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Nouvelle-Zélande : Ikea porte son domaine forestier à 43 000 hectares, au cœur d’un conflit sur les terres agricoles

En Nouvelle-Zélande, le groupe suédois Ikea est devenu en quelques années un important propriétaire forestier. Son bras d’investissement, Ingka Investments, détient désormais environ 43 000 hectares de terres forestières dans le pays. Près de 24 000 hectares étaient auparavant des terres agricoles. Une expansion qui nourrit depuis plusieurs années les inquiétudes du monde rural sur la disparition des exploitations, l’emploi et l’avenir des territoires concernés.

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L’affaire avait été révélée en 2024 par une enquête de Disclose, qui faisait état de plus de 23 000 hectares acquis depuis 2021. Depuis, le portefeuille d’Ingka s’est encore agrandi. L’entreprise affirme investir avant tout dans la production de bois et non dans la seule compensation carbone. Mais son implantation intervient dans un pays où la conversion des pâturages en plantations de pins est devenue un sujet politique majeur. Depuis octobre 2025, les autorités néo-zélandaises ont d’ailleurs renforcé les restrictions visant la transformation de terres agricoles productives en forêts exotiques.

De 23 000 à 43 000 hectares

Le chiffre de 23 100 hectares, largement repris depuis l’enquête de Disclose publiée en février 2024, ne décrit plus la situation actuelle.

À cette date, Ingka avait acheté en Nouvelle-Zélande plus de 23 000 hectares de prairies et de terres agricoles depuis 2021. Dans la seule région de Gisborne, au nord-est du pays, son portefeuille atteignait environ 6 000 hectares. L’enquête avait notamment documenté les projets de transformation de propriétés agricoles à Huiarua et Matanui en plantations de pins radiata.

Deux ans plus tard, l’échelle n’est plus la même. Ingka indique aujourd’hui posséder 43 000 hectares de terres forestières en Nouvelle-Zélande. L’entreprise y a planté près de 6,9 millions de plants au cours de son exercice 2025 et affirme que 22 % de sa superficie forestière est intégrée à des dispositifs de conservation, notamment au titre de zones à haute valeur écologique. Elle dit également employer directement ou indirectement environ 800 personnes dans le pays.

Selon les données communiquées en juillet 2026, environ 23 838 hectares de terres agricoles ont été convertis en forêt depuis le début de l’opération, tandis que 17 175 hectares étaient déjà boisés au moment de leur acquisition. Environ 31 500 hectares du portefeuille sont aujourd’hui consacrés à la production forestière, le reste étant notamment constitué de zones de conservation, de végétation indigène et d’infrastructures forestières.

Le changement est donc considérable : Ikea n’est plus seulement un investisseur étranger ayant acheté quelques exploitations. Ingka est désormais devenu un acteur important du secteur forestier néo-zélandais.

À Gisborne, l’inquiétude avait pris un visage concret

C’est dans la région de Gisborne que l’enquête de Disclose avait donné une dimension humaine à cette expansion.

À Huiarua, une importante exploitation avait été vendue à Ingka pour environ 88 millions de dollars néo-zélandais, soit près du double du prix moyen alors observé pour les terres agricoles traditionnelles dans le pays, selon l’enquête.

Pour les exploitants voisins, le problème n’était pas seulement celui d’une transaction foncière.

La disparition d’une ferme signifie aussi celle des activités qui gravitent autour d’elle : bergers, conducteurs d’engins, salariés agricoles, entretien des pâturages et services locaux. Kerry Worsnop, une éleveuse voisine de Huiarua, expliquait à Disclose qu’une école de bergers et plusieurs emplois dépendaient de cette activité agricole. Elle craignait de voir progressivement disparaître une communauté rurale entière.

C’est cette dimension qui rend le dossier plus sensible qu’une simple opération immobilière. Une terre agricole n’est pas seulement une valeur inscrite dans un registre foncier. Dans certaines régions, elle constitue aussi le support d’un tissu économique et social.

Ikea répond : il s’agit d’abord de produire du bois

Ingka conteste toutefois l’idée selon laquelle son implantation néo-zélandaise serait principalement destinée à fabriquer une image « verte » ou à accumuler des crédits carbone.

Le groupe affirme aujourd’hui que son objectif premier est la production de bois. Il achète des forêts existantes mais également des terres anciennement déboisées ou utilisées pour l’élevage, sur lesquelles il développe des plantations.

La société explique privilégier des terrains moins adaptés aux cultures et à l’horticulture et affirme ne pas planter sur les terres agricoles les plus productives. Elle indique également conserver des zones de végétation indigène et aménager des bandes de protection autour des cours d’eau.

Cette mise au point est importante. L’enquête de Disclose de 2024 présentait les plantations néo-zélandaises notamment comme un moyen pour Ikea de développer ses réserves de carbone. Depuis, Ingka insiste davantage sur la vocation industrielle de son portefeuille.

Le groupe affirme que les arbres sont destinés à être récoltés, transformés et vendus. Une partie du bois produit en Nouvelle-Zélande est destinée au marché intérieur, tandis qu’environ 60 % est exportée, notamment vers la Chine, l’Inde et la Corée du Sud.

Le débat ne disparaît pas pour autant.

Le pin plutôt que la ferme

Le choix du modèle forestier reste au centre des critiques.

Le pin radiata, essence dominante des plantations néo-zélandaises, pousse rapidement et possède une forte valeur commerciale. Pour un investisseur institutionnel, il offre donc un actif susceptible de produire du bois sur plusieurs décennies.

Mais remplacer une exploitation d’élevage par une plantation signifie aussi modifier durablement l’usage du territoire.

C’est précisément ce que dénoncent des organisations agricoles. Le débat porte moins sur l’existence de la forêt que sur la vitesse et l’ampleur des conversions.

Les organisations représentant les éleveurs estiment que plus de 300 000 hectares de terres consacrées à l’élevage ovin et bovin ont été convertis en forêts depuis 2017. Elles redoutent que la disparition de ces exploitations entraîne mécaniquement une diminution du nombre d’animaux, mais aussi des emplois, du transport, de l’activité des abattoirs et des services dont dépendent les petites villes rurales.

Ingka affirme, de son côté, que son activité crée elle aussi des emplois. L’entreprise indique employer environ 250 personnes de manière permanente et mobiliser jusqu’à 800 travailleurs pendant les périodes de plantation.

Les deux visions ne s’excluent d’ailleurs pas totalement : une plantation peut créer de l’activité tout en faisant disparaître une partie de l’économie agricole qui existait auparavant. C’est précisément ce qui rend la transformation difficile à mesurer uniquement en hectares ou en emplois.

La Nouvelle-Zélande a fini par intervenir

L’ampleur prise par les conversions agricoles a contraint le gouvernement néo-zélandais à revoir les règles.

Depuis le 31 octobre 2025, les nouvelles plantations de forêts exotiques sur certaines terres agricoles productives ne peuvent plus être enregistrées librement dans le système national d’échange de quotas d’émission. Les terres classées dans les catégories 1 à 6 de l’échelle néo-zélandaise de capacité d’utilisation sont concernées, avec plusieurs exceptions et des mécanismes transitoires.

Cette réforme ne signifie pas que toute conversion d’une ferme en forêt est désormais interdite. Elle vise surtout à empêcher que des terres agricoles productives soient massivement converties en plantations exotiques pour bénéficier du régime climatique.

Le changement est révélateur : Wellington considère désormais que la lutte contre le changement climatique ne peut pas être pensée indépendamment de la sécurité alimentaire et de l’organisation des territoires ruraux.

Et les populations māories ?

À cette question agricole s’ajoute une autre dimension, liée aux populations māories et à leur rapport à la terre.

L’enquête de Disclose avait recueilli le témoignage de membres de la communauté Ngāti Porou, dans la région de Gisborne. Renee Raroa dénonçait ce qu’elle décrivait comme une nouvelle forme de dépossession des territoires à travers les décisions prises par de grandes entreprises sur les terres de la région. Elle avait parlé d’une « forme de colonisation » des forêts.

Ingka affirme aujourd’hui chercher à travailler avec les iwi et les hapū, les tribus et sous-groupes māoris, notamment dans des programmes de plantation d’espèces indigènes et de restauration des écosystèmes. L’entreprise cite des collaborations avec Hokonui Rūnanga et Ngāti Awa et reconnaît explicitement le statut des Māori comme tangata whenua, le peuple autochtone de Nouvelle-Zélande.

Il existe donc un contraste entre deux réalités : celle d’une entreprise qui présente ses investissements comme une gestion forestière à long terme et celle de communautés qui s’interrogent sur la concentration du foncier et la transformation de paysages auxquels elles sont historiquement liées.

Le carbone ne peut pas tout justifier

C’est peut-être là que le dossier Ikea dépasse le seul cas néo-zélandais.

Planter des arbres permet de stocker du carbone. Mais une plantation commerciale n’est pas nécessairement l’équivalent d’un écosystème naturel. Elle répond à un objectif de production, avec des essences choisies, une période de croissance et, à terme, une récolte.

La question devient alors celle de la place accordée à la compensation dans les politiques climatiques des grandes entreprises.

Ikea a annoncé depuis plusieurs années vouloir réduire son empreinte climatique. Ingka affirme aujourd’hui que ses plantations néo-zélandaises sont avant tout destinées au bois et qu’aucun arbre n’a été planté uniquement pour générer des crédits carbone. L’entreprise n’exclut toutefois pas de recourir à l’avenir à une forme de compensation.

La nuance compte. Il serait donc excessif de présenter aujourd’hui l’ensemble du portefeuille néo-zélandais d’Ingka comme une immense réserve destinée à compenser les émissions d’Ikea.

Mais il serait tout aussi réducteur d’ignorer la dimension climatique qui a contribué à rendre les plantations forestières financièrement attractives en Nouvelle-Zélande.

Une puissance foncière qui change de nature

Le plus intéressant dans cette affaire n’est finalement pas le seul chiffre de 23 000 hectares révélé en 2024. C’est ce qu’il est devenu.

En un peu moins de cinq ans, Ingka est passé de l’achat de premières propriétés agricoles à la constitution d’un portefeuille forestier d’environ 43 000 hectares. L’entreprise indique désormais vouloir poursuivre son développement en Nouvelle-Zélande et évoque un objectif pouvant atteindre 100 000 hectares à terme.

Dans le même temps, le gouvernement a commencé à fermer certaines portes aux conversions agricoles les plus productives.

Le paradoxe est là : l’État accepte les investissements étrangers et reconnaît la valeur économique de la sylviculture, tout en cherchant désormais à empêcher que la forêt commerciale ne gagne trop rapidement du terrain sur l’agriculture.

Ikea n’est donc pas en train de « prendre » illégalement 43 000 hectares à la Nouvelle-Zélande. Ses acquisitions sont passées par les procédures prévues par le droit néo-zélandais, et plusieurs autorisations récentes ont encore été accordées à Ingka. En mai 2026, par exemple, une acquisition d’environ 774 hectares a été approuvée par l’autorité chargée du contrôle des investissements étrangers.

Mais la question que pose cette expansion est plus profonde.

À partir de quel moment l’accumulation légale de terres par de grands investisseurs finit-elle par transformer la structure même d’un territoire ?

En Nouvelle-Zélande, le débat est désormais ouvert. Il porte sur les forêts, mais aussi sur l’agriculture, les emplois ruraux, la biodiversité, les intérêts māoris et la place du capital international dans l’utilisation des terres.

Ikea n’est ici que l’un des visages d’une transformation beaucoup plus vaste.

Celine Dou, pou la Boussole-Infos

États‑Unis d’Amérique : Robert F. Kennedy Jr. lance des directives alimentaires ambivalentes entre promotion de la viande et lutte contre la malbouffe

Le 7 janvier 2026, le gouvernement des États‑Unis d’Amérique a publié la nouvelle édition des Dietary Guidelines for Americans 2025‑2030, sous l’impulsion du secrétaire à la santé, Robert F. Kennedy Jr. Ces lignes directrices officielles, qui définissent depuis plus de quatre-vingts ans les repères nutritionnels pour la population états‑unienne, combinent des messages à première vue contradictoires : encourager la consommation de « vrais aliments », tout en promouvant simultanément une augmentation de la viande et des graisses saturées dans l’alimentation.

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Cette démarche a suscité de nombreuses réactions dans la communauté scientifique et dans les médias : certains experts s’inquiètent de l’effet paradoxal de ces recommandations sur la santé publique états‑unienne, tandis que d’autres saluent l’attention portée aux aliments non transformés, longtemps relégués au second plan.

Un recentrage sur les « vrais aliments » face à la malbouffe

L’un des axes centraux des nouvelles directives est la réduction de la consommation d’aliments ultra-transformés : produits riches en sucres ajoutés, sel, huiles industrielles et additifs chimiques. Cette orientation répond à une problématique sanitaire majeure aux États‑Unis d’Amérique, où près de 70 % de la population adulte est en surpoids ou obèse, et où les maladies métaboliques liées à l’alimentation représentent un enjeu de santé publique considérable.

Robert F. Kennedy Jr. justifie cette approche comme une « refonte historique » du régime états‑unien, en promouvant des aliments naturels et non transformés, qualifiés de « vrais aliments ». Fruits, légumes, protéines complètes, produits laitiers et céréales complètes constituent le socle de ces recommandations, qui cherchent à limiter l’impact négatif des produits industriels sur la santé.

La viande et les graisses : un retour controversé

Ces recommandations introduisent également une hausse des apports en protéines animales et en graisses saturées, une posture qui rompt avec plusieurs décennies de consensus nutritionnel aux États‑Unis d’Amérique et au niveau international. Pendant des décennies, les lignes directrices incitaient à limiter la consommation de graisses saturées pour réduire les risques cardiovasculaires. Aujourd’hui, le message est plus nuancé : Kennedy défend la consommation de viande et de graisses de qualité comme éléments essentiels d’une alimentation équilibrée.

Cette combinaison encourager moins de produits transformés tout en réhabilitant la viande et certaines graisses est jugée ambivalente par de nombreux experts états‑uniens. La tension est réelle entre :

  • La lutte contre l’obésité et les maladies métaboliques, favorisée par la limitation des produits ultra-transformés ;
  • Les recommandations controversées sur la viande et les graisses, qui peuvent entrer en contradiction avec des décennies de messages nutritionnels établis par la recherche scientifique.

Un dilemme politique, scientifique et social

Ces directives ne sont pas uniquement un choix nutritionnel. Elles révèlent aussi un enjeu politique et culturel : Kennedy, figure médiatique et controversée, cherche à proposer un cadre alternatif qui rompt avec les normes nutritionnelles dominantes.

L’impact est concret : ces recommandations influenceront les cantines scolaires, les programmes de subventions alimentaires, l’industrie agroalimentaire, ainsi que les comportements alimentaires des citoyens états‑uniens. Le risque, pour les nutritionnistes, est de brouiller le message sanitaire et de complexifier la perception de ce qui est réellement favorable à la santé, notamment pour les populations vulnérables ou peu informées.

Perspectives et enjeux pour le débat public

L’annonce de ces directives pose une question plus large : comment les sociétés contemporaines équilibrent-elles liberté de choix, science et santé publique ? Elle illustre la difficulté d’élaborer des recommandations alimentaires simples dans un contexte où la nutrition humaine est multifactorielle et où les choix politiques, économiques et sociaux influencent la diffusion des connaissances scientifiques.

Pour La Boussole‑infos, l’enjeu n’est pas de juger le bien-fondé de la consommation de viande ou de graisses, mais d’éclairer la complexité et les contradictions d’une politique publique alimentaire. Le cas des États‑Unis d’Amérique est exemplaire : il montre que les recommandations nutritionnelles, loin d’être purement scientifiques, reflètent également des choix politiques, culturels et économiques qui impactent profondément le quotidien des citoyens.

Celine Dou, pour la Boussole‑infos

San Francisco contre les géants de l’alimentation ultratransformée : le signe d’un déséquilibre alimentaire mondial

San Francisco a ouvert un front inédit contre les multinationales de l’agroalimentaire, accusées de contribuer à une crise sanitaire désormais mondiale. Derrière la procédure judiciaire, c’est la question plus profonde d’un modèle alimentaire déséquilibré entre excès toxique et pénuries persistantes qui se trouve mise à nu.

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La plainte déposée à San Francisco contre dix grandes entreprises agroalimentaires marque un tournant dans l’histoire de la régulation alimentaire. Pour la première fois, une collectivité locale estime que la composition, la promotion et la diffusion massive des aliments ultratransformés constituent non seulement un enjeu de santé publique, mais également une forme de nuisance dont les industriels devraient répondre devant la justice. Derrière cet acte juridique se dessine une interrogation plus vaste : comment l’humanité, où qu’elle se trouve, en est-elle arrivée à souffrir de son alimentation, soit par excès de produits nocifs, soit par manque absolu de ressources essentielles ?

L’affaire qui vise Coca-Cola, PepsiCo, Mondelez, Nestlé ou Kraft Heinz n’est pas une simple querelle entre une ville et des entreprises. Elle s’inscrit dans un contexte où les connaissances scientifiques sur les aliments ultratransformés sont devenues suffisamment solides pour être intégrées au débat juridique. Ces produits, qui se distinguent des aliments simplement transformés par la présence d’ingrédients industriels que l’on ne trouve pas dans une cuisine domestique agents de texture, arômes artificiels, édulcorants, protéines isolées, huiles hydrogénées ont largement modifié les habitudes alimentaires à l’échelle mondiale. Leur disponibilité, leur faible coût, leur conservation prolongée et leur formulation conçue pour stimuler l’appétit en ont fait les piliers de nombreux régimes alimentaires contemporains.

San Francisco affirme que cette omniprésence n’est pas sans conséquence. La ville cite une montée continue des maladies chroniques diabète de type 2, pathologies cardiovasculaires, obésité dont l’ampleur dépasse désormais la seule dimension sanitaire pour devenir économique et sociale. Le parallèle parfois évoqué avec l’industrie du tabac n’est pas fortuit : il exprime l’idée qu’une partie des industriels aurait eu connaissance des risques tout en maintenant un marketing agressif destiné à normaliser ces produits auprès des consommateurs, y compris les plus jeunes.

Mais l’intérêt majeur de cette affaire réside dans ce qu’elle révèle du déséquilibre alimentaire mondial. Dans les sociétés industrialisées, l’enjeu n’est plus la disponibilité de la nourriture, mais son excès sous une forme appauvrie, hypertransformée, souvent dépourvue des nutriments essentiels. Les populations y sont confrontées à une abondance paradoxale : une profusion d’aliments, mais une pauvreté nutritionnelle. Cette surabondance mène à une « malnutrition invisible » où les calories remplacent les nutriments, où l’alimentation devient dense, rapide, accessible, mais chroniquement délétère.

À l’inverse, dans de nombreuses régions du monde notamment en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud l’alimentation demeure insuffisante, instable ou trop coûteuse pour garantir les apports essentiels. Les crises climatiques, les conflits et les fragilités structurelles aggravent cette situation. Ainsi coexistent aujourd’hui deux formes extrêmes d’insécurité alimentaire : la sous-alimentation persistante et la surnutrition toxique. Cette dualité n’est pas fortuite. Elle découle d’un modèle alimentaire mondialisé qui repose simultanément sur l’exportation de produits industriels standardisés et sur l’incapacité structurelle de certains territoires à assurer une production locale suffisante ou diversifiée.

La plainte de San Francisco, dans cette perspective, agit comme un révélateur. Elle met en lumière une dépendance mondiale croissante à des produits alimentaires qui, tout en offrant praticité et faible coût, structurent un écosystème alimentaire fondé sur la rentabilité plutôt que sur la qualité nutritionnelle. Elle interroge également la responsabilité des États et des institutions internationales dans la régulation d’un secteur où les acteurs privés disposent d’un pouvoir considérable, tant sur les chaînes d’approvisionnement que sur les comportements des consommateurs.

L’enjeu n’est donc pas uniquement sanitaire. Il est économique, social et géopolitique. Il interroge la capacité des sociétés à définir un modèle alimentaire compatible avec la santé publique, la justice sociale et l’indépendance économique. La démarche de San Francisco pourrait inspirer d’autres collectivités, voire des États, et ouvrir la voie à une jurisprudence internationale où la composition des aliments deviendrait un enjeu aussi déterminant que l’étiquetage, la publicité ou la fiscalité.

Reste une question centrale : comment reconstruire un équilibre alimentaire mondial lorsque les contraintes économiques, les habitudes de consommation et les stratégies industrielles vont, pour l’heure, dans le sens d’une transformation toujours plus poussée des produits ? La réponse ne viendra ni d’un seul procès ni d’une simple initiative municipale. Elle exigera un changement de paradigme où les consommateurs retrouveront un accès réel à une alimentation simple, nutritive et abordable, où les producteurs locaux seront soutenus, et où les pouvoirs publics disposeront de moyens réglementaires suffisants pour réorienter les systèmes alimentaires.

L’affaire de San Francisco n’est peut-être que le début de cette recomposition. Elle rappelle, avec force, que l’alimentation n’est plus un enjeu domestique ou individuel, mais une question politique mondiale, au cœur des déséquilibres contemporains. Et qu’entre excès et pénurie, l’humanité, partout, paie aujourd’hui les conséquences d’un modèle dont les limites sont désormais impossibles à ignorer.

Celine Dou

Afghanistan, crise climatique prolongée : la sécheresse de 2018 encore meurtrière en 2025

Sept ans après la sécheresse la plus grave qu’ait connue l’Afghanistan depuis des décennies, le pays peine toujours à s’en remettre. Pénurie d’eau, insécurité alimentaire, déplacements massifs : les cicatrices de 2018 demeurent béantes. Une tragédie climatique, mais aussi humaine et politique, qui illustre la fragilité d’un pays pris au piège entre guerre, pauvreté et dérèglement climatique.

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En 2018, l’Afghanistan connaissait sa pire sécheresse depuis quarante ans. Les terres craquelées du nord et de l’ouest voyaient disparaître les récoltes, le bétail mourait faute de pâturages, et des centaines de milliers de familles fuyaient leurs villages pour chercher de l’eau.
Sept ans plus tard, le pays reste enlisé dans une crise humanitaire et environnementale que ni les changements politiques, ni l’aide internationale, n’ont permis de surmonter. Les effets combinés du réchauffement climatique, de l’insécurité et de la misère ont fait de cette sécheresse un tournant durable dans la survie du pays.

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), plus de 22 des 34 provinces afghanes avaient été frappées par la sécheresse de 2018.
Les régions de Badghis, Herat et Ghor furent les plus touchées : les pluies avaient chuté de plus de 70 %, et les récoltes de blé, principale ressource vivrière, s’étaient effondrées.

Au total, plus de 3 millions d’Afghans furent directement affectés, et plus de 250 000 déplacés internes durent rejoindre des camps improvisés autour des grandes villes, notamment à Herat.
L’eau potable devint un bien rare, les prix des denrées explosèrent et les enfants furent parmi les premières victimes de la malnutrition.

« La sécheresse a tué notre terre avant de tuer notre bétail », témoignait en 2018 Gul Bibi, agricultrice de la province de Badghis.
« Nous avons marché des jours avec nos enfants pour trouver de l’eau. »

La sécheresse de 2018 n’est pas née d’un hasard climatique : elle a frappé un pays déjà meurtri par quarante années de guerre, où les infrastructures hydrauliques et agricoles étaient délabrées.
Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), l’insécurité et la pauvreté structurelle ont empêché la mise en place de politiques d’adaptation durables.

En 2025, plus de 23 millions d’Afghans soit plus de la moitié de la population dépendent toujours de l’aide humanitaire pour se nourrir.
La combinaison des effets du changement climatique et du repli économique après le retour des talibans au pouvoir en 2021 a aggravé la vulnérabilité des populations rurales.

Les femmes, en particulier, paient le plus lourd tribut. Privées d’accès à la terre et à l’emploi, elles subissent de plein fouet la raréfaction de l’eau et la dégradation des conditions de vie.
« Quand les ressources se font rares, les inégalités s’accentuent », résume une représentante du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) à Kaboul.

La crise née en 2018 a eu des effets en cascade : exode rural, perte des savoirs agricoles, dépendance accrue à l’aide extérieure.
Des zones entières naguère cultivées sont désormais stériles, tandis que les nappes phréatiques s’épuisent.

L’ONU estime que l’Afghanistan a perdu 40 % de ses terres arables en une décennie.
Les agriculteurs tentent de s’adapter, en recourant à des cultures moins gourmandes en eau, mais les moyens techniques manquent.
Parallèlement, la disparition des pâturages a accéléré l’appauvrissement des éleveurs nomades, pilier de l’économie rurale.

Cette sécheresse prolongée s’inscrit dans un contexte mondial où le réchauffement climatique exacerbe les tensions locales. L’Afghanistan illustre la situation des pays du Sud, souvent les moins responsables des émissions de gaz à effet de serre, mais les premiers à en subir les conséquences.

Sept ans après, la situation reste critique. Les rapports conjoints du PAM et de la FAO en 2025 indiquent que près de 15 millions d’Afghans souffrent toujours d’insécurité alimentaire sévère.
Les régions de l’ouest connaissent une recrudescence de la malnutrition infantile, tandis que les réserves d’eau souterraine atteignent des niveaux historiquement bas.

Les projections climatiques sont sombres : selon la Banque mondiale, les températures moyennes du pays pourraient augmenter de 2,5 °C d’ici 2050, réduisant encore le débit des rivières.
Les experts appellent à un plan de reconstruction écologique centré sur la gestion communautaire de l’eau, la reforestation et la diversification agricole.

Mais dans un pays où les priorités immédiates sont la survie, la paix et la sécurité, la question environnementale reste reléguée au second plan.

Au-delà du cas afghan, la crise révèle l’incapacité du système international à répondre durablement aux chocs climatiques.
Les aides d’urgence affluent après les catastrophes, mais les programmes de prévention, de gestion des ressources et d’adaptation demeurent sous-financés.

L’Afghanistan, symbole tragique d’un pays piégé entre pauvreté et climat, pose une question fondamentale :
comment bâtir une résilience véritable sans stabilité politique, ni infrastructures de base ?

L’avenir du pays dépendra autant de sa capacité à restaurer la paix que de celle à réapprendre à vivre avec une nature transformée.

La sécheresse afghane n’est pas un simple souvenir de 2018. Elle demeure le symbole d’une humanité incapable d’anticiper les effets d’un dérèglement qu’elle a pourtant provoqué.
Ce drame silencieux rappelle que la crise climatique n’a pas de frontières, mais que ses premières victimes sont toujours les plus vulnérables.

Dans les plaines de Badghis comme ailleurs, l’eau est devenue plus qu’une ressource : une ligne de vie, un enjeu de paix, un test moral pour l’humanité.

Celine Dou

Journée mondiale de la lutte contre la désertification et la sécheresse : l’autre crise planétaire qui avance en silence

Le 17 juin marque, chaque année, la « Journée mondiale de la lutte contre la désertification et la sécheresse ». L’occasion de braquer les projecteurs sur une crise environnementale souvent éclipsée par des phénomènes climatiques plus spectaculaires, mais qui affecte, lentement et inexorablement, les équilibres alimentaires, économiques, sociaux et géopolitiques de la planète entière.

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