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ISLANDE : pourquoi un pays déjà si proche de l’Union européenne refuse-t-il de reprendre le chemin de l’adhésion ?

La question européenne n’est pas nouvelle en Islande. Elle a simplement changé de nature. Après avoir demandé à rejoindre l’Union européenne au lendemain de la crise financière de 2008, puis suspendu le processus quelques années plus tard, le gouvernement islandais vient de refermer une nouvelle fois la porte aux négociations. Le 29 août, 52,8 % des électeurs ont refusé leur reprise. Un choix qui ne signifie pourtant ni rupture avec l’Europe ni rejet de ses institutions : l’Islande reste membre de l’Espace économique européen, de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange. Alors, pourquoi aller jusqu’à l’adhésion lorsque l’essentiel des liens économiques avec l’Union existe déjà ?

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Un « non » qui porte d’abord sur des négociations

La première précision est essentielle. Les Islandais n’ont pas voté pour ou contre l’adhésion à l’Union européenne.

La question soumise au référendum était : « L’Islande doit-elle reprendre les négociations d’adhésion avec l’Union européenne ? »

Le « non » l’a emporté avec 118 040 voix, soit 52,8 %, contre 105 339 voix pour le « oui », soit 47,2 %. La participation a atteint 82,6 %, avec 225 031 suffrages exprimés sur 272 591 électeurs inscrits.

Le résultat est donc serré, mais il est politiquement clair. Le gouvernement de la Première ministre sociale-démocrate Kristrún Frostadóttir avait annoncé qu’il respecterait le verdict des urnes. Il ne relancera pas les négociations pendant l’actuel mandat, qui court jusqu’en 2028. Le Parlement islandais devra par ailleurs examiner l’éventuel retrait formel de la candidature islandaise.

Le vote referme ainsi, pour plusieurs années au moins, un dossier ouvert il y a dix-sept ans.

L’Islande avait pourtant frappé à la porte en pleine crise

En juillet 2009, l’Islande avait officiellement demandé son adhésion à l’Union européenne. À l’époque, le pays venait de subir l’une des crises financières les plus graves de son histoire.

Les négociations ont commencé en 2010. Elles ont progressé rapidement sur plusieurs dossiers : 27 des 33 chapitres substantiels avaient été ouverts lorsque le processus a été suspendu en 2013, et 11 avaient été provisoirement clôturés.

Le changement de gouvernement intervenu en 2013 a mis fin à cette dynamique. En 2015, le gouvernement islandais a demandé à ne plus être considéré comme un pays candidat.

La candidature n’a toutefois jamais été formellement retirée. C’est cette particularité juridique qui a permis au gouvernement actuel de proposer, en 2026, de reprendre les négociations plutôt que de lancer une nouvelle procédure.

Entre-temps, la situation économique du pays avait profondément changé.

L’argument qui avait poussé une partie des responsables islandais vers l’Union après la crise financière de 2008 a perdu de sa force. L’économie s’est redressée et le produit intérieur brut a encore progressé de 1,3 % en 2025.

L’urgence qui pouvait justifier une adhésion en 2009 n’existe donc plus dans les mêmes termes.

Une proximité déjà très forte avec l’Europe

C’est l’un des paradoxes de ce référendum.

L’Islande n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle est loin d’être extérieure au projet européen. Elle appartient depuis 1994 à l’Espace économique européen, qui lui donne accès au marché unique. Elle fait également partie de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange.

Autrement dit, une grande partie de l’intégration économique et de la libre circulation existe déjà sans adhésion politique.

Pour les partisans de l’Union, cette situation présente cependant une faiblesse : l’Islande applique une partie importante des règles du marché intérieur sans participer pleinement à leur élaboration dans les institutions européennes.

Pour leurs adversaires, c’est précisément ce qui permet de conserver les avantages économiques de la proximité avec l’Union sans abandonner certaines compétences nationales.

Le référendum a donc opposé deux conceptions de cette relation : aller jusqu’au bout de l’intégration pour avoir davantage de poids dans les décisions, ou conserver une relation étroite avec l’Union européenne tout en gardant la maîtrise des secteurs considérés comme stratégiques.

La pêche, ligne rouge de l’électorat islandais

Aucun dossier n’a autant pesé que celui de la pêche.

Le secteur représente près de 40 % de la valeur des exportations de marchandises islandaises. En 2025, les produits marins représentaient précisément 38,9 % de la valeur totale des exportations de biens.

La pêche est également liée à l’histoire politique du pays. Les « guerres de la morue » menées par l’Islande contre le Royaume-Uni au XXe siècle ont profondément marqué la mémoire nationale. Le contrôle des eaux et des ressources halieutiques est devenu bien davantage qu’une question commerciale : il touche à la souveraineté.

L’adhésion à l’Union aurait nécessairement placé la politique islandaise de la pêche dans le cadre de la politique commune de la pêche.

C’est précisément ce que redoutaient les professionnels du secteur. Selon les données citées pendant la campagne, environ 90 % des entreprises de la pêche se déclaraient opposées à une adhésion.

La commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, avait pourtant reconnu les spécificités islandaises dans les domaines de la pêche et de l’agriculture et assuré que celles-ci seraient examinées avec attention lors de négociations éventuelles.

Cela n’a pas suffi.

La souveraineté plutôt que les promesses économiques

Le débat ne s’est toutefois pas résumé aux poissons.

Pour une partie du camp du « non », rejoindre l’Union aurait signifié transférer davantage de compétences aux institutions européennes alors que le pays dispose déjà d’un accès privilégié au marché européen.

La question de la monnaie a également nourri les discussions. L’Islande conserve la couronne islandaise et mène sa propre politique monétaire. Une éventuelle adhésion aurait ouvert, à terme, le dossier de l’euro.

Les partisans du « oui » répondaient que l’intégration pourrait apporter davantage de stabilité économique, notamment dans un pays confronté à une inflation et à des taux d’intérêt élevés. Ils faisaient aussi valoir qu’en restant à l’extérieur, l’Islande continue de reprendre certaines règles européennes sans disposer d’un siège au Conseil de l’Union européenne ni de députés au Parlement européen.

Mais cet argument institutionnel n’a pas convaincu suffisamment d’électeurs.

L’Arctique a changé la question européenne

Le contexte international aurait pu faire basculer le vote.

L’Islande se trouve dans une région devenue stratégique. La guerre en Ukraine, le retour des rivalités de puissance dans l’Arctique et les déclarations du président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump, sur le Groenland ont modifié la perception des questions de sécurité dans le nord de l’Atlantique.

Le gouvernement islandais avait donc aussi présenté le rapprochement avec l’Union européenne sous l’angle de la sécurité et de la position internationale du pays.

L’argument était sérieux : l’Islande est membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord mais ne possède pas d’armée permanente. Elle dispose depuis 1951 d’un accord de défense avec les États-Unis d’Amérique. Après le référendum, le gouvernement islandais cherche d’ailleurs à renforcer ses partenariats de sécurité avec d’autres pays, notamment la Finlande, la Norvège, le Japon et le Canada.

Mais la géopolitique n’a pas suffi à effacer les préoccupations nationales.

Reykjavik et les régions rurales ne regardent pas l’Europe de la même manière

Le scrutin a également révélé une fracture géographique.

La capitale, Reykjavik, a majoritairement voté en faveur de la reprise des négociations. Dans plusieurs circonscriptions rurales, le « non » s’est imposé plus nettement.

Cette différence n’est pas anodine. Dans les régions où la pêche et l’agriculture occupent une place importante, l’idée de soumettre davantage ces secteurs aux règles européennes suscite davantage de méfiance.

Le vote ne traduit donc pas seulement une opinion sur l’intégration européenne. Il reflète aussi une opposition entre une capitale plus ouverte à cette intégration et des territoires davantage attachés à la maîtrise nationale des ressources.

Pourquoi l’Union européenne espérait tant un « oui »

Pour l’Union européenne, l’adhésion éventuelle de l’Islande aurait eu une portée qui dépassait largement les quelque 400 000 habitants du pays.

L’Islande aurait été l’un des rares nouveaux membres riches à rejoindre l’Union depuis longtemps. Son adhésion aurait constitué une vitrine pour la politique d’élargissement européenne : un État démocratique, stable, prospère et déjà largement aligné sur les normes européennes.

Elle aurait aussi renforcé la présence politique de l’Union européenne dans l’Arctique.

Le « non » constitue donc un revers pour l’Union européenne, même si les relations entre les deux parties ne sont pas remises en cause. La Commission européenne a pris acte du résultat et rappelé que l’Islande demeurait un partenaire proche de l’Union européenne.

L’Islande ne tourne pas le dos à l’Europe

C’est probablement la conclusion la plus importante de ce référendum.

Le vote ne remet ni en cause l’Espace économique européen, ni Schengen, ni les nombreux accords qui lient déjà le gouvernement islandais aux institutions européennes.

L’Islande a simplement choisi de ne pas transformer cette proximité en appartenance politique.

Le résultat peut ainsi être lu moins comme un rejet de l’Europe que comme un choix en faveur du statu quo : conserver l’accès au marché unique et la coopération européenne, tout en maintenant la souveraineté sur les secteurs que les électeurs considèrent comme essentiels.

Le gouvernement islandais a d’ailleurs annoncé qu’il continuerait à défendre activement les intérêts du pays dans le cadre de l’Espace économique européen.

Ce que le « non » dit de l’Europe d’aujourd’hui

Le cas islandais est intéressant parce qu’il inverse une logique longtemps dominante dans l’histoire de l’Union.

Pour de nombreux pays européens, l’adhésion représente l’accès à un espace de stabilité, de prospérité et de sécurité. L’Ukraine, les pays des Balkans occidentaux et plusieurs autres candidats continuent de considérer l’Union comme un horizon stratégique majeur.

En Islande, la question se pose autrement.

Le pays dispose déjà d’un niveau élevé de prospérité, bénéficie du marché unique et appartient à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il n’a donc pas besoin de l’adhésion pour obtenir les principaux avantages économiques et sécuritaires que celle-ci pourrait apporter à un autre État.

La question devient alors : qu’aurait-il à gagner en transférant davantage de compétences aux institutions européennes ?

Le gouvernement n’a pas réussi à convaincre une majorité d’électeurs que les bénéfices supplémentaires justifiaient ce changement.

Le résultat ne signifie pas que les Islandais sont massivement hostiles à l’Union. Avec 47,2 % des suffrages favorables à la reprise des négociations, le pays apparaît au contraire profondément partagé. Mais le scrutin montre qu’une proximité économique et politique avec l’Europe ne conduit pas nécessairement à l’adhésion.

Pour l’Union européenne, c’est peut-être la leçon la plus intéressante de ce vote islandais : dans un pays riche, stable et déjà largement intégré au marché européen, l’adhésion ne constitue pas une évidence. Elle doit encore répondre à une question simple : qu’apporte-t-elle de plus que ce que le pays possède déjà ?

Celine Dou

CANADA : MARK CARNEY DIVERSIFIE LES PARTENAIRES MILITAIRES DU PAYS POUR RÉDUIRE SA DÉPENDANCE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE SANS ROMPRE AVEC WASHINGTON

Le Canada est en train de changer la manière dont il pense sa défense. Le gouvernement de Mark Carney augmente fortement les dépenses militaires, développe les capacités de production nationales et multiplie les accords avec des partenaires européens. Le groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab est désormais le fournisseur privilégié pour un futur système de surveillance aérienne. Le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems négocie la fourniture de jusqu’à douze sous-marins. Le Canada participe aussi au dispositif européen de financement de la défense SAFE. Ces choix ne signifient pas que le gouvernement canadien abandonne les États-Unis d’Amérique. Ils montrent plutôt qu’il veut pouvoir défendre les intérêts canadiens sans dépendre d’un seul partenaire pour ses équipements et ses chaînes d’approvisionnement militaires.

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Cette réorientation a une origine plus profonde que la seule détérioration des relations entre Mark Carney et Donald Trump. Le gouvernement canadien cherche à corriger une faiblesse qu’il reconnaît lui-même : pendant des décennies, le pays a insuffisamment investi dans ses forces armées et son industrie de défense, en comptant largement sur sa situation géographique et sur ses alliés. La nouvelle stratégie canadienne repose désormais sur trois verbes : construire au Canada lorsque les capacités existent, travailler avec des alliés lorsque le pays ne peut agir seul, puis acheter à l’étranger lorsque cela est nécessaire. La Suède, l’Allemagne, la Norvège et l’Union européenne prennent ainsi une place nouvelle dans la défense canadienne, sans que la coopération militaire avec les États-Unis d’Amérique soit remise en cause.

Mark Carney change d’abord la doctrine d’achat militaire

Le changement commence par une décision politique prise avant les principaux choix européens.

En février 2026, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a présenté la première stratégie industrielle de défense de son gouvernement. Son principe est formulé en trois mots : « construire, travailler en partenariat, acheter ».

Le gouvernement canadien veut d’abord confier aux entreprises canadiennes les marchés correspondant aux capacités que le pays maîtrise déjà. Lorsque ces capacités n’existent pas, il veut travailler avec des alliés afin d’attirer des investissements, de transférer des technologies et d’intégrer les entreprises canadiennes aux chaînes de production. Ce n’est qu’après ces deux possibilités que l’achat à l’étranger doit intervenir.

La stratégie poursuit un objectif qui dépasse le renouvellement des équipements militaires : accroître l’autonomie stratégique du Canada.

Mark Carney l’a explicitement liée à la souveraineté canadienne, notamment dans l’Arctique, mais aussi à la capacité du pays à agir indépendamment lorsque ses intérêts l’exigent.

Cette inflexion est importante parce qu’elle modifie la question posée lors d’un achat militaire.

Le gouvernement canadien ne demande plus seulement quel équipement répond le mieux aux besoins des Forces armées canadiennes. Il demande également ce que cet achat laissera derrière lui au Canada : des emplois, des compétences, des capacités de maintenance, des entreprises intégrées à des chaînes de production et, surtout, une moindre vulnérabilité lorsqu’une relation politique avec un fournisseur étranger se détériore.

Le choix du groupe suédois Saab n’est pas encore un contrat

Le premier exemple est celui du groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab.

Le 27 mai, le gouvernement canadien a annoncé l’ouverture de négociations avec Saab, retenu comme fournisseur privilégié pour la capacité canadienne de détection et de contrôle aéroporté.

La solution proposée est le GlobalEye, un appareil équipé de systèmes de surveillance et de commandement capables de détecter et de suivre des menaces à longue distance. Le gouvernement canadien indique que le système doit notamment renforcer la surveillance de l’Arctique et améliorer la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Une précision est essentielle : le Canada n’a pas encore conclu le contrat.

La sélection de Saab comme fournisseur privilégié permet aux autorités canadiennes d’examiner plus précisément les aspects techniques, commerciaux et industriels de la proposition. Le gouvernement canadien précise lui-même que cette étape ne constitue pas un engagement contractuel.

Le choix du GlobalEye demeure toutefois significatif.

L’appareil proposé repose sur le Global 6500 du constructeur aéronautique canadien Bombardier. Le gouvernement de Mark Carney veut ainsi associer une technologie militaire suédoise à une plateforme fabriquée au Canada. La future coopération doit également créer des possibilités de production et d’intégration au Canada, de transfert de technologies et de participation d’entreprises canadiennes aux chaînes mondiales de l’aéronautique et de la défense.

Le dossier Saab illustre donc exactement la nouvelle doctrine canadienne : le Canada ne possède pas seul toutes les technologies dont il a besoin, mais il veut que leur acquisition renforce aussi ses propres capacités.

Avec l’Allemagne et la Norvège, le Canada prépare l’après-Victoria

Le deuxième dossier est beaucoup plus lourd.

Le 6 juillet, Mark Carney a annoncé que le gouvernement canadien retenait le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems comme fournisseur privilégié pour son prochain programme de sous-marins de patrouille.

Le projet porte sur jusqu’à douze sous-marins à propulsion classique capables d’opérer sous la glace. Les quatre premiers doivent être livrés en 2034. Le gouvernement canadien veut conclure les accords contractuels au plus tard à la fin de 2027.

Là encore, il ne s’agit pas encore d’un contrat définitif.

Le gouvernement canadien doit désormais négocier avec Thyssenkrupp Marine Systems. Si ces négociations échouaient, l’entreprise sud-coréenne Hanwha Ocean pourrait être désignée comme fournisseur privilégié à son tour.

Mais le choix allemand a déjà produit un effet stratégique : il rapproche le Canada de l’Allemagne et de la Norvège, qui coopèrent autour du sous-marin de type 212CD.

Le 7 juillet, Mark Carney, le chancelier allemand Friedrich Merz et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont annoncé leur volonté de construire un partenariat stratégique de long terme. Le Canada doit rejoindre la coopération germano-norvégienne autour du sous-marin choisi, avec l’objectif d’approfondir les relations industrielles et militaires entre les trois pays.

Pour le Canada, l’enjeu est aussi géographique.

Ses forces navales doivent pouvoir agir dans l’Atlantique, le Pacifique et l’Arctique. Les futurs sous-marins doivent donc être capables d’assurer une présence sous-marine plus durable, notamment sous les glaces de l’Arctique.

Le choix du constructeur allemand répond ainsi à un besoin militaire canadien précis, mais il ouvre en même temps une coopération industrielle et stratégique avec deux pays européens.

Le réarmement canadien ne se résume pourtant pas aux achats européens

Il serait faux de présenter la politique de Mark Carney comme une simple substitution de fournisseurs européens aux fournisseurs des États-Unis d’Amérique.

Le gouvernement canadien investit également dans ses propres entreprises.

En juillet, il a conclu un partenariat stratégique avec General Dynamics Land Systems-Canada, entreprise spécialisée dans les véhicules blindés et implantée à London, dans la province de l’Ontario. Le gouvernement prévoit près de deux milliards de dollars canadiens sur quatre ans pour construire 190 véhicules blindés supplémentaires destinés aux Forces armées canadiennes.

Le gouvernement canadien a également annoncé avoir atteint en mars l’objectif de 2 % du produit intérieur brut consacré à la défense fixé par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, après des années de dépenses militaires plus faibles. Il indique avoir engagé plus de 63 milliards de dollars canadiens supplémentaires dans la défense sur une période d’un an.

Le message de Mark Carney est donc cohérent : réarmer les forces canadiennes, mais utiliser cet effort pour reconstruire une base industrielle nationale.

Pourquoi l’Europe entre-t-elle dans cette équation ?

Le rapprochement militaire avec l’Europe ne commence pas avec le choix de Saab.

En décembre 2025, le Canada a conclu avec l’Union européenne un accord permettant sa participation à Security Action for Europe, ou SAFE, le dispositif européen destiné à soutenir les investissements communs dans la défense. Le mécanisme européen représente jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts destinés aux investissements de défense.

Le Canada est ainsi devenu le premier pays non européen à participer à SAFE.

Pour le gouvernement canadien, l’intérêt n’est pas uniquement financier. L’accord doit aussi favoriser la constitution de chaînes d’approvisionnement de défense plus résilientes entre les industries canadienne et européennes.

Le choix de Saab, le rapprochement avec l’Allemagne et la Norvège et la participation à SAFE appartiennent donc à une même logique : multiplier les partenaires capables de fournir au Canada des équipements, des technologies, des investissements et des capacités industrielles.

Donald Trump a changé la valeur politique de cette diversification

Cette stratégie ne doit pas être attribuée entièrement au retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Elle était déjà inscrite dans le programme de Mark Carney.

Mais les relations entre le gouvernement canadien et l’administration de Donald Trump lui ont donné une dimension beaucoup plus concrète.

Depuis plusieurs mois, les deux pays se livrent une confrontation commerciale. En août, après l’échec de nouvelles négociations, l’administration de Donald Trump a appliqué de nouveaux droits de douane de 50 % sur certains produits canadiens. Le gouvernement de Mark Carney a suspendu les négociations et annoncé des mesures de rétorsion d’un montant équivalent, qui doivent entrer en vigueur le 8 septembre.

Le conflit commercial a une conséquence qui dépasse les marchandises frappées de droits de douane.

Il oblige le Canada à regarder autrement sa dépendance à l’égard de son voisin.

Pendant des décennies, la proximité avec les États-Unis d’Amérique a été un avantage considérable pour l’économie et la défense canadiennes. Les deux pays partagent une frontière, des infrastructures, des chaînes industrielles et un système de défense continental. Le Canada coopère notamment avec les forces armées des États-Unis d’Amérique au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Mais cette intégration signifie aussi que certaines décisions prises par l’administration des États-Unis d’Amérique peuvent avoir des conséquences directes sur la capacité du Canada à agir.

Mark Carney veut réduire cette vulnérabilité.

Il ne prétend pas la supprimer.

Le Canada ne peut pas se passer des États-Unis d’Amérique

C’est ici que la lecture du virage canadien doit rester rigoureuse.

Le Canada ne remplace pas l’alliance avec les États-Unis d’Amérique par une alliance avec l’Europe.

Le gouvernement canadien reste membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il continue de participer à la défense collective du continent nord-américain et à la coopération militaire avec les forces armées des États-Unis d’Amérique.

Même le choix du GlobalEye renforce la coopération continentale : le gouvernement canadien présente cette capacité comme un moyen d’améliorer la surveillance de l’espace nord-américain et la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

La logique de Mark Carney est donc moins celle d’un éloignement que celle d’une diversification stratégique.

Le gouvernement canadien veut conserver la relation avec les États-Unis d’Amérique tout en réduisant le nombre de domaines dans lesquels il n’existe pratiquement aucune alternative.

C’est une différence fondamentale.

Le véritable sujet est la capacité du Canada à décider seul

La question militaire rejoint ici la question économique.

Lorsque Mark Carney affirme vouloir construire davantage au Canada, travailler avec des partenaires fiables et acheter à l’étranger seulement lorsque cela est nécessaire, il ne décrit pas uniquement une politique industrielle.

Il définit une conception de la souveraineté.

Un pays peut être membre d’une alliance sans confier à ses alliés la totalité de ses capacités. Il peut partager des équipements, des renseignements et des chaînes de production tout en conservant suffisamment de compétences, d’infrastructures et de moyens financiers pour prendre ses propres décisions.

C’est précisément ce que le gouvernement canadien entend renforcer.

La stratégie industrielle de défense annoncée en février fixe d’ailleurs comme objectif de réduire l’exposition du Canada à une défaillance d’un seul partenaire ou d’une seule alliance. Le gouvernement associe explicitement la diversification des partenariats à la recherche d’une plus grande autonomie stratégique.

Les achats européens prennent alors leur véritable signification.

Le GlobalEye donne au Canada accès à une technologie suédoise tout en utilisant une plateforme aéronautique canadienne.

Les sous-marins de Thyssenkrupp Marine Systems rapprochent le Canada de l’Allemagne et de la Norvège tout en intégrant des entreprises canadiennes aux chaînes industrielles liées au programme.

SAFE ouvre au Canada une porte vers les mécanismes européens de financement et d’achat de défense.

Et les investissements dans General Dynamics Land Systems-Canada montrent que le gouvernement canadien ne veut pas seulement diversifier ses fournisseurs : il veut aussi renforcer les entreprises capables de produire au Canada.

Une autonomie relative, mais une dépendance moins dangereuse

Il serait excessif de parler d’indépendance militaire canadienne.

Le Canada restera profondément lié aux États-Unis d’Amérique. La géographie, l’économie et l’architecture de défense nord-américaine rendent cette réalité durable.

La stratégie de Mark Carney poursuit un objectif plus réaliste : réduire les dépendances qui pourraient empêcher le Canada de choisir librement sa politique si ses relations avec un partenaire se détérioraient.

C’est ce qui donne aux choix de Saab, de Thyssenkrupp Marine Systems et de l’Union européenne une portée qui dépasse les contrats eux-mêmes.

Le Canada ne cherche pas un nouveau protecteur.

Il cherche à disposer de davantage de leviers.

La différence est importante. Car dans une période où les alliances occidentales sont soumises à des tensions politiques, où les chaînes d’approvisionnement militaires sont devenues un enjeu stratégique et où les États redécouvrent la valeur de leurs capacités industrielles, la question n’est plus seulement de savoir qui peut défendre un pays avec lui.

Elle est aussi de savoir ce que ce pays est encore capable de produire, de financer et de décider lorsqu’il doit défendre ses propres intérêts.

C’est sur ce terrain que Mark Carney entend désormais reconstruire la puissance canadienne.

Celine Dou

Norvège : Oslo veut maintenir sa production de pétrole et de gaz jusqu’en 2035 et poursuivra les forages en mer de Barents malgré l’Union européenne

La Norvège ne prépare pas sa sortie des hydrocarbures. Elle prépare leur prolongation. Alors que l’Union européenne soutient un moratoire sur les nouveaux forages pétroliers et gaziers dans l’Arctique, Oslo entend continuer à exploiter la mer de Barents et maintenir sa production de pétrole et de gaz à des niveaux proches de ceux d’aujourd’hui jusqu’en 2035 au moins. Le gouvernement norvégien assume désormais une ligne qui place la sécurité énergétique parmi ses priorités, sans renoncer à ses objectifs de transition énergétique.

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Le ministre norvégien de l’Énergie, Terje Aasland, l’a affirmé à Reuters le 24 août, à la veille de l’ouverture de la conférence ONS à Stavanger : la Norvège poursuivra le développement de ses ressources en mer de Barents, quelle que soit la position de l’Union européenne. Pour le gouvernement norvégien, ces gisements ne représentent pas seulement une réserve de pétrole et de gaz. Ils doivent contribuer à maintenir la place de la Norvège parmi les principaux fournisseurs énergétiques de l’Europe au moment où sa production actuelle devrait commencer à décliner après 2030.

L’Europe s’est éloignée du gaz russe, pas de ses besoins énergétiques

La décision norvégienne ne peut pas être comprise sans revenir à 2022.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a bouleversé le marché européen de l’énergie. La réduction des livraisons russes a obligé les pays européens à chercher d’autres fournisseurs. La Norvège s’est retrouvée en première ligne.

Elle fournit désormais environ 30 % de la demande en gaz naturel de l’Union européenne et du Royaume-Uni. Sa production gazière est restée proche de niveaux records en 2025 et sa production pétrolière a atteint son niveau le plus élevé depuis 2009.

Cette position pourrait toutefois devenir plus difficile à tenir. Les prévisions officielles norvégiennes annoncent une baisse sensible de la production après 2030 si de nouvelles ressources ne sont pas découvertes puis développées.

C’est là que la mer de Barents entre dans l’équation.

Pour Terje Aasland, continuer à y développer les ressources pétrolières et gazières répond donc à un intérêt national, mais aussi à celui de l’Europe. Selon lui, dans la situation géopolitique et sécuritaire actuelle, le maintien des activités dans cette région sert les intérêts des deux parties.

Le raisonnement du gouvernement norvégien est simple : si l’Europe veut continuer à disposer d’un approvisionnement énergétique sûr, elle ne peut pas demander simultanément à son principal fournisseur de gaz de renoncer aux ressources susceptibles de prolonger cette offre.

Oslo ne conditionne plus ses projets à l’acceptation européenne

Le désaccord avec l’Union européenne est pourtant réel.

L’Union européenne soutient actuellement un moratoire sur les nouveaux forages pétroliers et gaziers dans l’Arctique au nom de la protection de l’environnement. La Norvège considère pour sa part que les zones de la mer de Barents actuellement ouvertes à l’exploitation sont différentes des secteurs arctiques les plus exposés aux conditions extrêmes.

Le gouvernement norvégien avance notamment que ces zones sont libres de glace, comme certaines parties de la mer du Nord, et que leur exploitation contribue à maintenir l’activité économique et l’emploi dans le nord du pays, à proximité de la frontière russe.

Mais l’argument le plus important est ailleurs : la Norvège considère que la décision d’exploiter ses ressources relève de sa souveraineté.

Terje Aasland ne cache pas que l’Union européenne pourrait décider de ne pas acheter les hydrocarbures produits dans l’Arctique. Mais cette éventualité ne conduirait pas nécessairement la Norvège à fermer les gisements.

Le pétrole pourrait être vendu sur les marchés internationaux. Le gaz pourrait être transformé en gaz naturel liquéfié à l’usine de Melkøya, près de Hammerfest, puis expédié vers d’autres marchés.

La Norvège ne veut donc pas que son industrie pétrolière et gazière soit dépendante d’une seule décision européenne.

Le directeur général d’Equinor, Anders Opedal, tient le même raisonnement. Si l’Union européenne refusait le pétrole et le gaz de la mer de Barents, les ressources pourraient trouver d’autres débouchés. Selon lui, la conséquence première d’une telle décision serait surtout de réduire la sécurité énergétique européenne.

La Norvège abandonne aussi l’image de « batterie verte » de l’Europe

Le changement de ton ne concerne pas uniquement les hydrocarbures.

Pendant des années, la Norvège a été présentée comme une pièce maîtresse de la transition énergétique européenne. Grâce à son abondante production hydroélectrique, elle exporte de l’électricité vers plusieurs pays européens et s’est progressivement retrouvée intégrée au système électrique continental.

L’expression de « batterie verte de l’Europe » résumait cette ambition.

Terje Aasland ne veut plus de cette formule.

À ses yeux, elle donne à la Norvège un rôle qu’elle ne peut pas assumer seule : celui de régulateur du marché électrique européen. Les interconnexions avec plusieurs pays européens et avec le Royaume-Uni ont aussi exposé les consommateurs norvégiens aux mouvements des prix européens, alimentant les critiques dans le pays.

La Norvège ne prévoit donc pas de nouvelles interconnexions électriques, tout en maintenant sa coopération avec les pays européens.

Le ministre norvégien estime surtout que les États européens doivent renforcer leurs propres capacités de production stables. La fermeture de centrales au charbon et au nucléaire, combinée à des investissements jugés insuffisants dans certaines capacités, a selon lui fragilisé le système.

La Norvège accepte de rester intégrée au marché européen. Elle ne veut plus être présentée comme celle qui doit, à elle seule, en assurer l’équilibre.

Le gouvernement norvégien doit aussi défendre ses champs devant la justice

La bataille énergétique du gouvernement norvégien ne se joue pas seulement avec l’Union européenne. Elle se déroule également devant les tribunaux norvégiens.

Le gouvernement demandera à la Cour suprême d’annuler une décision de juridictions inférieures ayant invalidé les autorisations de développement de trois champs pétroliers : Breidablikk, exploité par Equinor, ainsi que Tyrving et Yggdrasil, exploités par Aker BP.

L’affaire oppose l’État et les compagnies pétrolières à des organisations environnementales, qui contestent notamment la prise en compte des conséquences climatiques de ces exploitations.

Le point de désaccord porte sur les émissions dites de « Scope 3 », celles qui interviennent lorsque le pétrole et le gaz extraits sont finalement consommés.

Pour les défenseurs de l’environnement, une autorisation d’exploitation ne peut pas ignorer les émissions générées en aval par les hydrocarbures produits. Le gouvernement norvégien conteste cette remise en cause de sa politique énergétique.

L’audience devant la Cour suprême doit durer quatre jours. La décision est attendue plus tard cette année.

Le jugement sera donc particulièrement observé. Il pourrait confirmer la stratégie actuelle du gouvernement norvégien ou imposer de nouvelles contraintes à l’exploitation des ressources pétrolières et gazières du pays.

Le paradoxe norvégien devient un problème européen

La Norvège se retrouve aujourd’hui dans une position singulière.

Elle est l’un des pays européens les plus avancés dans les énergies renouvelables, dispose d’une électricité largement issue de l’hydroélectricité et revendique une politique climatique ambitieuse. Dans le même temps, son économie énergétique repose encore largement sur l’exploitation et l’exportation des hydrocarbures.

L’Union européenne se trouve dans une situation tout aussi inconfortable.

Elle veut réduire sa dépendance aux énergies fossiles, mais elle a besoin du gaz norvégien pour compenser en partie la disparition du gaz russe. Elle souhaite limiter les nouveaux projets arctiques, mais ne peut ignorer le poids de la Norvège dans son approvisionnement énergétique.

La décision du gouvernement norvégien met donc face à face deux impératifs qui ne coïncident pas toujours : accélérer la transition énergétique et garantir suffisamment d’énergie pour faire fonctionner les économies européennes.

La Norvège, elle, a choisi de ne pas attendre que cette contradiction soit résolue au niveau de l’Union européenne.

Elle entend continuer à forer en mer de Barents, maintenir ses niveaux de production jusqu’en 2035 au moins et conserver la liberté de vendre ses hydrocarbures au marché européen ou ailleurs.

Le débat ne porte donc plus seulement sur quelques gisements situés au nord de l’Europe. Il porte sur la place que les hydrocarbures occuperont encore dans le système énergétique européen au cours de la prochaine décennie.

Et sur une question à laquelle les institutions de l’Union européenne devront répondre : peut-on demander à la Norvège de contribuer davantage à la sécurité énergétique de l’Europe tout en lui demandant de réduire les ressources qui permettent précisément de l’assurer ?

Celine Dou

La Russie avertit qu’elle pourrait adopter des mesures militaires en cas de renforcement occidental au Groenland

Moscou a adressé un avertissement clair aux puissances occidentales. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré que la Russie pourrait répondre par des contre-mesures, y compris militaires, si les États occidentaux accroissaient leur présence stratégique au Groenland.

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Cette déclaration intervient alors que l’Arctique devient un espace de rivalités entre grandes puissances. Entre enjeux militaires, économiques et environnementaux, la région polaire s’impose progressivement comme un nouveau théâtre de compétition internationale, où le Groenland occupe une position centrale.

Territoire autonome placé sous souveraineté du Royaume de Danemark, le Groenland attire depuis plusieurs années l’attention stratégique des États-Unis d’Amérique et de leurs alliés. L’île accueille notamment la base militaire états-unienne de Pituffik, infrastructure essentielle pour la surveillance spatiale et la défense antimissile dans l’hémisphère nord.

Washington considère ce territoire comme un point d’appui indispensable pour le contrôle des routes aériennes et maritimes reliant l’Amérique du Nord, l’Europe et l’Asie. Les États membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ont parallèlement renforcé leurs exercices militaires et leurs capacités de surveillance dans les zones arctiques.

Ces initiatives sont officiellement présentées comme des mesures destinées à garantir la sécurité maritime et à anticiper les conséquences de l’ouverture progressive des routes polaires liée à la fonte des glaces.

La Russie, qui partage avec l’Arctique plus de 24 000 kilomètres de littoral, suit ces évolutions avec attention. Moscou a engagé depuis plus d’une décennie un vaste programme de modernisation de ses infrastructures militaires dans la région. Plusieurs bases aériennes et navales héritées de l’époque soviétique ont été réactivées, tandis que la flotte russe de brise-glaces nucléaires, la plus importante au monde, permet au pays de maintenir une présence permanente dans les eaux polaires.

L’avertissement formulé par Sergueï Lavrov ne relève pas d’une réaction isolée. Il s’inscrit dans une stratégie plus large de sécurisation de l’Arctique, que la Russie considère comme un espace vital pour sa sécurité nationale et son développement économique.

Les ressources énergétiques jouent un rôle déterminant dans cette approche. Une part significative des réserves gazières russes se situe dans les régions arctiques. La maîtrise des routes maritimes polaires représente également un enjeu commercial majeur. La route maritime du Nord pourrait réduire considérablement la durée des échanges entre l’Asie et l’Europe, offrant à Moscou un levier économique et stratégique.

Du côté occidental, l’Arctique est perçu comme un espace dont la sécurisation devient nécessaire face à l’affirmation militaire russe. Les États-Unis d’Amérique et leurs alliés cherchent ainsi à préserver la liberté de navigation et à garantir l’accès aux ressources naturelles. Cette dynamique nourrit une logique d’équilibre des puissances qui rappelle certains mécanismes observés durant la guerre froide, bien que les enjeux économiques y occupent désormais une place plus marquée.

Le Groenland se retrouve ainsi au croisement d’intérêts parfois divergents. Si son gouvernement développe une stratégie visant à renforcer son autonomie économique grâce à l’exploitation minière et énergétique, l’île demeure dépendante du Danemark pour sa politique de défense. Cette situation renforce sa sensibilité aux tensions internationales.

Au-delà de la rivalité militaire, l’évolution des rapports de force dans l’Arctique soulève des questions de gouvernance internationale. Le Conseil de l’Arctique, longtemps considéré comme un espace de coopération scientifique et environnementale, voit aujourd’hui son rôle fragilisé par la détérioration des relations entre la Russie et les pays occidentaux.

La militarisation progressive de la région pourrait compliquer la gestion collective des défis climatiques et environnementaux, alors même que l’Arctique subit certaines des transformations écologiques les plus rapides au Monde

La mise en garde russe à propos du Groenland illustre la transformation profonde des zones polaires dans l’équilibre stratégique mondial. Longtemps perçu comme un espace périphérique, l’Arctique devient un territoire où se croisent ambitions militaires, intérêts économiques et enjeux environnementaux.

L’avenir de la région dépendra en grande partie de la capacité des puissances concernées à maintenir des mécanismes de dialogue et de régulation. À défaut, le Grand Nord pourrait s’imposer comme l’un des nouveaux foyers de tensions internationales au cours des prochaines décennies.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Présence chinoise dans l’Arctique : entre coopération affichée et recomposition des rivalités de puissance

Longtemps relégué aux marges des relations internationales, l’Arctique s’impose désormais comme l’un des espaces stratégiques les plus disputés de la planète. La montée en puissance de la Chine dans cette région polaire, présentée par Pékin comme strictement pacifique et scientifique, suscite toutefois de vives suspicions, en particulier de la part des États Unis d’Amérique, qui y voient l’émergence d’un nouveau front de rivalités globales.

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Accusée par l’administration de Donald Trump de nourrir des ambitions militaires dans l’Arctique, la Chine rejette toute lecture sécuritaire de sa présence dans le Grand Nord. Pékin met en avant une stratégie fondée sur la recherche scientifique, la coopération économique et le respect du droit international. Cette confrontation de récits révèle cependant une transformation plus profonde des rapports de force mondiaux, dans un espace rendu stratégique par le changement climatique et la recomposition de l’ordre international.

L’Arctique connaît, depuis une quinzaine d’années, une mutation accélérée. Le réchauffement climatique entraîne une fonte progressive de la banquise, ouvrant de nouvelles routes maritimes et rendant plus accessibles des ressources énergétiques et minières longtemps inexploitables. Cette évolution confère à la région une importance stratégique croissante, tant sur le plan économique que géopolitique.

Bien que non riveraine de l’océan Arctique, la Chine s’y est progressivement imposée comme un acteur incontournable. En 2018, Pékin a publié un Livre blanc consacré à sa politique arctique, dans lequel elle se définit comme un « État proche de l’Arctique » et affirme vouloir contribuer à la recherche scientifique, à la protection de l’environnement et au développement durable de la région. La Chine est par ailleurs observatrice au Conseil de l’Arctique depuis 2013 et multiplie les expéditions polaires ainsi que les partenariats scientifiques avec des États nordiques.

Sur le plan économique, la région s’inscrit dans le prolongement de l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la soie, à travers le concept de « Route polaire de la soie ». Celle-ci vise à développer de nouvelles voies maritimes reliant l’Asie à l’Europe, à sécuriser les approvisionnements énergétiques et à investir dans des infrastructures portuaires et industrielles.

Ces initiatives ont toutefois suscité des réactions de méfiance, notamment de la part des États Unis d’Amérique. Sous la présidence de Donald Trump, Washington a accusé la Chine de dissimuler, derrière un discours scientifique et commercial, des objectifs stratégiques à long terme, voire des intentions militaires. Cette lecture sécuritaire s’inscrit dans un contexte plus large de durcissement des relations sino-états-uniennes.

La présence chinoise dans l’Arctique illustre moins une rupture qu’une mutation des formes de rivalité entre grandes puissances. Contrairement à la guerre froide, marquée par une confrontation idéologique et militaire directe, la compétition contemporaine s’exprime de manière plus diffuse, à travers l’économie, la science, le droit international et les normes de gouvernance.

La stratégie chinoise repose sur une combinaison de soft power scientifique, d’investissements économiques structurants et d’intégration dans les mécanismes multilatéraux existants. Cette approche permet à Pékin de légitimer progressivement sa présence dans une région stratégique, sans provoquer de confrontation ouverte. Elle s’inscrit dans une logique d’anticipation, visant à se positionner durablement dans un espace appelé à jouer un rôle central au XXIᵉ siècle.

Face à cette dynamique, la réaction des États Unis d’Amérique relève d’une lecture plus classique de la puissance, fondée sur la sécurité et la projection stratégique. La crainte d’une perte d’influence dans un espace jusqu’ici dominé par les puissances occidentales et la Russie alimente une interprétation suspicieuse des initiatives chinoises, d’autant plus que la coopération sino-russe dans le Grand Nord renforce les inquiétudes états-uniennes.

Derrière la controverse, se dessine une question fondamentale : la gouvernance des nouveaux espaces ouverts par le changement climatique. L’Arctique devient ainsi un laboratoire de la rivalité systémique entre puissances établies et puissances ascendantes, où coopération et compétition s’entremêlent étroitement.

À mesure que la fonte des glaces se poursuit, l’Arctique pourrait devenir un espace central des échanges mondiaux et un réservoir stratégique de ressources essentielles à la transition énergétique. La capacité des acteurs internationaux à y instaurer des mécanismes de coopération durables déterminera si la région deviendra un modèle de gouvernance partagée ou un nouveau foyer de tensions globales.

En affirmant vouloir « sortir des mentalités de guerre froide », la Chine cherche avant tout à imposer une lecture coopérative de sa montée en puissance dans l’Arctique. Toutefois, la réalité géopolitique montre que cette région cristallise déjà les rivalités du monde post-bipolaire. Plus qu’un simple espace polaire, l’Arctique s’impose comme un révélateur des transformations profondes de l’ordre international, où la compétition des puissances se joue désormais autant dans les laboratoires, les ports et les enceintes diplomatiques que sur les champs militaires.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos