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CANADA : MARK CARNEY DIVERSIFIE LES PARTENAIRES MILITAIRES DU PAYS POUR RÉDUIRE SA DÉPENDANCE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE SANS ROMPRE AVEC WASHINGTON

Le Canada est en train de changer la manière dont il pense sa défense. Le gouvernement de Mark Carney augmente fortement les dépenses militaires, développe les capacités de production nationales et multiplie les accords avec des partenaires européens. Le groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab est désormais le fournisseur privilégié pour un futur système de surveillance aérienne. Le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems négocie la fourniture de jusqu’à douze sous-marins. Le Canada participe aussi au dispositif européen de financement de la défense SAFE. Ces choix ne signifient pas que le gouvernement canadien abandonne les États-Unis d’Amérique. Ils montrent plutôt qu’il veut pouvoir défendre les intérêts canadiens sans dépendre d’un seul partenaire pour ses équipements et ses chaînes d’approvisionnement militaires.

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Cette réorientation a une origine plus profonde que la seule détérioration des relations entre Mark Carney et Donald Trump. Le gouvernement canadien cherche à corriger une faiblesse qu’il reconnaît lui-même : pendant des décennies, le pays a insuffisamment investi dans ses forces armées et son industrie de défense, en comptant largement sur sa situation géographique et sur ses alliés. La nouvelle stratégie canadienne repose désormais sur trois verbes : construire au Canada lorsque les capacités existent, travailler avec des alliés lorsque le pays ne peut agir seul, puis acheter à l’étranger lorsque cela est nécessaire. La Suède, l’Allemagne, la Norvège et l’Union européenne prennent ainsi une place nouvelle dans la défense canadienne, sans que la coopération militaire avec les États-Unis d’Amérique soit remise en cause.

Mark Carney change d’abord la doctrine d’achat militaire

Le changement commence par une décision politique prise avant les principaux choix européens.

En février 2026, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a présenté la première stratégie industrielle de défense de son gouvernement. Son principe est formulé en trois mots : « construire, travailler en partenariat, acheter ».

Le gouvernement canadien veut d’abord confier aux entreprises canadiennes les marchés correspondant aux capacités que le pays maîtrise déjà. Lorsque ces capacités n’existent pas, il veut travailler avec des alliés afin d’attirer des investissements, de transférer des technologies et d’intégrer les entreprises canadiennes aux chaînes de production. Ce n’est qu’après ces deux possibilités que l’achat à l’étranger doit intervenir.

La stratégie poursuit un objectif qui dépasse le renouvellement des équipements militaires : accroître l’autonomie stratégique du Canada.

Mark Carney l’a explicitement liée à la souveraineté canadienne, notamment dans l’Arctique, mais aussi à la capacité du pays à agir indépendamment lorsque ses intérêts l’exigent.

Cette inflexion est importante parce qu’elle modifie la question posée lors d’un achat militaire.

Le gouvernement canadien ne demande plus seulement quel équipement répond le mieux aux besoins des Forces armées canadiennes. Il demande également ce que cet achat laissera derrière lui au Canada : des emplois, des compétences, des capacités de maintenance, des entreprises intégrées à des chaînes de production et, surtout, une moindre vulnérabilité lorsqu’une relation politique avec un fournisseur étranger se détériore.

Le choix du groupe suédois Saab n’est pas encore un contrat

Le premier exemple est celui du groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab.

Le 27 mai, le gouvernement canadien a annoncé l’ouverture de négociations avec Saab, retenu comme fournisseur privilégié pour la capacité canadienne de détection et de contrôle aéroporté.

La solution proposée est le GlobalEye, un appareil équipé de systèmes de surveillance et de commandement capables de détecter et de suivre des menaces à longue distance. Le gouvernement canadien indique que le système doit notamment renforcer la surveillance de l’Arctique et améliorer la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Une précision est essentielle : le Canada n’a pas encore conclu le contrat.

La sélection de Saab comme fournisseur privilégié permet aux autorités canadiennes d’examiner plus précisément les aspects techniques, commerciaux et industriels de la proposition. Le gouvernement canadien précise lui-même que cette étape ne constitue pas un engagement contractuel.

Le choix du GlobalEye demeure toutefois significatif.

L’appareil proposé repose sur le Global 6500 du constructeur aéronautique canadien Bombardier. Le gouvernement de Mark Carney veut ainsi associer une technologie militaire suédoise à une plateforme fabriquée au Canada. La future coopération doit également créer des possibilités de production et d’intégration au Canada, de transfert de technologies et de participation d’entreprises canadiennes aux chaînes mondiales de l’aéronautique et de la défense.

Le dossier Saab illustre donc exactement la nouvelle doctrine canadienne : le Canada ne possède pas seul toutes les technologies dont il a besoin, mais il veut que leur acquisition renforce aussi ses propres capacités.

Avec l’Allemagne et la Norvège, le Canada prépare l’après-Victoria

Le deuxième dossier est beaucoup plus lourd.

Le 6 juillet, Mark Carney a annoncé que le gouvernement canadien retenait le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems comme fournisseur privilégié pour son prochain programme de sous-marins de patrouille.

Le projet porte sur jusqu’à douze sous-marins à propulsion classique capables d’opérer sous la glace. Les quatre premiers doivent être livrés en 2034. Le gouvernement canadien veut conclure les accords contractuels au plus tard à la fin de 2027.

Là encore, il ne s’agit pas encore d’un contrat définitif.

Le gouvernement canadien doit désormais négocier avec Thyssenkrupp Marine Systems. Si ces négociations échouaient, l’entreprise sud-coréenne Hanwha Ocean pourrait être désignée comme fournisseur privilégié à son tour.

Mais le choix allemand a déjà produit un effet stratégique : il rapproche le Canada de l’Allemagne et de la Norvège, qui coopèrent autour du sous-marin de type 212CD.

Le 7 juillet, Mark Carney, le chancelier allemand Friedrich Merz et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont annoncé leur volonté de construire un partenariat stratégique de long terme. Le Canada doit rejoindre la coopération germano-norvégienne autour du sous-marin choisi, avec l’objectif d’approfondir les relations industrielles et militaires entre les trois pays.

Pour le Canada, l’enjeu est aussi géographique.

Ses forces navales doivent pouvoir agir dans l’Atlantique, le Pacifique et l’Arctique. Les futurs sous-marins doivent donc être capables d’assurer une présence sous-marine plus durable, notamment sous les glaces de l’Arctique.

Le choix du constructeur allemand répond ainsi à un besoin militaire canadien précis, mais il ouvre en même temps une coopération industrielle et stratégique avec deux pays européens.

Le réarmement canadien ne se résume pourtant pas aux achats européens

Il serait faux de présenter la politique de Mark Carney comme une simple substitution de fournisseurs européens aux fournisseurs des États-Unis d’Amérique.

Le gouvernement canadien investit également dans ses propres entreprises.

En juillet, il a conclu un partenariat stratégique avec General Dynamics Land Systems-Canada, entreprise spécialisée dans les véhicules blindés et implantée à London, dans la province de l’Ontario. Le gouvernement prévoit près de deux milliards de dollars canadiens sur quatre ans pour construire 190 véhicules blindés supplémentaires destinés aux Forces armées canadiennes.

Le gouvernement canadien a également annoncé avoir atteint en mars l’objectif de 2 % du produit intérieur brut consacré à la défense fixé par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, après des années de dépenses militaires plus faibles. Il indique avoir engagé plus de 63 milliards de dollars canadiens supplémentaires dans la défense sur une période d’un an.

Le message de Mark Carney est donc cohérent : réarmer les forces canadiennes, mais utiliser cet effort pour reconstruire une base industrielle nationale.

Pourquoi l’Europe entre-t-elle dans cette équation ?

Le rapprochement militaire avec l’Europe ne commence pas avec le choix de Saab.

En décembre 2025, le Canada a conclu avec l’Union européenne un accord permettant sa participation à Security Action for Europe, ou SAFE, le dispositif européen destiné à soutenir les investissements communs dans la défense. Le mécanisme européen représente jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts destinés aux investissements de défense.

Le Canada est ainsi devenu le premier pays non européen à participer à SAFE.

Pour le gouvernement canadien, l’intérêt n’est pas uniquement financier. L’accord doit aussi favoriser la constitution de chaînes d’approvisionnement de défense plus résilientes entre les industries canadienne et européennes.

Le choix de Saab, le rapprochement avec l’Allemagne et la Norvège et la participation à SAFE appartiennent donc à une même logique : multiplier les partenaires capables de fournir au Canada des équipements, des technologies, des investissements et des capacités industrielles.

Donald Trump a changé la valeur politique de cette diversification

Cette stratégie ne doit pas être attribuée entièrement au retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Elle était déjà inscrite dans le programme de Mark Carney.

Mais les relations entre le gouvernement canadien et l’administration de Donald Trump lui ont donné une dimension beaucoup plus concrète.

Depuis plusieurs mois, les deux pays se livrent une confrontation commerciale. En août, après l’échec de nouvelles négociations, l’administration de Donald Trump a appliqué de nouveaux droits de douane de 50 % sur certains produits canadiens. Le gouvernement de Mark Carney a suspendu les négociations et annoncé des mesures de rétorsion d’un montant équivalent, qui doivent entrer en vigueur le 8 septembre.

Le conflit commercial a une conséquence qui dépasse les marchandises frappées de droits de douane.

Il oblige le Canada à regarder autrement sa dépendance à l’égard de son voisin.

Pendant des décennies, la proximité avec les États-Unis d’Amérique a été un avantage considérable pour l’économie et la défense canadiennes. Les deux pays partagent une frontière, des infrastructures, des chaînes industrielles et un système de défense continental. Le Canada coopère notamment avec les forces armées des États-Unis d’Amérique au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Mais cette intégration signifie aussi que certaines décisions prises par l’administration des États-Unis d’Amérique peuvent avoir des conséquences directes sur la capacité du Canada à agir.

Mark Carney veut réduire cette vulnérabilité.

Il ne prétend pas la supprimer.

Le Canada ne peut pas se passer des États-Unis d’Amérique

C’est ici que la lecture du virage canadien doit rester rigoureuse.

Le Canada ne remplace pas l’alliance avec les États-Unis d’Amérique par une alliance avec l’Europe.

Le gouvernement canadien reste membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il continue de participer à la défense collective du continent nord-américain et à la coopération militaire avec les forces armées des États-Unis d’Amérique.

Même le choix du GlobalEye renforce la coopération continentale : le gouvernement canadien présente cette capacité comme un moyen d’améliorer la surveillance de l’espace nord-américain et la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

La logique de Mark Carney est donc moins celle d’un éloignement que celle d’une diversification stratégique.

Le gouvernement canadien veut conserver la relation avec les États-Unis d’Amérique tout en réduisant le nombre de domaines dans lesquels il n’existe pratiquement aucune alternative.

C’est une différence fondamentale.

Le véritable sujet est la capacité du Canada à décider seul

La question militaire rejoint ici la question économique.

Lorsque Mark Carney affirme vouloir construire davantage au Canada, travailler avec des partenaires fiables et acheter à l’étranger seulement lorsque cela est nécessaire, il ne décrit pas uniquement une politique industrielle.

Il définit une conception de la souveraineté.

Un pays peut être membre d’une alliance sans confier à ses alliés la totalité de ses capacités. Il peut partager des équipements, des renseignements et des chaînes de production tout en conservant suffisamment de compétences, d’infrastructures et de moyens financiers pour prendre ses propres décisions.

C’est précisément ce que le gouvernement canadien entend renforcer.

La stratégie industrielle de défense annoncée en février fixe d’ailleurs comme objectif de réduire l’exposition du Canada à une défaillance d’un seul partenaire ou d’une seule alliance. Le gouvernement associe explicitement la diversification des partenariats à la recherche d’une plus grande autonomie stratégique.

Les achats européens prennent alors leur véritable signification.

Le GlobalEye donne au Canada accès à une technologie suédoise tout en utilisant une plateforme aéronautique canadienne.

Les sous-marins de Thyssenkrupp Marine Systems rapprochent le Canada de l’Allemagne et de la Norvège tout en intégrant des entreprises canadiennes aux chaînes industrielles liées au programme.

SAFE ouvre au Canada une porte vers les mécanismes européens de financement et d’achat de défense.

Et les investissements dans General Dynamics Land Systems-Canada montrent que le gouvernement canadien ne veut pas seulement diversifier ses fournisseurs : il veut aussi renforcer les entreprises capables de produire au Canada.

Une autonomie relative, mais une dépendance moins dangereuse

Il serait excessif de parler d’indépendance militaire canadienne.

Le Canada restera profondément lié aux États-Unis d’Amérique. La géographie, l’économie et l’architecture de défense nord-américaine rendent cette réalité durable.

La stratégie de Mark Carney poursuit un objectif plus réaliste : réduire les dépendances qui pourraient empêcher le Canada de choisir librement sa politique si ses relations avec un partenaire se détérioraient.

C’est ce qui donne aux choix de Saab, de Thyssenkrupp Marine Systems et de l’Union européenne une portée qui dépasse les contrats eux-mêmes.

Le Canada ne cherche pas un nouveau protecteur.

Il cherche à disposer de davantage de leviers.

La différence est importante. Car dans une période où les alliances occidentales sont soumises à des tensions politiques, où les chaînes d’approvisionnement militaires sont devenues un enjeu stratégique et où les États redécouvrent la valeur de leurs capacités industrielles, la question n’est plus seulement de savoir qui peut défendre un pays avec lui.

Elle est aussi de savoir ce que ce pays est encore capable de produire, de financer et de décider lorsqu’il doit défendre ses propres intérêts.

C’est sur ce terrain que Mark Carney entend désormais reconstruire la puissance canadienne.

Celine Dou