Le 11 juillet 2021, des milliers de Cubains descendaient dans les rues de La Havane, Santiago, Matanzas et d’autres villes pour dénoncer les pénuries, les coupures d’électricité, l’inflation et l’absence de perspectives. Cinq ans plus tard, les causes profondes de cette colère n’ont pas disparu. Pourtant, au-delà de la crise intérieure, Cuba continue d’occuper une place singulière sur l’échiquier mondial. Cette île de onze millions d’habitants demeure un point de convergence des intérêts des grandes puissances, où s’entremêlent sécurité, influence et rivalités diplomatiques.
Lire la suite: Cuba : cinq ans après les manifestations historiques, l’île demeure l’un des derniers fronts de la rivalité entre Havane et les grandes puissancesLes manifestations du 11 juillet ont marqué une rupture dans l’histoire contemporaine de Cuba. Jamais depuis la révolution de 1959 le pouvoir n’avait été confronté à une contestation d’une telle ampleur. La réponse des autorités a été rapide : arrestations massives, procès, lourdes condamnations et surveillance renforcée des voix dissidentes. Les organisations de défense des droits humains continuent de dénoncer des restrictions aux libertés publiques, tandis que le gouvernement cubain affirme agir pour préserver la stabilité du pays face à des tentatives de déstabilisation soutenues de l’extérieur.
Sur le plan économique, la situation reste particulièrement difficile. Les coupures d’électricité rythment encore le quotidien, les pénuries de produits de première nécessité persistent et l’émigration atteint des niveaux inédits. Le gouvernement attribue une large part de ces difficultés à l’embargo imposé depuis plusieurs décennies par les États unis d’Amérique et aux sanctions renforcées ces dernières années. Ses détracteurs estiment, eux, que les blocages tiennent également aux limites du modèle économique cubain et au retard des réformes.
Cette fragilité intérieure n’a toutefois pas réduit l’importance stratégique de Cuba. À moins de 150 kilomètres des côtes de la Floride, l’île conserve une valeur géopolitique considérable. Pour Washington, elle demeure un voisin dont l’évolution politique et sécuritaire reste un sujet de vigilance. Les relations bilatérales continuent d’osciller entre sanctions, pressions diplomatiques et dialogue limité, sans qu’un véritable rapprochement ne se dessine.
Dans le même temps, la Russie a renforcé ses contacts avec La Havane. Les échanges politiques se sont intensifiés depuis le début de la guerre en Ukraine et Moscou voit dans Cuba un partenaire capable de rappeler que son influence peut aussi s’exercer aux portes des États unis d’Amérique. La Chine, de son côté, poursuit une stratégie plus discrète, fondée sur les investissements, les télécommunications, les infrastructures et la coopération technologique. Pékin ne cherche pas à reproduire le modèle soviétique, mais à consolider sa présence dans une région traditionnellement considérée comme une zone d’influence états-unienne.
L’Union européenne, quant à elle, tente de préserver un dialogue avec les autorités cubaines tout en exprimant régulièrement ses préoccupations concernant les libertés fondamentales. Plusieurs gouvernements latino-américains adoptent également des positions nuancées, partagés entre la défense du principe de non-ingérence et les inquiétudes suscitées par la situation économique et sociale de l’île.
Cinq ans après le 11 juillet 2021, Cuba demeure ainsi confrontée à un paradoxe. Les difficultés qui avaient provoqué les manifestations restent largement présentes, tandis que le pouvoir continue de miser sur un contrôle politique étroit pour préserver sa stabilité. Dans le même temps, la position géographique de l’île et son poids symbolique dans l’histoire des relations internationales lui confèrent une importance qui dépasse largement ses frontières.
Le destin de Cuba ne dépend donc pas uniquement de ses choix internes. Il s’inscrit aussi dans un contexte mondial où les rivalités entre les grandes puissances redessinent les équilibres stratégiques. Tant que cette compétition perdurera, l’île continuera d’occuper une place particulière dans les calculs diplomatiques, bien au-delà de son territoire et de sa population.
Celine Dou, pour la Boussole-infos