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SOUDAN : KHARTOUM LÈVE L’ÉTAT D’URGENCE, MAIS LA GUERRE SE DÉPLACE VERS LE KORDOFAN

Après plus de deux ans de couvre-feu, les habitants de la capitale soudanaise peuvent désormais circuler et travailler à toute heure. La mesure traduit le retour progressif de l’administration et de la vie civile dans une ville reprise par l’armée, mais elle ne signifie pas la fin de la guerre. À plusieurs centaines de kilomètres, les combats continuent de faire des victimes et de provoquer de nouveaux déplacements.

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À Khartoum, les habitants peuvent de nouveau circuler librement la nuit. Le Comité de sécurité de l’État a annoncé le 27 août la levée de l’état d’urgence et l’abrogation de l’ordre d’urgence n° 3 de 2024, mettant également fin au couvre-feu instauré dans la capitale.

La décision autorise désormais les habitants à se déplacer et à travailler à toute heure. Elle reste toutefois assortie de restrictions. Les patrouilles et les points de contrôle sont maintenus, et les autorités demandent aux habitants de conserver leurs documents d’identité sur eux. L’entrée dans la capitale demeure par ailleurs réglementée pour les étrangers arrivant par bus, train ou véhicule privé.

Cette décision intervient plusieurs mois après la reprise de Khartoum par l’armée soudanaise. Le gouvernement, qui avait transféré ses activités à Port-Soudan pendant les combats, est revenu dans la capitale en janvier 2026. L’aéroport a également repris ses activités et les organisations humanitaires recommencent progressivement à y travailler.

Une liberté retrouvée dans une capitale encore meurtrie

La levée du couvre-feu donne à Khartoum les apparences d’une ville qui reprend son activité. Mais la réalité quotidienne reste difficile.

Les infrastructures ont été lourdement endommagées pendant les combats. Les coupures d’électricité demeurent particulièrement longues dans plusieurs secteurs contrôlés par l’armée. À Omdurman, notamment, les pannes perturbent les activités professionnelles et contraignent des familles à renoncer à certains usages domestiques faute de pouvoir conserver leurs aliments ou faire fonctionner leurs équipements.

Le retour des habitants ne suffit donc pas à rétablir une vie normale. Il faut encore reconstruire les réseaux électriques, les routes, les logements et les services publics détruits pendant les combats.

La sécurité elle-même demeure fragile. La levée de l’état d’urgence ne s’accompagne pas d’un retrait des forces de sécurité : les patrouilles et les contrôles restent présents dans la capitale. Des risques liés aux drones et aux munitions non explosées subsistent également pour les personnes qui regagnent les zones touchées par la guerre.

Le front s’est déplacé

Le contraste est frappant. Alors que Khartoum cherche à retrouver un rythme de vie ordinaire, le conflit continue de s’intensifier dans d’autres régions.

Le Kordofan est devenu l’un des principaux théâtres de la guerre entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Les deux camps y cherchent à consolider leurs positions et leurs voies d’approvisionnement, faisant de cette région un espace stratégique entre les territoires contrôlés par l’armée à l’est et ceux dominés par les FSR à l’ouest.

Les violences ont encore fait des victimes ces derniers jours. Des frappes de drones ont tué huit civils dans le Kordofan du Nord, selon l’organisation Emergency Lawyers, qui demande une enquête indépendante. Une première attaque a visé des civils dans la ville de Sowdari, avant qu’une seconde frappe ne touche des personnes venues porter secours aux blessés.

Le recours aux drones est devenu l’une des caractéristiques du conflit soudanais. Les Nations unies estiment qu’ils ont représenté une part majeure des décès de civils enregistrés au cours des premiers mois de 2026.

Une crise humanitaire toujours immense

Depuis le déclenchement de la guerre, le 15 avril 2023, le Soudan reste confronté à l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Les estimations internationales évoquent au moins 59 000 morts et environ 13 millions de personnes déplacées, tandis que plusieurs régions sont confrontées à la famine.

Les déplacements de population se poursuivent. Dans le Kordofan, les combats poussent encore des familles à fuir. À El-Obeid et dans les camps qui entourent la ville, l’arrivée massive de nouveaux déplacés exerce une pression croissante sur l’eau, la nourriture, les soins et les installations sanitaires. Plus de 15 000 familles seraient arrivées depuis la mi-juillet, selon les données rapportées par les acteurs humanitaires.

La fin de l’état d’urgence à Khartoum doit donc être lue pour ce qu’elle est : une mesure administrative et sécuritaire destinée à rétablir progressivement la vie civile dans une capitale contrôlée par l’armée, pas un signe de fin du conflit soudanais.

Khartoum peut désormais vivre sans couvre-feu. Mais à mesure que la capitale tente de se relever de ses ruines, la guerre continue de faire rage dans le centre et l’ouest du pays. Le véritable retour à la normale dépendra moins de la disparition des restrictions dans la capitale que de l’issue du conflit qui déchire encore le Soudan.

Celine Dou

Éthiopie : au Tigré, des frappes de drones attribuées à l’armée fédérale font craindre une nouvelle guerre

Trois ans après la fin de la guerre qui a ravagé le nord de l’Éthiopie, des combats ont repris début août et une frappe de drone a été signalée dans le sud du Tigré. Le Front de libération du peuple du Tigré accuse l’armée fédérale d’avoir franchi un nouveau seuil. Addis-Abeba n’a pas confirmé la frappe. Mais, sur le terrain, les signes d’une nouvelle confrontation militaire se multiplient.

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Le 10 août, une frappe de drone a visé Merewa, dans le sud du Tigré, près de la frontière avec l’Amhara, selon les autorités tigréennes. Quatre combattants ont été blessés, d’après une source médicale citée par l’AFP. Quelques jours plus tôt, des combats avaient déjà opposé les forces fédérales et des combattants tigréens près de la frontière soudanaise. La succession de ces incidents inquiète d’autant plus que les deux camps ont recommencé à renforcer leurs moyens militaires après plusieurs mois de tensions politiques.

La scène est devenue familière dans cette région qui espérait ne plus revoir la guerre : des positions militaires face à face, des tirs, des combattants déplacés et, désormais, des drones dans le ciel.

Le 10 août, les autorités tigréennes ont accusé le gouvernement fédéral d’avoir mené une frappe de drone à Merewa, dans le sud du Tigré. Amanuel Assefa, numéro deux du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), a affirmé que l’attaque avait visé des troupes tigréennes et fait des victimes. Une source médicale de l’hôpital d’Alamata a fait état de quatre combattants blessés, dont une femme et trois hommes. L’un d’eux aurait déjà subi une intervention chirurgicale. L’armée fédérale n’avait pas répondu aux sollicitations de l’AFP. L’affirmation selon laquelle un lycée aurait également été touché n’a pas pu être vérifiée indépendamment.

Cette frappe est survenue neuf jours après des combats dans l’ouest du Tigré. Le 1er août, des forces fédérales et des combattants tigréens se sont affrontés autour de Shererina, près de Sheraro et de la frontière avec le Soudan. Des tirs d’artillerie et des drones ont été signalés. Des centaines de personnes, dont des combattants blessés, ont ensuite franchi la frontière soudanaise. Les combats ont finalement cessé, mais l’épisode a constitué l’un des incidents les plus graves depuis l’accord de Pretoria de novembre 2022.

Pour les habitants du Tigré, le souvenir de la précédente guerre reste pourtant très présent. Entre 2020 et 2022, le conflit entre le gouvernement d’Abiy Ahmed et le TPLF avait dévasté la région. L’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, en novembre 2022, avait permis de faire taire les armes et prévu notamment le désarmement des combattants tigréens. L’Union africaine avait joué un rôle central dans sa négociation et continue de défendre sa mise en œuvre.

Mais les dispositions de l’accord n’ont jamais réglé les principales querelles entre les deux camps. La question des territoires de l’ouest du Tigré, le retour des personnes déplacées, le désarmement et le partage du pouvoir régional restent particulièrement sensibles. À cela s’est ajoutée une rupture politique entre le TPLF et le pouvoir fédéral.

Depuis le printemps, le TPLF a entrepris de reconstruire ses forces. Human Rights Watch affirme que les autorités tigréennes ont procédé depuis avril à des recrutements forcés de civils, parmi lesquels des mineurs âgés d’à peine 15 ans. L’organisation dit avoir documenté six cas à partir de 18 entretiens réalisés en juin. Le TPLF conteste ces accusations et affirme que les personnes mobilisées défendent volontairement la région.

Début juin, le mouvement avait également adopté une proclamation imposant le service militaire et prévoyant de lourdes sanctions contre certaines personnes qui chercheraient à s’y soustraire. Pour Human Rights Watch, ce texte donne aux autorités tigréennes des pouvoirs excessifs et menace les libertés civiles.

Addis-Abeba présente les choses autrement. Le gouvernement fédéral accuse depuis plusieurs mois le TPLF de reconstituer ses capacités militaires et de rechercher des alliances avec des forces hostiles au pouvoir central. Des responsables éthiopiens ont notamment dénoncé les liens entre le TPLF, certaines factions Fano de la région Amhara et l’Érythrée. Le conseiller du Premier ministre pour les affaires d’Afrique de l’Est, Getachew Reda, a récemment accusé le TPLF d’avoir choisi une voie qui pourrait conduire à une nouvelle confrontation.

Washington a lui aussi durci le ton. En juin, le département d’État des États-Unis d’Amérique a annoncé des restrictions de visa visant des membres considérés comme des éléments durs du TPLF et leurs proches, en les accusant de compromettre la paix dans le nord de l’Éthiopie.

Le problème dépasse désormais les frontières du Tigré. Les affrontements du début août se sont déroulés à proximité du Soudan, où des combattants et des civils ont trouvé refuge. Plus au nord, l’Érythrée entretient des relations de plus en plus tendues avec Addis-Abeba. La multiplication des acteurs armés dans cette partie de la Corne de l’Afrique donne donc à chaque affrontement local une portée qui peut dépasser largement les limites du Tigré.

Les Nations unies avaient déjà tiré la sonnette d’alarme en janvier. Le secrétaire général Antonio Guterres s’était dit profondément préoccupé par la dégradation de la situation sécuritaire dans le Tigré et par le risque d’un retour à un conflit plus large. Il avait appelé toutes les parties à la retenue et demandé l’application complète de l’accord de cessation des hostilités.

Aujourd’hui, la question n’est pas encore de savoir si une nouvelle guerre a officiellement commencé. Rien ne permet de l’affirmer. Mais les événements des deux premières semaines d’août montrent que la frontière entre la crise politique et l’affrontement armé est redevenue très mince.

La frappe de Merewa est, à ce titre, un signal sérieux. Elle intervient après des combats près du Soudan, alors que le TPLF reconstitue ses forces et que le gouvernement fédéral accuse le mouvement de préparer une nouvelle confrontation. Pour une population qui a déjà payé le prix d’une guerre dévastatrice, la perspective d’un retour des armes est lourde de conséquences.

Le Tigré n’a pas encore replongé dans la guerre de 2020. Mais les armes ont recommencé à parler. Et cette fois, elles résonnent dans une région où la paix n’avait jamais complètement réglé les différends qui avaient conduit au conflit.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Cisjordanie : de Taybeh à Qusra, quand l’armée israélienne doit contenir les colons qui veulent imposer leur retour par la force

À Taybeh, l’armée israélienne a fermé un village chrétien pour le protéger des attaques de colons. À Qusra, elle a envoyé des soldats dans des maisons palestiniennes encerclées par des colons. Et à Washington, Mike Huckabee, ambassadeur des États Unis d’Amérique en Israël et pourtant partisan déclaré de la colonisation, a parlé d’un « acte de terreur ». Deux villages, deux situations différentes, mais une même question : que se passe-t-il lorsque la revendication d’un retour sur une terre historiquement juive se transforme en violence contre ceux qui y vivent aujourd’hui ?

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La réponse apportée ces derniers jours par l’État d’Israël est sans ambiguïté sur un point : les violences de certains colons ne constituent pas une politique que l’armée est chargée de laisser faire. À Taybeh, les militaires ont fermé le village pour empêcher de nouvelles attaques. À Qusra, ils ont démantelé des avant-postes et pris position autour des maisons assiégées. Cette réalité n’efface ni l’histoire des communautés juives chassées de plusieurs parties de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est en 1948, ni les controverses actuelles sur les implantations. Elle permet toutefois de distinguer une revendication historique, même radicale, de la décision de la faire respecter par la force.

À Taybeh, un village chrétien placé sous protection militaire

Taybeh n’est pas un village comme les autres.

Situé à l’est de Ramallah, il est considéré comme le dernier village entièrement chrétien de Cisjordanie. Environ 1 150 habitants y vivent encore. Depuis plusieurs mois, la population est confrontée à des attaques attribuées à des colons.

Le 23 juillet, l’armée israélienne a pris une mesure pour le moins singulière : elle a déclaré Taybeh zone militaire fermée afin d’empêcher de nouvelles incursions et de protéger ses habitants.

La protection a toutefois un goût amer. Les habitants doivent désormais composer avec les restrictions d’accès qui accompagnent le dispositif militaire, notamment pour rejoindre leurs terres agricoles.

Le père Bachar Fawadleh, curé de la paroisse latine, affirme que la situation demeure préoccupante. Le 10 août, des habitants bédouins auraient encore été agressés à proximité de l’entrée orientale du village, pourtant comprise dans la zone placée sous contrôle militaire.

Le prêtre redoute surtout que l’insécurité accélère un mouvement déjà engagé : le départ des familles.

Nadim Khoury, entrepreneur originaire de Taybeh, affirme que quinze familles ont quitté le village depuis octobre. Lui refuse de partir. Sa famille, explique-t-il, y est installée depuis environ six siècles.

Derrière ces chiffres se trouve une inquiétude qui dépasse largement la question sécuritaire : si les familles partent, qui restera pour faire vivre le village ?

À Qusra, des maisons encerclées

À quelques dizaines de kilomètres de là, le scénario est différent.

Dans le village de Qusra, au sud de Naplouse, des colons ont encerclé trois maisons palestiniennes. Des tentes ont été installées à proximité, les accès ont été bloqués et, selon les familles, l’eau et l’électricité ont été coupées.

Les occupants se sont retrouvés pratiquement prisonniers de leurs propres maisons.

L’une d’elles appartient à la famille d’un Palestinien possédant également la nationalité des États Unis d’Amérique. C’est notamment ce qui a donné à l’affaire une dimension diplomatique particulière.

Mike Huckabee a alors rompu avec la prudence habituelle du langage diplomatique.

L’ambassadeur a qualifié les agissements des colons d’« acte de terreur », dénonçant un « comportement de voyous ». Il a également confirmé que Washington avait demandé aux autorités israéliennes d’intervenir.

Le choix des mots est d’autant plus frappant que Mike Huckabee est loin d’être un adversaire des implantations israéliennes. Il en est au contraire l’un des soutiens les plus connus au sein de l’administration des États Unis d’Amérique.

Sa condamnation ne porte donc pas sur l’existence même des implantations. Elle porte sur la manière dont certains de leurs habitants cherchent à imposer leur volonté.

L’armée israélienne intervient contre ceux qui prétendent défendre les terres juives

C’est ici que l’affaire devient particulièrement révélatrice.

L’armée israélienne a envoyé des renforts à Qusra. Elle a démantelé deux avant-postes et procédé à une arrestation. Jeudi, des soldats ont pris position dans les maisons encerclées.

Mais l’intervention n’a pas été parfaitement linéaire.

Certaines familles affirment avoir reçu l’ordre de quitter temporairement leur maison. L’armée a ensuite expliqué qu’il ne s’agissait pas de les expulser et qu’elle cherchait à assurer leur sécurité. Des images montrant par ailleurs des soldats en compagnie de colons ont suscité de nouvelles critiques et entraîné des mesures disciplinaires.

Cette contradiction mérite d’être regardée en face.

L’armée israélienne intervient contre des colons violents, mais son comportement sur le terrain n’est pas à l’abri des critiques.

Il serait donc faux de transformer chaque soldat en complice des violences. Il serait tout aussi faux de présenter chaque intervention militaire comme une protection parfaitement exécutée.

La réalité est plus inconfortable : l’État israélien doit parfois contenir des citoyens israéliens qui estiment que leur droit à cette terre leur permet d’aller plus loin que ce que la loi autorise.

Pourquoi certains colons parlent-ils de « retour » ?

Pour comprendre cette conviction, il faut revenir beaucoup plus loin que 1967.

La présence juive dans cette partie de la région ne commence pas avec les implantations israéliennes apparues après la guerre des Six Jours.

Jérusalem comptait une importante population juive avant 1948. Les archives du ministère israélien de la Défense indiquent qu’à la veille de la guerre, la ville comptait environ 100 000 Juifs pour 65 000 Arabes. Plusieurs quartiers juifs étaient toutefois isolés au milieu de zones arabes. Le quartier juif de la Vieille Ville constituait l’un de ces espaces.

Il existait également des communautés juives à Hébron et dans le Goush Etzion, au sud de Jérusalem.

La guerre de 1948 a bouleversé cette présence.

Lorsque la Légion arabe jordanienne prit le contrôle de la Vieille Ville de Jérusalem, les habitants juifs du quartier furent évacués. Des documents diplomatiques américains de l’époque évoquent environ 2 000 femmes, enfants, personnes âgées et religieux évacués, tandis que des hommes furent faits prisonniers.

Dans le Goush Etzion, la chute des implantations juives fut particulièrement sanglante. Kfar Etzion tomba le 13 mai 1948. Des dizaines de ses défenseurs furent massacrés après la reddition, tandis que les survivants des autres implantations furent capturés et leurs villages détruits ou abandonnés.

Après la guerre, la Cisjordanie et Jérusalem-Est passèrent sous contrôle jordanien. La Jordanie annexa officiellement la Cisjordanie en 1950.

Les communautés juives qui y subsistaient avaient pratiquement disparu.

C’est dans cette histoire que certains habitants des implantations actuelles inscrivent leur propre revendication. Pour eux, 1967 ne représente pas le début d’une présence juive dans ces territoires, mais la possibilité d’y revenir après près de deux décennies d’absence forcée.

Cette mémoire n’est donc pas inventée.

Mais elle ne suffit pas à régler la question contemporaine.

Une terre peut avoir plusieurs mémoires

C’est là que le débat devient particulièrement difficile.

Pour un Israélien dont les ancêtres vivaient à Hébron, à Jérusalem-Est ou dans le Goush Etzion avant 1948, l’histoire peut être vécue comme celle d’une expulsion suivie d’un retour.

Pour une famille palestinienne installée depuis plusieurs générations dans le même secteur, l’histoire est évidemment racontée autrement.

Ces deux mémoires existent.

La difficulté commence lorsque l’une prétend supprimer l’autre.

Le droit de revendiquer une terre ne donne pas le droit de terroriser son voisin. Le souvenir d’une expulsion ne transforme pas automatiquement une propriété ancienne en titre de propriété actuel. Et l’existence d’une population palestinienne depuis plusieurs générations ne fait pas disparaître l’histoire juive de ces territoires.

C’est précisément parce que l’histoire est réelle des deux côtés que la violence ne peut pas devenir son arbitre.

Le cas de Taybeh montre où mène cette logique

Taybeh apporte un autre élément essentiel.

Les habitants du village ne sont pas seulement des Palestiniens vivant dans une zone disputée. Ils appartiennent à une communauté chrétienne ancienne, dont l’existence même est aujourd’hui fragilisée par les départs.

Lorsque l’armée ferme le village pour le protéger des colons, un paradoxe apparaît : une communauté chrétienne palestinienne doit être protégée par les forces israéliennes contre des Israéliens qui prétendent, eux aussi, défendre leur droit à vivre sur cette terre.

Ce paradoxe devrait empêcher toute lecture trop simple.

Il est possible de considérer que les Juifs ont des liens historiques profonds avec cette terre sans considérer que tous les moyens employés par certains colons pour s’y maintenir sont légitimes.

Il est possible de reconnaître l’histoire des expulsions juives de 1948 sans nier les droits et la sécurité des habitants palestiniens actuels.

Et il est possible de condamner les violences de certains colons sans transformer chaque Israélien vivant dans une implantation en auteur ou complice de ces violences.

Le précédent de Qusra dépasse le seul village

Qusra n’est pas un cas isolé.

Au cours des derniers mois, les violences commises par certains colons ont touché plusieurs villages et communautés rurales. Dans la vallée du Jourdain, par exemple, des familles bédouines ont quitté leurs habitations après des actes d’intimidation et des intrusions répétées attribués à des colons installés dans des avant-postes voisins. À Ras Ein el-Auja, plus de vingt familles ont ainsi quitté leur village au cours d’une période récente.

À Taybeh, des terres agricoles ont été incendiées en juin. Des habitants et des pompiers palestiniens ont affirmé que des colons avaient entravé les opérations visant à maîtriser le feu.

Ces exemples donnent une autre dimension au dossier.

Lorsqu’un groupe s’installe sur une terre avec l’ambition d’y rétablir une présence historique, il peut considérer les habitants voisins comme des obstacles à cette entreprise. Mais dès lors que l’intimidation, les destructions, le siège de maisons ou les agressions deviennent les instruments employés pour y parvenir, la revendication change de nature.

Elle ne se limite plus à une revendication territoriale.

Elle devient une question d’ordre public.

Une ligne rouge que Washington vient de nommer

C’est précisément ce qui explique la portée de la déclaration de Mike Huckabee.

Un ambassadeur américain connu pour son soutien aux implantations vient de qualifier les auteurs du siège de Qusra de « terroristes ». L’administration des États Unis d’Amérique a parallèlement demandé à Israël d’assurer la sécurité des familles prises au piège.

Ce n’est pas un détail.

Depuis plusieurs années, les violences de certains colons alimentent une critique internationale croissante. Mais la question est devenue plus embarrassante encore pour Israël lorsque ses propres forces doivent intervenir pour protéger des Palestiniens contre des citoyens israéliens.

À Qusra, l’armée a été appelée pour faire ce qu’une armée est censée faire : empêcher qu’un groupe impose sa volonté par la force.

À Taybeh, elle est allée plus loin encore en fermant tout un village afin de prévenir les attaques.

Cela ne signifie pas que le conflit territorial est réglé. Cela ne signifie pas non plus que toutes les critiques adressées à l’armée sont infondées. Les événements de Qusra montrent justement que les forces israéliennes peuvent à la fois intervenir contre des colons et être elles-mêmes accusées de comportements contestables.

Mais une chose apparaît clairement : les violences commises par certains colons ne peuvent pas être automatiquement présentées comme l’expression de la volonté de l’État d’Israël.

Le retour ne peut pas être confondu avec la conquête par la force

Il existe une différence fondamentale entre dire : « cette terre appartenait à ma famille et je veux y revenir » et dire : « parce que cette terre appartenait à mes ancêtres, je peux en chasser ceux qui y vivent aujourd’hui ».

La première affirmation relève de l’histoire, de la mémoire, parfois d’un droit de propriété qu’il faut établir au cas par cas.

La seconde relève de la force.

Et c’est précisément cette frontière que les événements de Taybeh et de Qusra viennent rappeler.

Les Juifs expulsés de Jérusalem-Est, d’Hébron ou du Goush Etzion en 1948 n’ont pas disparu de l’histoire parce qu’ils ont été contraints de partir. Leur mémoire, leurs propriétés et leur attachement à ces lieux restent des réalités.

Mais la mémoire d’une expulsion ne peut pas devenir une permission permanente d’expulser à son tour.

C’est aussi pourquoi la réaction de l’armée israélienne mérite d’être regardée dans toute sa complexité. Elle ne consiste pas simplement à « protéger les colons ». Dans ces deux affaires récentes, elle est précisément appelée à contenir certains d’entre eux.

À Taybeh, elle protège un village chrétien.

À Qusra, elle intervient dans des maisons encerclées.

Et à Washington, même un ambassadeur favorable aux implantations estime qu’une limite a été franchie.

La véritable question n’est donc plus de savoir qui peut revendiquer cette terre au nom de l’histoire. Elle est de savoir si cette histoire peut servir à justifier la violence contre ceux qui y vivent aujourd’hui.

C’est à cette frontière que se joue désormais une partie du destin de la Cisjordanie.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos

Soudan : derrière l’échec des négociations sur une trêve humanitaire, la bataille pour le Soudan de l’après-guerre

Officiellement, les discussions portent sur une trêve humanitaire de quatre-vingt-dix jours. Officieusement, elles engagent déjà l’avenir politique et militaire du Soudan. Sous médiation des États Unis d’Amérique, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide ne s’opposent pas seulement sur les modalités d’un cessez-le-feu. Elles cherchent à imposer leur vision du pays qui émergera lorsque les armes se tairont. C’est ce qui explique, bien davantage que les divergences de procédure, pourquoi les négociations peinent à avancer.

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À première vue, le désaccord paraît limité. Les Forces armées soudanaises exigent que les Forces de soutien rapide quittent les villes qu’elles contrôlent avant toute entrée en vigueur d’une trêve. La milice paramilitaire refuse cette condition, estimant qu’elle reviendrait à reconnaître sa défaite avant même le début d’un dialogue politique.

Mais réduire l’impasse à cette seule question reviendrait à passer à côté de l’essentiel.

Depuis le début de la guerre en avril 2023, le contrôle des villes est devenu bien plus qu’un enjeu militaire. Il conditionne l’accès aux administrations, aux axes routiers, aux ressources économiques et, surtout, à la légitimité politique. Celui qui contrôle un territoire au moment où s’ouvrira une véritable négociation sur l’avenir du pays disposera d’un poids considérable dans la définition des nouvelles institutions.

L’armée soudanaise en est pleinement consciente. En exigeant le retrait préalable des Forces de soutien rapide, elle cherche à empêcher que la milice transforme ses conquêtes militaires en acquis politiques. Accepter un cessez-le-feu sans modification des lignes de front reviendrait, à ses yeux, à reconnaître un rapport de force qu’elle juge inacceptable.

Les Forces de soutien rapide font exactement le raisonnement inverse. Elles savent que les territoires qu’elles occupent constituent leur principal levier de négociation. Les abandonner avant toute discussion sur la transition politique reviendrait à renoncer au seul moyen de peser sur l’organisation du Soudan de demain.

Autrement dit, les deux camps discutent d’une trêve, mais pensent déjà à l’après-guerre.

Cette logique explique aussi l’évolution récente des combats.

Dans la région du Kordofan, les Forces armées soudanaises ont repris plusieurs positions stratégiques et consolidé leur contrôle de l’axe reliant El Obeid à Khartoum. Cette progression ne représente pas seulement un succès militaire. Elle renforce la conviction de l’état-major qu’il peut encore améliorer sa position avant d’accepter un compromis.

Les Forces de soutien rapide, malgré ces revers, poursuivent leurs attaques, notamment à l’aide de drones. Elles estiment manifestement qu’elles conservent une capacité suffisante pour empêcher l’armée d’imposer seule les conditions d’un règlement politique.

Chaque camp continue donc de croire que le temps peut jouer en sa faveur.

C’est précisément ce calcul qui fragilise les efforts de médiation conduits par Massad Boulos, conseiller principal des États Unis d’Amérique pour l’Afrique. Washington ne cherche pas uniquement à obtenir une pause dans les combats. La trêve proposée doit permettre l’ouverture de couloirs humanitaires, le retour d’une partie des populations déplacées et la création d’un climat suffisamment apaisé pour engager des discussions sur les questions les plus sensibles : la transition politique, la réforme des forces de sécurité et la réunification des institutions.

Cette stratégie repose toutefois sur une condition essentielle : que les deux belligérants acceptent de suspendre, au moins provisoirement, leur logique militaire. Or rien n’indique, à ce stade, qu’ils y soient disposés.

Les analystes observent d’ailleurs que les récents affrontements ont produit l’effet inverse. Les succès de l’armée confortent son refus de toute concession immédiate, tandis que les Forces de soutien rapide considèrent qu’un retrait sans contrepartie politique consacrerait leur marginalisation.

L’urgence humanitaire, pourtant considérable, ne suffit pas à modifier ces calculs.

Selon les Nations unies, 33,7 millions de personnes auront besoin d’une aide humanitaire au Soudan cette année. Des millions d’habitants ont été déplacés depuis le début du conflit et des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie. Malgré cette catastrophe, les considérations militaires continuent de l’emporter sur les impératifs humanitaires.

L’impasse actuelle ne traduit donc pas seulement l’échec d’une médiation. Elle révèle une réalité plus profonde : les deux principaux acteurs du conflit négocient déjà le Soudan de l’après-guerre sans être prêts à renoncer aux avantages qu’ils espèrent encore obtenir sur le champ de bataille. Tant que cette conviction guidera leurs décisions, chaque avancée militaire pèsera davantage qu’une proposition de paix, et la trêve humanitaire restera une perspective plus qu’une réalité.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Gaza : un rapport de l’ONU sur des exécutions imputées au Hamas met au jour des victimes oubliées

Les guerres fabriquent leurs héros, leurs bourreaux et leurs symboles. Elles fabriquent aussi des silences. Dans le vacarme des bombes et la bataille des récits, certaines morts s’imposent à la conscience du monde tandis que d’autres demeurent à la périphérie de l’attention collective. Une enquête des Nations unies vient rappeler que, derrière les chiffres et les positions de principe, il existe des vies qui échappent aux grilles de lecture les plus commodes.

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Une commission d’enquête indépendante mandatée par l’ONU accuse des forces affiliées au Hamas d’avoir exécuté, torturé ou violemment agressé des Palestiniens dans la bande de Gaza entre 2024 et 2026. Des révélations sensibles qui mettent en lumière une réalité souvent éclipsée : celle de Palestiniens victimes de violences imputées à des acteurs palestiniens, au cœur d’un conflit déjà marqué par une catastrophe humanitaire sans précédent.

Le rapport a été rendu public début juin par la Commission internationale indépendante d’enquête sur les territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est, et Israël. Créée sous l’égide du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, cette instance est chargée de documenter les violations présumées du droit international commises par l’ensemble des parties impliquées dans le conflit.

Selon ses conclusions, les enquêteurs ont recensé 249 cas de punitions extrajudiciaires dans la bande de Gaza entre août 2024 et janvier 2026. Ces violences auraient fait 108 morts et 384 blessés.

La commission affirme qu’une partie de ces exactions peut être attribuée à des structures liées au Hamas, notamment les Brigades Al-Qassam, mais aussi à certaines unités de police et de sécurité opérant sous l’autorité de facto du mouvement islamiste dans l’enclave palestinienne.

Les victimes étaient accusées de faits très divers : collaboration présumée avec Israël, détournement de l’aide humanitaire, pillages, trafic de drogue, opposition politique ou appartenance à des groupes rivaux.

Le rapport décrit des méthodes particulièrement brutales. Des hommes auraient été battus à coups de barres métalliques ou de briques, délibérément blessés par balle aux jambes, humiliés publiquement ou exécutés sans procès. Dans plusieurs cas, ces violences se seraient déroulées devant des témoins, parfois des enfants.

Parmi les épisodes documentés figure notamment l’exécution de plusieurs hommes près de l’hôpital Al-Shifa, à Gaza-ville, ainsi qu’une autre mise à mort publique de personnes présentées comme des collaborateurs présumés.

Le Hamas n’a, à ce stade, pas répondu officiellement aux accusations détaillées contenues dans le rapport.

Ces révélations interviennent dans un contexte où la bande de Gaza demeure plongée dans une crise d’une ampleur historique. Depuis le début de la guerre déclenchée après les attaques du 7 octobre 2023, le territoire a subi des destructions massives, des déplacements forcés de population, l’effondrement d’une grande partie de ses infrastructures civiles et une dégradation dramatique des conditions de vie de ses habitants.

La portée de ce rapport dépasse toutefois le simple inventaire des violences qu’il recense.

Depuis le début du conflit, le débat international s’est progressivement enfermé dans des lectures concurrentes. D’un côté, ceux qui voient avant tout Gaza à travers le prisme des bombardements israéliens et de la catastrophe humanitaire qu’ils ont provoquée. De l’autre, ceux qui considèrent que toute compréhension du conflit doit d’abord partir des crimes commis par le Hamas.

Ces deux récits ne sont pas nécessairement faux. Ils deviennent problématiques lorsqu’ils prétendent à l’exclusivité.

Car les Palestiniens évoqués dans cette enquête occupent une place inconfortable. Ils ne correspondent ni à l’image de victimes absolues de la guerre ni à celle de combattants engagés dans les affrontements. Certains étaient peut-être coupables des faits qui leur étaient reprochés, d’autres non. Mais tous avaient en commun d’être privés d’un procès, d’une défense et, parfois, de leur vie.

Leur histoire rappelle une évidence que les conflits contemporains tendent à faire oublier : la souffrance humaine ne se distribue pas selon les lignes idéologiques que les opinions publiques tracent à distance.

Reconnaître ces victimes ne revient pas à minimiser les souffrances causées par l’offensive israélienne à Gaza. De la même manière, dénoncer les destructions massives et les pertes civiles palestiniennes n’implique pas de détourner le regard lorsque des abus sont imputés à des acteurs palestiniens.

L’exigence de vérité suppose précisément de résister à cette tentation du tri sélectif de la compassion.

Au-delà du Proche-Orient, cette enquête interroge notre rapport aux conflits contemporains. Sommes-nous encore capables d’accueillir des faits qui compliquent nos certitudes ? D’accorder une égale dignité aux victimes, même lorsque leur existence dérange les récits auxquels nous avons adhéré ?

À l’ère des appartenances idéologiques et des mobilisations instantanées, la complexité est souvent perçue comme une gêne. Pourtant, c’est peut-être dans cette zone d’inconfort que le journalisme trouve encore sa raison d’être.

Dans les guerres, il y a des morts qui deviennent des symboles et d’autres qui demeurent sans visage. Le rapport des Nations unies ne redistribue ni les responsabilités ni les souffrances d’un conflit déjà dévastateur. Il rappelle simplement qu’au sein même d’une tragédie collective, certaines victimes disparaissent derrière les récits que chacun préfère défendre.

Leur rendre une place dans le récit du monde n’est pas un exercice d’équilibre entre les camps. C’est une exigence de justice, de rigueur et, peut-être avant tout, d’humanité.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Moyen-Orient : pourquoi la trêve entre Washington et Téhéran peine à contenir les tensions régionales

Quelques jours après l’annonce d’un cessez-le-feu destiné à réduire les affrontements entre l’Iran et les États-Unis d’Amérique, les accusations mutuelles de violations de la trêve se multiplient. À première vue, la situation pourrait apparaître comme un épisode supplémentaire dans la longue histoire des tensions entre les deux puissances. Pourtant, les événements récents révèlent une réalité plus profonde : la difficulté croissante à stabiliser le Moyen-Orient par des accords limités à quelques acteurs alors que les crises régionales sont désormais étroitement imbriquées.

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Les affrontements indirects entre Washington et Téhéran se poursuivent malgré les efforts diplomatiques engagés depuis plusieurs semaines. Dans le même temps, les tensions impliquant Israël, le Hezbollah libanais et plusieurs groupes armés alliés de l’Iran continuent d’alimenter l’instabilité régionale. Cette situation met en lumière les limites d’une approche fondée sur des arrangements partiels dans une région où les enjeux sécuritaires, politiques et stratégiques se chevauchent de plus en plus.

Une trêve fragile dès son origine

Le cessez-le-feu conclu entre les États-Unis d’Amérique et l’Iran n’a jamais été présenté comme un accord de paix. Son objectif consistait avant tout à éviter une escalade militaire susceptible d’entraîner l’ensemble de la région dans une confrontation ouverte.

Cette distinction est essentielle. Une trêve suspend temporairement certaines opérations militaires, mais elle ne résout ni les divergences stratégiques ni les rivalités qui ont conduit au conflit. Or les désaccords entre Washington et Téhéran demeurent entiers. Les autorités états-uniennes continuent de considérer l’influence régionale iranienne comme une source majeure d’instabilité, tandis que la République islamique estime que sa stratégie de défense repose précisément sur le maintien d’un réseau d’alliances et de groupes armés à travers le Moyen-Orient.

Dans ces conditions, chaque incident militaire est susceptible d’être interprété comme une violation du cessez-le-feu, même lorsque les deux parties affirment vouloir éviter une confrontation directe.

Le déplacement du centre de gravité vers le Liban

Les développements les plus récents montrent cependant que la question centrale n’est plus uniquement celle des relations entre Washington et Téhéran.

Le Liban s’est progressivement imposé comme l’un des principaux foyers de tension susceptibles d’affecter la stabilité de la trêve. Les affrontements entre Israël et le Hezbollah occupent désormais une place centrale dans les calculs stratégiques de l’ensemble des acteurs régionaux.

Pour l’Iran, le Hezbollah ne constitue pas un acteur périphérique. Le mouvement chiite libanais représente depuis plusieurs décennies l’un des piliers de l’influence iranienne au Levant. Dès lors, toute intensification des opérations israéliennes contre le Hezbollah est perçue à Téhéran comme une menace directe pour ses intérêts stratégiques.

Cette lecture élargit considérablement le périmètre du cessez-le-feu. Là où Washington tend à distinguer les différents théâtres de crise, les autorités iraniennes considèrent de plus en plus que les événements survenus au Liban influencent directement l’avenir des discussions engagées avec les États-Unis d’Amérique.

Une région devenue stratégiquement indivisible

L’une des évolutions majeures du Moyen-Orient contemporain réside dans l’interconnexion croissante des conflits.

Pendant longtemps, les crises régionales pouvaient être analysées séparément : le dossier nucléaire iranien, le conflit israélo-palestinien, les tensions au Liban ou encore la sécurité maritime dans le Golfe relevaient de dynamiques distinctes.

Cette séparation apparaît aujourd’hui de plus en plus artificielle.

Les groupes armés soutenus par l’Iran sont présents dans plusieurs pays. Les questions énergétiques influencent les calculs stratégiques des puissances du Golfe. Les opérations militaires israéliennes produisent des effets bien au-delà de leurs zones d’intervention immédiates. Quant aux États-Unis d’Amérique, leur présence militaire dans la région les place au cœur de plusieurs équations sécuritaires simultanées.

Dans ce contexte, un incident local peut rapidement produire des conséquences régionales. Une frappe au Liban, une attaque contre une installation militaire ou une tension dans le détroit d’Ormuz sont désormais susceptibles d’affecter l’ensemble de l’équilibre stratégique.

Le détroit d’Ormuz, rappel permanent des enjeux mondiaux

La question du détroit d’Ormuz illustre cette réalité.

Cette voie maritime demeure l’un des passages les plus importants pour le commerce mondial des hydrocarbures. Toute dégradation de la situation sécuritaire dans cette zone entraîne immédiatement des inquiétudes sur les marchés énergétiques internationaux.

Pour les puissances occidentales comme pour les économies asiatiques fortement dépendantes des importations de pétrole, la stabilité du Golfe dépasse largement le cadre régional. Elle touche directement aux questions de sécurité énergétique et de croissance économique.

La crise actuelle rappelle ainsi que les tensions entre l’Iran et les États-Unis d’Amérique ne concernent pas uniquement les acteurs locaux. Elles possèdent une dimension mondiale qui explique l’attention constante portée à la moindre évolution diplomatique ou militaire.

Les limites des accords partiels

Les difficultés rencontrées par le cessez-le-feu soulignent finalement une question plus fondamentale : peut-on stabiliser le Moyen-Orient par des accords limités lorsque les principaux acteurs considèrent que leurs intérêts sont liés sur plusieurs fronts simultanément ?

Les développements récents invitent à la prudence. Tant que les différentes crises régionales resteront étroitement connectées, chaque avancée diplomatique demeurera vulnérable aux événements survenus dans un autre théâtre d’opérations.

La trêve entre Washington et Téhéran a permis de réduire le risque d’une confrontation directe entre les deux pays. Elle n’a toutefois pas supprimé les causes profondes de l’instabilité régionale ni les rivalités qui structurent les rapports de force au Moyen-Orient.

Les accusations mutuelles de violations du cessez-le-feu constituent la partie visible d’un problème plus vaste. La véritable difficulté réside dans l’enchevêtrement croissant des crises régionales, qui rend toute stabilisation durable particulièrement complexe.

Le Moyen-Orient n’est plus une mosaïque de conflits distincts. Il tend à fonctionner comme un espace stratégique unique où les décisions prises à Beyrouth, à Téhéran, à Jérusalem ou à Washington produisent des effets bien au-delà de leurs frontières immédiates. C’est cette interdépendance qui explique la fragilité persistante des accords conclus ces derniers mois et qui continuera, sans doute, à façonner les équilibres régionaux dans les années à venir.

Celine Dou, pour la Boussole-infos et

Irak : une frappe des États-Unis d’Amérique contre un groupe paramilitaire fait au moins quinze morts, dont un commandant

Une frappe attribuée aux États-Unis d’Amérique a visé un groupe armé en Irak. Quinze personnes ont été tuées, parmi lesquelles un commandant identifié comme responsable opérationnel.

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L’opération a ciblé des membres issus des forces paramilitaires irakiennes. Elle intervient alors que les relations restent tendues avec certaines factions armées proches de l’Iran. Elle remet au premier plan une question persistante : qui contrôle réellement l’usage de la force sur le territoire irakien.

La frappe a touché un groupe actif dans une zone où opèrent plusieurs formations armées issues des mobilisations contre l’organisation État islamique. Le bilan communiqué fait état d’au moins quinze morts. Parmi eux, un commandant dont le rôle au sein de ces réseaux est présenté comme central.

Les autorités irakiennes ont confirmé l’attaque et le nombre de victimes, sans publier dans l’immédiat une liste complète des personnes tuées. Du côté des États-Unis d’Amérique, l’opération est décrite comme ciblée, menée à partir d’informations de renseignement.

Ce type d’intervention n’est pas inédit. D’autres frappes ont déjà visé des responsables de groupes accusés d’attaques contre des intérêts états-uniens en Irak.

Le paysage sécuritaire irakien ne se résume pas à une chaîne de commandement unique. Plusieurs forces coexistent. Certaines relèvent officiellement de l’État, d’autres conservent une autonomie importante, même lorsqu’elles ont été intégrées sur le papier aux structures nationales.

Cette superposition crée des zones d’incertitude. Un groupe peut être reconnu par les autorités tout en menant des actions qui échappent à leur contrôle direct. Cela rend la lecture des opérations militaires plus complexe, surtout lorsque des acteurs extérieurs interviennent.

Dans ce cas précis, la frappe vise un responsable appartenant à un ensemble de groupes dont les liens avec l’État irakien ne sont pas homogènes. Certains sont intégrés, d’autres fonctionnent de manière plus indépendante, avec des relations régionales qui dépassent le cadre national.

L’intervention américaine ne se limite donc pas à une action ponctuelle. Elle s’inscrit dans une série d’opérations ciblées contre des acteurs considérés comme hostiles. Elle s’ajoute à une séquence déjà marquée par des attaques et des ripostes de part et d’autre.

Ce type de frappe pose une question simple mais difficile à trancher : qui décide, en dernier ressort, de l’usage de la force en Irak.

L’État dispose d’institutions militaires reconnues. Mais à côté, des groupes armés continuent d’exister avec leurs propres logiques. Certains sont proches de courants politiques locaux, d’autres entretiennent des liens avec des acteurs régionaux.

Dans cet environnement, une frappe étrangère n’est jamais un acte isolé. Elle touche un acteur précis, mais elle s’inscrit dans un ensemble plus large où se croisent plusieurs intérêts.

Du côté des États-Unis d’Amérique, ces opérations visent à répondre à des menaces identifiées. Du côté des groupes visés, elles sont perçues comme des attaques directes. Entre les deux, l’État irakien doit composer avec des forces qu’il ne contrôle pas entièrement.

Ce déséquilibre explique en partie la répétition de ces épisodes. Tant que plusieurs centres de décision coexistent, la possibilité d’actions ciblées et de réactions en chaîne reste ouverte.

La suite dépendra des réactions des groupes concernés et de la capacité des autorités irakiennes à contenir une éventuelle escalade. Chaque frappe de ce type peut entraîner des ripostes, directes ou indirectes.

La question de l’intégration réelle des forces paramilitaires dans l’appareil d’État reste posée. Elle conditionne la capacité du pays à limiter les interventions extérieures sur son territoire.

La frappe qui a fait au moins quinze morts en Irak ne se résume pas à une opération militaire ciblée. Elle met en lumière un système où plusieurs acteurs armés coexistent sans cadre pleinement stabilisé. Dans cet équilibre fragile, chaque intervention extérieure révèle les limites du contrôle exercé par l’État sur son propre territoire.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Israël : limogeage et arrestation de la procureure militaire Yifat Tomer-Yerushalmi, symptôme d’une dérive politique en temps de guerre

Le limogeage brutal et l’arrestation de la procureure militaire en chef d’Israël, Yifat Tomer-Yerushalmi, après l’ouverture d’une enquête sur des violences commises par des soldats à Sdé Teman, exposent les tensions croissantes entre justice et pouvoir politique. Au-delà de l’épisode individuel, cette affaire révèle comment la guerre redessine les rapports entre institutions militaires, magistrature et exécutif, cristallisant une dérive autoritaire inquiétante.

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I. Une procureure limogée et arrêtée

Tout commence avec la diffusion d’une vidéo controversée à la base militaire de Sdé Teman, montrant des détenus palestiniens menottés, nus et maltraités par des soldats israéliens.
La procureure militaire en chef, Yifat Tomer-Yerushalmi, ordonne une enquête interne. Cette initiative, perçue comme un acte de probité, déclenche immédiatement la colère du ministre Israël Katz, qui la qualifie de « trahison » envers l’armée.

Le 3 novembre, Tomer-Yerushalmi est limogée, et quelques jours plus tard, la police israélienne annonce son arrestation pour « refus de se présenter aux convocations ». Cette suite d’événements exceptionnels marque un précédent inédit dans l’histoire militaire israélienne.

II. Une justice militaire fragilisée

L’affaire met en lumière les failles structurelles de la justice militaire israélienne, censée encadrer légalement les opérations de Tsahal.
Dans la pratique, celle-ci est soumise à des pressions politiques constantes, et la volonté d’indépendance de magistrats comme Tomer-Yerushalmi devient rapidement incompatible avec les impératifs de loyauté envers le pouvoir civil.

Le limogeage et l’arrestation traduisent une réalité inquiétante : la justice militaire ne peut plus agir comme arbitre autonome, mais devient un instrument de contrôle politique.

III. Le contexte de guerre et la légitimation de l’exception

Depuis le début de la guerre contre le Hamas, en octobre 2023, Israël fonctionne sous un régime d’urgence permanente, où toute contestation interne est perçue comme une menace pour la sécurité nationale.
La décision de sanctionner une procureure qui applique la loi s’inscrit dans une logique de priorité à la raison d’État sur la légalité.

Cette normalisation de l’exception a pour effet de redéfinir les limites du droit et de transformer les institutions : la justice militaire devient un outil de légitimation politique plus qu’un cadre impartial.

IV. Enjeux internationaux et perception extérieure

L’arrestation de Tomer-Yerushalmi n’a pas seulement un impact interne. Elle alimente les critiques internationales sur la dérive démocratique d’Israël, déjà surveillée par la Cour pénale internationale et plusieurs ONG.
Les organisations de défense des droits humains dénoncent une atteinte à l’indépendance judiciaire et mettent en garde contre une erosion durable de l’État de droit, susceptible de fragiliser l’image et la crédibilité israéliennes auprès des alliés occidentaux.

V. Une démocratie en tension

L’affaire Yifat Tomer-Yerushalmi dépasse le cadre individuel. Elle symbolise la tension entre droit et sécurité, et met en évidence une transformation structurelle :

  • La justice militaire, jadis arbitre, devient instrument de contrôle.
  • Le pouvoir politique, justifiant ses actions par la guerre, redéfinit les priorités institutionnelles.
  • La démocratie israélienne est confrontée à un dilemme universel : comment préserver l’État de droit sous l’emprise de la guerre ?

Cette combinaison de crise institutionnelle et de dérive politique illustre la manière dont un État en conflit peut reconfigurer ses équilibres internes, avec des conséquences durables sur sa légitimité nationale et internationale.

Celine Dou – La Boussole infos