Archives pour la catégorie monde

Estonie : comment 70 millions d’euros destinés à des obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur sans expérience, jusqu’à provoquer la démission du ministre de la Défense ?

En 2024, l’Estonie cherchait des obus d’artillerie pour l’Ukraine. Elle a confié cette commande à Datasel S.R.L., une société enregistrée en Italie et acquise quelques mois auparavant par Neco Defence Munitions, en Inde. Près de 70 millions d’euros ont été versés à l’avance. Les livraisons n’ont pas abouti comme prévu. Deux ans plus tard, le contrat est contesté devant une instance arbitrale, les conditions de sa passation font l’objet d’investigations et le ministre estonien de la Défense, Hanno Pevkur, a démissionné le 2 septembre en assumant la responsabilité politique des défaillances de son secteur.

Lire la suite: Estonie : comment 70 millions d’euros destinés à des obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur sans expérience, jusqu’à provoquer la démission du ministre de la Défense ?

Ce qui rend cette affaire sensible n’est pas seulement le montant engagé. C’est la succession des décisions : choisir un fournisseur qui n’avait pas de références établies dans la vente des obus recherchés, verser plusieurs dizaines de millions d’euros avant la livraison, poursuivre les engagements malgré les premiers retards, puis constater l’échec de la commande. Derrière la démission de Hanno Pevkur se trouve donc une question beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile : qui a vérifié que l’entreprise pouvait réellement fournir ce que l’Estonie achetait ?

Une commande née de l’urgence ukrainienne

L’opération intervient dans une période où les besoins ukrainiens en munitions d’artillerie sont considérables. Pour les pays européens qui soutiennent Kyiv, la difficulté est double : fournir rapidement des munitions à l’Ukraine tout en reconstituant leurs propres stocks.

L’Estonie choisit alors de passer par le Centre estonien des investissements de défense, l’organisme chargé de ses achats militaires.

En août 2024, celui-ci signe un premier contrat avec Datasel S.R.L. et verse une avance de 15 millions d’euros. Un deuxième contrat est conclu en octobre, avec une nouvelle avance de 10 millions. Deux autres contrats sont ensuite signés avant la fin de l’année. Au total, les avances atteignent environ 70 millions d’euros.

Le financement présente une particularité importante : l’argent provient de la Facilité européenne pour la paix, le mécanisme de l’Union européenne utilisé notamment pour soutenir l’aide militaire destinée à l’Ukraine.

L’Estonie ne prenait donc pas seule le risque financier de l’opération. Une partie du risque était portée par un mécanisme européen.

Le fournisseur avait-il les moyens de livrer ?

C’est à ce stade que le dossier devient difficile à comprendre.

Datasel est une société enregistrée en Italie. Elle avait été acquise en mars 2024 par Neco Defence Munitions. Or, au moment où les contrats ont été conclus, ni Datasel ni son nouveau propriétaire n’avaient, selon les informations publiées par le média public estonien ERR, d’expérience antérieure établie dans la vente des obus d’artillerie recherchés par l’Estonie.

Cela ne signifie pas qu’une entreprise nouvellement entrée dans un secteur ne puisse jamais obtenir un marché militaire. Une société peut changer d’activité, acheter des compétences, s’appuyer sur des partenaires ou développer rapidement une capacité industrielle.

Mais dans le cas présent, la commande portait sur des dizaines de millions d’euros et sur des munitions destinées à un pays en guerre.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi l’Estonie a travaillé avec une entreprise étrangère. Elle est de savoir quelles garanties ont été exigées avant de lui confier une telle somme et comment sa capacité réelle a été évaluée.

Cette question est d’autant plus importante que les premiers problèmes sont apparus relativement tôt.

Les premiers retards n’ont pas arrêté la commande

Le premier lot devait parvenir à l’Ukraine en novembre 2024. Datasel a signalé des retards et des difficultés. Malgré ces problèmes, deux autres contrats ont été conclus à la fin de l’année et de nouvelles avances ont été versées. Le total a ainsi atteint environ 70 millions d’euros.

C’est probablement l’un des points les plus importants du dossier.

Une défaillance apparue après la signature d’un contrat peut arriver dans n’importe quelle opération industrielle. Mais lorsqu’un premier contrat rencontre des difficultés, la décision de poursuivre ou non les engagements devient elle-même une décision de gestion.

Il faudra donc établir ce que savaient les responsables estoniens au moment de la signature des deuxième, troisième et quatrième contrats, quelles informations ils détenaient sur les retards et pourquoi ces éléments n’ont pas conduit à suspendre les nouveaux versements.

C’est cette chronologie qui permettra de déterminer si l’on se trouve devant un échec commercial, une mauvaise appréciation du risque ou des défaillances plus graves dans la commande publique.

Des munitions finalement jugées non conformes

Les livraisons n’ont pas permis de résoudre le problème.

L’Estonie affirme que les munitions reçues ne correspondaient pas aux exigences prévues dans les contrats. Les autorités ont finalement mis fin aux accords et cherchent désormais à récupérer les sommes avancées. Le différend a été porté devant une instance arbitrale à Strasbourg.

Datasel conteste cette présentation.

La société affirme avoir livré des marchandises et soutient que le différend est lié également aux conditions dans lesquelles les contrats ont été exécutés. Elle conteste donc l’idée selon laquelle l’argent aurait simplement été versé sans aucune contrepartie.

Cette version devra être confrontée aux contrats, aux bons de livraison, aux contrôles effectués sur les marchandises et aux décisions prises par les autorités estoniennes.

Une chose est déjà claire : l’opération qui devait permettre à l’Estonie d’acquérir des obus pour l’Ukraine n’a pas produit le résultat attendu et les près de 70 millions d’euros versés à l’avance font désormais l’objet d’un litige.

Il serait donc prématuré de parler de fraude établie ou d’argent définitivement perdu.

La chaîne de décision devient le véritable sujet

Le dossier ne peut pas être réglé en désignant simplement Datasel comme responsable de l’échec.

Le Centre estonien des investissements de défense avait la responsabilité opérationnelle des achats. Mais plusieurs responsables du secteur de la défense ont été associés, à des degrés différents, aux décisions et aux discussions autour de ces contrats.

Le directeur actuel du Centre, Elmar Vaher, a déclaré que l’opération n’aurait pas dû être conclue dans ces conditions. L’ancien responsable de l’organisme, Magnus-Valdemar Saar, a contesté cette lecture et rappelé que les décisions importantes n’étaient pas prises indépendamment du ministère de la Défense.

Cette opposition entre responsables est révélatrice.

Elle montre que l’affaire ne porte plus seulement sur la capacité d’une entreprise à fournir des obus. Elle porte sur la répartition des responsabilités à l’intérieur même du système estonien d’achat militaire.

Qui sélectionne le fournisseur ? Qui vérifie ses références ? Qui contrôle sa capacité financière et industrielle ? Qui décide qu’un premier retard ne justifie pas l’arrêt de la procédure ? Et à quel niveau politique ces décisions sont-elles connues ?

Les investigations devront répondre à ces questions.

La Cour des comptes avait déjà relevé des failles

La commande Datasel arrive en outre dans un secteur déjà confronté à des problèmes de gestion.

Un audit de la Cour des comptes estonienne publié fin août a relevé de graves insuffisances dans la gestion des dépenses et des actifs du ministère de la Défense et des organismes qui en dépendent. Les contrôleurs ont notamment pointé des problèmes concernant les contrats, la réception des biens, leur suivi et leur enregistrement comptable.

L’affaire des obus prend ainsi une autre dimension.

Elle ne serait pas seulement celle d’un contrat malheureux. Elle intervient alors que les institutions de contrôle s’interrogent déjà sur la manière dont le secteur de la défense gère ses ressources.

C’est aussi ce contexte qui explique pourquoi la démission de Hanno Pevkur ne peut être lue uniquement comme la conséquence d’un contrat raté.

Pourquoi Pevkur a-t-il démissionné ?

Hanno Pevkur était ministre de la Défense depuis 2022. Il n’a pas affirmé avoir négocié personnellement les contrats Datasel.

Il a cependant choisi d’assumer la responsabilité politique de ce qui s’est produit dans le secteur placé sous son autorité.

Son raisonnement est simple : un ministre ne signe pas lui-même chaque contrat d’achat militaire, mais il reste responsable politiquement du fonctionnement de son ministère. Le 2 septembre, Pevkur a donc annoncé son départ.

Cette décision doit être distinguée d’une éventuelle responsabilité pénale.

Sa démission ne signifie pas qu’il a été établi qu’il avait commis une fraude ou qu’il avait personnellement organisé le contrat. Elle signifie qu’il a considéré que les défaillances constatées relevaient suffisamment de son domaine de responsabilité pour justifier son départ.

C’est une conception exigeante de la responsabilité politique.

Mais elle ne dispense pas l’État estonien de rechercher les responsabilités opérationnelles.

L’affaire dépasse désormais l’Estonie

La présence de fonds européens dans l’opération donne au dossier une dimension supplémentaire.

Si l’Estonie ne récupère pas les sommes versées, la question de leur traitement financier ne concernera pas uniquement Tallinn. La Commission européenne suit le dossier et doit examiner les conséquences éventuelles pour la Facilité européenne pour la paix.

Le cas est particulièrement sensible parce que l’Europe demande actuellement à ses États membres de dépenser davantage pour leur défense.

La logique est compréhensible : la guerre en Ukraine a montré l’importance des stocks de munitions et les armées européennes cherchent à reconstituer leurs réserves.

Mais augmenter les dépenses ne suffit pas.

Un État peut consacrer davantage d’argent à sa défense et rester vulnérable à une mauvaise gestion de cet argent. L’augmentation des budgets rend même les mécanismes de contrôle plus importants, parce que les sommes engagées deviennent considérables et que la pression pour acheter rapidement est forte.

L’affaire estonienne pose donc une question qui dépasse le cas Datasel : comment concilier la rapidité exigée par la situation militaire avec les vérifications indispensables à toute commande publique ?

L’urgence ne peut pas devenir un contrôle allégé

L’argument de l’urgence mérite d’être entendu.

En 2024, l’Ukraine avait besoin de munitions immédiatement. Les pays européens étaient eux-mêmes confrontés à des stocks limités et à une industrie de défense qui devait augmenter sa production.

Mais l’urgence ne change pas la nature d’une dépense publique.

Lorsqu’un État verse plusieurs dizaines de millions d’euros avant livraison, il doit savoir à qui il verse cet argent, quelles capacités possède son fournisseur et quelles garanties existent en cas de défaut.

Et lorsqu’un premier contrat rencontre des problèmes, la poursuite de la relation commerciale doit être justifiée par des éléments nouveaux et vérifiables.

C’est précisément ce que les enquêtes doivent maintenant établir dans le cas estonien.

La démission ne règle rien

Hanno Pevkur a quitté le gouvernement. Datasel conteste les reproches formulés par l’Estonie. Les contrats sont désormais devant les instances compétentes et les autorités cherchent à récupérer les sommes avancées.

Mais la question fondamentale demeure.

Comment près de 70 millions d’euros destinés à l’achat d’obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur dont l’expérience dans ce type de munitions n’était pas établie, puis de nouveaux contrats être conclus alors que les premières difficultés étaient déjà connues ?

La réponse permettra de savoir si l’Estonie a simplement fait un mauvais choix dans l’urgence, si ses procédures d’achat étaient insuffisantes ou si des responsabilités plus graves apparaissent dans la chaîne de décision.

C’est aussi ce qui donnera son véritable sens à la démission de Hanno Pevkur.

Car si le ministre est parti pour avoir assumé une responsabilité politique, le départ d’un responsable ne peut pas tenir lieu de réponse. Ce sont les contrats, les vérifications, les décisions prises au fil de la procédure et les résultats des enquêtes qui devront établir ce qui s’est réellement passé.

Pour l’Estonie comme pour ses partenaires européens, l’enjeu dépasse donc les 70 millions d’euros.

Il touche à une question devenue centrale depuis le début de la guerre en Ukraine : à mesure que l’Europe accélère ses dépenses militaires, peut-elle aller plus vite sans perdre la capacité de contrôler ceux auxquels elle confie son argent ?

Cette version garde ton titre et place l’analyse dans les faits et dans la chronologie, plutôt que dans des formulations toutes faites.

Celine Dou

Brésil : l’Union européenne suspend les importations de viande brésilienne, Brasilia exprime sa « profonde préoccupation »

Depuis le 3 septembre, plusieurs produits d’origine animale brésiliens ne peuvent plus entrer sur le marché de l’Union européenne. La mesure, décidée par la Commission européenne, vise notamment la viande bovine et la volaille, mais aussi les œufs, le miel, certains produits de l’aquaculture et les boyaux. Le gouvernement brésilien conteste cette décision et demande la poursuite des discussions avec les autorités européennes.

Lire la suite: Brésil : l’Union européenne suspend les importations de viande brésilienne, Brasilia exprime sa « profonde préoccupation »

Des garanties jugées insuffisantes

La Commission européenne reproche aux autorités brésiliennes de ne pas avoir fourni les garanties nécessaires pour démontrer que les filières concernées respectent les règles européennes sur l’utilisation des antimicrobiens.

Ces règles interdisent notamment l’utilisation de certaines substances pour accélérer la croissance des animaux ou augmenter leur rendement. Elles visent également à limiter l’apparition de résistances aux antibiotiques, devenue un problème majeur de santé publique.

Pour l’Union européenne, les mêmes exigences doivent s’appliquer aux produits importés. Le Brésil a donc été retiré de la liste des pays autorisés à exporter les produits concernés vers le marché européen.

Brasilia conteste la méthode

Le gouvernement brésilien a réagi par un communiqué conjoint de son ministère de l’Agriculture et de l’Élevage et de son ministère des Affaires étrangères.

Il dit avoir « profonde préoccupation » face à la décision européenne et reproche à l’Union européenne l’absence de dialogue suffisant avant la mise en œuvre de la suspension. Les autorités brésiliennes affirment avoir adopté les mesures nécessaires pour répondre aux exigences européennes et avoir transmis aux autorités compétentes les documents relatifs à leurs chaînes de production.

Le gouvernement brésilien affirme également avoir accepté un audit européen consacré notamment aux filières de la volaille et du miel. Cette procédure pourrait permettre une reprise plus rapide des exportations dans ces secteurs si les résultats sont jugés satisfaisants.

Près de deux milliards de dollars d’exportations concernés

L’enjeu commercial est considérable. Selon les données citées par Reuters, la suspension concerne des exportations brésiliennes vers l’Union européenne évaluées à environ 1,84 milliard de dollars par an, principalement dans la viande bovine et la volaille.

En 2025, le Brésil avait exporté plus de 108 000 tonnes de viande bovine vers le marché européen, pour une valeur proche d’un milliard de dollars selon les données reprises par l’Associated Press.

Pour les exportateurs brésiliens, le problème ne se résume pas au volume vendu. Le marché européen est particulièrement recherché pour certains morceaux de viande à forte valeur commerciale et ne peut pas être remplacé facilement par d’autres débouchés.

Une sortie de crise encore possible

La suspension n’est pas présentée comme définitive. La Commission européenne laisse entendre qu’une reprise pourra intervenir lorsque le Brésil aura apporté les garanties exigées.

La situation pourrait évoluer plus rapidement pour la volaille et le miel, dont les chaînes de production font déjà l’objet d’un audit européen. Pour la viande bovine, la procédure pourrait être plus longue, les autorités européennes demandant des garanties portant sur l’ensemble du processus de production.

Le gouvernement brésilien envisage la réciprocité

Brasilia ne ferme pas la porte à une réponse commerciale. Dans leur communiqué, les ministères brésiliens de l’Agriculture et des Affaires étrangères indiquent que le pays pourrait prendre des mesures réciproques si les négociations n’aboutissent pas à une solution satisfaisante. Le gouvernement envisage également de recourir aux mécanismes juridiques prévus par le droit brésilien, les accords avec l’Union européenne et le système commercial multilatéral.

La fermeté du ton contraste avec la volonté affichée de poursuivre les discussions. Le Brésil cherche encore à obtenir une solution négociée plutôt qu’une escalade commerciale.

Un dossier sensible après l’accord avec le Mercosur

La décision intervient quelques mois après l’application provisoire, depuis le 1er mai 2026, de l’accord commercial entre l’Union européenne et les pays du Mercosur : Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay.

La suspension des produits d’origine animale est juridiquement distincte de cet accord. Elle n’en demeure pas moins politiquement sensible, alors que l’ouverture accrue du marché européen aux produits du Mercosur suscite déjà des inquiétudes dans une partie du secteur agricole européen.

Pour le Brésil, l’objectif est désormais de convaincre les autorités européennes de la conformité de son système de contrôle. Pour l’Union européenne, la reprise des importations dépendra du respect des garanties sanitaires qu’elle exige de ses propres producteurs comme de ses fournisseurs étrangers.

Le bras de fer est donc engagé, mais la porte du dialogue reste ouverte.

Celine Dou

États Unis d’Amérique : D4vd perd ses avocats privés à l’approche de son procès pour la mort de Celeste Rivas Hernandez

Le dossier D4vd entre dans une nouvelle phase judiciaire. Accusé du meurtre d’une adolescente de 14 ans dont le corps démembré avait été retrouvé dans une voiture qui lui était attribuée, le chanteur états-unien a comparu le 31 août 2026 devant la justice de Los Angeles. Il a plaidé non coupable, tandis que ses avocats privés se retiraient du dossier au profit d’un défenseur public. Une décision sur l’éventuel recours à la peine de mort n’a, elle, toujours pas été prise.

Lire la suite: États Unis d’Amérique : D4vd perd ses avocats privés à l’approche de son procès pour la mort de Celeste Rivas Hernandez

David Anthony Burke, connu sous le nom de D4vd, devra finalement répondre devant la justice des accusations de meurtre au premier degré, d’actes sexuels continus sur une enfant de moins de 14 ans et de mutilation illégale de restes humains. Le 27 juillet, après cinq jours d’audience préliminaire et l’audition de douze témoins cités par l’accusation, une juge de la Cour supérieure du comté de Los Angeles avait estimé que les éléments présentés justifiaient la tenue d’un procès. Le 31 août, un nouveau chapitre s’est ouvert : l’équipe d’avocats privés du chanteur a obtenu l’autorisation de se retirer et le bureau du défenseur public du comté de Los Angeles a repris sa défense.

L’affaire remonte au printemps 2025. Celeste Rivas Hernandez, alors âgée de 14 ans, avait été signalée disparue. Le 8 septembre 2025, ses restes ont été découverts dans le coffre avant d’une Tesla immobilisée dans une fourrière de Hollywood. Le véhicule était enregistré au nom de David Anthony Burke. Selon les éléments présentés ultérieurement par les enquêteurs et le parquet, la mort de l’adolescente serait intervenue plusieurs mois auparavant.

L’accusation situe précisément les faits allégués au 23 avril 2025. Selon le parquet du comté de Los Angeles, Burke aurait invité Celeste Rivas Hernandez dans une maison qu’il louait dans les Hollywood Hills. Elle y serait arrivée ce jour-là et n’aurait plus été revue vivante. Le parquet affirme ensuite que le chanteur aurait commandé, dans les jours suivants et sous un pseudonyme, différents outils et équipements, parmi lesquels une pelle, trois tronçonneuses, un sac mortuaire et une piscine gonflable. Ces achats constituent, pour les procureurs, une partie des éléments permettant de soutenir leur scénario concernant la dissimulation du corps.

L’accusation soutient également que la relation entre Burke et l’adolescente avait une dimension sexuelle alors qu’elle était mineure. Elle affirme que la jeune fille aurait menacé de révéler cette relation et que le chanteur aurait craint que cette révélation ne compromette une carrière musicale alors en pleine ascension. Cet élément constitue toutefois la thèse du parquet sur le mobile du crime et non un fait définitivement établi par une condamnation.

Lors de l’audience préliminaire de juillet, les procureurs ont présenté des éléments matériels et médico-légaux destinés à établir le lien entre Burke, le lieu supposé du crime et la victime. Le parquet affirme notamment que le profil génétique de Celeste Rivas Hernandez a été retrouvé dans des prélèvements effectués dans le garage de Burke. Douze témoins ont été entendus au cours de ces cinq jours d’audience. À l’issue de cette procédure, la juge Charlaine Olmedo a conclu qu’il existait suffisamment d’éléments pour que Burke soit jugé.

Cette décision ne constitue cependant pas une déclaration de culpabilité. Dans le système judiciaire états-unien, l’audience préliminaire vise notamment à déterminer si les éléments présentés permettent de poursuivre l’accusé devant le tribunal. La culpabilité de Burke devra être établie au-delà du doute raisonnable lors du procès.

La défense avait d’ailleurs soulevé plusieurs failles dans le dossier de l’accusation. Selon le Los Angeles Times, les enquêteurs n’ont notamment pas retrouvé les outils qui auraient servi au démembrement et aucun témoin n’affirme avoir vu le meurtre. La défense a également obtenu, lors du contre-interrogatoire, qu’un médecin légiste reconnaisse ne pas pouvoir exclure absolument certaines hypothèses concernant les circonstances des blessures mortelles.

Le changement d’avocats

Le 31 août, David Anthony Burke est revenu devant la Cour supérieure du comté de Los Angeles pour une nouvelle comparution consécutive à son renvoi devant un tribunal. Il a plaidé une nouvelle fois non coupable.

Mais l’audience a surtout été marquée par le changement de défense. Blair Berk, Marilyn Bednarski et Regina Peter, qui représentaient jusqu’alors le chanteur, ont obtenu l’autorisation de se retirer. La raison précise de leur départ n’a pas été rendue publique. Dans un communiqué, les trois avocats ont indiqué que le tribunal avait déterminé que Burke remplissait les conditions pour bénéficier d’un avocat commis d’office.

La défense est désormais assurée par Walid Kandeel, du bureau du défenseur public du comté de Los Angeles. Ce changement intervient alors que la situation financière de Burke suscite des interrogations. Des témoignages présentés lors d’une audience antérieure avaient fait état d’au moins 10 millions de dollars de revenus tirés de sa musique entre 2023 et 2025. Le bureau du défenseur public affirme néanmoins avoir procédé à une évaluation financière et avoir conclu que le chanteur remplissait les conditions nécessaires pour bénéficier de cette représentation.

Le parquet, pour sa part, affirme que ce changement d’avocats ne modifiera pas sa stratégie. Le procureur du comté de Los Angeles, Nathan Hochman, a déclaré que son bureau était prêt à démontrer les trois chefs d’accusation au-delà du doute raisonnable. Il a néanmoins reconnu que l’arrivée d’une nouvelle équipe pourrait influer sur le calendrier de la procédure.

La peine de mort encore en suspens

La perspective d’une condamnation à mort est également au centre du dossier, mais là encore, la prudence s’impose.

Burke encourt potentiellement la réclusion criminelle à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle ou la peine capitale si les conditions légales sont réunies et si le parquet décide de la requérir. Mais au 3 septembre 2026, le procureur Nathan Hochman n’a pas encore arrêté sa décision concernant une éventuelle demande de peine de mort. Il a indiqué que la nouvelle équipe de défense pourrait notamment présenter des éléments destinés à atténuer la responsabilité de son client avant que le parquet ne tranche.

Il serait donc prématuré de présenter D4vd comme un condamné à mort ou d’affirmer que le parquet réclamera nécessairement cette peine.

L’intérêt judiciaire de cette affaire dépasse désormais la notoriété du chanteur. Elle concentre plusieurs questions distinctes : la mort d’une adolescente, la nature alléguée de sa relation avec un artiste majeur, la chronologie des événements d’avril 2025, les éléments matériels réunis par les enquêteurs, mais aussi les limites du dossier que la défense entend exploiter.

Le changement d’avocats constitue, à ce stade, le fait nouveau le plus significatif. Il intervient alors que l’accusation considère avoir franchi le premier obstacle judiciaire majeur : convaincre une juge que le dossier est suffisamment étayé pour aller devant un tribunal. La défense doit désormais reprendre un dossier lourd, constitué après une enquête de plusieurs mois et une audience préliminaire de cinq jours.

Mais entre une accusation solidement documentée et une condamnation, il reste précisément ce que la justice doit établir : la responsabilité pénale de l’accusé. Les éléments présentés par le parquet devront être examinés contradictoirement, et la défense disposera de la possibilité de contester leur interprétation, leur portée et leur fiabilité.

La prochaine échéance est fixée au 19 octobre 2026. Une audience de suivi doit permettre à la justice d’évaluer l’état d’avancement du dossier avec la nouvelle équipe de défense. Aucune date définitive de procès n’a encore été arrêtée. Parallèlement, le procureur Nathan Hochman doit toujours déterminer s’il demandera ou non la peine capitale.

À 21 ans, David Anthony Burke se trouve désormais face à une procédure judiciaire qui pourrait déterminer le reste de son existence. Celui qui s’était fait connaître mondialement grâce à sa musique est aujourd’hui poursuivi dans une affaire dont les accusations sont particulièrement graves. La justice de Los Angeles a considéré que les éléments réunis permettaient la tenue d’un procès. Elle n’a pas encore dit que l’accusé était coupable.

La prochaine étape ne sera donc pas celle d’un verdict déjà écrit, mais celle d’un procès au cours duquel l’accusation devra démontrer ses affirmations et la défense les contester. Dans cette affaire, la présomption d’innocence n’est pas une formule : elle demeure une exigence de justice jusqu’à la décision définitive du tribunal.

Celine Dou

ISLANDE : pourquoi un pays déjà si proche de l’Union européenne refuse-t-il de reprendre le chemin de l’adhésion ?

La question européenne n’est pas nouvelle en Islande. Elle a simplement changé de nature. Après avoir demandé à rejoindre l’Union européenne au lendemain de la crise financière de 2008, puis suspendu le processus quelques années plus tard, le gouvernement islandais vient de refermer une nouvelle fois la porte aux négociations. Le 29 août, 52,8 % des électeurs ont refusé leur reprise. Un choix qui ne signifie pourtant ni rupture avec l’Europe ni rejet de ses institutions : l’Islande reste membre de l’Espace économique européen, de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange. Alors, pourquoi aller jusqu’à l’adhésion lorsque l’essentiel des liens économiques avec l’Union existe déjà ?

Lire la suite: ISLANDE : pourquoi un pays déjà si proche de l’Union européenne refuse-t-il de reprendre le chemin de l’adhésion ?

Un « non » qui porte d’abord sur des négociations

La première précision est essentielle. Les Islandais n’ont pas voté pour ou contre l’adhésion à l’Union européenne.

La question soumise au référendum était : « L’Islande doit-elle reprendre les négociations d’adhésion avec l’Union européenne ? »

Le « non » l’a emporté avec 118 040 voix, soit 52,8 %, contre 105 339 voix pour le « oui », soit 47,2 %. La participation a atteint 82,6 %, avec 225 031 suffrages exprimés sur 272 591 électeurs inscrits.

Le résultat est donc serré, mais il est politiquement clair. Le gouvernement de la Première ministre sociale-démocrate Kristrún Frostadóttir avait annoncé qu’il respecterait le verdict des urnes. Il ne relancera pas les négociations pendant l’actuel mandat, qui court jusqu’en 2028. Le Parlement islandais devra par ailleurs examiner l’éventuel retrait formel de la candidature islandaise.

Le vote referme ainsi, pour plusieurs années au moins, un dossier ouvert il y a dix-sept ans.

L’Islande avait pourtant frappé à la porte en pleine crise

En juillet 2009, l’Islande avait officiellement demandé son adhésion à l’Union européenne. À l’époque, le pays venait de subir l’une des crises financières les plus graves de son histoire.

Les négociations ont commencé en 2010. Elles ont progressé rapidement sur plusieurs dossiers : 27 des 33 chapitres substantiels avaient été ouverts lorsque le processus a été suspendu en 2013, et 11 avaient été provisoirement clôturés.

Le changement de gouvernement intervenu en 2013 a mis fin à cette dynamique. En 2015, le gouvernement islandais a demandé à ne plus être considéré comme un pays candidat.

La candidature n’a toutefois jamais été formellement retirée. C’est cette particularité juridique qui a permis au gouvernement actuel de proposer, en 2026, de reprendre les négociations plutôt que de lancer une nouvelle procédure.

Entre-temps, la situation économique du pays avait profondément changé.

L’argument qui avait poussé une partie des responsables islandais vers l’Union après la crise financière de 2008 a perdu de sa force. L’économie s’est redressée et le produit intérieur brut a encore progressé de 1,3 % en 2025.

L’urgence qui pouvait justifier une adhésion en 2009 n’existe donc plus dans les mêmes termes.

Une proximité déjà très forte avec l’Europe

C’est l’un des paradoxes de ce référendum.

L’Islande n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle est loin d’être extérieure au projet européen. Elle appartient depuis 1994 à l’Espace économique européen, qui lui donne accès au marché unique. Elle fait également partie de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange.

Autrement dit, une grande partie de l’intégration économique et de la libre circulation existe déjà sans adhésion politique.

Pour les partisans de l’Union, cette situation présente cependant une faiblesse : l’Islande applique une partie importante des règles du marché intérieur sans participer pleinement à leur élaboration dans les institutions européennes.

Pour leurs adversaires, c’est précisément ce qui permet de conserver les avantages économiques de la proximité avec l’Union sans abandonner certaines compétences nationales.

Le référendum a donc opposé deux conceptions de cette relation : aller jusqu’au bout de l’intégration pour avoir davantage de poids dans les décisions, ou conserver une relation étroite avec l’Union européenne tout en gardant la maîtrise des secteurs considérés comme stratégiques.

La pêche, ligne rouge de l’électorat islandais

Aucun dossier n’a autant pesé que celui de la pêche.

Le secteur représente près de 40 % de la valeur des exportations de marchandises islandaises. En 2025, les produits marins représentaient précisément 38,9 % de la valeur totale des exportations de biens.

La pêche est également liée à l’histoire politique du pays. Les « guerres de la morue » menées par l’Islande contre le Royaume-Uni au XXe siècle ont profondément marqué la mémoire nationale. Le contrôle des eaux et des ressources halieutiques est devenu bien davantage qu’une question commerciale : il touche à la souveraineté.

L’adhésion à l’Union aurait nécessairement placé la politique islandaise de la pêche dans le cadre de la politique commune de la pêche.

C’est précisément ce que redoutaient les professionnels du secteur. Selon les données citées pendant la campagne, environ 90 % des entreprises de la pêche se déclaraient opposées à une adhésion.

La commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, avait pourtant reconnu les spécificités islandaises dans les domaines de la pêche et de l’agriculture et assuré que celles-ci seraient examinées avec attention lors de négociations éventuelles.

Cela n’a pas suffi.

La souveraineté plutôt que les promesses économiques

Le débat ne s’est toutefois pas résumé aux poissons.

Pour une partie du camp du « non », rejoindre l’Union aurait signifié transférer davantage de compétences aux institutions européennes alors que le pays dispose déjà d’un accès privilégié au marché européen.

La question de la monnaie a également nourri les discussions. L’Islande conserve la couronne islandaise et mène sa propre politique monétaire. Une éventuelle adhésion aurait ouvert, à terme, le dossier de l’euro.

Les partisans du « oui » répondaient que l’intégration pourrait apporter davantage de stabilité économique, notamment dans un pays confronté à une inflation et à des taux d’intérêt élevés. Ils faisaient aussi valoir qu’en restant à l’extérieur, l’Islande continue de reprendre certaines règles européennes sans disposer d’un siège au Conseil de l’Union européenne ni de députés au Parlement européen.

Mais cet argument institutionnel n’a pas convaincu suffisamment d’électeurs.

L’Arctique a changé la question européenne

Le contexte international aurait pu faire basculer le vote.

L’Islande se trouve dans une région devenue stratégique. La guerre en Ukraine, le retour des rivalités de puissance dans l’Arctique et les déclarations du président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump, sur le Groenland ont modifié la perception des questions de sécurité dans le nord de l’Atlantique.

Le gouvernement islandais avait donc aussi présenté le rapprochement avec l’Union européenne sous l’angle de la sécurité et de la position internationale du pays.

L’argument était sérieux : l’Islande est membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord mais ne possède pas d’armée permanente. Elle dispose depuis 1951 d’un accord de défense avec les États-Unis d’Amérique. Après le référendum, le gouvernement islandais cherche d’ailleurs à renforcer ses partenariats de sécurité avec d’autres pays, notamment la Finlande, la Norvège, le Japon et le Canada.

Mais la géopolitique n’a pas suffi à effacer les préoccupations nationales.

Reykjavik et les régions rurales ne regardent pas l’Europe de la même manière

Le scrutin a également révélé une fracture géographique.

La capitale, Reykjavik, a majoritairement voté en faveur de la reprise des négociations. Dans plusieurs circonscriptions rurales, le « non » s’est imposé plus nettement.

Cette différence n’est pas anodine. Dans les régions où la pêche et l’agriculture occupent une place importante, l’idée de soumettre davantage ces secteurs aux règles européennes suscite davantage de méfiance.

Le vote ne traduit donc pas seulement une opinion sur l’intégration européenne. Il reflète aussi une opposition entre une capitale plus ouverte à cette intégration et des territoires davantage attachés à la maîtrise nationale des ressources.

Pourquoi l’Union européenne espérait tant un « oui »

Pour l’Union européenne, l’adhésion éventuelle de l’Islande aurait eu une portée qui dépassait largement les quelque 400 000 habitants du pays.

L’Islande aurait été l’un des rares nouveaux membres riches à rejoindre l’Union depuis longtemps. Son adhésion aurait constitué une vitrine pour la politique d’élargissement européenne : un État démocratique, stable, prospère et déjà largement aligné sur les normes européennes.

Elle aurait aussi renforcé la présence politique de l’Union européenne dans l’Arctique.

Le « non » constitue donc un revers pour l’Union européenne, même si les relations entre les deux parties ne sont pas remises en cause. La Commission européenne a pris acte du résultat et rappelé que l’Islande demeurait un partenaire proche de l’Union européenne.

L’Islande ne tourne pas le dos à l’Europe

C’est probablement la conclusion la plus importante de ce référendum.

Le vote ne remet ni en cause l’Espace économique européen, ni Schengen, ni les nombreux accords qui lient déjà le gouvernement islandais aux institutions européennes.

L’Islande a simplement choisi de ne pas transformer cette proximité en appartenance politique.

Le résultat peut ainsi être lu moins comme un rejet de l’Europe que comme un choix en faveur du statu quo : conserver l’accès au marché unique et la coopération européenne, tout en maintenant la souveraineté sur les secteurs que les électeurs considèrent comme essentiels.

Le gouvernement islandais a d’ailleurs annoncé qu’il continuerait à défendre activement les intérêts du pays dans le cadre de l’Espace économique européen.

Ce que le « non » dit de l’Europe d’aujourd’hui

Le cas islandais est intéressant parce qu’il inverse une logique longtemps dominante dans l’histoire de l’Union.

Pour de nombreux pays européens, l’adhésion représente l’accès à un espace de stabilité, de prospérité et de sécurité. L’Ukraine, les pays des Balkans occidentaux et plusieurs autres candidats continuent de considérer l’Union comme un horizon stratégique majeur.

En Islande, la question se pose autrement.

Le pays dispose déjà d’un niveau élevé de prospérité, bénéficie du marché unique et appartient à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il n’a donc pas besoin de l’adhésion pour obtenir les principaux avantages économiques et sécuritaires que celle-ci pourrait apporter à un autre État.

La question devient alors : qu’aurait-il à gagner en transférant davantage de compétences aux institutions européennes ?

Le gouvernement n’a pas réussi à convaincre une majorité d’électeurs que les bénéfices supplémentaires justifiaient ce changement.

Le résultat ne signifie pas que les Islandais sont massivement hostiles à l’Union. Avec 47,2 % des suffrages favorables à la reprise des négociations, le pays apparaît au contraire profondément partagé. Mais le scrutin montre qu’une proximité économique et politique avec l’Europe ne conduit pas nécessairement à l’adhésion.

Pour l’Union européenne, c’est peut-être la leçon la plus intéressante de ce vote islandais : dans un pays riche, stable et déjà largement intégré au marché européen, l’adhésion ne constitue pas une évidence. Elle doit encore répondre à une question simple : qu’apporte-t-elle de plus que ce que le pays possède déjà ?

Celine Dou

CANADA : MARK CARNEY DIVERSIFIE LES PARTENAIRES MILITAIRES DU PAYS POUR RÉDUIRE SA DÉPENDANCE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE SANS ROMPRE AVEC WASHINGTON

Le Canada est en train de changer la manière dont il pense sa défense. Le gouvernement de Mark Carney augmente fortement les dépenses militaires, développe les capacités de production nationales et multiplie les accords avec des partenaires européens. Le groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab est désormais le fournisseur privilégié pour un futur système de surveillance aérienne. Le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems négocie la fourniture de jusqu’à douze sous-marins. Le Canada participe aussi au dispositif européen de financement de la défense SAFE. Ces choix ne signifient pas que le gouvernement canadien abandonne les États-Unis d’Amérique. Ils montrent plutôt qu’il veut pouvoir défendre les intérêts canadiens sans dépendre d’un seul partenaire pour ses équipements et ses chaînes d’approvisionnement militaires.

Lire la suite: CANADA : MARK CARNEY DIVERSIFIE LES PARTENAIRES MILITAIRES DU PAYS POUR RÉDUIRE SA DÉPENDANCE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE SANS ROMPRE AVEC WASHINGTON

Cette réorientation a une origine plus profonde que la seule détérioration des relations entre Mark Carney et Donald Trump. Le gouvernement canadien cherche à corriger une faiblesse qu’il reconnaît lui-même : pendant des décennies, le pays a insuffisamment investi dans ses forces armées et son industrie de défense, en comptant largement sur sa situation géographique et sur ses alliés. La nouvelle stratégie canadienne repose désormais sur trois verbes : construire au Canada lorsque les capacités existent, travailler avec des alliés lorsque le pays ne peut agir seul, puis acheter à l’étranger lorsque cela est nécessaire. La Suède, l’Allemagne, la Norvège et l’Union européenne prennent ainsi une place nouvelle dans la défense canadienne, sans que la coopération militaire avec les États-Unis d’Amérique soit remise en cause.

Mark Carney change d’abord la doctrine d’achat militaire

Le changement commence par une décision politique prise avant les principaux choix européens.

En février 2026, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a présenté la première stratégie industrielle de défense de son gouvernement. Son principe est formulé en trois mots : « construire, travailler en partenariat, acheter ».

Le gouvernement canadien veut d’abord confier aux entreprises canadiennes les marchés correspondant aux capacités que le pays maîtrise déjà. Lorsque ces capacités n’existent pas, il veut travailler avec des alliés afin d’attirer des investissements, de transférer des technologies et d’intégrer les entreprises canadiennes aux chaînes de production. Ce n’est qu’après ces deux possibilités que l’achat à l’étranger doit intervenir.

La stratégie poursuit un objectif qui dépasse le renouvellement des équipements militaires : accroître l’autonomie stratégique du Canada.

Mark Carney l’a explicitement liée à la souveraineté canadienne, notamment dans l’Arctique, mais aussi à la capacité du pays à agir indépendamment lorsque ses intérêts l’exigent.

Cette inflexion est importante parce qu’elle modifie la question posée lors d’un achat militaire.

Le gouvernement canadien ne demande plus seulement quel équipement répond le mieux aux besoins des Forces armées canadiennes. Il demande également ce que cet achat laissera derrière lui au Canada : des emplois, des compétences, des capacités de maintenance, des entreprises intégrées à des chaînes de production et, surtout, une moindre vulnérabilité lorsqu’une relation politique avec un fournisseur étranger se détériore.

Le choix du groupe suédois Saab n’est pas encore un contrat

Le premier exemple est celui du groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab.

Le 27 mai, le gouvernement canadien a annoncé l’ouverture de négociations avec Saab, retenu comme fournisseur privilégié pour la capacité canadienne de détection et de contrôle aéroporté.

La solution proposée est le GlobalEye, un appareil équipé de systèmes de surveillance et de commandement capables de détecter et de suivre des menaces à longue distance. Le gouvernement canadien indique que le système doit notamment renforcer la surveillance de l’Arctique et améliorer la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Une précision est essentielle : le Canada n’a pas encore conclu le contrat.

La sélection de Saab comme fournisseur privilégié permet aux autorités canadiennes d’examiner plus précisément les aspects techniques, commerciaux et industriels de la proposition. Le gouvernement canadien précise lui-même que cette étape ne constitue pas un engagement contractuel.

Le choix du GlobalEye demeure toutefois significatif.

L’appareil proposé repose sur le Global 6500 du constructeur aéronautique canadien Bombardier. Le gouvernement de Mark Carney veut ainsi associer une technologie militaire suédoise à une plateforme fabriquée au Canada. La future coopération doit également créer des possibilités de production et d’intégration au Canada, de transfert de technologies et de participation d’entreprises canadiennes aux chaînes mondiales de l’aéronautique et de la défense.

Le dossier Saab illustre donc exactement la nouvelle doctrine canadienne : le Canada ne possède pas seul toutes les technologies dont il a besoin, mais il veut que leur acquisition renforce aussi ses propres capacités.

Avec l’Allemagne et la Norvège, le Canada prépare l’après-Victoria

Le deuxième dossier est beaucoup plus lourd.

Le 6 juillet, Mark Carney a annoncé que le gouvernement canadien retenait le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems comme fournisseur privilégié pour son prochain programme de sous-marins de patrouille.

Le projet porte sur jusqu’à douze sous-marins à propulsion classique capables d’opérer sous la glace. Les quatre premiers doivent être livrés en 2034. Le gouvernement canadien veut conclure les accords contractuels au plus tard à la fin de 2027.

Là encore, il ne s’agit pas encore d’un contrat définitif.

Le gouvernement canadien doit désormais négocier avec Thyssenkrupp Marine Systems. Si ces négociations échouaient, l’entreprise sud-coréenne Hanwha Ocean pourrait être désignée comme fournisseur privilégié à son tour.

Mais le choix allemand a déjà produit un effet stratégique : il rapproche le Canada de l’Allemagne et de la Norvège, qui coopèrent autour du sous-marin de type 212CD.

Le 7 juillet, Mark Carney, le chancelier allemand Friedrich Merz et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont annoncé leur volonté de construire un partenariat stratégique de long terme. Le Canada doit rejoindre la coopération germano-norvégienne autour du sous-marin choisi, avec l’objectif d’approfondir les relations industrielles et militaires entre les trois pays.

Pour le Canada, l’enjeu est aussi géographique.

Ses forces navales doivent pouvoir agir dans l’Atlantique, le Pacifique et l’Arctique. Les futurs sous-marins doivent donc être capables d’assurer une présence sous-marine plus durable, notamment sous les glaces de l’Arctique.

Le choix du constructeur allemand répond ainsi à un besoin militaire canadien précis, mais il ouvre en même temps une coopération industrielle et stratégique avec deux pays européens.

Le réarmement canadien ne se résume pourtant pas aux achats européens

Il serait faux de présenter la politique de Mark Carney comme une simple substitution de fournisseurs européens aux fournisseurs des États-Unis d’Amérique.

Le gouvernement canadien investit également dans ses propres entreprises.

En juillet, il a conclu un partenariat stratégique avec General Dynamics Land Systems-Canada, entreprise spécialisée dans les véhicules blindés et implantée à London, dans la province de l’Ontario. Le gouvernement prévoit près de deux milliards de dollars canadiens sur quatre ans pour construire 190 véhicules blindés supplémentaires destinés aux Forces armées canadiennes.

Le gouvernement canadien a également annoncé avoir atteint en mars l’objectif de 2 % du produit intérieur brut consacré à la défense fixé par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, après des années de dépenses militaires plus faibles. Il indique avoir engagé plus de 63 milliards de dollars canadiens supplémentaires dans la défense sur une période d’un an.

Le message de Mark Carney est donc cohérent : réarmer les forces canadiennes, mais utiliser cet effort pour reconstruire une base industrielle nationale.

Pourquoi l’Europe entre-t-elle dans cette équation ?

Le rapprochement militaire avec l’Europe ne commence pas avec le choix de Saab.

En décembre 2025, le Canada a conclu avec l’Union européenne un accord permettant sa participation à Security Action for Europe, ou SAFE, le dispositif européen destiné à soutenir les investissements communs dans la défense. Le mécanisme européen représente jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts destinés aux investissements de défense.

Le Canada est ainsi devenu le premier pays non européen à participer à SAFE.

Pour le gouvernement canadien, l’intérêt n’est pas uniquement financier. L’accord doit aussi favoriser la constitution de chaînes d’approvisionnement de défense plus résilientes entre les industries canadienne et européennes.

Le choix de Saab, le rapprochement avec l’Allemagne et la Norvège et la participation à SAFE appartiennent donc à une même logique : multiplier les partenaires capables de fournir au Canada des équipements, des technologies, des investissements et des capacités industrielles.

Donald Trump a changé la valeur politique de cette diversification

Cette stratégie ne doit pas être attribuée entièrement au retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Elle était déjà inscrite dans le programme de Mark Carney.

Mais les relations entre le gouvernement canadien et l’administration de Donald Trump lui ont donné une dimension beaucoup plus concrète.

Depuis plusieurs mois, les deux pays se livrent une confrontation commerciale. En août, après l’échec de nouvelles négociations, l’administration de Donald Trump a appliqué de nouveaux droits de douane de 50 % sur certains produits canadiens. Le gouvernement de Mark Carney a suspendu les négociations et annoncé des mesures de rétorsion d’un montant équivalent, qui doivent entrer en vigueur le 8 septembre.

Le conflit commercial a une conséquence qui dépasse les marchandises frappées de droits de douane.

Il oblige le Canada à regarder autrement sa dépendance à l’égard de son voisin.

Pendant des décennies, la proximité avec les États-Unis d’Amérique a été un avantage considérable pour l’économie et la défense canadiennes. Les deux pays partagent une frontière, des infrastructures, des chaînes industrielles et un système de défense continental. Le Canada coopère notamment avec les forces armées des États-Unis d’Amérique au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Mais cette intégration signifie aussi que certaines décisions prises par l’administration des États-Unis d’Amérique peuvent avoir des conséquences directes sur la capacité du Canada à agir.

Mark Carney veut réduire cette vulnérabilité.

Il ne prétend pas la supprimer.

Le Canada ne peut pas se passer des États-Unis d’Amérique

C’est ici que la lecture du virage canadien doit rester rigoureuse.

Le Canada ne remplace pas l’alliance avec les États-Unis d’Amérique par une alliance avec l’Europe.

Le gouvernement canadien reste membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il continue de participer à la défense collective du continent nord-américain et à la coopération militaire avec les forces armées des États-Unis d’Amérique.

Même le choix du GlobalEye renforce la coopération continentale : le gouvernement canadien présente cette capacité comme un moyen d’améliorer la surveillance de l’espace nord-américain et la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

La logique de Mark Carney est donc moins celle d’un éloignement que celle d’une diversification stratégique.

Le gouvernement canadien veut conserver la relation avec les États-Unis d’Amérique tout en réduisant le nombre de domaines dans lesquels il n’existe pratiquement aucune alternative.

C’est une différence fondamentale.

Le véritable sujet est la capacité du Canada à décider seul

La question militaire rejoint ici la question économique.

Lorsque Mark Carney affirme vouloir construire davantage au Canada, travailler avec des partenaires fiables et acheter à l’étranger seulement lorsque cela est nécessaire, il ne décrit pas uniquement une politique industrielle.

Il définit une conception de la souveraineté.

Un pays peut être membre d’une alliance sans confier à ses alliés la totalité de ses capacités. Il peut partager des équipements, des renseignements et des chaînes de production tout en conservant suffisamment de compétences, d’infrastructures et de moyens financiers pour prendre ses propres décisions.

C’est précisément ce que le gouvernement canadien entend renforcer.

La stratégie industrielle de défense annoncée en février fixe d’ailleurs comme objectif de réduire l’exposition du Canada à une défaillance d’un seul partenaire ou d’une seule alliance. Le gouvernement associe explicitement la diversification des partenariats à la recherche d’une plus grande autonomie stratégique.

Les achats européens prennent alors leur véritable signification.

Le GlobalEye donne au Canada accès à une technologie suédoise tout en utilisant une plateforme aéronautique canadienne.

Les sous-marins de Thyssenkrupp Marine Systems rapprochent le Canada de l’Allemagne et de la Norvège tout en intégrant des entreprises canadiennes aux chaînes industrielles liées au programme.

SAFE ouvre au Canada une porte vers les mécanismes européens de financement et d’achat de défense.

Et les investissements dans General Dynamics Land Systems-Canada montrent que le gouvernement canadien ne veut pas seulement diversifier ses fournisseurs : il veut aussi renforcer les entreprises capables de produire au Canada.

Une autonomie relative, mais une dépendance moins dangereuse

Il serait excessif de parler d’indépendance militaire canadienne.

Le Canada restera profondément lié aux États-Unis d’Amérique. La géographie, l’économie et l’architecture de défense nord-américaine rendent cette réalité durable.

La stratégie de Mark Carney poursuit un objectif plus réaliste : réduire les dépendances qui pourraient empêcher le Canada de choisir librement sa politique si ses relations avec un partenaire se détérioraient.

C’est ce qui donne aux choix de Saab, de Thyssenkrupp Marine Systems et de l’Union européenne une portée qui dépasse les contrats eux-mêmes.

Le Canada ne cherche pas un nouveau protecteur.

Il cherche à disposer de davantage de leviers.

La différence est importante. Car dans une période où les alliances occidentales sont soumises à des tensions politiques, où les chaînes d’approvisionnement militaires sont devenues un enjeu stratégique et où les États redécouvrent la valeur de leurs capacités industrielles, la question n’est plus seulement de savoir qui peut défendre un pays avec lui.

Elle est aussi de savoir ce que ce pays est encore capable de produire, de financer et de décider lorsqu’il doit défendre ses propres intérêts.

C’est sur ce terrain que Mark Carney entend désormais reconstruire la puissance canadienne.

Celine Dou

Monde : si les États-Unis d’Amérique peuvent sanctionner une banque égyptienne pour ses relations avec Téhéran, qui peut encore commercer librement dans le monde ?

Il ne s’agit, en apparence, que d’une affaire bancaire. Une banque égyptienne, Banque Misr, se retrouve dans le viseur des États-Unis d’Amérique. Plus précisément, les mesures annoncées le 28 août concernent ses succursales aux Émirats arabes unis, accusées par le Trésor états-unien d’avoir traité environ 1,8 milliard de dollars de transactions pour des entreprises liées aux réseaux financiers iraniens. La banque examine la notification reçue, tandis que la banque centrale des Émirats arabes unis a ouvert une enquête urgente sur ses activités.

Lire la suite: Monde : si les États-Unis d’Amérique peuvent sanctionner une banque égyptienne pour ses relations avec Téhéran, qui peut encore commercer librement dans le monde ?

L’affaire pourrait rester cantonnée aux pages économiques si elle ne posait pas une question beaucoup plus dérangeante : jusqu’où peut aller le pouvoir d’un État lorsqu’une grande partie du commerce mondial dépend de sa monnaie et de son système financier ?

Les États-Unis d’Amérique ne disent pas simplement à l’Iran qu’ils refusent de commercer avec lui. Ils cherchent désormais à convaincre, et parfois à contraindre, les établissements financiers étrangers à faire le même choix.

Le mécanisme est redoutablement efficace. Une banque étrangère peut être parfaitement légale dans son propre pays, mais si elle a besoin d’accéder au dollar, aux banques correspondantes ou à certaines infrastructures financières internationales, elle doit aussi tenir compte des décisions prises aux États-Unis d’Amérique.

C’est précisément ce qui donne aux sanctions une portée qui dépasse les frontières états-uniennes.

Dans le cas de Banque Misr, le Trésor des États-Unis d’Amérique a proposé de couper les succursales concernées de leur accès aux opérations en dollars avec les établissements financiers états-uniens. Le Caire a précisé que la mesure ne visait ni les activités de Banque Misr en Égypte ni les autres banques égyptiennes.

Mais le message adressé au secteur bancaire international est, lui, beaucoup plus large : celui qui facilite financièrement les échanges avec l’Iran prend le risque d’en payer le prix, même s’il n’est pas iranien.

C’est là que le débat commence véritablement.

Les États-Unis d’Amérique ont parfaitement le droit de défendre leurs intérêts, de lutter contre le financement d’activités qu’ils considèrent comme dangereuses et d’utiliser leurs propres instruments économiques. Personne ne peut sérieusement leur contester ce droit.

Mais une question demeure : à partir de quel moment la défense des intérêts d’une puissance devient-elle une capacité à fixer les limites de l’action économique des autres ?

Car le problème ne concerne pas uniquement l’Iran.

Aujourd’hui, c’est Téhéran. Demain, ce pourrait être un autre pays placé sous sanctions. Et les mêmes banques étrangères pourraient devoir choisir entre leurs relations commerciales avec ce pays et leur accès au système financier dominé par le dollar.

La Chine a déjà compris le risque. Pékin a averti qu’il protégerait ses intérêts alors que les États-Unis d’Amérique préparaient de nouvelles sanctions visant les partenaires commerciaux de l’Iran. La Turquie et les Émirats arabes unis figurent également parmi les pays dont les relations économiques avec Téhéran sont particulièrement surveillées.

Le monde commercial que l’on présente souvent comme ouvert et mondialisé repose donc sur une réalité moins confortable : tous les acteurs ne disposent pas du même degré de liberté.

Une puissance qui contrôle une monnaie internationale, un vaste réseau bancaire et des infrastructures financières incontournables possède un levier dont la portée dépasse largement son territoire.

Ce levier peut être utilisé contre un adversaire. Il peut aussi être utilisé pour empêcher cet adversaire de trouver des partenaires.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut laisser l’Iran contourner les sanctions des États-Unis d’Amérique. Ce serait réduire le problème. La vraie question est de savoir si le commerce international peut rester véritablement international lorsque l’accès à ses principaux circuits financiers dépend, en partie, de la conformité aux décisions d’une seule puissance.

C’est un sujet qui concerne aussi l’Afrique.

Les économies africaines commercent avec la Chine, la Russie, l’Iran, les pays du Golfe, l’Europe et les États-Unis d’Amérique. Elles ont besoin de capitaux, de banques correspondantes, de devises et d’un accès aux marchés internationaux. Dans cet environnement, la marge de manœuvre d’un État peut rapidement se réduire lorsqu’un de ses partenaires économiques devient la cible de sanctions.

La souveraineté ne consiste alors plus seulement à contrôler ses frontières, son territoire ou ses institutions. Elle touche aussi à une question beaucoup moins visible : la possibilité de choisir librement ses partenaires économiques.

Les sanctions contre Banque Misr constituent donc bien davantage qu’une nouvelle mesure dans la guerre économique menée contre l’Iran. Elles rappellent au monde une vérité que l’on préfère parfois oublier : dans l’économie internationale, la puissance ne se mesure pas seulement au nombre de soldats ou de missiles. Elle se mesure aussi à la capacité de décider qui peut accéder à l’argent, aux banques et aux marchés.

Et lorsque cette capacité appartient largement à un seul acteur, une question finit nécessairement par se poser :

le commerce mondial est-il réellement libre, ou seulement libre dans les limites fixées par les puissances qui contrôlent ses principaux instruments ?

Celine Dou

Après Assad, la Syrie face à l’inquiétude d’une paix inachevée

À Damas, les embouteillages ont repris autour des grandes artères. Dans certains quartiers d’Alep, les échoppes rouvrent derrière des façades encore éventrées par les combats. Les images d’une Syrie qui tente de renouer avec une forme de quotidien nourrissent l’idée d’un pays sorti de la guerre. Pourtant, derrière cette apparente accalmie, l’angoisse demeure intacte. Car si le régime de Bachar al-Assad s’est effondré, la stabilité, elle, ne s’est pas imposée avec lui.

Lire la suite: Après Assad, la Syrie face à l’inquiétude d’une paix inachevée

Quelques mois après la chute du pouvoir baasiste, la Syrie demeure suspendue entre deux réalités contradictoires : la fin des affrontements à grande échelle et la persistance d’un désordre profond. Violences locales, tensions confessionnelles, rivalités armées et effondrement économique entretiennent un climat de défiance dans une société exsangue. Dans plusieurs régions du pays, la population redoute désormais moins le retour de la guerre totale que l’enlisement dans une insécurité chronique.

Le reportage relayé par MSN traduit une inquiétude qui traverse aujourd’hui une grande partie de la société syrienne : celle d’un pays entré dans l’après-guerre sans être véritablement entré dans la paix.

Depuis la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024, les nouvelles autorités tentent de donner corps à une transition politique encore fragile. Une administration provisoire a été installée à Damas, plusieurs représentations diplomatiques arabes ont rouvert leurs portes et les discours officiels insistent sur la reconstruction nationale. Dans certaines villes, les services administratifs recommencent à fonctionner avec une relative régularité. Les barrages militaires se font moins nombreux sur certains axes et les commerces rouvrent progressivement.

Mais cette normalisation demeure précaire.

Au nord-est du pays, les tensions restent vives entre le pouvoir central et les forces kurdes. Malgré les accords annoncés ces derniers mois, la méfiance persiste et plusieurs incidents armés ont ravivé les inquiétudes autour d’une possible reprise des affrontements. Ankara continue, de son côté, de maintenir une forte pression militaire le long de la frontière turco-syrienne afin d’empêcher toute consolidation durable de l’autonomie kurde.

Dans le sud, les régions druzes connaissent également une instabilité persistante. Des groupes armés locaux contestent certaines décisions des nouvelles autorités et dénoncent des opérations sécuritaires menées sans véritable concertation. À cela s’ajoutent des enlèvements, des assassinats ciblés et des règlements de comptes qui entretiennent un climat d’insécurité diffus.

Les régions alaouites, longtemps considérées comme le socle du régime déchu, vivent elles aussi sous tension. Plusieurs organisations de défense des droits humains évoquent des exactions commises lors d’opérations conduites dans des zones soupçonnées d’avoir abrité d’anciens réseaux pro-Assad. Arrestations arbitraires, disparitions et violences de représailles nourrissent un sentiment de peur parmi les populations locales.

Treize années de guerre ont laissé derrière elles un pays profondément disloqué.

L’économie syrienne demeure en état de quasi-effondrement. La monnaie nationale a perdu l’essentiel de sa valeur, les coupures d’électricité rythment le quotidien et les infrastructures publiques restent largement dévastées dans de nombreuses provinces. Dans plusieurs villes, les habitants passent encore des heures à attendre du carburant ou des produits de première nécessité.

Le retour progressif de certains réfugiés ne suffit pas à masquer cette réalité.

Beaucoup découvrent un pays incapable, pour l’heure, d’offrir des conditions de vie stables. Des quartiers entiers demeurent inhabitables. Les écoles et les hôpitaux manquent de personnel comme de matériel. Quant au marché du travail, il reste exsangue dans une économie rongée par les pénuries et la pauvreté.

Pour une partie des Syriens revenus de l’exil, le sentiment dominant n’est plus celui de la guerre imminente, mais celui d’une incertitude permanente.

La Syrie entre aujourd’hui dans une phase plus complexe encore que celle des années de guerre ouverte. Car un régime peut tomber plus rapidement qu’un pays ne se relève.

Durant des années, le pouvoir de Bachar al-Assad avait fondé sa survie sur une équation redoutablement simple : lui disparu, le chaos l’emporterait. La chute du régime n’a pas confirmé totalement cette prophétie, mais elle n’a pas davantage permis l’émergence immédiate d’un ordre stable.

Ce qui apparaît désormais au grand jour, ce sont les fractures accumulées au fil du conflit : défiances confessionnelles, rivalités territoriales, logiques de milices et dépendances extérieures.

Le nouveau pouvoir hérite d’un pays morcelé, où l’autorité de l’État demeure inégale selon les régions et où les fidélités locales l’emportent souvent sur l’idée d’un destin national commun. Dans plusieurs provinces, les armes circulent encore abondamment et les structures sécuritaires restent fragmentées.

Surtout, une partie de la population continue de regarder les nouvelles autorités avec prudence. Les minorités alaouites et druzes redoutent une marginalisation politique. Les Kurdes craignent la remise en cause de l’autonomie acquise durant la guerre. Quant à de nombreux opposants historiques, ils doutent de la capacité du pouvoir transitoire à rompre avec les pratiques autoritaires qui ont longtemps structuré l’État syrien.

À ces fragilités internes s’ajoute le poids des puissances étrangères.

Israël poursuit ses frappes contre des positions jugées hostiles près du Golan et de Damas. La Turquie entend empêcher l’émergence d’une entité kurde autonome à sa frontière méridionale. Les États-Unis conservent une présence stratégique dans le nord-est, tandis que la Russie tente de préserver ses positions malgré la disparition de son principal allié régional.

La Syrie reste ainsi traversée par des intérêts contradictoires qui dépassent largement ses frontières.

Le véritable défi syrien ne réside plus seulement dans la reconstruction des villes détruites, mais dans la capacité du pays à réinventer une coexistence politique après plus d’une décennie de guerre civile.

Reconstruire des immeubles ou des routes prendra du temps. Restaurer la confiance entre des communautés meurtries pourrait exiger une génération entière.

La Syrie de 2026 n’est plus celle des sièges interminables, des bombardements quotidiens et des lignes de front figées qui avaient marqué les années les plus sombres du conflit. Pourtant, le pays demeure loin d’un retour à la sérénité.

Sous l’apparente accalmie, les tensions confessionnelles, les fragilités économiques et les rivalités régionales continuent de miner le quotidien des Syriens. Le fracas des armes s’est atténué, mais la paix, elle, peine encore à prendre corps.

Celine Dou, pour la Boussole-infos