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Expulsion administrative et séparation maternelle : le cas Mariam Soumah interroge les limites du droit migratoire en Biélorussie

Une décision administrative peut-elle, au nom du droit des étrangers, rompre le lien élémentaire entre une mère et son enfant ? L’affaire Mariam Soumah, jeune ressortissante guinéenne expulsée de Biélorussie sans son bébé, pose une question lourde de conséquences juridiques et humaines.

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Âgée de 23 ans, Mariam Soumah a été renvoyée de Biélorussie à la suite d’une infraction administrative liée à son séjour. Son enfant, né sur le sol biélorusse, a été placé dans un orphelinat et demeure depuis hors de sa portée. Au-delà de l’émotion suscitée, cette situation met en lumière les zones grises des politiques migratoires contemporaines et la fragile articulation entre droit administratif et droits fondamentaux.

Une décision administrative aux effets irréversibles

Les faits, dans leur sécheresse bureaucratique, sont relativement simples. En situation irrégulière sur le territoire biélorusse, Mariam Soumah est interpellée, jugée pour une infraction administrative et expulsée vers son pays d’origine, la Guinée-Conakry. Une procédure classique, en apparence. Mais la singularité du dossier réside dans ce qui n’a pas été emporté avec elle : son enfant.

Née prématurément, la fillette avait été prise en charge par le système hospitalier biélorusse avant d’être placée dans un établissement pour enfants. Selon les déclarations de la mère, cette décision s’est faite sans son consentement éclairé et sans qu’une solution alternative accompagnement du nourrisson lors de l’expulsion ou regroupement ultérieur ne soit clairement envisagée. Depuis janvier 2026, Mariam Soumah se trouve en Guinée, tandis que son enfant demeure en Biélorussie, institutionnalisé.

Le droit migratoire face au principe de proportionnalité

Le cas Soumah soulève une interrogation centrale : jusqu’où peut aller l’administration lorsqu’elle applique strictement le droit des étrangers ? Dans la plupart des systèmes juridiques contemporains, l’infraction administrative n’emporte pas, en principe, des conséquences irréversibles sur la vie familiale. Or, la séparation d’un nourrisson et de sa mère constitue l’une des atteintes les plus graves au droit à la vie familiale, reconnu par de nombreux instruments internationaux.

La question n’est donc pas uniquement celle de la légalité formelle de l’expulsion, mais de sa proportionnalité. Une mesure peut être conforme au droit interne tout en produisant des effets manifestement excessifs. En l’espèce, l’enfant, juridiquement innocent de toute irrégularité, se retrouve durablement séparé de sa mère, sans décision judiciaire contradictoire clairement portée à la connaissance du public.

L’enfant, victime silencieuse de la procédure

Dans ce type de dossier, l’enfant occupe une place paradoxale. Il est au cœur de la situation, mais demeure absent du raisonnement administratif. Placé sous la protection des institutions, il devient un objet de gestion plutôt qu’un sujet de droits. Le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant, pourtant largement consacré dans le droit international, semble ici relégué derrière les impératifs de contrôle migratoire.

Cette mise à distance institutionnelle interroge : à partir de quel moment la protection se transforme-t-elle en séparation imposée ? Et qui décide, en dernier ressort, de ce qui est conforme à l’intérêt réel de l’enfant lorsque la mère est jugée indésirable sur le territoire ?

Une vulnérabilité accrue des migrantes africaines

L’affaire Mariam Soumah s’inscrit dans un contexte plus large, rarement documenté avec précision : celui de la vulnérabilité juridique des femmes migrantes africaines hors de leur espace régional. Leur statut administratif précaire tend à effacer, dans les faits, leur statut de mère, pourtant universellement reconnu.

Cette situation met également en lumière les limites de la protection consulaire des États d’origine. Si des démarches diplomatiques sont évoquées, leur lenteur contraste avec la rapidité des décisions administratives qui, elles, produisent des effets immédiats et durables. Ce déséquilibre contribue à installer une forme de résignation institutionnelle, où la complexité des procédures finit par l’emporter sur l’urgence humaine.

Un révélateur des angles morts de la gouvernance migratoire

Au-delà du cas individuel, cette affaire agit comme un révélateur. Elle montre comment des systèmes juridiques, conçus pour gérer des flux, peinent à intégrer des situations humaines singulières. Elle interroge aussi la capacité des États à concilier souveraineté migratoire et respect effectif des droits fondamentaux, sans que l’un n’écrase systématiquement l’autre.

La réaction prudente des organisations internationales, tout comme l’absence de position publique claire des autorités concernées, témoigne d’un malaise : celui d’un droit international des droits humains souvent invoqué, mais difficilement opposable lorsque les décisions relèvent de la compétence administrative nationale.

Le dossier Mariam Soumah pourrait, à terme, devenir un cas de référence, non par sa singularité, mais par ce qu’il révèle des failles structurelles du traitement des migrations contemporaines. Il pose une question essentielle aux États, aux juridictions et aux diplomaties : comment éviter que l’application mécanique du droit ne produise des ruptures humaines irréparables ?

Loin des slogans et des indignations éphémères, l’affaire Soumah invite à une réflexion de fond. Elle rappelle que le droit, pour rester légitime, ne peut se contenter d’être appliqué ; il doit aussi être pensé à l’aune de ses conséquences concrètes. Lorsque l’administration décide du sort des corps et des liens, la rigueur juridique ne saurait exonérer la responsabilité morale et politique.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Abus sexuels sur enfants en Europe : quand le délai de prescription détermine l’accès à la justice

Au sein de l’Union européenne, les délais de prescription des crimes sexuels commis sur des mineurs varient considérablement selon le pays. Cette disparité juridique engendre une inégalité d’accès à la justice pour les victimes, certaines pouvant déposer plainte plusieurs décennies après les faits, tandis que d’autres se trouvent juridiquement privées de tout recours. L’analyse révèle les limites de l’harmonisation européenne et l’impact de ces écarts sur la reconnaissance des droits des victimes.

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Si l’Europe se présente comme un espace de protection des droits fondamentaux, la réalité sur le terrain contredit cette affirmation. Dans certains États, la justice demeure accessible sans limite de temps pour les victimes, tandis que dans d’autres, la prescription impose des délais stricts qui peuvent neutraliser tout recours. Ce constat interroge sur la cohérence des systèmes juridiques et sur l’effectivité de la protection accordée aux plus vulnérables.

Les différences législatives au sein de l’Union européenne sont frappantes. En Belgique, aux Pays-Bas ou au Danemark, il n’existe aucun délai de prescription pour les abus sexuels sur mineurs, permettant aux victimes de porter plainte même plusieurs décennies après les faits. Dans certains pays, tels que l’Autriche ou la Suède, la prescription est abolie uniquement pour les infractions les plus graves, tandis que des délits considérés moins sévères restent soumis à des délais. Enfin, l’Allemagne, la France, l’Italie et l’Espagne maintiennent des délais stricts, souvent prolongés, qui ne prennent effet qu’à partir de l’âge adulte de la victime.

Ces variations révèlent que l’égalité devant la loi n’est pas assurée dans l’espace européen. Un même crime peut donner lieu à des poursuites dans un pays et être juridiquement inaccessible dans un autre, conférant aux auteurs une impunité variable selon le territoire.

Au-delà de la simple observation juridique, cette disparité soulève des enjeux moraux et sociaux. Le silence des victimes, souvent maintenu pendant plusieurs décennies en raison du traumatisme subi, rend les délais de prescription particulièrement problématiques. L’inefficacité de ces mécanismes fragilise la reconnaissance de la souffrance et le droit à réparation. Les organisations de défense des droits de l’enfant recommandent l’harmonisation des règles au niveau européen, soit par la suppression complète des délais de prescription, soit par l’instauration d’un délai minimum suffisamment long pour garantir à chaque victime la possibilité d’agir.

Cette problématique dépasse les frontières de l’Europe et invite à une réflexion plus globale sur la manière dont les sociétés protègent les enfants et prennent en compte la temporalité du traumatisme. Elle soulève une question universelle : jusqu’où le droit peut-il concilier efficacité juridique et reconnaissance morale des victimes ?

Malgré les avancées en matière de protection de l’enfance, les disparités législatives européennes révèlent que l’accès à la justice reste conditionné par le lieu de l’infraction. Les écarts dans les délais de prescription constituent une faille structurelle, non seulement juridique, mais également morale et sociale, qui interroge la capacité des États à garantir une justice réellement universelle.

Celine Dou, pour La Boussole – infos

Adoptions internationales : la Suède envisage une interdiction totale après des révélations sur des trafics d’enfants

La Suède pourrait tourner une page majeure de son histoire sociale. Une commission gouvernementale vient de recommander l’arrêt total des adoptions internationales vers le pays. Une mesure radicale, mais motivée par la gravité des faits révélés : durant plusieurs décennies, des enfants ont été adoptés en dehors de tout cadre éthique, voire légal.

Le rapport, commandé par le gouvernement suédois, dresse un constat accablant. Depuis les années 1970, des centaines d’enfants originaires de divers pays Sri Lanka, Colombie, Pologne, Chine notamment ont été transférés vers la Suède dans des conditions opaques, souvent inacceptables. Certains ont été déclarés morts à tort. D’autres ont été confiés à l’adoption sans que leurs parents biologiques aient donné un consentement libre et éclairé. Dans d’autres cas encore, une personne non habilitée a pris cette décision à la place des parents.

« Des lacunes importantes et systémiques » : c’est ainsi qu’Anna Singer, rapporteure spéciale de la commission, qualifie la gestion des adoptions en Suède. Le rapport pointe de nombreuses anomalies dans les documents d’origine des enfants : erreurs de date de naissance, identités parentales falsifiées, circonstances de l’abandon maquillées.

Au-delà des fautes documentaires, ce sont des cas avérés de trafic d’enfants qui sont mis au jour, sur l’ensemble des décennies couvertes par l’enquête. La majorité de ces cas concerne des adoptions privées un mode opératoire qui a longtemps échappé au contrôle des autorités, favorisant les dérives.

L’implication indirecte, mais indéniable, des autorités suédoises ajoute à la gravité du constat. Car l’enquête révèle que le gouvernement était informé de ces irrégularités « très tôt ». Pourtant, la priorité donnée à la facilitation des adoptions, combinée à la délégation de cette mission à des agences privées, a favorisé une forme de complaisance. Ces organisations, rémunérées en fonction du nombre d’enfants adoptés, avaient tout intérêt à maximiser les flux.

Aujourd’hui, quelque 60 000 personnes adoptées à l’international vivent en Suède. Beaucoup découvrent avec stupeur que leur histoire personnelle est peut-être marquée par des abus. Pour elles, ce rapport constitue à la fois une révélation douloureuse et une possible porte ouverte à la reconnaissance, voire à la réparation.

Si la proposition d’interdiction totale est adoptée, la Suède deviendrait l’un des premiers pays d’Europe occidentale à mettre un terme complet aux adoptions internationales. Une rupture radicale, certes, mais qui interroge l’ensemble de la communauté internationale : comment garantir l’éthique dans les adoptions transfrontalières ? Peut-on continuer à confier des enfants vulnérables à des circuits marqués par l’opacité, les conflits d’intérêts, voire la corruption ?

Cette affaire suédoise dépasse largement les frontières du royaume scandinave. Elle met en lumière un déséquilibre structurel dans le système mondial des adoptions, souvent façonné par des logiques inégalitaires entre pays du Nord et pays du Sud, entre États riches en demande d’enfants et États pauvres où la misère familiale sert parfois de moteur à l’« offre ».

La question posée est donc double : comment réparer les injustices du passé, et surtout, comment prévenir celles de demain ?

Le débat qui s’ouvre en Suède aura, à n’en pas douter, une portée internationale. Il interpelle les autres pays pratiquant l’adoption internationale, les obligeant à réexaminer leurs pratiques à la lumière de ces révélations. À l’heure où les droits des enfants et la souveraineté familiale sont de plus en plus invoqués sur la scène mondiale, l’exemple suédois pourrait bien inaugurer un tournant majeur.