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CANADA : MARK CARNEY DIVERSIFIE LES PARTENAIRES MILITAIRES DU PAYS POUR RÉDUIRE SA DÉPENDANCE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE SANS ROMPRE AVEC WASHINGTON

Le Canada est en train de changer la manière dont il pense sa défense. Le gouvernement de Mark Carney augmente fortement les dépenses militaires, développe les capacités de production nationales et multiplie les accords avec des partenaires européens. Le groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab est désormais le fournisseur privilégié pour un futur système de surveillance aérienne. Le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems négocie la fourniture de jusqu’à douze sous-marins. Le Canada participe aussi au dispositif européen de financement de la défense SAFE. Ces choix ne signifient pas que le gouvernement canadien abandonne les États-Unis d’Amérique. Ils montrent plutôt qu’il veut pouvoir défendre les intérêts canadiens sans dépendre d’un seul partenaire pour ses équipements et ses chaînes d’approvisionnement militaires.

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Cette réorientation a une origine plus profonde que la seule détérioration des relations entre Mark Carney et Donald Trump. Le gouvernement canadien cherche à corriger une faiblesse qu’il reconnaît lui-même : pendant des décennies, le pays a insuffisamment investi dans ses forces armées et son industrie de défense, en comptant largement sur sa situation géographique et sur ses alliés. La nouvelle stratégie canadienne repose désormais sur trois verbes : construire au Canada lorsque les capacités existent, travailler avec des alliés lorsque le pays ne peut agir seul, puis acheter à l’étranger lorsque cela est nécessaire. La Suède, l’Allemagne, la Norvège et l’Union européenne prennent ainsi une place nouvelle dans la défense canadienne, sans que la coopération militaire avec les États-Unis d’Amérique soit remise en cause.

Mark Carney change d’abord la doctrine d’achat militaire

Le changement commence par une décision politique prise avant les principaux choix européens.

En février 2026, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a présenté la première stratégie industrielle de défense de son gouvernement. Son principe est formulé en trois mots : « construire, travailler en partenariat, acheter ».

Le gouvernement canadien veut d’abord confier aux entreprises canadiennes les marchés correspondant aux capacités que le pays maîtrise déjà. Lorsque ces capacités n’existent pas, il veut travailler avec des alliés afin d’attirer des investissements, de transférer des technologies et d’intégrer les entreprises canadiennes aux chaînes de production. Ce n’est qu’après ces deux possibilités que l’achat à l’étranger doit intervenir.

La stratégie poursuit un objectif qui dépasse le renouvellement des équipements militaires : accroître l’autonomie stratégique du Canada.

Mark Carney l’a explicitement liée à la souveraineté canadienne, notamment dans l’Arctique, mais aussi à la capacité du pays à agir indépendamment lorsque ses intérêts l’exigent.

Cette inflexion est importante parce qu’elle modifie la question posée lors d’un achat militaire.

Le gouvernement canadien ne demande plus seulement quel équipement répond le mieux aux besoins des Forces armées canadiennes. Il demande également ce que cet achat laissera derrière lui au Canada : des emplois, des compétences, des capacités de maintenance, des entreprises intégrées à des chaînes de production et, surtout, une moindre vulnérabilité lorsqu’une relation politique avec un fournisseur étranger se détériore.

Le choix du groupe suédois Saab n’est pas encore un contrat

Le premier exemple est celui du groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab.

Le 27 mai, le gouvernement canadien a annoncé l’ouverture de négociations avec Saab, retenu comme fournisseur privilégié pour la capacité canadienne de détection et de contrôle aéroporté.

La solution proposée est le GlobalEye, un appareil équipé de systèmes de surveillance et de commandement capables de détecter et de suivre des menaces à longue distance. Le gouvernement canadien indique que le système doit notamment renforcer la surveillance de l’Arctique et améliorer la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Une précision est essentielle : le Canada n’a pas encore conclu le contrat.

La sélection de Saab comme fournisseur privilégié permet aux autorités canadiennes d’examiner plus précisément les aspects techniques, commerciaux et industriels de la proposition. Le gouvernement canadien précise lui-même que cette étape ne constitue pas un engagement contractuel.

Le choix du GlobalEye demeure toutefois significatif.

L’appareil proposé repose sur le Global 6500 du constructeur aéronautique canadien Bombardier. Le gouvernement de Mark Carney veut ainsi associer une technologie militaire suédoise à une plateforme fabriquée au Canada. La future coopération doit également créer des possibilités de production et d’intégration au Canada, de transfert de technologies et de participation d’entreprises canadiennes aux chaînes mondiales de l’aéronautique et de la défense.

Le dossier Saab illustre donc exactement la nouvelle doctrine canadienne : le Canada ne possède pas seul toutes les technologies dont il a besoin, mais il veut que leur acquisition renforce aussi ses propres capacités.

Avec l’Allemagne et la Norvège, le Canada prépare l’après-Victoria

Le deuxième dossier est beaucoup plus lourd.

Le 6 juillet, Mark Carney a annoncé que le gouvernement canadien retenait le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems comme fournisseur privilégié pour son prochain programme de sous-marins de patrouille.

Le projet porte sur jusqu’à douze sous-marins à propulsion classique capables d’opérer sous la glace. Les quatre premiers doivent être livrés en 2034. Le gouvernement canadien veut conclure les accords contractuels au plus tard à la fin de 2027.

Là encore, il ne s’agit pas encore d’un contrat définitif.

Le gouvernement canadien doit désormais négocier avec Thyssenkrupp Marine Systems. Si ces négociations échouaient, l’entreprise sud-coréenne Hanwha Ocean pourrait être désignée comme fournisseur privilégié à son tour.

Mais le choix allemand a déjà produit un effet stratégique : il rapproche le Canada de l’Allemagne et de la Norvège, qui coopèrent autour du sous-marin de type 212CD.

Le 7 juillet, Mark Carney, le chancelier allemand Friedrich Merz et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont annoncé leur volonté de construire un partenariat stratégique de long terme. Le Canada doit rejoindre la coopération germano-norvégienne autour du sous-marin choisi, avec l’objectif d’approfondir les relations industrielles et militaires entre les trois pays.

Pour le Canada, l’enjeu est aussi géographique.

Ses forces navales doivent pouvoir agir dans l’Atlantique, le Pacifique et l’Arctique. Les futurs sous-marins doivent donc être capables d’assurer une présence sous-marine plus durable, notamment sous les glaces de l’Arctique.

Le choix du constructeur allemand répond ainsi à un besoin militaire canadien précis, mais il ouvre en même temps une coopération industrielle et stratégique avec deux pays européens.

Le réarmement canadien ne se résume pourtant pas aux achats européens

Il serait faux de présenter la politique de Mark Carney comme une simple substitution de fournisseurs européens aux fournisseurs des États-Unis d’Amérique.

Le gouvernement canadien investit également dans ses propres entreprises.

En juillet, il a conclu un partenariat stratégique avec General Dynamics Land Systems-Canada, entreprise spécialisée dans les véhicules blindés et implantée à London, dans la province de l’Ontario. Le gouvernement prévoit près de deux milliards de dollars canadiens sur quatre ans pour construire 190 véhicules blindés supplémentaires destinés aux Forces armées canadiennes.

Le gouvernement canadien a également annoncé avoir atteint en mars l’objectif de 2 % du produit intérieur brut consacré à la défense fixé par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, après des années de dépenses militaires plus faibles. Il indique avoir engagé plus de 63 milliards de dollars canadiens supplémentaires dans la défense sur une période d’un an.

Le message de Mark Carney est donc cohérent : réarmer les forces canadiennes, mais utiliser cet effort pour reconstruire une base industrielle nationale.

Pourquoi l’Europe entre-t-elle dans cette équation ?

Le rapprochement militaire avec l’Europe ne commence pas avec le choix de Saab.

En décembre 2025, le Canada a conclu avec l’Union européenne un accord permettant sa participation à Security Action for Europe, ou SAFE, le dispositif européen destiné à soutenir les investissements communs dans la défense. Le mécanisme européen représente jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts destinés aux investissements de défense.

Le Canada est ainsi devenu le premier pays non européen à participer à SAFE.

Pour le gouvernement canadien, l’intérêt n’est pas uniquement financier. L’accord doit aussi favoriser la constitution de chaînes d’approvisionnement de défense plus résilientes entre les industries canadienne et européennes.

Le choix de Saab, le rapprochement avec l’Allemagne et la Norvège et la participation à SAFE appartiennent donc à une même logique : multiplier les partenaires capables de fournir au Canada des équipements, des technologies, des investissements et des capacités industrielles.

Donald Trump a changé la valeur politique de cette diversification

Cette stratégie ne doit pas être attribuée entièrement au retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Elle était déjà inscrite dans le programme de Mark Carney.

Mais les relations entre le gouvernement canadien et l’administration de Donald Trump lui ont donné une dimension beaucoup plus concrète.

Depuis plusieurs mois, les deux pays se livrent une confrontation commerciale. En août, après l’échec de nouvelles négociations, l’administration de Donald Trump a appliqué de nouveaux droits de douane de 50 % sur certains produits canadiens. Le gouvernement de Mark Carney a suspendu les négociations et annoncé des mesures de rétorsion d’un montant équivalent, qui doivent entrer en vigueur le 8 septembre.

Le conflit commercial a une conséquence qui dépasse les marchandises frappées de droits de douane.

Il oblige le Canada à regarder autrement sa dépendance à l’égard de son voisin.

Pendant des décennies, la proximité avec les États-Unis d’Amérique a été un avantage considérable pour l’économie et la défense canadiennes. Les deux pays partagent une frontière, des infrastructures, des chaînes industrielles et un système de défense continental. Le Canada coopère notamment avec les forces armées des États-Unis d’Amérique au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Mais cette intégration signifie aussi que certaines décisions prises par l’administration des États-Unis d’Amérique peuvent avoir des conséquences directes sur la capacité du Canada à agir.

Mark Carney veut réduire cette vulnérabilité.

Il ne prétend pas la supprimer.

Le Canada ne peut pas se passer des États-Unis d’Amérique

C’est ici que la lecture du virage canadien doit rester rigoureuse.

Le Canada ne remplace pas l’alliance avec les États-Unis d’Amérique par une alliance avec l’Europe.

Le gouvernement canadien reste membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il continue de participer à la défense collective du continent nord-américain et à la coopération militaire avec les forces armées des États-Unis d’Amérique.

Même le choix du GlobalEye renforce la coopération continentale : le gouvernement canadien présente cette capacité comme un moyen d’améliorer la surveillance de l’espace nord-américain et la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

La logique de Mark Carney est donc moins celle d’un éloignement que celle d’une diversification stratégique.

Le gouvernement canadien veut conserver la relation avec les États-Unis d’Amérique tout en réduisant le nombre de domaines dans lesquels il n’existe pratiquement aucune alternative.

C’est une différence fondamentale.

Le véritable sujet est la capacité du Canada à décider seul

La question militaire rejoint ici la question économique.

Lorsque Mark Carney affirme vouloir construire davantage au Canada, travailler avec des partenaires fiables et acheter à l’étranger seulement lorsque cela est nécessaire, il ne décrit pas uniquement une politique industrielle.

Il définit une conception de la souveraineté.

Un pays peut être membre d’une alliance sans confier à ses alliés la totalité de ses capacités. Il peut partager des équipements, des renseignements et des chaînes de production tout en conservant suffisamment de compétences, d’infrastructures et de moyens financiers pour prendre ses propres décisions.

C’est précisément ce que le gouvernement canadien entend renforcer.

La stratégie industrielle de défense annoncée en février fixe d’ailleurs comme objectif de réduire l’exposition du Canada à une défaillance d’un seul partenaire ou d’une seule alliance. Le gouvernement associe explicitement la diversification des partenariats à la recherche d’une plus grande autonomie stratégique.

Les achats européens prennent alors leur véritable signification.

Le GlobalEye donne au Canada accès à une technologie suédoise tout en utilisant une plateforme aéronautique canadienne.

Les sous-marins de Thyssenkrupp Marine Systems rapprochent le Canada de l’Allemagne et de la Norvège tout en intégrant des entreprises canadiennes aux chaînes industrielles liées au programme.

SAFE ouvre au Canada une porte vers les mécanismes européens de financement et d’achat de défense.

Et les investissements dans General Dynamics Land Systems-Canada montrent que le gouvernement canadien ne veut pas seulement diversifier ses fournisseurs : il veut aussi renforcer les entreprises capables de produire au Canada.

Une autonomie relative, mais une dépendance moins dangereuse

Il serait excessif de parler d’indépendance militaire canadienne.

Le Canada restera profondément lié aux États-Unis d’Amérique. La géographie, l’économie et l’architecture de défense nord-américaine rendent cette réalité durable.

La stratégie de Mark Carney poursuit un objectif plus réaliste : réduire les dépendances qui pourraient empêcher le Canada de choisir librement sa politique si ses relations avec un partenaire se détérioraient.

C’est ce qui donne aux choix de Saab, de Thyssenkrupp Marine Systems et de l’Union européenne une portée qui dépasse les contrats eux-mêmes.

Le Canada ne cherche pas un nouveau protecteur.

Il cherche à disposer de davantage de leviers.

La différence est importante. Car dans une période où les alliances occidentales sont soumises à des tensions politiques, où les chaînes d’approvisionnement militaires sont devenues un enjeu stratégique et où les États redécouvrent la valeur de leurs capacités industrielles, la question n’est plus seulement de savoir qui peut défendre un pays avec lui.

Elle est aussi de savoir ce que ce pays est encore capable de produire, de financer et de décider lorsqu’il doit défendre ses propres intérêts.

C’est sur ce terrain que Mark Carney entend désormais reconstruire la puissance canadienne.

Celine Dou

Ukraine : l’ancien chef de l’armée Zaloujny affirme que Kiev n’entrera « jamais » dans l’OTAN, après 12 ans à préparer son armée à l’Alliance et face aux nouvelles réalités de la guerre

Pendant près de douze ans, Valeri Zaloujny a travaillé au rapprochement de l’armée ukrainienne avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Aujourd’hui ambassadeur d’Ukraine au Royaume-Uni et ancien commandant en chef des forces armées, il estime pourtant que son pays n’intégrera jamais l’Alliance. Une déclaration qui prend un relief particulier alors que Kiev continue officiellement de revendiquer cette adhésion et que la guerre a profondément changé les rapports de force militaires en Europe.

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« Malheureusement, nous n’y adhérerons jamais. » La formule de Valeri Zaloujny, rapportée début août par la presse ukrainienne, ne constitue pas une décision officielle de Kiev ni de l’OTAN. Elle traduit le constat personnel d’un ancien chef militaire qui connaît de l’intérieur le long processus de rapprochement entre l’Ukraine et l’Alliance. Pour lui, la guerre a fait apparaître un paradoxe : l’armée ukrainienne a acquis une expérience dans certaines formes de combat que les armées de l’OTAN cherchent désormais à intégrer, tandis que l’adhésion politique de Kiev reste suspendue à l’accord de tous les membres de l’Alliance.

Douze années de rapprochement avec l’OTAN

Zaloujny n’est pas un observateur extérieur du dossier. Avant de devenir ambassadeur à Londres, il a dirigé les forces armées ukrainiennes de juillet 2021 à février 2024, notamment durant les deux premières années de l’invasion russe à grande échelle.

Il affirme avoir consacré près de douze ans à l’adoption des normes de l’OTAN. Pendant cette période, l’armée ukrainienne a progressivement cherché à rapprocher ses structures, ses procédures et son fonctionnement de ceux des forces alliées.

Cette trajectoire devait conduire, à terme, à l’intégration de l’Ukraine dans l’Alliance. Mais la promesse politique s’est révélée beaucoup plus difficile à concrétiser que la transformation militaire.

Au sommet de Washington, en juillet 2024, les Alliés avaient réaffirmé que l’avenir de l’Ukraine était dans l’OTAN et que sa trajectoire vers l’adhésion était « irréversible ». Cette formulation demeure toutefois encadrée par une condition essentielle : l’invitation ne pourra intervenir que lorsque les Alliés seront d’accord et que les conditions seront réunies.

C’est précisément là que se trouve l’un des obstacles majeurs.

Une adhésion toujours souhaitée, mais sans consensus

L’Ukraine continue de considérer son entrée dans l’OTAN comme un objectif stratégique. Pourtant, l’Alliance ne dispose toujours pas de l’unanimité nécessaire pour franchir cette étape.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, l’a reconnu en juin 2026 : les Alliés ne sont pas actuellement tous favorables à l’adhésion de l’Ukraine.

La nuance est importante. L’OTAN n’a pas déclaré que Kiev ne deviendrait jamais membre. La perspective demeure inscrite dans les décisions politiques de l’Alliance. Mais entre une perspective officiellement maintenue et une adhésion effectivement réalisable, l’écart reste considérable.

Pour Zaloujny, cet écart semble désormais suffisant pour considérer l’adhésion comme hors de portée.

La guerre a changé la donne militaire

Son jugement ne repose toutefois pas uniquement sur la politique.

Depuis février 2022, l’armée ukrainienne combat dans des conditions qui ont accéléré la transformation de la guerre terrestre. L’emploi massif des drones, la guerre électronique, l’adaptation rapide des équipements et la recherche permanente de solutions moins coûteuses ont bouleversé les méthodes de combat.

Zaloujny estime que cette expérience place désormais l’Ukraine dans une position singulière face aux armées de l’OTAN. Selon lui, certaines doctrines de l’Alliance restent marquées par des conceptions qui ne correspondent plus entièrement aux réalités du champ de bataille contemporain.

La critique est sévère, mais elle ne signifie pas que l’Ukraine serait militairement supérieure à l’ensemble des pays de l’OTAN. Zaloujny vise certaines doctrines et certaines capacités, notamment celles liées à la guerre technologique qui s’est développée sur le front ukrainien.

Le paradoxe est ailleurs : l’Ukraine, qui a longtemps cherché à apprendre des armées de l’Alliance, dispose désormais d’une expérience opérationnelle dont plusieurs membres de l’OTAN cherchent eux-mêmes à tirer des enseignements.

Une dépendance qui demeure

Cette évolution ne signifie pas pour autant que Kiev pourrait se passer de ses partenaires occidentaux.

L’ancien commandant en chef le reconnaît lui-même. L’Ukraine reste dépendante de technologies dont disposent les pays de l’OTAN, notamment pour la défense aérienne et l’interception des missiles balistiques.

La guerre a ainsi produit une relation à double sens. L’Ukraine apporte une expérience de combat que les armées occidentales n’avaient pas acquise à cette échelle, mais elle a toujours besoin de systèmes militaires de haute technologie que ses partenaires sont capables de fournir.

C’est l’une des contradictions fondamentales de la situation actuelle.

Zaloujny ne rejette pas l’OTAN

Sa déclaration ne doit donc pas être interprétée comme une rupture avec l’Alliance.

En juillet, dans une tribune publiée au Royaume-Uni, Zaloujny avait déjà estimé que la guerre en Ukraine soulevait des interrogations sur la capacité de l’OTAN à répondre aux conflits du XXIe siècle. Il reconnaissait parallèlement le soutien apporté à Kiev par les pays membres de l’Alliance.

Son propos actuel s’inscrit dans cette continuité : il ne conteste pas l’utilité de la coopération avec l’OTAN. Il met en cause l’idée selon laquelle l’adhésion de l’Ukraine constituerait encore une perspective réaliste dans les conditions actuelles.

Cette distinction est essentielle pour comprendre sa position.

Vers une autre architecture de sécurité ?

Si l’adhésion à l’OTAN reste bloquée, une autre question s’impose à Kiev et à ses partenaires : comment garantir la sécurité de l’Ukraine sans lui offrir, dans l’immédiat, la protection collective prévue par l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord ?

Depuis plusieurs mois, plusieurs pays européens travaillent à cette question. La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Ukraine ont notamment poursuivi leurs discussions sur des garanties de sécurité et sur les modalités d’un soutien militaire européen à Kiev après un éventuel cessez-le-feu.

Cette démarche ne remplace pas juridiquement l’OTAN. Elle cherche plutôt à construire une protection intermédiaire autour de l’Ukraine, dans l’attente d’une éventuelle évolution politique.

La question de l’adhésion pourrait ainsi cesser d’être le seul horizon de la sécurité ukrainienne.

Un constat qui dépasse Zaloujny

La déclaration de l’ancien chef de l’armée intervient donc à un moment où les deux trajectoires qui semblaient devoir converger se sont éloignées.

Sur le plan militaire, l’Ukraine s’est rapprochée des armées occidentales et a développé, au fil de la guerre, des compétences que celles-ci cherchent désormais à acquérir.

Sur le plan politique, son adhésion demeure souhaitée par Kiev et officiellement inscrite dans la perspective de l’OTAN, mais l’unanimité nécessaire à son admission n’existe pas.

C’est dans cet espace entre les deux réalités que s’inscrit le constat de Zaloujny.

L’ancien commandant en chef ukrainien ne dit donc pas que l’Ukraine abandonne l’Occident. Il dit, en substance, qu’après douze années consacrées à préparer son armée à rejoindre l’Alliance, il ne croit plus que cette dernière étape puisse être franchie.

Et le paradoxe demeure entier : au moment où l’Ukraine semble militairement plus proche que jamais des armées de l’OTAN, son adhésion politique à l’Alliance paraît, elle, toujours aussi lointaine.

Celine Dou

L’Allemagne et l’Ukraine scellent un partenariat industriel de défense majeur autour de la production de drones

L’annonce est restée discrète. Elle marque pourtant un déplacement profond dans l’organisation de la sécurité européenne. En engageant une coopération industrielle durable avec Kyiv, Berlin franchit un pas qui dépasse la seule aide militaire.

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Le partenariat consacré aux drones ne se limite pas à soutenir l’effort de guerre ukrainien. Il organise une production conjointe appelée à durer, nourrie par l’expérience acquise sur le front et par les capacités industrielles allemandes. Derrière cet accord se profile une transformation plus large de la défense européenne.

Le texte signé entre l’Allemagne et l’Ukraine prévoit la mise en place d’une production commune de drones militaires et d’un dispositif de coopération technique de long terme. L’objectif est double : alimenter les besoins immédiats de l’armée ukrainienne et installer une filière industrielle européenne capable de produire en continu. La relation entre les deux pays change d’échelle : il ne s’agit plus seulement d’équiper, mais de fabriquer ensemble.

Depuis 2022, la guerre a fait des drones des acteurs permanents du champ de bataille. Observation, frappes de précision, adaptation rapide des modèles : leur présence s’est imposée à tous les niveaux des opérations. En Ukraine, la recherche et la production ont progressé sous la contrainte du temps et des pertes, donnant naissance à une capacité d’innovation rapide et pragmatique.

Cette expérience attire aujourd’hui l’attention des industriels européens. L’Allemagne dispose d’un appareil productif capable de produire en volume, d’investir sur la durée et d’inscrire ces programmes dans des chaînes logistiques continentales. La coopération entre Berlin et Kyiv réunit ces deux réalités et installe une production partagée, conçue pour durer.

Pour l’Allemagne, ce partenariat accompagne une évolution engagée depuis l’invasion russe. La prudence qui caractérisait sa politique de défense laisse place à une implication industrielle plus affirmée. Les investissements augmentent, les programmes se multiplient et la question de la production devient centrale.

Ce mouvement dépasse les frontières allemandes. Les États européens cherchent désormais à disposer de capacités capables de soutenir un effort militaire prolongé sans dépendre exclusivement des États-Unis d’Amérique. La production de drones, rapide et adaptable, s’impose comme l’un des premiers terrains de cette réorganisation.

En associant l’Ukraine aux chaînes de production européennes, l’accord crée des liens industriels appelés à survivre au conflit. La coopération militaire s’accompagne d’un rapprochement technologique et stratégique durable.

La signature de ce partenariat témoigne d’un changement d’échelle dans la manière dont l’Europe envisage sa défense. Au-delà des drones, c’est l’organisation même de la production militaire qui se transforme.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

France, Allemagne, Italie : dégradation de l’espace civique européen, analyse d’une tendance préoccupante

Le dernier rapport du CIVICUS Monitor révèle que la France, l’Allemagne et l’Italie connaissent une dégradation significative de l’environnement de la société civile, rétrogradées de la catégorie « rétréci » à « entravé ». Cette évolution place ces grandes démocraties européennes sur le même plan que des États où les libertés fondamentales sont notoirement restreintes, posant de sérieux défis à l’Union européenne.

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Alors que l’Union européenne se présente comme le garant des droits civiques et de la démocratie, la situation de ces trois pays illustre que même dans les plus grandes démocraties, l’espace civique se fragilise et l’exercice des libertés fondamentales devient de plus en plus contraint.

Une régression mesurée mais alarmante

Le rapport annuel du CIVICUS Monitor, qui évalue 198 pays et territoires, montre une détérioration constante de l’espace civique en Europe. Les principales violations concernent la liberté d’association, de réunion pacifique et d’expression. Parmi elles : détention de manifestants, perturbation de rassemblements pacifiques, attaques contre les journalistes, recours disproportionné à la force et campagnes de diffamation ciblant les activistes.

En France, cette régression résulte d’une accumulation de mesures restreignant la liberté de manifestation et d’expression. L’utilisation de lois pour dissoudre certaines ONG et intimider des militants reflète un contrôle croissant des autorités sur les initiatives citoyennes et la société civile.

En Allemagne, la dégradation a été rapide et manifeste. La répression ciblant les manifestations pour la justice climatique, les droits des migrants ou contre les mesures d’austérité a été combinée à un maintien de l’ordre musclé et à la surveillance de participants diffusant leurs actions en direct, restreignant de facto le droit d’expression et le droit de réunion pacifique.

En Italie, de nouvelles lois adoptées en 2025 ont introduit des infractions pénales renforcées visant les manifestations pacifiques et élargi les outils de contrôle sur les activistes et journalistes, accentuant la pression sur la société civile.

Une tendance qui interpelle l’Union européenne

Ces rétrogradations ne concernent pas seulement des incidents isolés, mais traduisent une tendance générale à la contraction de l’espace civique dans les grandes démocraties européennes. Elles mettent en évidence les tensions entre la préservation de la sécurité publique et le respect des libertés fondamentales, soulevant des questions sur la capacité des institutions européennes à garantir un environnement démocratique stable et protecteur des droits civiques.

Tara Petrović, chercheuse pour le Moniteur de CIVICUS, souligne que « beaucoup moins de personnes en Europe peuvent exercer leurs libertés fondamentales sans obstacles significatifs, en grande partie à cause de la répression des manifestations et des défenseurs des droits de l’homme ». Cette observation signale un besoin urgent de réflexion et d’action au niveau européen pour corriger ces dérives.

Les implications pour la démocratie et l’espace civique

La dégradation de l’espace civique dans ces trois États membres illustre que même les démocraties les plus établies ne sont pas à l’abri d’un recul des droits civiques. Elle révèle l’importance de mécanismes institutionnels robustes pour protéger l’expression publique et la liberté d’action citoyenne.

L’évolution de la France, de l’Allemagne et de l’Italie démontre également que la démocratie ne se limite pas aux processus électoraux, mais repose sur la garantie effective de l’espace civique pour l’ensemble des citoyens, y compris les plus critiques ou mobilisés pour des causes sociales et environnementales.

Le rapport du CIVICUS Monitor constitue un avertissement clair pour l’Union européenne : préserver l’espace civique et les libertés fondamentales nécessite vigilance, engagement politique et réponses cohérentes face aux dérives législatives et répressives. La France, l’Allemagne et l’Italie montrent que même dans des démocraties établies, la liberté d’expression, le droit de manifestation et l’action citoyenne peuvent se trouver sérieusement entravés. Pour l’avenir de l’Europe, garantir la liberté civique n’est pas une option mais un impératif pour maintenir la légitimité démocratique et la confiance des citoyens.

Celine Dou, pour la boussole-infos