Archives pour la catégorie International

Japon-Russie : après la première visite de Vladimir Putin à Iturup, les États-Unis d’Amérique reconnaissent la souveraineté japonaise sur les quatre îles disputées

Jeudi 13 août, Vladimir Putin s’est rendu à Iturup, l’une des quatre îles des Kouriles méridionales que la Russie contrôle et que le Japon revendique. Le lendemain, George Glass, ambassadeur des États-Unis d’Amérique à Tokyo, a déclaré que son pays reconnaissait la souveraineté du Japon sur les « Territoires du Nord », le nom utilisé par les autorités japonaises pour désigner ces quatre îles. Entre Moscou et Tokyo, les protestations ont immédiatement suivi.

Lire la suite: Japon-Russie : après la première visite de Vladimir Putin à Iturup, les États-Unis d’Amérique reconnaissent la souveraineté japonaise sur les quatre îles disputées

La visite de Vladimir Putin à Iturup est une première pour un président russe. Tokyo y voit une provocation et a convoqué l’ambassadeur russe. Moscou affirme de son côté que sa souveraineté sur les quatre îles ne peut être contestée. La déclaration de George Glass, rendue publique le 14 août, ajoute les États-Unis d’Amérique à une dispute territoriale vieille de plusieurs décennies.

Vladimir Putin est arrivé à Iturup jeudi 13 août. Il a visité une usine de transformation de produits de la mer, un hôpital et une école. Pour le président russe, le déplacement est aussi une manière d’affirmer la présence de la Russie sur une terre que le Japon considère comme sienne.

Les quatre îles concernées sont Iturup, Kunashir, Shikotan et les îlots Habomai. Elles sont administrées par la Russie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tokyo les appelle les « Territoires du Nord » et demande leur restitution. La question empêche toujours la Russie et le Japon de signer un traité de paix définitif depuis 1945.

La réaction japonaise n’a pas tardé. La Première ministre Sanae Takaichi a qualifié la visite de « absolument inacceptable ». Le ministre japonais des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, a convoqué l’ambassadeur russe à Tokyo pour lui transmettre une protestation officielle.

Moscou a rejeté cette protestation. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a jugé les critiques japonaises infondées et réaffirmé que la Russie exerçait sa souveraineté et sa juridiction sur ces îles. Dmitri Medvedev, ancien président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, a lui aussi assuré que les territoires resteraient russes.

Vendredi 14 août, George Glass a pris position à son tour. L’ambassadeur des États-Unis d’Amérique au Japon a écrit sur X que son pays maintenait son soutien au Japon, « son plus important allié », et reconnaissait la souveraineté japonaise sur les « Territoires du Nord ». Il a aussi déclaré que les deux pays s’opposaient à toute action susceptible de menacer la paix et la stabilité dans l’Indo-Pacifique.

Il ne s’agit pas d’une nouvelle revendication territoriale étatsunienne. Les États-Unis d’Amérique avaient déjà exprimé leur position sur ces îles. La déclaration de George Glass intervient toutefois quelques heures après la protestation japonaise contre la visite de Vladimir Putin. Elle donne donc un écho supplémentaire au différend.

La Russie et le Japon se disputent ces quatre îles depuis 1945. L’Union soviétique en avait pris le contrôle dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. Le Japon affirme qu’elles lui appartiennent et continue d’en réclamer la restitution. La Russie refuse cette demande et considère les îles comme une partie de son territoire.

Cette querelle a empêché les deux pays de conclure un traité de paix après la guerre. Des négociations ont pourtant connu des périodes de rapprochement, notamment sous Shinzo Abe. L’ancien Premier ministre japonais avait développé une relation personnelle avec Vladimir Putin et tenté de trouver un compromis sur les îles.

La guerre en Ukraine a changé les rapports entre les deux pays. Tokyo a adopté des sanctions contre Moscou et renforcé son alliance militaire avec les États-Unis d’Amérique. La Russie a, de son côté, suspendu les négociations sur le traité de paix et renforcé sa présence militaire dans les Kouriles.

Iturup occupe une position stratégique. L’île se trouve au nord-est de Hokkaido et contrôle un passage entre la mer d’Okhotsk et le Pacifique. La Russie y maintient des installations militaires et des moyens de défense côtière. Pour le Japon, la présence militaire russe dans les quatre îles est devenue un sujet de sécurité, au même titre que l’évolution militaire de la Chine et les programmes nucléaires et balistiques de la Corée du Nord.

La visite de Vladimir Putin donne aussi à la dispute une forte portée symbolique. Il s’est rendu à Iturup quelques jours avant les cérémonies japonaises marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tokyo y voit un geste hostile. Moscou assume, au contraire, l’administration russe de l’île et refuse de considérer la question comme ouverte.

La réaction de George Glass montre surtout que Tokyo peut compter sur son principal allié dans ce différend. Les États-Unis d’Amérique reconnaissent la souveraineté japonaise sur les quatre îles, tandis que la Russie affirme qu’elles sont russes. Entre les deux positions, aucune solution diplomatique n’a encore été trouvée.

Le différend des Kouriles n’a donc pas changé de nature en quelques jours. Mais la visite de Vladimir Putin à Iturup, suivie le lendemain de la déclaration publique de l’ambassadeur des États-Unis d’Amérique, rappelle que cette vieille querelle territoriale reste un sujet sensible pour les trois puissances.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos

Éthiopie : au Tigré, des frappes de drones attribuées à l’armée fédérale font craindre une nouvelle guerre

Trois ans après la fin de la guerre qui a ravagé le nord de l’Éthiopie, des combats ont repris début août et une frappe de drone a été signalée dans le sud du Tigré. Le Front de libération du peuple du Tigré accuse l’armée fédérale d’avoir franchi un nouveau seuil. Addis-Abeba n’a pas confirmé la frappe. Mais, sur le terrain, les signes d’une nouvelle confrontation militaire se multiplient.

Lire la suite: Éthiopie : au Tigré, des frappes de drones attribuées à l’armée fédérale font craindre une nouvelle guerre

Le 10 août, une frappe de drone a visé Merewa, dans le sud du Tigré, près de la frontière avec l’Amhara, selon les autorités tigréennes. Quatre combattants ont été blessés, d’après une source médicale citée par l’AFP. Quelques jours plus tôt, des combats avaient déjà opposé les forces fédérales et des combattants tigréens près de la frontière soudanaise. La succession de ces incidents inquiète d’autant plus que les deux camps ont recommencé à renforcer leurs moyens militaires après plusieurs mois de tensions politiques.

La scène est devenue familière dans cette région qui espérait ne plus revoir la guerre : des positions militaires face à face, des tirs, des combattants déplacés et, désormais, des drones dans le ciel.

Le 10 août, les autorités tigréennes ont accusé le gouvernement fédéral d’avoir mené une frappe de drone à Merewa, dans le sud du Tigré. Amanuel Assefa, numéro deux du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), a affirmé que l’attaque avait visé des troupes tigréennes et fait des victimes. Une source médicale de l’hôpital d’Alamata a fait état de quatre combattants blessés, dont une femme et trois hommes. L’un d’eux aurait déjà subi une intervention chirurgicale. L’armée fédérale n’avait pas répondu aux sollicitations de l’AFP. L’affirmation selon laquelle un lycée aurait également été touché n’a pas pu être vérifiée indépendamment.

Cette frappe est survenue neuf jours après des combats dans l’ouest du Tigré. Le 1er août, des forces fédérales et des combattants tigréens se sont affrontés autour de Shererina, près de Sheraro et de la frontière avec le Soudan. Des tirs d’artillerie et des drones ont été signalés. Des centaines de personnes, dont des combattants blessés, ont ensuite franchi la frontière soudanaise. Les combats ont finalement cessé, mais l’épisode a constitué l’un des incidents les plus graves depuis l’accord de Pretoria de novembre 2022.

Pour les habitants du Tigré, le souvenir de la précédente guerre reste pourtant très présent. Entre 2020 et 2022, le conflit entre le gouvernement d’Abiy Ahmed et le TPLF avait dévasté la région. L’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, en novembre 2022, avait permis de faire taire les armes et prévu notamment le désarmement des combattants tigréens. L’Union africaine avait joué un rôle central dans sa négociation et continue de défendre sa mise en œuvre.

Mais les dispositions de l’accord n’ont jamais réglé les principales querelles entre les deux camps. La question des territoires de l’ouest du Tigré, le retour des personnes déplacées, le désarmement et le partage du pouvoir régional restent particulièrement sensibles. À cela s’est ajoutée une rupture politique entre le TPLF et le pouvoir fédéral.

Depuis le printemps, le TPLF a entrepris de reconstruire ses forces. Human Rights Watch affirme que les autorités tigréennes ont procédé depuis avril à des recrutements forcés de civils, parmi lesquels des mineurs âgés d’à peine 15 ans. L’organisation dit avoir documenté six cas à partir de 18 entretiens réalisés en juin. Le TPLF conteste ces accusations et affirme que les personnes mobilisées défendent volontairement la région.

Début juin, le mouvement avait également adopté une proclamation imposant le service militaire et prévoyant de lourdes sanctions contre certaines personnes qui chercheraient à s’y soustraire. Pour Human Rights Watch, ce texte donne aux autorités tigréennes des pouvoirs excessifs et menace les libertés civiles.

Addis-Abeba présente les choses autrement. Le gouvernement fédéral accuse depuis plusieurs mois le TPLF de reconstituer ses capacités militaires et de rechercher des alliances avec des forces hostiles au pouvoir central. Des responsables éthiopiens ont notamment dénoncé les liens entre le TPLF, certaines factions Fano de la région Amhara et l’Érythrée. Le conseiller du Premier ministre pour les affaires d’Afrique de l’Est, Getachew Reda, a récemment accusé le TPLF d’avoir choisi une voie qui pourrait conduire à une nouvelle confrontation.

Washington a lui aussi durci le ton. En juin, le département d’État des États-Unis d’Amérique a annoncé des restrictions de visa visant des membres considérés comme des éléments durs du TPLF et leurs proches, en les accusant de compromettre la paix dans le nord de l’Éthiopie.

Le problème dépasse désormais les frontières du Tigré. Les affrontements du début août se sont déroulés à proximité du Soudan, où des combattants et des civils ont trouvé refuge. Plus au nord, l’Érythrée entretient des relations de plus en plus tendues avec Addis-Abeba. La multiplication des acteurs armés dans cette partie de la Corne de l’Afrique donne donc à chaque affrontement local une portée qui peut dépasser largement les limites du Tigré.

Les Nations unies avaient déjà tiré la sonnette d’alarme en janvier. Le secrétaire général Antonio Guterres s’était dit profondément préoccupé par la dégradation de la situation sécuritaire dans le Tigré et par le risque d’un retour à un conflit plus large. Il avait appelé toutes les parties à la retenue et demandé l’application complète de l’accord de cessation des hostilités.

Aujourd’hui, la question n’est pas encore de savoir si une nouvelle guerre a officiellement commencé. Rien ne permet de l’affirmer. Mais les événements des deux premières semaines d’août montrent que la frontière entre la crise politique et l’affrontement armé est redevenue très mince.

La frappe de Merewa est, à ce titre, un signal sérieux. Elle intervient après des combats près du Soudan, alors que le TPLF reconstitue ses forces et que le gouvernement fédéral accuse le mouvement de préparer une nouvelle confrontation. Pour une population qui a déjà payé le prix d’une guerre dévastatrice, la perspective d’un retour des armes est lourde de conséquences.

Le Tigré n’a pas encore replongé dans la guerre de 2020. Mais les armes ont recommencé à parler. Et cette fois, elles résonnent dans une région où la paix n’avait jamais complètement réglé les différends qui avaient conduit au conflit.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Venezuela : un chef indigène enlevé près de la frontière colombienne retrouvé mort, les groupes armés gagnent du terrain dans les zones minières

Julio Rodríguez, chef de la communauté Jivi Ekunay, dans l’État de Bolívar, a été retrouvé mort après huit jours de disparition. Selon l’ONG vénézuélienne Provea, il avait été enlevé le 2 août par des hommes armés présentés comme des membres présumés de dissidences des Farc.

Lire la suite: Venezuela : un chef indigène enlevé près de la frontière colombienne retrouvé mort, les groupes armés gagnent du terrain dans les zones minières

Le meurtre de Julio Rodríguez met une nouvelle fois en cause l’emprise de groupes armés sur certaines communautés indigènes du sud du Venezuela. Dans le territoire ancestral Mapoyo, où vivent notamment des populations Jivi, la pression est aussi liée à l’exploitation minière illégale. Les communautés dénoncent une présence armée qui réduit leur capacité à contrôler leurs propres territoires.

Huit jours entre le rapt et la mort

Julio Rodríguez avait été emmené de force dans la nuit du 2 août, dans la communauté Jivi Ekunay, à Los Pijiguaos, dans l’État de Bolívar. Sa disparition avait été signalée par les autorités indigènes locales.

Deux jours après son enlèvement, des responsables et de jeunes membres de la communauté partis à sa recherche ont été pris dans une embuscade dans le secteur de Vincler. Selon Provea, des drones ont survolé le groupe et largué des engins explosifs. Un homme âgé, Alirio Rodríguez, a été grièvement blessé.

Le 11 août, Provea a confirmé la mort de Julio Rodríguez, qui était porté disparu depuis huit jours. L’organisation a demandé une enquête et des sanctions contre les responsables, ainsi que des mesures pour protéger les populations et les territoires indigènes.

Les circonstances exactes de sa mort restent à établir. La responsabilité des dissidences des Farc repose, à ce stade, sur les accusations des autorités et organisations indigènes relayées par Provea.

Dans les territoires miniers, les groupes armés imposent leur présence

L’affaire dépasse le sort d’un seul chef communautaire. Los Pijiguaos se trouve dans une région riche en ressources minières, notamment en or, en coltán et en terres rares. L’exploitation clandestine y attire des groupes armés qui cherchent à contrôler les sites, les routes et les circuits de commercialisation.

Provea et d’autres organisations de défense des droits humains dénoncent depuis plusieurs années la présence de groupes armés colombiens dans certaines zones minières vénézuéliennes. Le phénomène concerne notamment l’ELN et des dissidences des Farc. Des enquêtes ont également documenté les liens entre exploitation minière, groupes criminels et acteurs des forces de sécurité dans le sud du pays.

Le territoire ancestral Mapoyo se trouve précisément au milieu de cette pression. Les communautés y font face à l’exploitation illégale de plusieurs minerais et à la présence d’hommes armés. La disparition puis l’assassinat de Julio Rodríguez montrent jusqu’où cette situation peut aller : un responsable indigène peut être enlevé au sein même de sa communauté, tandis que ceux qui partent à sa recherche sont eux-mêmes attaqués.

Un problème qui dépasse la frontière

La présence de guérilleros colombiens au Venezuela n’est pas nouvelle. Des groupes comme l’ELN ont développé des implantations dans plusieurs secteurs du pays, particulièrement dans les zones frontalières et les régions riches en ressources. Leur présence s’appuie notamment sur les revenus tirés des activités minières et d’autres trafics.

La frontière entre la Colombie et le Venezuela constitue ainsi un espace où se croisent plusieurs enjeux : circulation des groupes armés, exploitation clandestine des minerais, contrôle des territoires et faiblesse de la protection des populations isolées.

Pour les peuples indigènes, le problème est aussi territorial. Le territoire Mapoyo est officiellement délimité, mais la reconnaissance juridique ne suffit pas à garantir son contrôle lorsque des groupes armés peuvent y imposer leurs propres règles.

La mort de Julio Rodríguez rappelle brutalement cette contradiction : un territoire peut être reconnu par l’État et rester, dans les faits, soumis à d’autres rapports de force.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Niger : l’Algérie offre quatre hélicoptères militaires à Niamey et renforce son alliance militaire avec son voisin

Deux Mi-24V et deux Mi-171 ont quitté le sud de l’Algérie le 9 août pour rejoindre Niamey. Alger a également fourni des pièces de rechange et du matériel de maintenance. Pour l’armée nigérienne, ce don apporte quatre appareils supplémentaires, destinés à des missions de combat, de transport et de soutien.

Lire la suite: Niger : l’Algérie offre quatre hélicoptères militaires à Niamey et renforce son alliance militaire avec son voisin

Le Niger reçoit quatre hélicoptères militaires offerts par l’Algérie. Le ministère algérien de la Défense nationale a annoncé le 9 août que deux Mi-24V et deux Mi-171 avaient été acheminés vers Niamey depuis In Guezzam, dans l’extrême sud du pays. Des équipements et accessoires militaires ont accompagné les appareils, tandis qu’une partie du matériel a été transportée séparément par un avion des Forces aériennes algériennes. Le don a été effectué sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune, dans le cadre du renforcement de la coopération entre Alger et Niamey.

Deux Mi-24V pour le combat, deux Mi-171 pour le transport

Les quatre hélicoptères n’ont pas le même emploi.

Le Mi-24V est un appareil d’attaque conçu pour appuyer les forces terrestres. Armé, protégé et capable d’emporter des troupes dans certaines configurations, il a été développé pour accompagner les unités engagées au sol.

Le Mi-171 appartient à une autre catégorie. Dérivé de la famille Mi-8/Mi-17, il est principalement utilisé pour transporter des soldats, du matériel et du ravitaillement. Il peut également remplir différentes missions de soutien.

Pour Niamey, le choix de ces deux modèles apporte donc deux capacités complémentaires. Les Mi-24V peuvent renforcer l’appui aérien des unités au sol. Les Mi-171 peuvent faciliter le déplacement des militaires et du matériel sur un territoire où les distances compliquent les opérations terrestres.

Le don ne s’arrête pas aux quatre appareils. Alger a fourni des équipements et accessoires militaires ainsi que du matériel destiné à leur exploitation. Une partie des fournitures a été acheminée par un avion de transport militaire algérien.

Le ministère algérien de la Défense nationale précise que l’opération a été réalisée sur instruction de Abdelmadjid Tebboune. Les appareils ont quitté In Guezzam, à proximité de la frontière nigérienne, avant leur arrivée à Niamey.

Un renfort pour une armée engagée sur plusieurs fronts

Les nouveaux appareils arrivent dans un pays confronté depuis plusieurs années à des attaques de groupes armés. Dans le nord-ouest, l’ouest et le sud-est du Niger, les forces gouvernementales doivent couvrir de vastes zones et répondre rapidement aux mouvements des groupes djihadistes.

La capacité aérienne joue dans ce contexte un rôle particulier. Elle permet de surveiller des zones difficiles d’accès, de transporter des soldats et du matériel, mais aussi d’apporter un appui aux unités terrestres.

Les moyens aériens nigériens ont eux-mêmes été pris pour cible. Le 18 juin, des assaillants ont attaqué l’aéroport international Diori-Hamani de Niamey. Onze militaires nigériens et deux civils ont été tués, selon l’Associated Press. L’attaque a également visé les installations militaires présentes sur le site. En janvier, une autre attaque avait déjà touché l’aéroport et avait été revendiquée par l’État islamique au Sahel.

Ces événements montrent les risques auxquels sont exposées les infrastructures et les moyens aériens du Niger. Ils ne permettent toutefois pas d’affirmer que la livraison algérienne a été décidée en réaction à ces attaques. Alger présente officiellement le don comme une mesure destinée à renforcer la coopération avec Niamey.

Alger transforme ses engagements en aide concrète

La livraison des hélicoptères prend davantage de relief lorsqu’elle est replacée dans l’évolution récente des relations entre les deux pays.

Depuis plusieurs mois, Alger et Niamey cherchent à accélérer la mise en œuvre de leurs accords bilatéraux. La coopération touche la défense et la sécurité, mais aussi l’énergie, les transports, les infrastructures et les échanges économiques.

Le 12 juillet, Abdelmadjid Tebboune a chargé son ministre d’État et ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, de superviser une commission consacrée au suivi des projets de coopération avec le Niger et le Tchad. La présidence algérienne voulait ainsi accélérer la réalisation des engagements pris avec les deux pays.

Quelques semaines plus tard, l’Algérie fournit quatre hélicoptères aux forces nigériennes.

Le rapprochement ne reste donc pas au niveau des déclarations. Alger apporte désormais des moyens militaires directement utilisables par l’armée de son voisin.

Pourquoi l’Algérie mise sur le Niger

L’Algérie et le Niger partagent une frontière saharienne de près de 950 kilomètres. Les deux pays ont donc un intérêt commun à surveiller cette vaste zone et à limiter la progression des groupes armés qui évoluent dans l’espace sahélien.

Pour Alger, le Niger occupe aussi une position particulière dans une région dont les équilibres ont profondément changé depuis 2023. Le retrait progressif des forces occidentales du Sahel, la création de l’Alliance des États du Sahel par le Mali, le Burkina Faso et le Niger et la recherche de nouveaux partenaires militaires ont modifié les rapports entre les capitales de la région.

L’Algérie n’appartient pas à l’Alliance des États du Sahel. Elle conserve toutefois une frontière directe avec le Niger et entend maintenir un dialogue étroit avec les autorités de Niamey.

Le don de quatre hélicoptères donne un contenu militaire à cette proximité.

Pour le Niger, l’intérêt est également concret. Le pays peut compter sur un voisin disposant d’une industrie et d’une expérience militaire importantes, notamment dans l’utilisation d’appareils de conception russe. Les Mi-24 et Mi-171 font depuis longtemps partie de l’environnement aérien algérien. Le choix de ces modèles peut faciliter leur intégration au sein des forces nigériennes, même si leur disponibilité dépendra ensuite de la maintenance, des pièces et de la formation des équipages.

Quatre hélicoptères ne changent pas à eux seuls la guerre au Sahel

Il faut garder la mesure de ce que représente le don.

Quatre appareils constituent un renfort, mais ils ne peuvent pas, à eux seuls, modifier le rapport de forces entre l’armée nigérienne et les groupes armés. Leur utilité dépendra de la capacité de Niamey à les maintenir en état de vol, à disposer d’équipages formés et à les intégrer efficacement dans ses opérations.

Le matériel de maintenance fourni par Alger mérite donc autant d’attention que les hélicoptères eux-mêmes. Sans pièces de rechange et sans soutien technique, une flotte militaire peut rapidement perdre une partie de sa valeur opérationnelle.

Le choix de fournir à la fois des appareils d’attaque et des appareils de transport est aussi révélateur des besoins auxquels Niamey doit répondre. La guerre contre les groupes armés ne se limite pas aux combats. Elle exige de déplacer des hommes, d’acheminer du ravitaillement, d’évacuer des blessés et de soutenir des unités éloignées des grands centres urbains.

Un rapprochement désormais visible

Avec ces quatre hélicoptères, la coopération militaire entre l’Algérie et le Niger prend une forme très concrète.

Alger fournit du matériel à l’armée nigérienne au moment où les deux pays cherchent à accélérer leurs projets communs. Niamey obtient des moyens supplémentaires pour ses forces aériennes. Pour l’Algérie, le geste permet de consolider sa relation avec un voisin stratégique sans déployer directement ses propres forces au Niger.

La portée du don dépasse donc la valeur de quatre appareils. Il montre surtout que le rapprochement entre Alger et Niamey ne repose plus seulement sur des rencontres diplomatiques et des accords. Il commence à se traduire par des moyens militaires livrés sur le terrain.

Dans un Sahel où les alliances se recomposent, l’Algérie choisit ainsi de renforcer sa relation avec le Niger par une coopération dont les effets sont désormais visibles.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Nouvelle-Zélande : Ikea porte son domaine forestier à 43 000 hectares, au cœur d’un conflit sur les terres agricoles

En Nouvelle-Zélande, le groupe suédois Ikea est devenu en quelques années un important propriétaire forestier. Son bras d’investissement, Ingka Investments, détient désormais environ 43 000 hectares de terres forestières dans le pays. Près de 24 000 hectares étaient auparavant des terres agricoles. Une expansion qui nourrit depuis plusieurs années les inquiétudes du monde rural sur la disparition des exploitations, l’emploi et l’avenir des territoires concernés.

Lire la suite: Nouvelle-Zélande : Ikea porte son domaine forestier à 43 000 hectares, au cœur d’un conflit sur les terres agricoles

L’affaire avait été révélée en 2024 par une enquête de Disclose, qui faisait état de plus de 23 000 hectares acquis depuis 2021. Depuis, le portefeuille d’Ingka s’est encore agrandi. L’entreprise affirme investir avant tout dans la production de bois et non dans la seule compensation carbone. Mais son implantation intervient dans un pays où la conversion des pâturages en plantations de pins est devenue un sujet politique majeur. Depuis octobre 2025, les autorités néo-zélandaises ont d’ailleurs renforcé les restrictions visant la transformation de terres agricoles productives en forêts exotiques.

De 23 000 à 43 000 hectares

Le chiffre de 23 100 hectares, largement repris depuis l’enquête de Disclose publiée en février 2024, ne décrit plus la situation actuelle.

À cette date, Ingka avait acheté en Nouvelle-Zélande plus de 23 000 hectares de prairies et de terres agricoles depuis 2021. Dans la seule région de Gisborne, au nord-est du pays, son portefeuille atteignait environ 6 000 hectares. L’enquête avait notamment documenté les projets de transformation de propriétés agricoles à Huiarua et Matanui en plantations de pins radiata.

Deux ans plus tard, l’échelle n’est plus la même. Ingka indique aujourd’hui posséder 43 000 hectares de terres forestières en Nouvelle-Zélande. L’entreprise y a planté près de 6,9 millions de plants au cours de son exercice 2025 et affirme que 22 % de sa superficie forestière est intégrée à des dispositifs de conservation, notamment au titre de zones à haute valeur écologique. Elle dit également employer directement ou indirectement environ 800 personnes dans le pays.

Selon les données communiquées en juillet 2026, environ 23 838 hectares de terres agricoles ont été convertis en forêt depuis le début de l’opération, tandis que 17 175 hectares étaient déjà boisés au moment de leur acquisition. Environ 31 500 hectares du portefeuille sont aujourd’hui consacrés à la production forestière, le reste étant notamment constitué de zones de conservation, de végétation indigène et d’infrastructures forestières.

Le changement est donc considérable : Ikea n’est plus seulement un investisseur étranger ayant acheté quelques exploitations. Ingka est désormais devenu un acteur important du secteur forestier néo-zélandais.

À Gisborne, l’inquiétude avait pris un visage concret

C’est dans la région de Gisborne que l’enquête de Disclose avait donné une dimension humaine à cette expansion.

À Huiarua, une importante exploitation avait été vendue à Ingka pour environ 88 millions de dollars néo-zélandais, soit près du double du prix moyen alors observé pour les terres agricoles traditionnelles dans le pays, selon l’enquête.

Pour les exploitants voisins, le problème n’était pas seulement celui d’une transaction foncière.

La disparition d’une ferme signifie aussi celle des activités qui gravitent autour d’elle : bergers, conducteurs d’engins, salariés agricoles, entretien des pâturages et services locaux. Kerry Worsnop, une éleveuse voisine de Huiarua, expliquait à Disclose qu’une école de bergers et plusieurs emplois dépendaient de cette activité agricole. Elle craignait de voir progressivement disparaître une communauté rurale entière.

C’est cette dimension qui rend le dossier plus sensible qu’une simple opération immobilière. Une terre agricole n’est pas seulement une valeur inscrite dans un registre foncier. Dans certaines régions, elle constitue aussi le support d’un tissu économique et social.

Ikea répond : il s’agit d’abord de produire du bois

Ingka conteste toutefois l’idée selon laquelle son implantation néo-zélandaise serait principalement destinée à fabriquer une image « verte » ou à accumuler des crédits carbone.

Le groupe affirme aujourd’hui que son objectif premier est la production de bois. Il achète des forêts existantes mais également des terres anciennement déboisées ou utilisées pour l’élevage, sur lesquelles il développe des plantations.

La société explique privilégier des terrains moins adaptés aux cultures et à l’horticulture et affirme ne pas planter sur les terres agricoles les plus productives. Elle indique également conserver des zones de végétation indigène et aménager des bandes de protection autour des cours d’eau.

Cette mise au point est importante. L’enquête de Disclose de 2024 présentait les plantations néo-zélandaises notamment comme un moyen pour Ikea de développer ses réserves de carbone. Depuis, Ingka insiste davantage sur la vocation industrielle de son portefeuille.

Le groupe affirme que les arbres sont destinés à être récoltés, transformés et vendus. Une partie du bois produit en Nouvelle-Zélande est destinée au marché intérieur, tandis qu’environ 60 % est exportée, notamment vers la Chine, l’Inde et la Corée du Sud.

Le débat ne disparaît pas pour autant.

Le pin plutôt que la ferme

Le choix du modèle forestier reste au centre des critiques.

Le pin radiata, essence dominante des plantations néo-zélandaises, pousse rapidement et possède une forte valeur commerciale. Pour un investisseur institutionnel, il offre donc un actif susceptible de produire du bois sur plusieurs décennies.

Mais remplacer une exploitation d’élevage par une plantation signifie aussi modifier durablement l’usage du territoire.

C’est précisément ce que dénoncent des organisations agricoles. Le débat porte moins sur l’existence de la forêt que sur la vitesse et l’ampleur des conversions.

Les organisations représentant les éleveurs estiment que plus de 300 000 hectares de terres consacrées à l’élevage ovin et bovin ont été convertis en forêts depuis 2017. Elles redoutent que la disparition de ces exploitations entraîne mécaniquement une diminution du nombre d’animaux, mais aussi des emplois, du transport, de l’activité des abattoirs et des services dont dépendent les petites villes rurales.

Ingka affirme, de son côté, que son activité crée elle aussi des emplois. L’entreprise indique employer environ 250 personnes de manière permanente et mobiliser jusqu’à 800 travailleurs pendant les périodes de plantation.

Les deux visions ne s’excluent d’ailleurs pas totalement : une plantation peut créer de l’activité tout en faisant disparaître une partie de l’économie agricole qui existait auparavant. C’est précisément ce qui rend la transformation difficile à mesurer uniquement en hectares ou en emplois.

La Nouvelle-Zélande a fini par intervenir

L’ampleur prise par les conversions agricoles a contraint le gouvernement néo-zélandais à revoir les règles.

Depuis le 31 octobre 2025, les nouvelles plantations de forêts exotiques sur certaines terres agricoles productives ne peuvent plus être enregistrées librement dans le système national d’échange de quotas d’émission. Les terres classées dans les catégories 1 à 6 de l’échelle néo-zélandaise de capacité d’utilisation sont concernées, avec plusieurs exceptions et des mécanismes transitoires.

Cette réforme ne signifie pas que toute conversion d’une ferme en forêt est désormais interdite. Elle vise surtout à empêcher que des terres agricoles productives soient massivement converties en plantations exotiques pour bénéficier du régime climatique.

Le changement est révélateur : Wellington considère désormais que la lutte contre le changement climatique ne peut pas être pensée indépendamment de la sécurité alimentaire et de l’organisation des territoires ruraux.

Et les populations māories ?

À cette question agricole s’ajoute une autre dimension, liée aux populations māories et à leur rapport à la terre.

L’enquête de Disclose avait recueilli le témoignage de membres de la communauté Ngāti Porou, dans la région de Gisborne. Renee Raroa dénonçait ce qu’elle décrivait comme une nouvelle forme de dépossession des territoires à travers les décisions prises par de grandes entreprises sur les terres de la région. Elle avait parlé d’une « forme de colonisation » des forêts.

Ingka affirme aujourd’hui chercher à travailler avec les iwi et les hapū, les tribus et sous-groupes māoris, notamment dans des programmes de plantation d’espèces indigènes et de restauration des écosystèmes. L’entreprise cite des collaborations avec Hokonui Rūnanga et Ngāti Awa et reconnaît explicitement le statut des Māori comme tangata whenua, le peuple autochtone de Nouvelle-Zélande.

Il existe donc un contraste entre deux réalités : celle d’une entreprise qui présente ses investissements comme une gestion forestière à long terme et celle de communautés qui s’interrogent sur la concentration du foncier et la transformation de paysages auxquels elles sont historiquement liées.

Le carbone ne peut pas tout justifier

C’est peut-être là que le dossier Ikea dépasse le seul cas néo-zélandais.

Planter des arbres permet de stocker du carbone. Mais une plantation commerciale n’est pas nécessairement l’équivalent d’un écosystème naturel. Elle répond à un objectif de production, avec des essences choisies, une période de croissance et, à terme, une récolte.

La question devient alors celle de la place accordée à la compensation dans les politiques climatiques des grandes entreprises.

Ikea a annoncé depuis plusieurs années vouloir réduire son empreinte climatique. Ingka affirme aujourd’hui que ses plantations néo-zélandaises sont avant tout destinées au bois et qu’aucun arbre n’a été planté uniquement pour générer des crédits carbone. L’entreprise n’exclut toutefois pas de recourir à l’avenir à une forme de compensation.

La nuance compte. Il serait donc excessif de présenter aujourd’hui l’ensemble du portefeuille néo-zélandais d’Ingka comme une immense réserve destinée à compenser les émissions d’Ikea.

Mais il serait tout aussi réducteur d’ignorer la dimension climatique qui a contribué à rendre les plantations forestières financièrement attractives en Nouvelle-Zélande.

Une puissance foncière qui change de nature

Le plus intéressant dans cette affaire n’est finalement pas le seul chiffre de 23 000 hectares révélé en 2024. C’est ce qu’il est devenu.

En un peu moins de cinq ans, Ingka est passé de l’achat de premières propriétés agricoles à la constitution d’un portefeuille forestier d’environ 43 000 hectares. L’entreprise indique désormais vouloir poursuivre son développement en Nouvelle-Zélande et évoque un objectif pouvant atteindre 100 000 hectares à terme.

Dans le même temps, le gouvernement a commencé à fermer certaines portes aux conversions agricoles les plus productives.

Le paradoxe est là : l’État accepte les investissements étrangers et reconnaît la valeur économique de la sylviculture, tout en cherchant désormais à empêcher que la forêt commerciale ne gagne trop rapidement du terrain sur l’agriculture.

Ikea n’est donc pas en train de « prendre » illégalement 43 000 hectares à la Nouvelle-Zélande. Ses acquisitions sont passées par les procédures prévues par le droit néo-zélandais, et plusieurs autorisations récentes ont encore été accordées à Ingka. En mai 2026, par exemple, une acquisition d’environ 774 hectares a été approuvée par l’autorité chargée du contrôle des investissements étrangers.

Mais la question que pose cette expansion est plus profonde.

À partir de quel moment l’accumulation légale de terres par de grands investisseurs finit-elle par transformer la structure même d’un territoire ?

En Nouvelle-Zélande, le débat est désormais ouvert. Il porte sur les forêts, mais aussi sur l’agriculture, les emplois ruraux, la biodiversité, les intérêts māoris et la place du capital international dans l’utilisation des terres.

Ikea n’est ici que l’un des visages d’une transformation beaucoup plus vaste.

Celine Dou, pou la Boussole-Infos

Hongrie : évincé par Viktor Orbán, András Baka revient au sommet de l’État avec un appel à ne pas se venger

Le symbole est difficile à manquer. Celui que Viktor Orbán avait écarté de la présidence de la Cour suprême en 2011 pour avoir contesté ses réformes judiciaires devient, quinze ans plus tard, président de la Hongrie. Élu par la nouvelle majorité de Péter Magyar, András Baka a choisi son premier discours pour appeler à ne pas reproduire les méthodes de l’ancien pouvoir.

Lire la suite: Hongrie : évincé par Viktor Orbán, András Baka revient au sommet de l’État avec un appel à ne pas se venger

Le Parlement hongrois a élu mardi 11 août András Baka président de la République par 140 voix contre 6. Les députés du Fidesz de Viktor Orbán ont boycotté le scrutin. À 73 ans, cet ancien magistrat de la Cour européenne des droits de l’homme revient au premier plan après avoir obtenu en 2016 la condamnation de la Hongrie par la Cour européenne des droits de l’homme pour la fin prématurée de son mandat à la tête de la Cour suprême. Son élection intervient alors que le gouvernement de Péter Magyar entreprend de démanteler une partie du système institutionnel construit pendant les seize années de pouvoir d’Orbán.

Le parcours d’András Baka donne à son élection une portée qui dépasse largement les fonctions, essentiellement honorifiques, de la présidence hongroise.

En 2011, alors qu’il dirigeait la Cour suprême, Baka avait publiquement contesté une réforme abaissant l’âge de départ à la retraite des juges. Il dénonçait une mesure qui, selon lui, menaçait l’indépendance de la justice. Son mandat avait ensuite été interrompu avant son terme. Saisie par le magistrat, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé en 2016 que la Hongrie avait violé ses droits.

Baka connaissait déjà bien cette institution européenne. Il y avait siégé comme juge entre 1991 et 2008, après avoir brièvement été député du Forum démocratique hongrois en 1990. Depuis son départ de la Cour suprême, il était devenu l’une des figures judiciaires associées à la résistance aux réformes d’Orbán.

Mardi, c’est pourtant dans un Parlement dominé par les adversaires de l’ancien Premier ministre qu’il a retrouvé les plus hautes fonctions de l’État.

Le retour d’un magistrat écarté

La majorité Tisza de Péter Magyar dispose de deux tiers des sièges. Cette majorité lui permet de modifier la Constitution sans soutien de l’opposition. Baka était son unique candidat à la présidence. Il a obtenu 140 des 146 suffrages exprimés. Il doit officiellement entrer en fonction le 19 août.

Le Fidesz a refusé de participer au vote. Le parti d’Orbán considère comme illégitime la procédure qui a conduit au départ anticipé de Tamás Sulyok, le précédent président de la République.

Le remplacement de Sulyok avait été décidé en juillet par une modification constitutionnelle adoptée par la majorité Tisza. Le texte invoquait une « perte grave de confiance » de la société envers le chef de l’État. Sulyok, élu en 2024 avec le soutien du Fidesz, avait finalement accepté de quitter ses fonctions après avoir signé l’amendement.

Le choix de Baka apparaît dès lors comme une rupture soigneusement assumée. Là où le précédent président appartenait au paysage institutionnel façonné sous Orbán, le nouveau chef de l’État en est l’un des anciens contestataires.

Mais Baka n’a pas choisi le registre de la revanche.

« Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance »

Dans son discours inaugural, le nouveau président a dressé un constat sévère de l’état du pays. Selon lui, la Hongrie a perdu l’équivalent d’une génération et est passée du statut de modèle de la transition démocratique à celui de pays en retard en Europe.

Puis il a fixé une limite au nouveau pouvoir : « Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance. »

La phrase prend un relief particulier venant d’un homme dont le propre parcours a été marqué par une décision politique qu’une juridiction européenne a ensuite condamnée.

Elle s’adresse aussi à Péter Magyar.

Arrivé au pouvoir après avoir mis fin aux seize années de gouvernement d’Orbán, le nouveau Premier ministre s’est engagé à restaurer l’État de droit et les contre-pouvoirs. Mais son gouvernement agit rapidement contre les institutions et les responsables hérités de l’ancien système.

La suppression anticipée du mandat de Sulyok en est l’un des exemples les plus visibles. D’autres changements touchent la justice et plusieurs structures mises en place pendant les années Orbán.

C’est là que le choix de Baka devient politiquement intéressant : l’homme qui a résisté à Orbán devient l’un des visages du pouvoir qui entreprend de défaire son héritage, tout en demandant à ce pouvoir de ne pas répondre à l’ancien système par les mêmes méthodes.

Une rupture qui devra éviter un autre verrouillage

Péter Magyar dispose aujourd’hui d’une marge de manœuvre considérable. Sa victoire électorale lui a donné la majorité constitutionnelle nécessaire pour modifier les règles qu’Orbán avait utilisées pour consolider son pouvoir.

Cette situation crée cependant une difficulté.

Démanteler rapidement les institutions héritées de l’ancien régime peut permettre de rétablir des contre-pouvoirs. Mais une majorité parlementaire suffisamment forte pour modifier seule la Constitution peut aussi concentrer beaucoup de pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement.

Des organisations de défense des droits humains et plusieurs observateurs ont déjà exprimé des réserves sur la rapidité de certaines décisions prises depuis l’arrivée de Magyar. La question n’est donc plus seulement de savoir comment défaire le système Orbán. Elle est aussi de déterminer quelles garanties empêcheront le prochain pouvoir de construire à son tour des institutions trop dépendantes de la majorité politique du moment.

La présidence de la République ne donnera pas à Baka les moyens de conduire seul cette transformation. Le poste demeure largement cérémoniel. Le chef de l’État conserve néanmoins des prérogatives, notamment dans l’examen des textes législatifs, qui peuvent prendre de l’importance dans une période de réécriture institutionnelle.

Son rôle sera donc moins celui d’un contre-gouvernement que celui d’un garant des règles que la nouvelle majorité affirme vouloir restaurer.

Le test de la nouvelle Hongrie

Péter Magyar a présenté sa victoire d’avril comme la fin du système Orbán. L’élection d’András Baka en fournit désormais l’une des images les plus fortes : un magistrat évincé par l’ancien pouvoir prend place à la tête de l’État avec le soutien de ceux qui promettent de réparer les institutions.

Mais le discours de Baka rappelle que changer les hommes ne suffit pas.

La Hongrie ne retrouvera pas la confiance dans ses institutions simplement parce qu’un ancien juge sanctionné par le système Orbán en occupe désormais l’une des fonctions les plus symboliques. Il faudra que les nouvelles règles résistent aux intérêts du pouvoir qui les adopte aujourd’hui.

Baka semble avoir compris l’enjeu. Son premier message n’a pas été celui d’un vainqueur demandant des comptes à ses prédécesseurs. Il a choisi de parler d’unité, d’État de droit et de limites à ne pas franchir.

Après seize années d’Orbán, la Hongrie change de pouvoir. Avec András Baka, elle veut aussi montrer qu’elle peut changer de méthode.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Thaïlande : à Nonthaburi, un ancien député abat un responsable local, trois jours après une fusillade dans un lycée

Lundi matin, Chalong Riewrang s’est présenté dans les locaux de l’administration provinciale de Nonthaburi avec une arme. Quelques minutes plus tard, le président de cette institution gisait à terre, mortellement touché. Trois jours plus tôt, à quelques kilomètres de là, un adolescent de 14 ans avait tué neuf personnes dans un lycée et à son domicile. Deux affaires sans lien établi, mais qui placent une nouvelle fois la circulation des armes sous les projecteurs en Thaïlande.

Lire la suite: Thaïlande : à Nonthaburi, un ancien député abat un responsable local, trois jours après une fusillade dans un lycée

Ancien député de Nonthaburi, Chalong Riewrang a reconnu avoir tiré sur Thongchai Yenprasert, président de l’administration provinciale, ainsi que sur son chauffeur. Le responsable local est mort à l’hôpital ; son chauffeur a été blessé. Le suspect affirme avoir voulu récupérer 11 millions de bahts qu’il dit avoir prêtés à la victime. La police examine cette version et dispose d’images de vidéosurveillance qui ne corroborent pas certains éléments avancés par l’ancien parlementaire.

À 11 heures, lundi 10 août, les bureaux de l’administration provinciale de Nonthaburi étaient loin de ressembler à une scène de fusillade. Chalong Riewrang était venu rencontrer Thongchai Yenprasert, un ancien colonel de police devenu président de l’administration provinciale.

La discussion a dégénéré.

Des coups de feu ont été tirés. Thongchai Yenprasert a été grièvement atteint. Son chauffeur a également été touché. Le président de l’administration provinciale a été transporté à l’hôpital Phranangklao, où il est mort des suites de ses blessures.

L’ancien député ne s’est pas enfui bien loin. Après les tirs, il a pris un taxi-moto pour se rendre à la police. Il avait auparavant téléphoné à une présentatrice de télévision alors qu’elle était en direct, lui annonçant qu’il venait de tirer sur Thongchai. La journaliste lui a demandé de déposer son arme et d’attendre la police.

Devant les enquêteurs, Chalong Riewrang a donné sa propre explication. Il affirme que Thongchai Yenprasert lui devait 11 millions de bahts, une somme qu’il aurait prêtée au responsable local en 2008 pour financer une campagne électorale. Il dit avoir longtemps renoncé à réclamer son argent avant de changer de position, notamment en raison de dépenses médicales importantes et d’une baisse de ses revenus.

L’ancien député soutient qu’il voulait simplement obtenir le remboursement de cette somme. Selon son récit, une dispute aurait éclaté dans les bureaux de l’administration provinciale. Thongchai aurait quitté la pièce et rejoint son véhicule. Chalong affirme l’avoir suivi pour poursuivre la discussion.

C’est à ce moment que sa version devient contestée.

Le suspect affirme que le chauffeur de Thongchai aurait sorti une arme, ce qui l’aurait conduit à tirer pour se défendre. La police dit ne pas avoir trouvé, dans les images de vidéosurveillance examinées, la preuve d’un tir du chauffeur. Les enquêteurs étudient néanmoins l’arme retrouvée dans le véhicule et interrogent les témoins afin de reconstituer précisément la scène.

La dette de 11 millions de bahts n’a pas non plus été établie par les enquêteurs comme mobile du meurtre. Pour l’heure, elle reste donc au rang des déclarations de Chalong Riewrang.

Le statut du suspect a rapidement attiré l’attention. Chalong Riewrang a été député de Nonthaburi à plusieurs reprises. Il a appartenu à plusieurs formations politiques et s’était présenté aux élections de 2023 sous les couleurs du Bhumjaithai, le parti auquel appartient le Premier ministre Anutin Charnvirakul, sans toutefois être élu.

Anutin a demandé que la procédure soit menée sans tenir compte du passé politique de l’accusé. Le chef du gouvernement a déclaré que son ancien statut ne pouvait lui accorder aucun traitement particulier. Chalong ne détient aujourd’hui aucune fonction au sein du Bhumjaithai, a précisé le Premier ministre.

La police retient notamment l’usage d’une arme à feu et examine les circonstances exactes des tirs. Les enquêteurs doivent confronter le récit du suspect aux images de vidéosurveillance, aux constatations balistiques et aux déclarations du chauffeur blessé.

L’affaire aurait pu rester celle d’un conflit entre deux hommes. Sa proximité avec une autre fusillade meurtrière lui donne toutefois un écho particulier.

Vendredi 7 août, un élève de 14 ans avait tué ses grands-parents à leur domicile avant de prendre un bus pour rejoindre le lycée Debsirin Nonthaburi. Il y avait ouvert le feu avec une arme de poing.

Trois enseignants et deux responsables de l’établissement ont été tués dans le lycée. Le bilan est ensuite monté à neuf morts après le décès d’une jeune fille de 12 ans. Vingt-trois personnes ont également été blessées. Le tireur est mort après avoir retourné l’arme contre lui.

Les deux affaires sont géographiquement proches. Elles se sont produites dans la même province, à quelques kilomètres l’une de l’autre. Aucun élément communiqué par les autorités ne permet cependant de les relier.

La différence entre les deux auteurs est aussi frappante que la proximité des lieux. Dans le premier cas, un adolescent s’est emparé de l’arme de son grand-père. Dans le second, un ancien parlementaire a utilisé une arme dans le cadre d’un conflit personnel allégué. Deux parcours, deux histoires, mais la même question de l’accès aux armes.

Après la tuerie du lycée, le gouvernement thaïlandais avait promis de renforcer la surveillance des armes. Mardi 11 août, Anutin Charnvirakul est passé aux premières mesures.

La délivrance de nouveaux permis d’achat d’armes a été suspendue. Les autorisations existantes doivent être réexaminées. Les autorités veulent également accélérer l’adoption d’une nouvelle législation, avec des contrôles plus stricts et des sanctions plus lourdes.

Le gouvernement entend aussi s’attaquer aux armes détenues illégalement. Une procédure permettant leur remise aux autorités est à l’étude. Les autorités rappellent par ailleurs que les armes enregistrées doivent rester au domicile de leur propriétaire et ne peuvent pas être portées librement dans l’espace public.

Le problème est de taille. Selon une estimation du Small Arms Survey datant de 2017, les civils thaïlandais détenaient alors environ 10,3 millions d’armes à feu, soit près de 15 armes pour 100 habitants. Il s’agit d’une estimation ancienne, mais elle demeure l’une des principales références disponibles sur le sujet.

La difficulté pour Bangkok n’est donc pas seulement d’écrire de nouvelles règles. Il faudra savoir ce que deviennent les armes déjà présentes dans les foyers, vérifier les autorisations délivrées et empêcher le port illégal d’armes dans l’espace public.

L’affaire Chalong Riewrang ajoute une autre difficulté au dossier. L’homme soupçonné d’avoir tué le président de l’administration provinciale n’est ni un inconnu des autorités ni un jeune sans antécédent politique. Il a été parlementaire et a évolué dans plusieurs formations politiques.

Pour Anutin Charnvirakul, le choix est désormais simple : laisser l’affaire suivre son cours judiciaire, sans intervention politique, tout en démontrant que les nouvelles mesures annoncées après la tuerie du lycée ne resteront pas au stade des déclarations.

À Nonthaburi, les enquêteurs cherchent encore à établir ce qui s’est réellement passé entre les deux hommes et pourquoi une dette alléguée de plusieurs millions de bahts a fini par se régler à coups de feu.

La justice devra trancher cette question. Le gouvernement, lui, doit répondre à une autre : comment empêcher que des armes déjà présentes dans la société thaïlandaise ne transforment d’autres conflits en drames mortels ?

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après la chute du régime Assad, Damas condamne Bachar al-Assad à mort et ouvre le procès de son passé

Le verdict est historique autant que symbolique. Vingt mois après la chute du régime Assad, un tribunal syrien a condamné mardi 11 août Bachar al-Assad, son frère Maher et leur cousin Atef Najib à la peine capitale pour des crimes commis pendant les quatorze années de guerre. Mais l’ancien président vit en Russie : pour la nouvelle Syrie, la question de la justice commence donc par un condamné que Damas ne détient pas.

Lire la suite: Syrie : après la chute du régime Assad, Damas condamne Bachar al-Assad à mort et ouvre le procès de son passé

Il aura fallu attendre la disparition du régime qui avait gouverné la Syrie pendant plus d’un demi-siècle pour voir ses principaux responsables répondre devant une juridiction syrienne.

Mardi, le Quatrième Tribunal pénal de Damas a condamné par contumace Bachar al-Assad et son frère cadet Maher al-Assad à mort. Leur cousin Atef Najib, ancien responsable de la Sécurité politique à Deraa, a reçu la même peine, après avoir comparu devant la cour. Le tribunal les a reconnus coupables notamment de meurtre prémédité, de torture et de crimes contre l’humanité.

Le verdict vise directement le fonctionnement de l’ancien pouvoir. Selon le juge Fakhareddine al-Aryan, Bachar al-Assad s’est servi des institutions de l’État pour commettre des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Ce n’est donc pas seulement un ancien chef d’État qui vient d’être condamné : c’est la responsabilité de tout un système de répression que la justice syrienne cherche désormais à établir.

Deraa, le point de départ d’une guerre qui a dévasté le pays

La condamnation d’Atef Najib donne au verdict une portée particulière. En 2011, il dirigeait la branche de la Sécurité politique à Deraa, dans le sud du pays. L’arrestation et la torture d’adolescents accusés d’avoir inscrit des graffitis hostiles au pouvoir sur les murs d’une école avaient alors déclenché une vague de manifestations.

La répression de ces protestations a rapidement transformé une contestation locale en soulèvement national, puis en une guerre qui allait ravager la Syrie pendant quatorze ans.

Environ un demi-million de personnes ont péri dans le conflit et des millions d’autres ont été déplacées. Les forces du régime ont été accusées de bombardements contre des zones civiles, de détentions arbitraires, de torture et d’autres violations graves du droit international. Des procédures judiciaires menées en Europe avaient déjà abouti à des condamnations de responsables du régime, mais jamais encore une juridiction syrienne n’avait condamné Bachar al-Assad lui-même.

Ce premier verdict national change donc la portée du dossier. La justice syrienne ne cherche plus seulement à documenter les crimes de l’ancien régime : elle entend désormais établir une responsabilité pénale au nom de l’État syrien lui-même.

Une condamnation qui se heurte à l’exil russe

Le principal obstacle est cependant évident. Bachar al-Assad n’était pas dans le tribunal.

Après la chute de son régime en décembre 2024, l’ancien président a fui vers la Russie avec sa famille. Moscou lui a accordé l’asile politique. Son frère Maher s’y trouve également.

La peine prononcée à Damas ne signifie donc pas que l’ancien président sera prochainement exécuté. Elle crée surtout une situation nouvelle : un tribunal syrien le reconnaît coupable et réclame sa condamnation, tandis que le pays qui l’accueille n’a, à ce stade, aucune raison apparente de le remettre aux nouvelles autorités syriennes.

C’est là que le dossier judiciaire rejoint la politique étrangère. Damas peut juger Assad, mais ne peut pas encore le faire comparaître physiquement. La portée réelle du verdict dépendra donc, en partie, de la capacité du nouveau pouvoir syrien à obtenir la coopération de Moscou.

Pour la nouvelle Syrie, rendre justice sans ouvrir une nouvelle fracture

Le procès intervient dans une période où les nouvelles autorités cherchent encore à reconstruire un État après quatorze années de guerre et plusieurs décennies de pouvoir autoritaire.

La justice constitue l’un des dossiers les plus sensibles de cette transition. Les victimes et leurs familles réclament des comptes, tandis que le nouveau pouvoir doit éviter que les procès ne soient perçus comme de simples règlements de comptes entre vainqueurs et vaincus.

La condamnation de Bachar al-Assad pose précisément cette question : comment juger les crimes d’un régime sans transformer la justice en instrument d’une nouvelle vengeance politique ?

Le choix d’une procédure judiciaire, avec des accusations précises et des audiences publiques, sera donc aussi important que la sévérité des peines. La Syrie ne pourra durablement tourner la page de l’ère Assad si la justice reste réservée à quelques figures emblématiques. Elle devra établir les responsabilités à différents niveaux, protéger les témoins et les victimes et traiter les crimes commis par l’ensemble des acteurs du conflit.

Le verdict du 11 août marque ainsi un début plus qu’un aboutissement. Pour la première fois, l’ancien dirigeant syrien est condamné par une justice de son propre pays. Mais tant que Bachar al-Assad restera en Russie, cette condamnation restera, dans les faits, suspendue à une question qui dépasse les murs du tribunal de Damas : la nouvelle Syrie pourra-t-elle un jour juger réellement ceux qui ont dirigé l’ancien régime ?

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Madagascar : 66 ans après l’indépendance, la Haute Cour constitutionnelle valide le transfert de plein droit à l’État des terrains encore détenus par des étrangers pour achever la décolonisation foncière

Soixante-six ans après avoir recouvré son indépendance, Madagascar s’attaque à une partie du patrimoine foncier restée juridiquement rattachée à la période coloniale. La Haute Cour constitutionnelle a validé la loi qui prévoit le transfert de plein droit à l’État de certains terrains encore inscrits au nom d’étrangers. Une décision à forte portée historique, mais dont l’efficacité se mesurera moins dans les archives que sur le terrain.

Lire la suite: Madagascar : 66 ans après l’indépendance, la Haute Cour constitutionnelle valide le transfert de plein droit à l’État des terrains encore détenus par des étrangers pour achever la décolonisation foncière

Adoptée par l’Assemblée nationale le 1er juillet 2026, la loi fixe au 26 juin 1960, date de l’indépendance, le seuil de référence pour les titres fonciers concernés. Le texte vise les terrains immatriculés au nom d’étrangers durant la période coloniale et qui n’ont jamais été transférés à un propriétaire malgache. Les biens des ambassades et consulats, ainsi que ceux de personnes ayant depuis acquis la nationalité malgache, sont exclus du dispositif.

Une survivance juridique de la colonisation

Le texte part d’un constat simple : l’indépendance politique de Madagascar n’a pas fait disparaître toutes les traces juridiques de la période coloniale dans le registre foncier.

Des terrains peuvent encore apparaître dans les documents officiels sous le nom de propriétaires étrangers enregistrés avant le 26 juin 1960. La nouvelle loi veut mettre un terme à cette situation en faisant entrer ces biens dans le patrimoine de l’État.

Pour les autorités malgaches, l’enjeu est d’abord celui de la souveraineté. Le législateur estime que des terres vacantes ou inexploitées, dont les titres remontent à la période coloniale, peuvent empêcher des projets d’intérêt public ou de développement.

La mesure ne revient donc pas à une simple révision administrative de vieux titres. Elle touche à une question particulièrement sensible à Madagascar : qui possède la terre, qui peut l’exploiter et au nom de quelle légitimité ?

Le 26 juin 1960 comme ligne de partage

La date choisie par le législateur n’est pas anodine.

Le 26 juin 1960 marque la fin de la domination française et l’accession de Madagascar à l’indépendance. En faisant de cette date le point de référence du dispositif, la loi cherche à séparer les situations foncières héritées de la colonisation de celles qui ont été régularisées après l’indépendance.

L’Assemblée nationale a présenté le texte comme un moyen de permettre le transfert immédiat à l’État malgache des terrains concernés. Elle a également insisté sur le cas des terrains vacants et non exploités.

Mais l’ancienneté d’un titre ne suffit pas à raconter l’histoire d’une terre.

Entre le propriétaire inscrit dans les archives et la réalité du terrain, plusieurs décennies ont pu passer. Une parcelle peut avoir changé d’occupant, être cultivée par une famille, être abandonnée ou faire l’objet d’un conflit. Le transfert juridique du titre ne fera donc pas disparaître automatiquement ces situations.

Une loi de souveraineté, mais pas encore une réforme agricole

C’est ici que la portée de la mesure doit être examinée avec prudence.

Le pouvoir présente cette réforme comme l’achèvement d’un processus de décolonisation foncière. L’expression a une force politique évidente : elle renvoie à une indépendance qui, dans le domaine de la propriété des terres, aurait laissé subsister des situations héritées de la domination coloniale.

Mais la question est de savoir ce que cette reconquête changera pour les Malgaches.

La principale difficulté foncière du pays ne se limite pas aux terrains encore enregistrés au nom d’étrangers depuis la colonisation. Elle concerne aussi la sécurisation des terres agricoles, l’accès des exploitants à la propriété, l’absence de titres pour de nombreux occupants et les conflits qui opposent régulièrement propriétaires, occupants et exploitants.

L’historien Solofo Randrianja, cité dans le dossier, invite précisément à ne pas surestimer la portée économique de la réforme. Selon lui, ces terrains ne représentent pas la majorité des terres utilisées par la population et la mesure ne touche pas le cœur des difficultés du secteur agricole.

Cette réserve est essentielle. Une réforme peut être historiquement symbolique sans être économiquement décisive.

Que fera l’État des terres récupérées ?

C’est probablement la question la plus importante après la décision de la Haute Cour.

Le transfert à l’État n’est qu’une première étape. Il faudra ensuite identifier les terrains concernés, vérifier les titres, déterminer leur situation réelle, traiter les éventuels occupants et décider de leur affectation.

Le choix sera politique.

Ces terres seront-elles attribuées à des agriculteurs malgaches ? Serviront-elles à des projets publics ? Seront-elles conservées dans le domaine de l’État ? Feront-elles l’objet de nouvelles concessions ?

Une mauvaise gestion pourrait transformer une mesure présentée comme une récupération du patrimoine national en une nouvelle source de contestations. À l’inverse, une redistribution transparente, accompagnée de titres sécurisés pour les bénéficiaires, pourrait donner à la réforme une portée bien plus large que celle annoncée aujourd’hui.

C’est à ce moment-là que la différence entre souveraineté foncière et politique foncière apparaîtra clairement.

La Haute Cour encadre le passage à l’État

Le texte ne prévoit pas un transfert sans distinction.

Les terrains appartenant à des représentations diplomatiques ou consulaires étrangères sont exclus. Il en va de même pour ceux qui ont déjà été transférés au nom de ressortissants malgaches et pour les biens de personnes étrangères ayant ensuite acquis la nationalité malgache, selon les conditions prévues par le texte.

La procédure doit également tenir compte des situations individuelles et des éventuels litiges. Le contrôle constitutionnel constitue donc une étape importante : il ne donne pas carte blanche à une opération indistincte sur l’ensemble du patrimoine foncier ancien.

La décision de la Haute Cour intervient dans le cadre du contrôle préalable auquel sont soumises les lois avant leur promulgation à Madagascar. La Constitution confie à la juridiction constitutionnelle le soin de vérifier leur conformité à la Loi fondamentale.

Le passé colonial revient par les registres fonciers

La portée politique de cette affaire tient aussi à ce qu’elle rappelle une réalité souvent oubliée : la fin d’une domination coloniale ne signifie pas nécessairement la disparition immédiate de toutes les structures juridiques qu’elle a laissées derrière elle.

À Madagascar, une partie de cette histoire demeure inscrite dans les titres fonciers.

Soixante-six ans après l’indépendance, l’État veut désormais reprendre la main sur ces biens. Le geste est fort. Mais la véritable décolonisation foncière ne se mesurera pas au nombre de titres changés dans les registres.

Elle se mesurera à ce qui arrivera aux hommes et aux femmes qui vivent sur ces terres.

Si les parcelles récupérées restent simplement dans les mains de l’administration, la réforme aura surtout produit un changement de propriétaire juridique. Si elles permettent à des agriculteurs d’obtenir des droits sécurisés, à des terres abandonnées de retrouver une utilité et à des conflits anciens de trouver une issue, alors le texte aura changé davantage que des noms sur des documents.

Une victoire juridique, un test politique

La Haute Cour a donné son feu vert. Le pouvoir malgache dispose désormais de l’outil juridique qu’il réclamait pour traiter les titres fonciers hérités de la période coloniale.

Mais cette victoire juridique ouvre un chantier autrement plus difficile : faire de la récupération des terres une politique utile à la population.

Le recensement des parcelles, la vérification des titres, la protection des occupants de bonne foi, le règlement des contentieux et l’affectation des terrains seront les véritables épreuves de la réforme.

Madagascar peut donc parler de décolonisation foncière. Il lui reste à démontrer que cette décolonisation ne s’arrêtera pas aux registres.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après 18 mois de négociations, Damas reprend le contrôle des bases de Hmeimim et Tartous, mais Moscou reste sur place

Damas récupère la main sur les deux principaux points d’appui militaires russes en Syrie sans demander à Moscou de partir. Après dix-huit mois de négociations, un accord conclu entre les deux pays redéfinit le statut de Hmeimim et Tartous. Les anciennes bases russes doivent devenir des centres conjoints de formation, tandis que les installations civiles passent sous administration syrienne.

Lire la suite: Syrie : après 18 mois de négociations, Damas reprend le contrôle des bases de Hmeimim et Tartous, mais Moscou reste sur place

L’accord marque la fin d’un dispositif militaire établi sous Bachar al-Assad, mais pas celle de la présence russe en Syrie. Le pouvoir de Damas récupère le contrôle des infrastructures civiles et modifie le statut des installations militaires. Moscou conserve toutefois une place dans ces sites à travers une coopération avec les forces syriennes. Le processus doit être achevé dans un délai de trois mois. Derrière cette formule se joue une question plus large : jusqu’où la nouvelle Syrie veut-elle rompre avec les arrangements de l’ancien régime sans se priver d’un partenaire dont elle a encore besoin ?

Les bases russes changent de statut

Pendant dix-huit mois, l’avenir de Hmeimim et Tartous a été négocié entre Damas et Moscou. Le compromis annoncé le 9 août prévoit une transformation profonde du dispositif russe.

Les installations militaires des deux sites ne doivent plus fonctionner comme des bases russes autonomes. Elles seront transformées en centres conjoints de formation et de qualification. Dans le même temps, les installations civiles, notamment l’aéroport de Hmeimim et le quatrième quai commercial du port de Tartous, doivent passer sous administration syrienne et être progressivement intégrées aux infrastructures civiles du pays.

Le délai fixé pour cette réorganisation ne dépasse pas trois mois.

Cette distinction permet de comprendre ce qui change réellement. Damas ne chasse pas les Russes de ces deux sites. Il met fin à leur statut de bases exclusivement russes et impose un nouveau cadre dans lequel la présence de Moscou doit désormais être partagée et négociée avec les autorités syriennes.

Moscou reste, mais dans une autre position

La formule retenue est loin d’être anodine pour la Russie.

Depuis son intervention militaire en Syrie en 2015, Moscou utilisait Hmeimim comme principale plateforme aérienne et Tartous comme point d’appui naval en Méditerranée. Ces deux installations avaient permis au Kremlin de soutenir Bachar al-Assad dans la guerre civile et de disposer d’une capacité de projection militaire bien au-delà de ses frontières.

La chute du régime, en décembre 2024, avait bouleversé cet équilibre.

Le nouveau pouvoir syrien aurait pu exiger le départ des forces russes. Il a préféré négocier avec Moscou. Des discussions sur l’avenir des installations militaires étaient déjà engagées avant l’accord annoncé en août. En juin, la Russie avait reconnu travailler avec Damas à une possible réorganisation de ses installations.

Le résultat est aujourd’hui connu : Moscou perd le privilège d’exploiter ces sites comme des bases militaires russes distinctes, mais conserve une présence à travers le nouveau dispositif conjoint.

Ce n’est donc ni le statu quo ni un retrait russe.

Pour Damas, récupérer le contrôle sans rompre avec Moscou

Le choix des nouvelles autorités syriennes répond à une logique de souveraineté, mais aussi de prudence.

Hmeimim et Tartous sont des infrastructures stratégiques. Leur contrôle touche directement à la capacité de Damas à exercer son autorité sur la façade méditerranéenne. La récupération des installations civiles constitue à ce titre un gain concret pour le pouvoir syrien.

Mais une rupture totale avec Moscou aurait un coût.

La Russie reste un acteur militaire important, un fournisseur historique d’armes à la Syrie et le pays qui accueille Bachar al-Assad depuis sa chute. Damas réclame l’extradition de l’ancien président, mais cela ne l’empêche pas de négocier avec le Kremlin sur les questions militaires et économiques.

Cette coexistence de deux dossiers montre la méthode du nouveau pouvoir : réduire l’emprise russe héritée de l’époque Assad sans transformer la Russie en adversaire.

Un recul stratégique pour Moscou

Pour le Kremlin, le changement est néanmoins réel.

Les accords conclus sous Bachar al-Assad avaient donné à la Russie une implantation militaire durable sur la côte syrienne. Tartous constituait son principal point d’appui naval en Méditerranée et Hmeimim sa plateforme aérienne. Les deux sites formaient le cœur de sa présence militaire au Moyen-Orient.

Le nouveau dispositif réduit cette autonomie.

Une base militaire russe permet à Moscou de décider directement de l’utilisation de ses infrastructures. Un centre conjoint de formation suppose, par définition, une autre relation avec l’État hôte. Les conditions d’accès, les activités et les responsabilités doivent être définies avec les autorités syriennes.

La Russie conserve donc une capacité d’influence, mais elle ne dispose plus du même rapport de force.

C’est une conséquence directe de la chute d’Assad : Moscou n’a pas été expulsé de Syrie, mais il a perdu la position privilégiée que lui garantissait l’ancien régime.

Pourquoi Damas laisse-t-il Moscou sur place ?

La réponse tient aussi au contexte régional.

La Syrie sort de plus d’une décennie de guerre. Son territoire reste soumis à plusieurs influences étrangères et son nouvel appareil d’État doit encore consolider son autorité. Dans ces conditions, expulser brutalement la Russie aurait pu ouvrir un nouveau front diplomatique sans apporter de bénéfice immédiat à Damas.

Le compromis permet au gouvernement syrien de récupérer les installations civiles, de modifier le statut militaire des deux sites et de conserver une relation avec Moscou.

Pour la Russie, l’intérêt est évident : elle évite de perdre totalement son implantation méditerranéenne.

Pour la Syrie, l’intérêt est différent : elle montre qu’elle peut désormais négocier les conditions de la présence étrangère sur son territoire.

La question qui reste ouverte

Le terme de « centres conjoints de formation » ne suffit toutefois pas à mesurer la future empreinte militaire russe.

Tout dépendra de la mise en œuvre de l’accord dans les trois prochains mois. Quels personnels russes resteront à Hmeimim et Tartous ? Quels moyens militaires pourront encore y être déployés ? Qui contrôlera concrètement les installations ? Quelle liberté d’action sera laissée aux forces russes ?

Les réponses à ces questions permettront de savoir si la transformation annoncée constitue une véritable réduction de la présence militaire russe ou une simple modification de son cadre juridique et opérationnel.

Pour l’instant, le constat est plus nuancé qu’un départ de Moscou : Damas reprend le contrôle des deux principaux sites russes, mais accepte que la Russie y conserve une présence sous une forme nouvelle.

Après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie ne tourne donc pas complètement le dos à son ancien allié. Elle cherche plutôt à passer d’une relation de dépendance à une relation négociée.

C’est toute la portée de l’accord de Hmeimim et Tartous : la Russie reste en Syrie, mais elle n’y est plus dans les mêmes conditions.

Celine Dou, pour la Boussole-infos