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Rohingyas et Birmanie devant la Cour internationale de Justice, quand la justice internationale révèle ses enjeux géopolitiques et communautaires

La Gambie a saisi la Cour internationale de Justice pour accuser la Birmanie de génocide à l’encontre des Rohingyas. Au-delà de l’apparente défense humanitaire, cette démarche illustre la complexité des motivations derrière les recours aux instances internationales, qui mêlent loyautés religieuses, calculs géopolitiques et stratégies de visibilité politique.

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Dans un monde où les tribunaux internationaux sont censés protéger les populations vulnérables, l’affaire des Rohingyas montre que la justice peut devenir un instrument au service d’intérêts communautaires et géopolitiques, tout en questionnant la légitimité et l’efficacité de ces instances.

La Gambie et les Rohingyas : solidarité religieuse ou principe universel ?

En janvier 2026, la Gambie a porté plainte devant la Cour internationale de Justice pour dénoncer les violences commises contre les Rohingyas, minorité musulmane de Birmanie. Des centaines de milliers d’entre eux ont fui vers le Bangladesh en 2017, après des exactions massives incluant meurtres, viols collectifs et destructions de villages.

Si le geste de la Gambie est présenté comme une initiative humanitaire, il est difficile de dissocier cette action de l’affinité religieuse et communautaire entre l’État et la minorité concernée. La question se pose : si les Rohingyas avaient été d’une autre confession, chrétienne, bouddhiste ou hindoue, la Gambie se serait-elle engagée ? Le constat suggère que non, révélant une sélectivité communautaire dans le choix des dossiers portés devant la justice internationale.

Les instances internationales : un terrain stratégique

Cette affaire met en lumière un phénomène plus large : la justice internationale, qu’il s’agisse de la Cour internationale de Justice ou d’autres tribunaux, est devenue un instrument stratégique pour les États. Elle sert autant à légitimer une action sur la scène mondiale qu’à influencer l’ordre international selon des intérêts propres, qu’ils soient géopolitiques ou idéologiques.

Historiquement, les pays occidentaux ont souvent utilisé ces mécanismes pour imposer des normes et orienter les comportements des États moins puissants. Aujourd’hui, cette logique se retrouve dans le Sud global, comme en témoigne l’Afrique du Sud accusant Israël de génocide, où des motivations communautaires et symboliques l’emportent parfois sur l’objectivité juridique. La justice internationale n’apparaît donc pas seulement comme un instrument de protection humanitaire, mais aussi comme un levier de pouvoir et de diplomatie internationale.

Entre ingérence et souveraineté nationale

La multiplication des recours internationaux souligne le dilemme entre justice universelle et souveraineté des États. Chaque plainte internationale entraîne une forme d’ingérence, souvent perçue comme légitime par la communauté internationale mais vécue comme une intrusion par l’État concerné. La Gambie agit à des milliers de kilomètres de la Birmanie, alors que son propre pays fait face à des enjeux internes complexes. Cette distance géographique et politique accentue l’impression que les tribunaux internationaux peuvent devenir des instruments au service de priorités externes et symboliques, et non de véritables impératifs humanitaires.

Repenser le rôle des tribunaux internationaux

L’affaire des Rohingyas invite à réfléchir sur la pertinence et les limites de la justice internationale. La capacité de ces instances à protéger les populations est indissociable de leur neutralité et de leur indépendance vis-à-vis des intérêts des États. Lorsque cette neutralité est compromise par des considérations religieuses, géopolitiques ou symboliques, la crédibilité des tribunaux est fragilisée, et le principe même de justice universelle est mis en question.

Cette réflexion s’applique autant aux dossiers de l’Occident qu’à ceux du Sud global, et pose la nécessité d’un cadre plus rigoureux et impartial, capable de concilier protection des droits, respect de la souveraineté et authenticité humanitaire.

La saisie de la Cour internationale de Justice par la Gambie pour défendre les Rohingyas révèle que la justice internationale n’est pas seulement une affaire de droit ou d’humanisme. Elle reflète des calculs géopolitiques et communautaires, et illustre la difficulté de concilier protection des populations, impartialité juridique et souveraineté nationale. Comprendre cette dynamique est essentiel pour analyser la portée réelle des recours internationaux et leur rôle dans un monde multipolaire où le droit et la politique se mêlent de manière indissociable.

Celine Dou, pour La Boussole – infos

Iran-Afghanistan : le retour contraint de milliers de réfugiés afghans plonge le pays dans une crise humanitaire silencieuse

Face à la politique d’expulsion de l’Iran, des centaines de milliers d’Afghans reviennent dans leur pays d’origine avec “rien du tout”. Une crise migratoire majeure, largement ignorée, qui interroge sur les responsabilités régionales et internationales.

Au fil des mois, les colonnes de véhicules franchissant la frontière entre l’Iran et l’Afghanistan ne cessent de grossir. À leur bord, des familles entières, souvent épuisées, revenues sans papiers, sans argent, sans abri. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 691 000 Afghans ont été refoulés d’Iran depuis janvier 2025, dont 70 % dans le cadre de retours forcés. Cette vague d’expulsions s’est intensifiée en juin, avec un pic à 30 000 retours par jour, alors que Téhéran fixait un ultimatum au 6 juillet pour le départ volontaire des étrangers en situation irrégulière.

Derrière ces chiffres, une réalité sociale brutale : des hommes, des femmes et des enfants chassés d’un pays où ils avaient parfois reconstruit une vie depuis des années, voire des décennies, et renvoyés dans un Afghanistan ravagé par l’instabilité, la pauvreté et le repli autoritaire.

L’Iran a justifié cette opération par une volonté de réguler la présence de ressortissants étrangers sur son territoire. Officiellement, il s’agit de réduire l’immigration illégale, de protéger le marché du travail iranien en crise, et de répondre à des impératifs sécuritaires. Pourtant, l’échelle et la brutalité de ces expulsions interrogent. Le nombre de retours a doublé entre mai et juin, selon les données de l’OIM, et près d’un quart de million d’Afghans ont été renvoyés en un mois, la majorité par la frontière de Zabol, dans des conditions souvent inhumaines.

Certains experts y voient aussi une volonté de pression politique sur les Talibans, dans un contexte régional complexe marqué par des tensions persistantes autour de l’eau, du commerce frontalier, et des questions sécuritaires. Téhéran se montre ainsi capable de faire peser une lourde charge démographique et sociale sur le régime de Kaboul.

« Nous n’avons rien ici. Pas de maison, pas de travail, pas d’avenir », confie à France 24 un jeune père de famille expulsé de Shiraz. Cette phrase, récurrente dans les témoignages, résume la tragédie que vivent les rapatriés. Beaucoup ont quitté l’Afghanistan depuis longtemps, fuyant la guerre ou la misère. De retour, ils retrouvent un pays qu’ils ne reconnaissent plus : un État failli, des infrastructures de base délabrées, un système éducatif partiellement fermé aux filles, un chômage massif, et une aide humanitaire sous-financée.

Les Talibans ont certes promis d’installer des centres d’accueil, de verser des aides financières ponctuelles et de distribuer des rations alimentaires. Mais les dispositifs restent largement insuffisants face à l’ampleur des besoins. L’OIM, quant à elle, admet n’avoir pu apporter un minimum d’assistance qu’à moins de 3 % des personnes renvoyées lors des jours de forte affluence.

Alors que les projecteurs médiatiques mondiaux sont tournés vers d’autres théâtres, cette crise migratoire afghano-iranienne reste largement ignorée. Elle reflète pourtant une réalité plus large : l’invisibilité croissante des réfugiés du Sud global face aux priorités géopolitiques des puissances dominantes. Le retrait progressif des financements humanitaires occidentaux depuis la prise de pouvoir des Talibans a aggravé la situation. L’argument idéologique, selon lequel toute aide pourrait légitimer le régime de Kaboul, se traduit concrètement par l’abandon de populations entières.

Il est par ailleurs frappant de constater l’absence de réaction de la communauté internationale, en particulier de l’Union européenne, qui a pourtant consacré des millions d’euros à des dispositifs d’« externalisation des frontières » dans des pays tiers, dont l’Iran. L’Afghanistan, comme d’autres pays de transit ou d’origine, reste une zone tampon invisible, utilisée pour endiguer les flux migratoires sans assumer les conséquences humaines.

Ce retour massif et précipité des Afghans d’Iran vient s’ajouter aux tensions économiques et sociales internes que subit déjà le pays. Il menace la stabilité de provinces entières, notamment celles de l’Ouest, qui voient leur population croître de façon soudaine sans services adaptés. À court terme, c’est un risque de désorganisation sociale, voire de conflits locaux, qui s’installe. À long terme, ce sont des générations entières plongées dans l’insécurité alimentaire, l’exclusion éducative et l’absence de perspectives.

La question qui se pose alors est simple : combien de temps la communauté internationale continuera-t-elle de détourner le regard ?