.

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Tourisme de luxe contre nature protégée : l’Albanie joue une dangereuse partie

Alors que l’Albanie connaît une forte croissance touristique, le gouvernement autorise des projets immobiliers dans des zones jusqu’ici protégées. Le pays mise sur un tourisme haut de gamme au prix d’un sacrifice environnemental aux conséquences potentiellement irréversibles.

C’est une île à la beauté brute, nichée dans la mer Ionienne, au large de la côte albanaise. Sazan, autrefois base militaire, est aujourd’hui au cœur d’un projet touristique porté par Jared Kushner, gendre de Donald Trump, via la chaîne d’hôtels de luxe Aman Resorts. Le site fait pourtant partie du parc national de Karaburun-Sazan, une zone classée. Ce projet emblématique, loin d’être isolé, cristallise un choix politique de plus en plus contesté en Albanie : sacrifier une partie de son patrimoine naturel pour attirer une clientèle haut de gamme.

Depuis la sortie du régime communiste, l’Albanie a misé sur le tourisme pour dynamiser son économie. Ce pari semble partiellement réussi : le pays a accueilli plus de 10 millions de visiteurs en 2023, contre 6 millions en 2019. Les recettes touristiques ont dépassé les 4 milliards d’euros l’an dernier. L’image de « nouvelle Riviera des Balkans » séduit agences de voyage et influenceurs.

Mais cette croissance rapide s’est accompagnée d’un développement peu encadré. Le long du littoral adriatique et ionien, de Velipoja à Saranda, l’urbanisation galopante a transformé des villages côtiers en zones bétonnées. La forêt de pins centenaires de Velipoja a cédé la place à des hôtels bon marché. Les écosystèmes, déjà fragilisés par le changement climatique, sont sous pression.

En février 2024, le Parlement albanais a adopté un amendement controversé à la loi sur les zones protégées. Celui-ci permet la construction d’infrastructures hôtelières de catégorie cinq étoiles et plus au sein même de ces zones, sans que l’État ait l’obligation de mener des consultations publiques. Une brèche légale qui ouvre la voie à des investissements massifs dans des territoires jusqu’ici inaccessibles aux promoteurs.

Le delta de la Vjosa, dernier fleuve sauvage d’Europe, est lui aussi menacé. Bien que récemment classé parc national, ses abords sont convoités pour des projets d’infrastructures et de loisirs. La lagune de Narta, située dans le même secteur, constitue un refuge vital pour des espèces en danger comme le pélican frisé ou la tortue caouanne. ONG locales et internationales, dont EuroNatur et Riverwatch, dénoncent une politique qui fragilise délibérément les équilibres écologiques.

Le cas albanais illustre une dynamique plus large : celle d’un tourisme mondialisé où les pays en périphérie de l’Union européenne, en quête de devises, cèdent du terrain à des intérêts étrangers. L’implication de Jared Kushner n’est pas anodine. Elle souligne les ambitions stratégiques d’acteurs états-uniens dans les Balkans, région historiquement instable et désormais convoitée pour ses ressources naturelles, son foncier bon marché et sa position géographique.

Cette situation interroge la souveraineté réelle d’un État qui, pour séduire les investisseurs, assouplit sa législation au détriment de l’intérêt collectif et des engagements environnementaux. L’Albanie a pourtant rejoint le Conseil mondial du tourisme durable (GSTC) en décembre 2024 et affiché l’ambition de consacrer 30 % de son territoire à la préservation d’ici 2030.

Mais ces déclarations restent difficilement compatibles avec une libéralisation foncière aussi massive dans les zones naturelles.

Le cas albanais n’est pas isolé : du Monténégro à la Grèce, de nombreux pays cherchent à concilier attractivité touristique et protection de la biodiversité, souvent sans réel arbitrage en faveur de la nature. Le tourisme haut de gamme, présenté comme plus durable, repose néanmoins sur des infrastructures énergivores, des flux aériens croissants et des consommations d’eau disproportionnées, surtout dans des zones sensibles.

À terme, c’est la viabilité même du modèle qui est en cause : un pays peut-il espérer devenir une destination d’élite sans compromettre les écosystèmes qui en font le charme ?

L’Albanie se trouve à la croisée des chemins. L’effervescence touristique actuelle lui offre une visibilité nouvelle sur la scène internationale. Mais le prix à payer pourrait être élevé. Des voix s’élèvent, dans le pays comme à l’étranger, pour réclamer un moratoire sur les constructions en zones classées, une réelle transparence des appels d’offre, et une refonte de la législation qui replace la préservation de l’environnement au cœur des priorités nationales.

Le choix à faire n’est pas seulement technique ou économique : il engage une vision du développement, du territoire et de l’avenir. Préserver les zones sauvages de la Vjosa et du littoral ionien, ce n’est pas freiner la modernité. C’est peut-être, au contraire, garantir à l’Albanie un développement digne, durable, et respectueux de ses racines.

Climat et savoirs autochtones : à Londres, le Prince William plaide pour une alliance entre tradition et modernité

L’appel du Prince William à inclure les voix autochtones dans l’action climatique internationale, lancé lors d’un débat de haut niveau dans la capitale britannique, marque une inflexion notable dans les discours institutionnels sur l’écologie mondiale.

Le 26 juin 2025, dans le cadre de la Climate Action Week organisée à Londres, le Prince William a présidé un débat réunissant des décideurs politiques, des philanthropes et des représentants de peuples autochtones. À l’issue de ces échanges, il a appelé à une mobilisation collective urgente pour préserver la planète, en insistant sur l’apport irremplaçable des savoirs traditionnels dans la lutte contre l’érosion de la biodiversité et le dérèglement climatique.

Cet événement, soutenu par le Earthshot Prize une initiative environnementale lancée par le Prince en 2020 a mis en lumière une question de plus en plus pressante : comment réconcilier les approches scientifiques et les visions culturelles enracinées dans les territoires, souvent marginalisées dans les négociations climatiques internationales ?

Alors que les peuples autochtones représentent environ 5 % de la population mondiale, ils protègent plus de 80 % de la biodiversité restante sur Terre, selon les Nations unies. Ce paradoxe minoritaires en nombre mais essentiels en impact est au cœur des revendications actuelles en faveur d’une gouvernance écologique plus inclusive.

Lors du débat, plusieurs intervenants venus d’Amazonie, d’Afrique, d’Asie du Sud-Est ou encore des régions arctiques ont insisté sur l’importance des connaissances locales, souvent transmises oralement, dans la gestion des écosystèmes. En reconnaissant publiquement cette expertise ancestrale, le Prince William rejoint un mouvement grandissant qui appelle à intégrer les voix autochtones non pas comme simples « témoins » de la crise, mais comme co-constructeurs des solutions.

Les grands sommets sur le climat, à l’image de la COP28 tenue à Dubaï en 2023, ont souvent été critiqués pour leur approche trop technocratique, centrée sur les marchés carbone, les investissements massifs et les modèles occidentaux de transition énergétique. Or, pour de nombreux acteurs issus des peuples racines, cette vision ignore les dimensions sociales, spirituelles et territoriales du rapport à la nature.

« Il ne peut y avoir de justice climatique sans justice culturelle », a déclaré l’un des représentants présents, rappelant les multiples spoliations territoriales subies au nom du « développement durable ». Ces propos font écho aux critiques adressées à certains projets dits « verts » (barrages, parcs solaires, réserves naturelles fermées aux communautés locales), qui reproduisent parfois les logiques extractivistes qu’ils prétendent combattre.

Autre enjeu soulevé lors de cette rencontre : la place des grandes fondations et fonds privés dans le financement des politiques climatiques. Si leur soutien est souvent vital, notamment pour des initiatives locales hors des circuits institutionnels classiques, leur influence peut aussi poser des questions de gouvernance, de priorisation des projets et de rapports de pouvoir Nord-Sud.

Le Prince William, en position de figure médiatrice, semble avoir voulu faire le lien entre ces mondes encore trop cloisonnés : celui des grandes institutions occidentales, des innovateurs technologiques et des communautés enracinées dans des modes de vie bas carbone depuis des siècles.

Si le ton employé par le Prince William marque une avancée sur le plan symbolique, la reconnaissance réelle des peuples autochtones dans les négociations internationales demeure très partielle. À ce jour, ils restent sous-représentés dans les structures décisionnelles, souvent relégués à des « panels consultatifs » sans pouvoir contraignant.

Pourtant, dans un monde confronté à des crises écologiques systémiques, il devient de plus en plus clair que les réponses ne viendront pas uniquement des laboratoires ou des conférences internationales, mais aussi de l’écoute attentive des voix qui parlent depuis la forêt, la savane, la montagne ou les zones côtières.