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Tour Eiffel : 72 femmes scientifiques proposées pour rejoindre la frise historique

Pour la première fois depuis sa construction en 1889, la frise du premier étage de la tour Eiffel pourrait accueillir des noms de femmes scientifiques, un projet initié par la Ville de Paris et l’association Femmes & Sciences visant à corriger une absence historique.

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Depuis l’inauguration du monument, la frise rend hommage à 72 scientifiques et ingénieurs français, tous masculins. L’initiative de 2025 de compléter cette frise par des figures féminines constitue un geste symbolique majeur, qui interroge la mémoire institutionnelle et les hiérarchies de reconnaissance dans l’histoire des sciences. Le projet reste soumis à validation par les Académies des sciences, des technologies et de médecine avant d’être concrétisé.

La tour Eiffel, érigée pour l’Exposition universelle de 1889, présente sur sa frise du premier étage les noms de 72 personnalités ayant contribué au développement scientifique et industriel français du XIXᵉ siècle. Ces inscriptions, dorées et visibles depuis le sol, reflétaient les normes et hiérarchies de reconnaissance de l’époque, qui excluaient les femmes de l’espace scientifique institutionnel. Cette situation a perduré pendant plus d’un siècle, faisant de la frise un symbole de la marginalisation historique des femmes dans le domaine scientifique.

En 2025, la Ville de Paris, la Société d’exploitation de la tour Eiffel et l’association Femmes & Sciences ont proposé d’ajouter à la frise 72 noms de femmes scientifiques. Les propositions incluent des figures majeures comme Marie Curie, physicienne et chimiste doublement lauréate du prix Nobel, Sophie Germain, reconnue pour ses travaux en théorie des nombres et en élasticité, Marguerite Perey, chimiste française ayant participé à la découverte du francium, et Yvonne Choquet-Bruhat, mathématicienne et physicienne pionnière dans son domaine. Les candidates retenues ont été sélectionnées en fonction de leur contribution scientifique, de leur lien avec la France par la naissance ou l’activité scientifique, et de la période historique allant de la Révolution française à nos jours. La liste a été transmise aux Académies compétentes pour validation finale avant gravure sur le monument.

Cette initiative dépasse le simple geste symbolique. Elle met en lumière la manière dont la mémoire scientifique et institutionnelle a historiquement exclu les femmes, reflétant des hiérarchies symboliques profondément enracinées. La frise de la tour Eiffel représente non seulement une reconnaissance publique des contributions scientifiques, mais également un instrument de légitimation culturelle et symbolique. L’ajout de noms féminins constitue un ajustement institutionnel visant à corriger une lacune historique, tout en renforçant la visibilité de figures longtemps marginalisées.

Par ailleurs, cette démarche s’inscrit dans un mouvement international de réévaluation des mémoires publiques. Dans plusieurs pays européens et aux États-Unis d’Amérique, des monuments et institutions ont entrepris des initiatives similaires afin de reconnaître la contribution des femmes scientifiques et de moderniser leur image institutionnelle. Toutefois, ce geste demeure avant tout symbolique : il ne modifie pas les structures réelles de pouvoir ni les inégalités persistantes dans les carrières scientifiques et académiques. La visibilité accordée sur un monument emblématique comme la tour Eiffel reflète la volonté de projeter une image modernisée et inclusive de la France sur le plan culturel et international, sans que cela traduise automatiquement une transformation des rapports de pouvoir dans la sphère scientifique.

Le projet ouvre des perspectives sur la manière dont d’autres institutions pourraient réévaluer leur patrimoine et leur mémoire pour inclure des figures féminines. Il soulève la question de la différence entre visibilité symbolique et pouvoir effectif, et invite à réfléchir sur la manière dont la mémoire collective et les récits nationaux peuvent être ajustés pour refléter davantage la diversité et la contribution effective de toutes les catégories d’acteurs historiques. La démarche de la Ville de Paris pourrait servir de modèle pour les musées, les universités et les académies qui cherchent à rééquilibrer la représentation des femmes dans l’espace public et institutionnel.

L’inscription prochaine de 72 noms de femmes scientifiques sur la tour Eiffel constitue un événement symbolique majeur. Elle met en lumière les dynamiques de reconnaissance institutionnelle et les hiérarchies historiques dans le domaine scientifique, tout en soulignant que la visibilité symbolique ne suffit pas à rétablir l’égalité réelle dans les institutions scientifiques. Plus qu’une simple correction historique, cette initiative révèle le rôle du patrimoine dans la reconfiguration des récits collectifs et dans la projection d’une image contemporaine et inclusive de la France.

Celine Dou pour, la Boussole-infos

Mémoire et diplomatie : le 64e anniversaire du massacre d’Algériens à Paris et ses répercussions sur les relations Algérie-France

Le 17 octobre 2025, l’Algérie commémore le 64e anniversaire du massacre d’Algériens à Paris en 1961, un épisode longtemps occulté de l’histoire coloniale française. Alors que les tensions diplomatiques entre Alger et Paris connaissent leur plus grave crise depuis l’indépendance, cette commémoration invite à réfléchir sur le poids du passé colonial dans les relations bilatérales contemporaines.

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Il y a 64 ans, des manifestants algériens pacifiques étaient violemment réprimés à Paris : dizaines de morts, blessés jetés dans la Seine et milliers d’arrestations. Aujourd’hui, ce souvenir se retrouve au cœur d’une crise diplomatique, rappelant que l’histoire coloniale continue d’influencer les relations politiques et diplomatiques.

Contexte historique : un massacre longtemps occulté

Le 17 octobre 1961, des milliers d’Algériens manifestaient à Paris contre un couvre-feu discriminatoire imposé exclusivement aux résidents algériens. La répression, orchestrée par le préfet de police Maurice Papon, fut d’une brutalité extrême : des dizaines de manifestants furent tués, des blessés jetés dans la Seine et plus de 12 000 personnes arrêtées. Des témoignages historiques rapportent également des cas de tortures et de mauvais traitements sur les détenus.

Cet événement, longtemps nié ou minimisé par les autorités françaises, est désormais reconnu comme un crime d’État, mais les débats sur l’ampleur exacte des pertes humaines perdurent.

Mémoire et reconnaissance

La reconnaissance officielle fut tardive. Ce n’est qu’en 1998 que le président Jacques Chirac évoqua le massacre du 17 octobre comme un crime d’État. Depuis, des plaques commémoratives et des cérémonies annuelles sont organisées à Paris et dans d’autres villes, rendant hommage aux victimes. Toutefois, certains historiens et associations jugent que la France n’a pas encore pleinement fait la lumière sur cet épisode et que les excuses officielles restent partielles.

En Algérie, la mémoire du 17 octobre 1961 reste vivace : elle est célébrée chaque année comme un symbole des souffrances endurées pendant la colonisation et de la lutte pour la reconnaissance des crimes coloniaux.

Crise diplomatique et héritage colonial

La commémoration de 2025 intervient dans un contexte de crise diplomatique majeure entre l’Algérie et la France, la plus grave depuis 1962. Depuis juillet 2024, le rappel de l’ambassadeur algérien à Paris a entraîné des expulsions réciproques de diplomates et une « guerre des visas », affectant voyageurs, étudiants et échanges économiques.

Le souvenir du massacre de 1961 s’inscrit dans ce contexte : il renforce la sensibilité des autorités et de l’opinion publique algérienne face aux gestes et discours français, et illustre comment le passé colonial continue de peser sur les relations bilatérales.

Mémoire, justice et dialogue

L’anniversaire du 17 octobre 1961 illustre la nécessité d’un dialogue sincère sur la mémoire coloniale. Pour l’Algérie, il s’agit d’une question de justice historique et de reconnaissance des victimes. Pour la France, cet épisode met en lumière l’importance de transparence et responsabilité, afin de construire un cadre de relations bilatérales apaisé et durable.

La mémoire du 17 octobre 1961 est ainsi bien plus qu’un rappel historique : elle conditionne la diplomatie, influence les perceptions politiques et façonne les relations contemporaines entre les deux pays.

Le 64e anniversaire du massacre du 17 octobre 1961 constitue un moment de mémoire et de réflexion. Dans un contexte diplomatique tendu, il rappelle que la reconnaissance des injustices passées et le dialogue historique sont essentiels pour établir une relation équilibrée et respectueuse entre l’Algérie et la France.

Celine Dou

Culture hassanie : entre effacement algérien et reconnaissance marocaine, l’histoire invisible d’un peuple pluriel

La culture hassanie, issue du Sahara occidental et forgée par des siècles de nomadisme, de poésie orale et de traditions tribales sahariennes, vit aujourd’hui une double trajectoire géopolitique. D’un côté, elle est inscrite dans la Constitution marocaine de 2011 comme composante essentielle de l’identité nationale. De l’autre, elle demeure confinée, marginalisée, voire niée dans les camps de Tindouf, en territoire algérien. Derrière cette divergence se joue un affrontement plus large : celui du récit, du droit culturel et de la souveraineté.

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République tchèque : un sursis pour les victimes de stérilisations forcées, la mémoire face au silence administratif

Il y a des blessures que le temps n’efface pas. Il y a des humiliations que seule la reconnaissance peut atténuer. En prolongeant d’un an, le 12 juin 2025, le délai imparti pour les demandes d’indemnité des femmes stérilisées sans consentement entre 1966 et 2012, le Sénat tchèque n’a pas seulement rectifié une erreur administrative : il a réouvert un pan de l’histoire que la démocratie post-communiste avait trop longtemps laissé dans l’ombre.

Adoptée en juillet 2021, la loi prévoyait une indemnité forfaitaire de 300 000 couronnes (environ 12 000 euros) pour les femmes ayant été stérilisées sans leur consentement libre et éclairé. Une avancée saluée, mais tardive, et restée en grande partie théorique : sur les plusieurs milliers de femmes concernées, seules environ 600 avaient déposé un dossier à la date de clôture initiale. Manque d’information, barrières linguistiques, méfiance vis-à-vis des autorités, difficultés à produire des preuves : l’appareil administratif s’est révélé aussi insensible que les médecins de l’époque.

Les principales victimes sont des femmes roms, touchées par une politique de contrôle des naissances motivée par un racisme institutionnalisé, hérité du régime communiste et perpétué bien après 1989. Le consentement était arraché sous la pression, la menace de perdre les aides sociales ou la garde des enfants, voire obtenue juste après l’accouchement, dans un état de vulnérabilité extrême.

En 2005, le gouvernement avait présenté des excuses formelles, mais aucun mécanisme d’indemnisation n’avait suivi. Il aura fallu plus de quinze ans de combat judiciaire, de rapports d’ONG, d’interventions du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe et de la société civile pour arracher cette loi de 2021.

La prolongation du délai répond à une nécessité pratique : permettre à des femmes aujourd’hui très âgées, parfois analphabètes, souvent isolées, d’être enfin indemnisées. Mais elle renvoie aussi à une question plus profonde : pourquoi une telle réticence à affronter le passé ? Pourquoi tant de lenteurs, d’opacité, de blocages ? En creux, c’est toute une société qui semble peiner à se regarder en face, à reconnaître que la démocratie tchèque n’a pas seulement hérité des institutions du communisme, mais aussi de ses angles morts, de ses hiérarchies implicites, de son obsession du contrôle social.

Dans une tribune récente, l’ancienne ombudsman tchèque Anna Šabatová réclamait plus qu’une prolongation de délai : un accompagnement juridique et psychologique spécifique, une meilleure formation des administrations, et surtout, un véritable travail mémoriel. Car si l’argent peut soulager une part de la souffrance, il ne restitue ni les enfants jamais nés, ni les filiations brisées, ni l’image de soi ravagée par la médicalisation de la domination.

En Europe centrale comme ailleurs, les politiques de santé publique ont trop souvent servi de paravent à des logiques de sélection, d’éviction ou de stigmatisation. Aujourd’hui, à l’heure des discours sur la biotechnologie, la génétique ou l’économie des soins, cette affaire rappelle une vérité essentielle : le progrès technique n’est rien sans progrès éthique. Il ne suffit pas de réparer, il faut aussi se souvenir, nommer, enseigner.

La république tchèque a accordé un sursis. Mais elle n’a pas encore gagné son pari moral. C’est une course contre l’oubli qui s’engage désormais.