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Estonie : comment 70 millions d’euros destinés à des obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur sans expérience, jusqu’à provoquer la démission du ministre de la Défense ?

En 2024, l’Estonie cherchait des obus d’artillerie pour l’Ukraine. Elle a confié cette commande à Datasel S.R.L., une société enregistrée en Italie et acquise quelques mois auparavant par Neco Defence Munitions, en Inde. Près de 70 millions d’euros ont été versés à l’avance. Les livraisons n’ont pas abouti comme prévu. Deux ans plus tard, le contrat est contesté devant une instance arbitrale, les conditions de sa passation font l’objet d’investigations et le ministre estonien de la Défense, Hanno Pevkur, a démissionné le 2 septembre en assumant la responsabilité politique des défaillances de son secteur.

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Ce qui rend cette affaire sensible n’est pas seulement le montant engagé. C’est la succession des décisions : choisir un fournisseur qui n’avait pas de références établies dans la vente des obus recherchés, verser plusieurs dizaines de millions d’euros avant la livraison, poursuivre les engagements malgré les premiers retards, puis constater l’échec de la commande. Derrière la démission de Hanno Pevkur se trouve donc une question beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile : qui a vérifié que l’entreprise pouvait réellement fournir ce que l’Estonie achetait ?

Une commande née de l’urgence ukrainienne

L’opération intervient dans une période où les besoins ukrainiens en munitions d’artillerie sont considérables. Pour les pays européens qui soutiennent Kyiv, la difficulté est double : fournir rapidement des munitions à l’Ukraine tout en reconstituant leurs propres stocks.

L’Estonie choisit alors de passer par le Centre estonien des investissements de défense, l’organisme chargé de ses achats militaires.

En août 2024, celui-ci signe un premier contrat avec Datasel S.R.L. et verse une avance de 15 millions d’euros. Un deuxième contrat est conclu en octobre, avec une nouvelle avance de 10 millions. Deux autres contrats sont ensuite signés avant la fin de l’année. Au total, les avances atteignent environ 70 millions d’euros.

Le financement présente une particularité importante : l’argent provient de la Facilité européenne pour la paix, le mécanisme de l’Union européenne utilisé notamment pour soutenir l’aide militaire destinée à l’Ukraine.

L’Estonie ne prenait donc pas seule le risque financier de l’opération. Une partie du risque était portée par un mécanisme européen.

Le fournisseur avait-il les moyens de livrer ?

C’est à ce stade que le dossier devient difficile à comprendre.

Datasel est une société enregistrée en Italie. Elle avait été acquise en mars 2024 par Neco Defence Munitions. Or, au moment où les contrats ont été conclus, ni Datasel ni son nouveau propriétaire n’avaient, selon les informations publiées par le média public estonien ERR, d’expérience antérieure établie dans la vente des obus d’artillerie recherchés par l’Estonie.

Cela ne signifie pas qu’une entreprise nouvellement entrée dans un secteur ne puisse jamais obtenir un marché militaire. Une société peut changer d’activité, acheter des compétences, s’appuyer sur des partenaires ou développer rapidement une capacité industrielle.

Mais dans le cas présent, la commande portait sur des dizaines de millions d’euros et sur des munitions destinées à un pays en guerre.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi l’Estonie a travaillé avec une entreprise étrangère. Elle est de savoir quelles garanties ont été exigées avant de lui confier une telle somme et comment sa capacité réelle a été évaluée.

Cette question est d’autant plus importante que les premiers problèmes sont apparus relativement tôt.

Les premiers retards n’ont pas arrêté la commande

Le premier lot devait parvenir à l’Ukraine en novembre 2024. Datasel a signalé des retards et des difficultés. Malgré ces problèmes, deux autres contrats ont été conclus à la fin de l’année et de nouvelles avances ont été versées. Le total a ainsi atteint environ 70 millions d’euros.

C’est probablement l’un des points les plus importants du dossier.

Une défaillance apparue après la signature d’un contrat peut arriver dans n’importe quelle opération industrielle. Mais lorsqu’un premier contrat rencontre des difficultés, la décision de poursuivre ou non les engagements devient elle-même une décision de gestion.

Il faudra donc établir ce que savaient les responsables estoniens au moment de la signature des deuxième, troisième et quatrième contrats, quelles informations ils détenaient sur les retards et pourquoi ces éléments n’ont pas conduit à suspendre les nouveaux versements.

C’est cette chronologie qui permettra de déterminer si l’on se trouve devant un échec commercial, une mauvaise appréciation du risque ou des défaillances plus graves dans la commande publique.

Des munitions finalement jugées non conformes

Les livraisons n’ont pas permis de résoudre le problème.

L’Estonie affirme que les munitions reçues ne correspondaient pas aux exigences prévues dans les contrats. Les autorités ont finalement mis fin aux accords et cherchent désormais à récupérer les sommes avancées. Le différend a été porté devant une instance arbitrale à Strasbourg.

Datasel conteste cette présentation.

La société affirme avoir livré des marchandises et soutient que le différend est lié également aux conditions dans lesquelles les contrats ont été exécutés. Elle conteste donc l’idée selon laquelle l’argent aurait simplement été versé sans aucune contrepartie.

Cette version devra être confrontée aux contrats, aux bons de livraison, aux contrôles effectués sur les marchandises et aux décisions prises par les autorités estoniennes.

Une chose est déjà claire : l’opération qui devait permettre à l’Estonie d’acquérir des obus pour l’Ukraine n’a pas produit le résultat attendu et les près de 70 millions d’euros versés à l’avance font désormais l’objet d’un litige.

Il serait donc prématuré de parler de fraude établie ou d’argent définitivement perdu.

La chaîne de décision devient le véritable sujet

Le dossier ne peut pas être réglé en désignant simplement Datasel comme responsable de l’échec.

Le Centre estonien des investissements de défense avait la responsabilité opérationnelle des achats. Mais plusieurs responsables du secteur de la défense ont été associés, à des degrés différents, aux décisions et aux discussions autour de ces contrats.

Le directeur actuel du Centre, Elmar Vaher, a déclaré que l’opération n’aurait pas dû être conclue dans ces conditions. L’ancien responsable de l’organisme, Magnus-Valdemar Saar, a contesté cette lecture et rappelé que les décisions importantes n’étaient pas prises indépendamment du ministère de la Défense.

Cette opposition entre responsables est révélatrice.

Elle montre que l’affaire ne porte plus seulement sur la capacité d’une entreprise à fournir des obus. Elle porte sur la répartition des responsabilités à l’intérieur même du système estonien d’achat militaire.

Qui sélectionne le fournisseur ? Qui vérifie ses références ? Qui contrôle sa capacité financière et industrielle ? Qui décide qu’un premier retard ne justifie pas l’arrêt de la procédure ? Et à quel niveau politique ces décisions sont-elles connues ?

Les investigations devront répondre à ces questions.

La Cour des comptes avait déjà relevé des failles

La commande Datasel arrive en outre dans un secteur déjà confronté à des problèmes de gestion.

Un audit de la Cour des comptes estonienne publié fin août a relevé de graves insuffisances dans la gestion des dépenses et des actifs du ministère de la Défense et des organismes qui en dépendent. Les contrôleurs ont notamment pointé des problèmes concernant les contrats, la réception des biens, leur suivi et leur enregistrement comptable.

L’affaire des obus prend ainsi une autre dimension.

Elle ne serait pas seulement celle d’un contrat malheureux. Elle intervient alors que les institutions de contrôle s’interrogent déjà sur la manière dont le secteur de la défense gère ses ressources.

C’est aussi ce contexte qui explique pourquoi la démission de Hanno Pevkur ne peut être lue uniquement comme la conséquence d’un contrat raté.

Pourquoi Pevkur a-t-il démissionné ?

Hanno Pevkur était ministre de la Défense depuis 2022. Il n’a pas affirmé avoir négocié personnellement les contrats Datasel.

Il a cependant choisi d’assumer la responsabilité politique de ce qui s’est produit dans le secteur placé sous son autorité.

Son raisonnement est simple : un ministre ne signe pas lui-même chaque contrat d’achat militaire, mais il reste responsable politiquement du fonctionnement de son ministère. Le 2 septembre, Pevkur a donc annoncé son départ.

Cette décision doit être distinguée d’une éventuelle responsabilité pénale.

Sa démission ne signifie pas qu’il a été établi qu’il avait commis une fraude ou qu’il avait personnellement organisé le contrat. Elle signifie qu’il a considéré que les défaillances constatées relevaient suffisamment de son domaine de responsabilité pour justifier son départ.

C’est une conception exigeante de la responsabilité politique.

Mais elle ne dispense pas l’État estonien de rechercher les responsabilités opérationnelles.

L’affaire dépasse désormais l’Estonie

La présence de fonds européens dans l’opération donne au dossier une dimension supplémentaire.

Si l’Estonie ne récupère pas les sommes versées, la question de leur traitement financier ne concernera pas uniquement Tallinn. La Commission européenne suit le dossier et doit examiner les conséquences éventuelles pour la Facilité européenne pour la paix.

Le cas est particulièrement sensible parce que l’Europe demande actuellement à ses États membres de dépenser davantage pour leur défense.

La logique est compréhensible : la guerre en Ukraine a montré l’importance des stocks de munitions et les armées européennes cherchent à reconstituer leurs réserves.

Mais augmenter les dépenses ne suffit pas.

Un État peut consacrer davantage d’argent à sa défense et rester vulnérable à une mauvaise gestion de cet argent. L’augmentation des budgets rend même les mécanismes de contrôle plus importants, parce que les sommes engagées deviennent considérables et que la pression pour acheter rapidement est forte.

L’affaire estonienne pose donc une question qui dépasse le cas Datasel : comment concilier la rapidité exigée par la situation militaire avec les vérifications indispensables à toute commande publique ?

L’urgence ne peut pas devenir un contrôle allégé

L’argument de l’urgence mérite d’être entendu.

En 2024, l’Ukraine avait besoin de munitions immédiatement. Les pays européens étaient eux-mêmes confrontés à des stocks limités et à une industrie de défense qui devait augmenter sa production.

Mais l’urgence ne change pas la nature d’une dépense publique.

Lorsqu’un État verse plusieurs dizaines de millions d’euros avant livraison, il doit savoir à qui il verse cet argent, quelles capacités possède son fournisseur et quelles garanties existent en cas de défaut.

Et lorsqu’un premier contrat rencontre des problèmes, la poursuite de la relation commerciale doit être justifiée par des éléments nouveaux et vérifiables.

C’est précisément ce que les enquêtes doivent maintenant établir dans le cas estonien.

La démission ne règle rien

Hanno Pevkur a quitté le gouvernement. Datasel conteste les reproches formulés par l’Estonie. Les contrats sont désormais devant les instances compétentes et les autorités cherchent à récupérer les sommes avancées.

Mais la question fondamentale demeure.

Comment près de 70 millions d’euros destinés à l’achat d’obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur dont l’expérience dans ce type de munitions n’était pas établie, puis de nouveaux contrats être conclus alors que les premières difficultés étaient déjà connues ?

La réponse permettra de savoir si l’Estonie a simplement fait un mauvais choix dans l’urgence, si ses procédures d’achat étaient insuffisantes ou si des responsabilités plus graves apparaissent dans la chaîne de décision.

C’est aussi ce qui donnera son véritable sens à la démission de Hanno Pevkur.

Car si le ministre est parti pour avoir assumé une responsabilité politique, le départ d’un responsable ne peut pas tenir lieu de réponse. Ce sont les contrats, les vérifications, les décisions prises au fil de la procédure et les résultats des enquêtes qui devront établir ce qui s’est réellement passé.

Pour l’Estonie comme pour ses partenaires européens, l’enjeu dépasse donc les 70 millions d’euros.

Il touche à une question devenue centrale depuis le début de la guerre en Ukraine : à mesure que l’Europe accélère ses dépenses militaires, peut-elle aller plus vite sans perdre la capacité de contrôler ceux auxquels elle confie son argent ?

Cette version garde ton titre et place l’analyse dans les faits et dans la chronologie, plutôt que dans des formulations toutes faites.

Celine Dou

Niger : après la tentative de coup d’État, pourquoi l’Algérie envoie quatre avions de chasse à Niamey

Trois semaines après avoir remis quatre hélicoptères militaires au Niger, l’Algérie vient de franchir un nouveau seuil dans son rapprochement avec Niamey. Quatre chasseurs Soukhoï Su-30 ont atterri à Niamey le 30 août, accompagnés d’un avion de transport Iliouchine Il-76 et d’un avion ravitailleur Iliouchine Il-78. Officiellement, Alger répond à une demande de soutien formulée par les autorités nigériennes après la tentative de renversement du pouvoir survenue dans la capitale les 28 et 29 août. Mais derrière ces appareils se dessine une évolution plus large de la relation entre les deux pays et de la posture militaire algérienne au Sahel.

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Dans la nuit du 28 au 29 août, un groupe de militaires, principalement issus des forces spéciales, a tenté de prendre le contrôle de plusieurs positions stratégiques à Niamey, dont la base aérienne 101, l’aéroport international Diori-Hamani, le secteur du palais présidentiel et la télévision nationale. Les forces restées loyales au général Abdourahamane Tiani ont finalement repris le contrôle des sites occupés, avec un appui déterminant d’éléments russes de l’Africa Corps. Quelques heures plus tard, l’Algérie a décidé de répondre à l’appel de Niamey. Le déploiement de ses Su-30 constitue une première dans la relation militaire entre les deux pays, mais aussi un signal important de l’évolution de la doctrine d’Alger.

Une nuit qui a fragilisé le pouvoir de Niamey

Le général Abdourahamane Tiani est lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État, en juillet 2023. Trois ans plus tard, son régime a été confronté à une tentative de mutinerie venue de l’intérieur de l’appareil militaire.

Dans la nuit du 28 au 29 août, des militaires ont attaqué la base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international de Niamey, tout en tentant de s’approcher du palais présidentiel et de prendre le contrôle de la télévision nationale. Pendant plusieurs heures, l’issue de l’affrontement est restée incertaine.

Les forces loyalistes ont finalement repris la base aérienne. Le rôle joué par les militaires russes de l’Africa Corps a été confirmé par l’ambassadeur de Russie au Niger. Selon les informations disponibles, environ 200 éléments russes présents sur la base ont participé à la reprise du site.

Cette intervention russe est un élément essentiel pour comprendre la suite des événements. Depuis sa rupture avec plusieurs partenaires occidentaux, Niamey s’est progressivement rapprochée de Moscou. La tentative de mutinerie a ainsi donné une illustration concrète de cette nouvelle architecture sécuritaire.

Mais la Russie n’est pas le seul partenaire vers lequel le pouvoir nigérien s’est tourné.

Alger répond à l’appel de Niamey

Le 30 août, le ministère algérien de la Défense nationale a annoncé l’envoi de quatre chasseurs Soukhoï Su-30 au Niger, sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune et à la demande des autorités nigériennes.

Les quatre appareils ont rejoint Niamey avec un Iliouchine Il-78 destiné au ravitaillement en vol et un Iliouchine Il-76 de transport. Des images diffusées par le ministère algérien de la Défense nationale montrent les appareils sur le tarmac de l’aéroport international de Niamey, où ils ont été accueillis par les autorités nigériennes.

Alger présente cette opération comme une mission de soutien à l’armée nigérienne destinée à contribuer à faire face à la tentative de déstabilisation du pays. Le vocabulaire employé est important : il ne s’agit pas, à ce stade, d’une annonce de transfert de propriété des chasseurs aux forces nigériennes.

Les quatre Su-30 sont donc à considérer comme un détachement militaire algérien déployé au Niger, et non comme quatre appareils livrés à l’armée nigérienne.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’Algérie avait déjà fourni au Niger, au début du mois d’août, quatre hélicoptères militaires, deux Mi-24 et deux Mi-171. Dans ce cas, il s’agissait bien d’un transfert destiné aux forces nigériennes.

Pourquoi quatre chasseurs maintenant ?

Le calendrier donne une partie de la réponse.

Le Niger et l’Algérie ont considérablement rapproché leurs relations au cours des derniers mois. Le président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, Abdourahamane Tiani, s’est rendu en Algérie en février 2026, dans le cadre d’un rapprochement politique affiché avec Abdelmadjid Tebboune.

La coopération militaire a ensuite pris une dimension plus concrète. Le don des quatre hélicoptères en août a été suivi, quelques semaines plus tard, par le déploiement des Su-30.

Cette succession n’est pas anodine : Alger n’en est plus seulement au registre de la coopération diplomatique ou de la fourniture d’équipements. Elle accepte désormais de projeter des moyens militaires sur le territoire nigérien.

Janes relève qu’il s’agit de la première annonce d’un déploiement d’appareils de combat algériens dans un État voisin.

C’est ce qui donne à l’événement une portée qui dépasse largement la seule tentative de mutinerie.

Une nouvelle posture pour l’Algérie

Pendant des décennies, l’Algérie a été attachée au principe de non-ingérence et à une doctrine militaire privilégiant la défense de son territoire.

La révision constitutionnelle de 2020 a toutefois ouvert la possibilité pour l’Armée nationale populaire de participer à des opérations militaires au-delà des frontières, sous certaines conditions.

Le déploiement de Su-30 au Niger constitue ainsi un cas concret de cette évolution. Le Monde souligne, dans une analyse publiée le 3 septembre, que cette opération pose notamment la question de la nouvelle doctrine militaire algérienne et de ses implications au Sahel.

Il serait cependant prématuré d’en déduire qu’Alger abandonne définitivement sa doctrine traditionnelle. Une mission ponctuelle effectuée à la demande d’un État voisin ne signifie pas encore que l’Algérie entend intervenir militairement dans toutes les crises de son environnement régional.

Mais le précédent est désormais créé.

Le Niger, entre Russie, Algérie et Alliance des États du Sahel

La configuration dans laquelle intervient cette opération est également révélatrice.

Le Niger a quitté le partenariat militaire occidental qui structurait auparavant une partie de sa politique de sécurité. Il s’est rapproché de la Russie et a renforcé ses liens avec le Mali et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel.

Or, lors de la tentative de mutinerie d’août, le soutien décisif est venu principalement des forces russes présentes à Niamey. Les partenaires de l’Alliance des États du Sahel n’ont pas joué le même rôle dans la reprise de la base aérienne 101.

L’arrivée des avions algériens ajoute donc une nouvelle pièce au dispositif.

Il ne faut toutefois pas présenter Alger et Moscou comme agissant de manière coordonnée dans cette opération. Aucun élément disponible ne permet d’affirmer que le déploiement algérien résulte d’une action conjointe entre les deux pays.

Il s’agit plutôt, à ce stade, de deux soutiens distincts apportés au même pouvoir nigérien.

Un soutien qui intervient après plusieurs attaques

La tentative de coup d’État ne peut pas non plus être isolée de la dégradation de la situation sécuritaire du Niger.

Le pays reste confronté à des attaques de groupes djihadistes, particulièrement dans la région de Tillabéri, frontalière du Mali et du Burkina Faso. Plusieurs attaques meurtrières ont frappé les forces nigériennes ces derniers mois.

L’aéroport de Niamey lui-même avait déjà été visé à deux reprises en 2026, notamment en janvier et en juin. La base aérienne 101, devenue le point de départ de la tentative de mutinerie d’août, concentre donc une importance militaire particulière.

Le pouvoir du général Tiani doit ainsi faire face à une double vulnérabilité : la pression des groupes armés à l’extérieur et les tensions au sein même de l’appareil militaire.

C’est dans cet environnement que le soutien extérieur prend toute son importance.

Alger cherche-t-elle aussi à retrouver une place au Sahel ?

C’est probablement la question de fond posée par l’arrivée des Su-30.

Le Niger est un voisin stratégique de l’Algérie. Les deux pays partagent une longue frontière et des intérêts sécuritaires communs. Mais la relation algéro-nigérienne s’inscrit également dans un contexte régional plus tendu, marqué par la recomposition des alliances au Sahel.

En apportant un soutien militaire direct à Niamey, Alger affirme son intérêt pour la stabilité de son voisin méridional. Elle montre également qu’elle entend conserver une capacité d’action dans une région où son influence a été mise à l’épreuve par les transformations politiques intervenues au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

L’enjeu dépasse donc les quatre chasseurs stationnés à Niamey.

Pour Alger, la question est désormais de savoir jusqu’où peut aller cette nouvelle capacité d’engagement sans remettre en cause les principes qui ont longtemps encadré sa politique de défense.

Pour Niamey, la question est différente : après avoir sollicité l’appui russe lors de la tentative de mutinerie, le pouvoir nigérien vient de faire appel à l’Algérie. Cela traduit à la fois la diversification de ses soutiens et les difficultés auxquelles il demeure confronté.

Et maintenant ?

Le déploiement annoncé par Alger est présenté comme une mission de soutien. Les sources disponibles ne permettent pas, au 3 septembre, d’établir la durée exacte de la présence des appareils ni un éventuel transfert ultérieur aux forces nigériennes.

L’essentiel est ailleurs : en quelques semaines, la coopération militaire entre Alger et Niamey est passée d’un soutien matériel à une présence aérienne directe.

La tentative de coup d’État aura donc produit un effet inattendu : elle a révélé les fragilités internes du pouvoir nigérien, confirmé le rôle sécuritaire croissant de la Russie auprès de Niamey et donné à l’Algérie l’occasion de tester, dans les faits, une capacité d’engagement militaire au-delà de ses frontières.

Les quatre Su-30 ne racontent ainsi qu’une partie de l’histoire.

Derrière leur arrivée à Niamey se joue une question plus vaste : qui entend désormais peser sur la sécurité du Sahel, et jusqu’où ?

Celine Dou

CANADA : MARK CARNEY DIVERSIFIE LES PARTENAIRES MILITAIRES DU PAYS POUR RÉDUIRE SA DÉPENDANCE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE SANS ROMPRE AVEC WASHINGTON

Le Canada est en train de changer la manière dont il pense sa défense. Le gouvernement de Mark Carney augmente fortement les dépenses militaires, développe les capacités de production nationales et multiplie les accords avec des partenaires européens. Le groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab est désormais le fournisseur privilégié pour un futur système de surveillance aérienne. Le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems négocie la fourniture de jusqu’à douze sous-marins. Le Canada participe aussi au dispositif européen de financement de la défense SAFE. Ces choix ne signifient pas que le gouvernement canadien abandonne les États-Unis d’Amérique. Ils montrent plutôt qu’il veut pouvoir défendre les intérêts canadiens sans dépendre d’un seul partenaire pour ses équipements et ses chaînes d’approvisionnement militaires.

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Cette réorientation a une origine plus profonde que la seule détérioration des relations entre Mark Carney et Donald Trump. Le gouvernement canadien cherche à corriger une faiblesse qu’il reconnaît lui-même : pendant des décennies, le pays a insuffisamment investi dans ses forces armées et son industrie de défense, en comptant largement sur sa situation géographique et sur ses alliés. La nouvelle stratégie canadienne repose désormais sur trois verbes : construire au Canada lorsque les capacités existent, travailler avec des alliés lorsque le pays ne peut agir seul, puis acheter à l’étranger lorsque cela est nécessaire. La Suède, l’Allemagne, la Norvège et l’Union européenne prennent ainsi une place nouvelle dans la défense canadienne, sans que la coopération militaire avec les États-Unis d’Amérique soit remise en cause.

Mark Carney change d’abord la doctrine d’achat militaire

Le changement commence par une décision politique prise avant les principaux choix européens.

En février 2026, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a présenté la première stratégie industrielle de défense de son gouvernement. Son principe est formulé en trois mots : « construire, travailler en partenariat, acheter ».

Le gouvernement canadien veut d’abord confier aux entreprises canadiennes les marchés correspondant aux capacités que le pays maîtrise déjà. Lorsque ces capacités n’existent pas, il veut travailler avec des alliés afin d’attirer des investissements, de transférer des technologies et d’intégrer les entreprises canadiennes aux chaînes de production. Ce n’est qu’après ces deux possibilités que l’achat à l’étranger doit intervenir.

La stratégie poursuit un objectif qui dépasse le renouvellement des équipements militaires : accroître l’autonomie stratégique du Canada.

Mark Carney l’a explicitement liée à la souveraineté canadienne, notamment dans l’Arctique, mais aussi à la capacité du pays à agir indépendamment lorsque ses intérêts l’exigent.

Cette inflexion est importante parce qu’elle modifie la question posée lors d’un achat militaire.

Le gouvernement canadien ne demande plus seulement quel équipement répond le mieux aux besoins des Forces armées canadiennes. Il demande également ce que cet achat laissera derrière lui au Canada : des emplois, des compétences, des capacités de maintenance, des entreprises intégrées à des chaînes de production et, surtout, une moindre vulnérabilité lorsqu’une relation politique avec un fournisseur étranger se détériore.

Le choix du groupe suédois Saab n’est pas encore un contrat

Le premier exemple est celui du groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab.

Le 27 mai, le gouvernement canadien a annoncé l’ouverture de négociations avec Saab, retenu comme fournisseur privilégié pour la capacité canadienne de détection et de contrôle aéroporté.

La solution proposée est le GlobalEye, un appareil équipé de systèmes de surveillance et de commandement capables de détecter et de suivre des menaces à longue distance. Le gouvernement canadien indique que le système doit notamment renforcer la surveillance de l’Arctique et améliorer la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Une précision est essentielle : le Canada n’a pas encore conclu le contrat.

La sélection de Saab comme fournisseur privilégié permet aux autorités canadiennes d’examiner plus précisément les aspects techniques, commerciaux et industriels de la proposition. Le gouvernement canadien précise lui-même que cette étape ne constitue pas un engagement contractuel.

Le choix du GlobalEye demeure toutefois significatif.

L’appareil proposé repose sur le Global 6500 du constructeur aéronautique canadien Bombardier. Le gouvernement de Mark Carney veut ainsi associer une technologie militaire suédoise à une plateforme fabriquée au Canada. La future coopération doit également créer des possibilités de production et d’intégration au Canada, de transfert de technologies et de participation d’entreprises canadiennes aux chaînes mondiales de l’aéronautique et de la défense.

Le dossier Saab illustre donc exactement la nouvelle doctrine canadienne : le Canada ne possède pas seul toutes les technologies dont il a besoin, mais il veut que leur acquisition renforce aussi ses propres capacités.

Avec l’Allemagne et la Norvège, le Canada prépare l’après-Victoria

Le deuxième dossier est beaucoup plus lourd.

Le 6 juillet, Mark Carney a annoncé que le gouvernement canadien retenait le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems comme fournisseur privilégié pour son prochain programme de sous-marins de patrouille.

Le projet porte sur jusqu’à douze sous-marins à propulsion classique capables d’opérer sous la glace. Les quatre premiers doivent être livrés en 2034. Le gouvernement canadien veut conclure les accords contractuels au plus tard à la fin de 2027.

Là encore, il ne s’agit pas encore d’un contrat définitif.

Le gouvernement canadien doit désormais négocier avec Thyssenkrupp Marine Systems. Si ces négociations échouaient, l’entreprise sud-coréenne Hanwha Ocean pourrait être désignée comme fournisseur privilégié à son tour.

Mais le choix allemand a déjà produit un effet stratégique : il rapproche le Canada de l’Allemagne et de la Norvège, qui coopèrent autour du sous-marin de type 212CD.

Le 7 juillet, Mark Carney, le chancelier allemand Friedrich Merz et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont annoncé leur volonté de construire un partenariat stratégique de long terme. Le Canada doit rejoindre la coopération germano-norvégienne autour du sous-marin choisi, avec l’objectif d’approfondir les relations industrielles et militaires entre les trois pays.

Pour le Canada, l’enjeu est aussi géographique.

Ses forces navales doivent pouvoir agir dans l’Atlantique, le Pacifique et l’Arctique. Les futurs sous-marins doivent donc être capables d’assurer une présence sous-marine plus durable, notamment sous les glaces de l’Arctique.

Le choix du constructeur allemand répond ainsi à un besoin militaire canadien précis, mais il ouvre en même temps une coopération industrielle et stratégique avec deux pays européens.

Le réarmement canadien ne se résume pourtant pas aux achats européens

Il serait faux de présenter la politique de Mark Carney comme une simple substitution de fournisseurs européens aux fournisseurs des États-Unis d’Amérique.

Le gouvernement canadien investit également dans ses propres entreprises.

En juillet, il a conclu un partenariat stratégique avec General Dynamics Land Systems-Canada, entreprise spécialisée dans les véhicules blindés et implantée à London, dans la province de l’Ontario. Le gouvernement prévoit près de deux milliards de dollars canadiens sur quatre ans pour construire 190 véhicules blindés supplémentaires destinés aux Forces armées canadiennes.

Le gouvernement canadien a également annoncé avoir atteint en mars l’objectif de 2 % du produit intérieur brut consacré à la défense fixé par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, après des années de dépenses militaires plus faibles. Il indique avoir engagé plus de 63 milliards de dollars canadiens supplémentaires dans la défense sur une période d’un an.

Le message de Mark Carney est donc cohérent : réarmer les forces canadiennes, mais utiliser cet effort pour reconstruire une base industrielle nationale.

Pourquoi l’Europe entre-t-elle dans cette équation ?

Le rapprochement militaire avec l’Europe ne commence pas avec le choix de Saab.

En décembre 2025, le Canada a conclu avec l’Union européenne un accord permettant sa participation à Security Action for Europe, ou SAFE, le dispositif européen destiné à soutenir les investissements communs dans la défense. Le mécanisme européen représente jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts destinés aux investissements de défense.

Le Canada est ainsi devenu le premier pays non européen à participer à SAFE.

Pour le gouvernement canadien, l’intérêt n’est pas uniquement financier. L’accord doit aussi favoriser la constitution de chaînes d’approvisionnement de défense plus résilientes entre les industries canadienne et européennes.

Le choix de Saab, le rapprochement avec l’Allemagne et la Norvège et la participation à SAFE appartiennent donc à une même logique : multiplier les partenaires capables de fournir au Canada des équipements, des technologies, des investissements et des capacités industrielles.

Donald Trump a changé la valeur politique de cette diversification

Cette stratégie ne doit pas être attribuée entièrement au retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Elle était déjà inscrite dans le programme de Mark Carney.

Mais les relations entre le gouvernement canadien et l’administration de Donald Trump lui ont donné une dimension beaucoup plus concrète.

Depuis plusieurs mois, les deux pays se livrent une confrontation commerciale. En août, après l’échec de nouvelles négociations, l’administration de Donald Trump a appliqué de nouveaux droits de douane de 50 % sur certains produits canadiens. Le gouvernement de Mark Carney a suspendu les négociations et annoncé des mesures de rétorsion d’un montant équivalent, qui doivent entrer en vigueur le 8 septembre.

Le conflit commercial a une conséquence qui dépasse les marchandises frappées de droits de douane.

Il oblige le Canada à regarder autrement sa dépendance à l’égard de son voisin.

Pendant des décennies, la proximité avec les États-Unis d’Amérique a été un avantage considérable pour l’économie et la défense canadiennes. Les deux pays partagent une frontière, des infrastructures, des chaînes industrielles et un système de défense continental. Le Canada coopère notamment avec les forces armées des États-Unis d’Amérique au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Mais cette intégration signifie aussi que certaines décisions prises par l’administration des États-Unis d’Amérique peuvent avoir des conséquences directes sur la capacité du Canada à agir.

Mark Carney veut réduire cette vulnérabilité.

Il ne prétend pas la supprimer.

Le Canada ne peut pas se passer des États-Unis d’Amérique

C’est ici que la lecture du virage canadien doit rester rigoureuse.

Le Canada ne remplace pas l’alliance avec les États-Unis d’Amérique par une alliance avec l’Europe.

Le gouvernement canadien reste membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il continue de participer à la défense collective du continent nord-américain et à la coopération militaire avec les forces armées des États-Unis d’Amérique.

Même le choix du GlobalEye renforce la coopération continentale : le gouvernement canadien présente cette capacité comme un moyen d’améliorer la surveillance de l’espace nord-américain et la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

La logique de Mark Carney est donc moins celle d’un éloignement que celle d’une diversification stratégique.

Le gouvernement canadien veut conserver la relation avec les États-Unis d’Amérique tout en réduisant le nombre de domaines dans lesquels il n’existe pratiquement aucune alternative.

C’est une différence fondamentale.

Le véritable sujet est la capacité du Canada à décider seul

La question militaire rejoint ici la question économique.

Lorsque Mark Carney affirme vouloir construire davantage au Canada, travailler avec des partenaires fiables et acheter à l’étranger seulement lorsque cela est nécessaire, il ne décrit pas uniquement une politique industrielle.

Il définit une conception de la souveraineté.

Un pays peut être membre d’une alliance sans confier à ses alliés la totalité de ses capacités. Il peut partager des équipements, des renseignements et des chaînes de production tout en conservant suffisamment de compétences, d’infrastructures et de moyens financiers pour prendre ses propres décisions.

C’est précisément ce que le gouvernement canadien entend renforcer.

La stratégie industrielle de défense annoncée en février fixe d’ailleurs comme objectif de réduire l’exposition du Canada à une défaillance d’un seul partenaire ou d’une seule alliance. Le gouvernement associe explicitement la diversification des partenariats à la recherche d’une plus grande autonomie stratégique.

Les achats européens prennent alors leur véritable signification.

Le GlobalEye donne au Canada accès à une technologie suédoise tout en utilisant une plateforme aéronautique canadienne.

Les sous-marins de Thyssenkrupp Marine Systems rapprochent le Canada de l’Allemagne et de la Norvège tout en intégrant des entreprises canadiennes aux chaînes industrielles liées au programme.

SAFE ouvre au Canada une porte vers les mécanismes européens de financement et d’achat de défense.

Et les investissements dans General Dynamics Land Systems-Canada montrent que le gouvernement canadien ne veut pas seulement diversifier ses fournisseurs : il veut aussi renforcer les entreprises capables de produire au Canada.

Une autonomie relative, mais une dépendance moins dangereuse

Il serait excessif de parler d’indépendance militaire canadienne.

Le Canada restera profondément lié aux États-Unis d’Amérique. La géographie, l’économie et l’architecture de défense nord-américaine rendent cette réalité durable.

La stratégie de Mark Carney poursuit un objectif plus réaliste : réduire les dépendances qui pourraient empêcher le Canada de choisir librement sa politique si ses relations avec un partenaire se détérioraient.

C’est ce qui donne aux choix de Saab, de Thyssenkrupp Marine Systems et de l’Union européenne une portée qui dépasse les contrats eux-mêmes.

Le Canada ne cherche pas un nouveau protecteur.

Il cherche à disposer de davantage de leviers.

La différence est importante. Car dans une période où les alliances occidentales sont soumises à des tensions politiques, où les chaînes d’approvisionnement militaires sont devenues un enjeu stratégique et où les États redécouvrent la valeur de leurs capacités industrielles, la question n’est plus seulement de savoir qui peut défendre un pays avec lui.

Elle est aussi de savoir ce que ce pays est encore capable de produire, de financer et de décider lorsqu’il doit défendre ses propres intérêts.

C’est sur ce terrain que Mark Carney entend désormais reconstruire la puissance canadienne.

Celine Dou

Niger : l’Algérie offre quatre hélicoptères militaires à Niamey et renforce son alliance militaire avec son voisin

Deux Mi-24V et deux Mi-171 ont quitté le sud de l’Algérie le 9 août pour rejoindre Niamey. Alger a également fourni des pièces de rechange et du matériel de maintenance. Pour l’armée nigérienne, ce don apporte quatre appareils supplémentaires, destinés à des missions de combat, de transport et de soutien.

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Le Niger reçoit quatre hélicoptères militaires offerts par l’Algérie. Le ministère algérien de la Défense nationale a annoncé le 9 août que deux Mi-24V et deux Mi-171 avaient été acheminés vers Niamey depuis In Guezzam, dans l’extrême sud du pays. Des équipements et accessoires militaires ont accompagné les appareils, tandis qu’une partie du matériel a été transportée séparément par un avion des Forces aériennes algériennes. Le don a été effectué sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune, dans le cadre du renforcement de la coopération entre Alger et Niamey.

Deux Mi-24V pour le combat, deux Mi-171 pour le transport

Les quatre hélicoptères n’ont pas le même emploi.

Le Mi-24V est un appareil d’attaque conçu pour appuyer les forces terrestres. Armé, protégé et capable d’emporter des troupes dans certaines configurations, il a été développé pour accompagner les unités engagées au sol.

Le Mi-171 appartient à une autre catégorie. Dérivé de la famille Mi-8/Mi-17, il est principalement utilisé pour transporter des soldats, du matériel et du ravitaillement. Il peut également remplir différentes missions de soutien.

Pour Niamey, le choix de ces deux modèles apporte donc deux capacités complémentaires. Les Mi-24V peuvent renforcer l’appui aérien des unités au sol. Les Mi-171 peuvent faciliter le déplacement des militaires et du matériel sur un territoire où les distances compliquent les opérations terrestres.

Le don ne s’arrête pas aux quatre appareils. Alger a fourni des équipements et accessoires militaires ainsi que du matériel destiné à leur exploitation. Une partie des fournitures a été acheminée par un avion de transport militaire algérien.

Le ministère algérien de la Défense nationale précise que l’opération a été réalisée sur instruction de Abdelmadjid Tebboune. Les appareils ont quitté In Guezzam, à proximité de la frontière nigérienne, avant leur arrivée à Niamey.

Un renfort pour une armée engagée sur plusieurs fronts

Les nouveaux appareils arrivent dans un pays confronté depuis plusieurs années à des attaques de groupes armés. Dans le nord-ouest, l’ouest et le sud-est du Niger, les forces gouvernementales doivent couvrir de vastes zones et répondre rapidement aux mouvements des groupes djihadistes.

La capacité aérienne joue dans ce contexte un rôle particulier. Elle permet de surveiller des zones difficiles d’accès, de transporter des soldats et du matériel, mais aussi d’apporter un appui aux unités terrestres.

Les moyens aériens nigériens ont eux-mêmes été pris pour cible. Le 18 juin, des assaillants ont attaqué l’aéroport international Diori-Hamani de Niamey. Onze militaires nigériens et deux civils ont été tués, selon l’Associated Press. L’attaque a également visé les installations militaires présentes sur le site. En janvier, une autre attaque avait déjà touché l’aéroport et avait été revendiquée par l’État islamique au Sahel.

Ces événements montrent les risques auxquels sont exposées les infrastructures et les moyens aériens du Niger. Ils ne permettent toutefois pas d’affirmer que la livraison algérienne a été décidée en réaction à ces attaques. Alger présente officiellement le don comme une mesure destinée à renforcer la coopération avec Niamey.

Alger transforme ses engagements en aide concrète

La livraison des hélicoptères prend davantage de relief lorsqu’elle est replacée dans l’évolution récente des relations entre les deux pays.

Depuis plusieurs mois, Alger et Niamey cherchent à accélérer la mise en œuvre de leurs accords bilatéraux. La coopération touche la défense et la sécurité, mais aussi l’énergie, les transports, les infrastructures et les échanges économiques.

Le 12 juillet, Abdelmadjid Tebboune a chargé son ministre d’État et ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, de superviser une commission consacrée au suivi des projets de coopération avec le Niger et le Tchad. La présidence algérienne voulait ainsi accélérer la réalisation des engagements pris avec les deux pays.

Quelques semaines plus tard, l’Algérie fournit quatre hélicoptères aux forces nigériennes.

Le rapprochement ne reste donc pas au niveau des déclarations. Alger apporte désormais des moyens militaires directement utilisables par l’armée de son voisin.

Pourquoi l’Algérie mise sur le Niger

L’Algérie et le Niger partagent une frontière saharienne de près de 950 kilomètres. Les deux pays ont donc un intérêt commun à surveiller cette vaste zone et à limiter la progression des groupes armés qui évoluent dans l’espace sahélien.

Pour Alger, le Niger occupe aussi une position particulière dans une région dont les équilibres ont profondément changé depuis 2023. Le retrait progressif des forces occidentales du Sahel, la création de l’Alliance des États du Sahel par le Mali, le Burkina Faso et le Niger et la recherche de nouveaux partenaires militaires ont modifié les rapports entre les capitales de la région.

L’Algérie n’appartient pas à l’Alliance des États du Sahel. Elle conserve toutefois une frontière directe avec le Niger et entend maintenir un dialogue étroit avec les autorités de Niamey.

Le don de quatre hélicoptères donne un contenu militaire à cette proximité.

Pour le Niger, l’intérêt est également concret. Le pays peut compter sur un voisin disposant d’une industrie et d’une expérience militaire importantes, notamment dans l’utilisation d’appareils de conception russe. Les Mi-24 et Mi-171 font depuis longtemps partie de l’environnement aérien algérien. Le choix de ces modèles peut faciliter leur intégration au sein des forces nigériennes, même si leur disponibilité dépendra ensuite de la maintenance, des pièces et de la formation des équipages.

Quatre hélicoptères ne changent pas à eux seuls la guerre au Sahel

Il faut garder la mesure de ce que représente le don.

Quatre appareils constituent un renfort, mais ils ne peuvent pas, à eux seuls, modifier le rapport de forces entre l’armée nigérienne et les groupes armés. Leur utilité dépendra de la capacité de Niamey à les maintenir en état de vol, à disposer d’équipages formés et à les intégrer efficacement dans ses opérations.

Le matériel de maintenance fourni par Alger mérite donc autant d’attention que les hélicoptères eux-mêmes. Sans pièces de rechange et sans soutien technique, une flotte militaire peut rapidement perdre une partie de sa valeur opérationnelle.

Le choix de fournir à la fois des appareils d’attaque et des appareils de transport est aussi révélateur des besoins auxquels Niamey doit répondre. La guerre contre les groupes armés ne se limite pas aux combats. Elle exige de déplacer des hommes, d’acheminer du ravitaillement, d’évacuer des blessés et de soutenir des unités éloignées des grands centres urbains.

Un rapprochement désormais visible

Avec ces quatre hélicoptères, la coopération militaire entre l’Algérie et le Niger prend une forme très concrète.

Alger fournit du matériel à l’armée nigérienne au moment où les deux pays cherchent à accélérer leurs projets communs. Niamey obtient des moyens supplémentaires pour ses forces aériennes. Pour l’Algérie, le geste permet de consolider sa relation avec un voisin stratégique sans déployer directement ses propres forces au Niger.

La portée du don dépasse donc la valeur de quatre appareils. Il montre surtout que le rapprochement entre Alger et Niamey ne repose plus seulement sur des rencontres diplomatiques et des accords. Il commence à se traduire par des moyens militaires livrés sur le terrain.

Dans un Sahel où les alliances se recomposent, l’Algérie choisit ainsi de renforcer sa relation avec le Niger par une coopération dont les effets sont désormais visibles.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après 18 mois de négociations, Damas reprend le contrôle des bases de Hmeimim et Tartous, mais Moscou reste sur place

Damas récupère la main sur les deux principaux points d’appui militaires russes en Syrie sans demander à Moscou de partir. Après dix-huit mois de négociations, un accord conclu entre les deux pays redéfinit le statut de Hmeimim et Tartous. Les anciennes bases russes doivent devenir des centres conjoints de formation, tandis que les installations civiles passent sous administration syrienne.

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L’accord marque la fin d’un dispositif militaire établi sous Bachar al-Assad, mais pas celle de la présence russe en Syrie. Le pouvoir de Damas récupère le contrôle des infrastructures civiles et modifie le statut des installations militaires. Moscou conserve toutefois une place dans ces sites à travers une coopération avec les forces syriennes. Le processus doit être achevé dans un délai de trois mois. Derrière cette formule se joue une question plus large : jusqu’où la nouvelle Syrie veut-elle rompre avec les arrangements de l’ancien régime sans se priver d’un partenaire dont elle a encore besoin ?

Les bases russes changent de statut

Pendant dix-huit mois, l’avenir de Hmeimim et Tartous a été négocié entre Damas et Moscou. Le compromis annoncé le 9 août prévoit une transformation profonde du dispositif russe.

Les installations militaires des deux sites ne doivent plus fonctionner comme des bases russes autonomes. Elles seront transformées en centres conjoints de formation et de qualification. Dans le même temps, les installations civiles, notamment l’aéroport de Hmeimim et le quatrième quai commercial du port de Tartous, doivent passer sous administration syrienne et être progressivement intégrées aux infrastructures civiles du pays.

Le délai fixé pour cette réorganisation ne dépasse pas trois mois.

Cette distinction permet de comprendre ce qui change réellement. Damas ne chasse pas les Russes de ces deux sites. Il met fin à leur statut de bases exclusivement russes et impose un nouveau cadre dans lequel la présence de Moscou doit désormais être partagée et négociée avec les autorités syriennes.

Moscou reste, mais dans une autre position

La formule retenue est loin d’être anodine pour la Russie.

Depuis son intervention militaire en Syrie en 2015, Moscou utilisait Hmeimim comme principale plateforme aérienne et Tartous comme point d’appui naval en Méditerranée. Ces deux installations avaient permis au Kremlin de soutenir Bachar al-Assad dans la guerre civile et de disposer d’une capacité de projection militaire bien au-delà de ses frontières.

La chute du régime, en décembre 2024, avait bouleversé cet équilibre.

Le nouveau pouvoir syrien aurait pu exiger le départ des forces russes. Il a préféré négocier avec Moscou. Des discussions sur l’avenir des installations militaires étaient déjà engagées avant l’accord annoncé en août. En juin, la Russie avait reconnu travailler avec Damas à une possible réorganisation de ses installations.

Le résultat est aujourd’hui connu : Moscou perd le privilège d’exploiter ces sites comme des bases militaires russes distinctes, mais conserve une présence à travers le nouveau dispositif conjoint.

Ce n’est donc ni le statu quo ni un retrait russe.

Pour Damas, récupérer le contrôle sans rompre avec Moscou

Le choix des nouvelles autorités syriennes répond à une logique de souveraineté, mais aussi de prudence.

Hmeimim et Tartous sont des infrastructures stratégiques. Leur contrôle touche directement à la capacité de Damas à exercer son autorité sur la façade méditerranéenne. La récupération des installations civiles constitue à ce titre un gain concret pour le pouvoir syrien.

Mais une rupture totale avec Moscou aurait un coût.

La Russie reste un acteur militaire important, un fournisseur historique d’armes à la Syrie et le pays qui accueille Bachar al-Assad depuis sa chute. Damas réclame l’extradition de l’ancien président, mais cela ne l’empêche pas de négocier avec le Kremlin sur les questions militaires et économiques.

Cette coexistence de deux dossiers montre la méthode du nouveau pouvoir : réduire l’emprise russe héritée de l’époque Assad sans transformer la Russie en adversaire.

Un recul stratégique pour Moscou

Pour le Kremlin, le changement est néanmoins réel.

Les accords conclus sous Bachar al-Assad avaient donné à la Russie une implantation militaire durable sur la côte syrienne. Tartous constituait son principal point d’appui naval en Méditerranée et Hmeimim sa plateforme aérienne. Les deux sites formaient le cœur de sa présence militaire au Moyen-Orient.

Le nouveau dispositif réduit cette autonomie.

Une base militaire russe permet à Moscou de décider directement de l’utilisation de ses infrastructures. Un centre conjoint de formation suppose, par définition, une autre relation avec l’État hôte. Les conditions d’accès, les activités et les responsabilités doivent être définies avec les autorités syriennes.

La Russie conserve donc une capacité d’influence, mais elle ne dispose plus du même rapport de force.

C’est une conséquence directe de la chute d’Assad : Moscou n’a pas été expulsé de Syrie, mais il a perdu la position privilégiée que lui garantissait l’ancien régime.

Pourquoi Damas laisse-t-il Moscou sur place ?

La réponse tient aussi au contexte régional.

La Syrie sort de plus d’une décennie de guerre. Son territoire reste soumis à plusieurs influences étrangères et son nouvel appareil d’État doit encore consolider son autorité. Dans ces conditions, expulser brutalement la Russie aurait pu ouvrir un nouveau front diplomatique sans apporter de bénéfice immédiat à Damas.

Le compromis permet au gouvernement syrien de récupérer les installations civiles, de modifier le statut militaire des deux sites et de conserver une relation avec Moscou.

Pour la Russie, l’intérêt est évident : elle évite de perdre totalement son implantation méditerranéenne.

Pour la Syrie, l’intérêt est différent : elle montre qu’elle peut désormais négocier les conditions de la présence étrangère sur son territoire.

La question qui reste ouverte

Le terme de « centres conjoints de formation » ne suffit toutefois pas à mesurer la future empreinte militaire russe.

Tout dépendra de la mise en œuvre de l’accord dans les trois prochains mois. Quels personnels russes resteront à Hmeimim et Tartous ? Quels moyens militaires pourront encore y être déployés ? Qui contrôlera concrètement les installations ? Quelle liberté d’action sera laissée aux forces russes ?

Les réponses à ces questions permettront de savoir si la transformation annoncée constitue une véritable réduction de la présence militaire russe ou une simple modification de son cadre juridique et opérationnel.

Pour l’instant, le constat est plus nuancé qu’un départ de Moscou : Damas reprend le contrôle des deux principaux sites russes, mais accepte que la Russie y conserve une présence sous une forme nouvelle.

Après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie ne tourne donc pas complètement le dos à son ancien allié. Elle cherche plutôt à passer d’une relation de dépendance à une relation négociée.

C’est toute la portée de l’accord de Hmeimim et Tartous : la Russie reste en Syrie, mais elle n’y est plus dans les mêmes conditions.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Japon : Pékin et Moscou font le tour du pays avec leurs navires de guerre et adressent un avertissement à Tokyo et à Washington

Pendant près de deux semaines, des bâtiments de guerre chinois et russes ont contourné le Japon. Le parcours est inédit par son ampleur. Pour Tokyo, il ne s’agit pas d’une simple patrouille navale, mais d’une démonstration de force menée à quelques encablures de son territoire. Pour Pékin et Moscou, l’objectif est clair : montrer que leurs marines peuvent désormais évoluer ensemble autour du Japon et franchir sans difficulté la première chaîne d’îles, longtemps considérée comme l’un des principaux verrous stratégiques de la région.

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Le ministère japonais de la Défense a suivi chaque étape de cette opération. Le 16 juillet, des bâtiments de guerre chinois et russes ont franchi le détroit de Miyako, au sud d’Okinawa. Ils ont ensuite poursuivi leur route au large des îles Ogasawara avant de longer les eaux situées au sud puis à l’est du Japon. Le 27 juillet, ils ont atteint le détroit de La Pérouse, entre Hokkaido et l’île russe de Sakhaline. Quelques jours plus tard, le 3 août, trois autres navires chinois – deux destroyers lance-missiles de type 055 et 052D ainsi qu’un navire de soutien de type 903 – ont traversé le détroit de Corée, prolongeant cette présence navale autour du Japon.

Face à ces mouvements, les Forces maritimes d’autodéfense japonaises ont déployé des bâtiments et des avions de patrouille pour suivre les navires chinois et russes et recueillir des renseignements sur leurs activités. Les autorités japonaises ont également rendu publique une carte retraçant leur itinéraire, soulignant le caractère exceptionnel de cette navigation.

Pour Tokyo, le message ne prête pas à confusion. Le ministère japonais de la Défense considère que cette série d’opérations constitue une démonstration de force dirigée contre le Japon et une source de vive préoccupation pour la sécurité nationale. Ce n’est pas le passage d’un détroit qui retient l’attention des responsables japonais, mais l’ensemble de la manœuvre : des bâtiments chinois et russes naviguant de concert tout autour du pays.

Cette opération confirme le resserrement du partenariat stratégique entre Pékin et Moscou. Depuis plusieurs années, les deux puissances multiplient les exercices militaires conjoints. Les manœuvres navales « Joint Sea », organisées chaque année depuis 2012, ont progressivement changé d’échelle. Les zones d’entraînement se sont élargies, les déploiements se sont allongés et les scénarios sont devenus plus complexes. La coopération militaire entre les deux pays ne se limite plus à des exercices symboliques ; elle traduit une volonté d’agir ensemble sur les principaux théâtres maritimes de la région.

Pour Stephen Nagy, professeur de relations internationales à l’Université chrétienne internationale de Tokyo, cette patrouille poursuit un objectif politique autant que militaire. Pékin et Moscou veulent rappeler au Japon, mais aussi aux États Unis d’Amérique, qu’ils sont capables de coordonner leurs forces dans une zone où Washington demeure le principal garant de la sécurité japonaise. Selon lui, la Chine cherche également à accroître la pression sur les autorités japonaises en démontrant que sa marine peut évoluer librement dans des espaces qui limitaient autrefois son accès au Pacifique.

Cette démonstration vise aussi Taïwan. En parcourant les détroits qui jalonnent la première chaîne d’îles, Pékin cherche à montrer que cette barrière géographique ne constitue plus un obstacle à ses ambitions navales. Pour les stratèges chinois, la capacité à franchir cette ligne est un élément essentiel dans l’hypothèse d’une crise autour de Taïwan. La présence de bâtiments russes aux côtés de la marine chinoise renforce encore la portée politique de cette opération.

Benjamin Blandin, chercheur au Conseil de Yokosuka sur les études Asie-Pacifique, estime que les patrouilles conjointes sino-russes sont devenues plus longues, plus étendues et plus affirmées qu’auparavant. Selon lui, l’inquiétude de Tokyo ne tient pas uniquement à cette navigation autour du Japon. Elle résulte de l’accumulation d’exercices, de déploiements et de démonstrations militaires qui, année après année, modifient les équilibres de sécurité en Asie orientale.

Ce tour du Japon n’était pas une simple navigation. C’était un message. À Tokyo d’abord, à qui Pékin et Moscou montrent qu’ils peuvent évoluer ensemble tout autour du pays. À Washington ensuite, pour rappeler que la première chaîne d’îles n’est plus le verrou qu’elle représentait autrefois pour la marine chinoise. Derrière les bâtiments de guerre, c’est donc un nouveau rapport de force qui se dessine dans l’Indo-Pacifique.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Russie/Moscou : un attentat vise un haut gradé de l’armée, la guerre clandestine menée par Kiev franchit un nouveau cap depuis 2022

Une explosion en plein Moscou. Trois morts. Un haut responsable militaire russe pris pour cible. En quelques secondes, l’attentat a rappelé une réalité que le Kremlin tente de contenir depuis le début de la guerre en Ukraine : le conflit ne se limite plus aux tranchées. Il se joue aussi dans les capitales, dans les réseaux clandestins et contre des figures considérées comme stratégiques.

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Depuis 2022, plusieurs responsables militaires, sécuritaires ou proches de l’appareil d’État russe ont été visés dans des opérations attribuées aux services ukrainiens. L’attentat qui a frappé Moscou et ciblé un haut gradé de l’armée russe s’inscrit dans cette évolution : celle d’une guerre où les hommes deviennent des objectifs, où l’arrière n’est plus totalement protégé et où les opérations clandestines cherchent désormais à dépasser les frontières russes.

À Moscou, la guerre est entrée par une porte que le pouvoir russe voulait maintenir fermée.

L’explosion qui a fait trois morts dans la capitale russe n’a pas seulement frappé un lieu public. Elle a touché une figure de l’appareil militaire russe. Selon les informations disponibles, la cible était Alexandre Tchaïko, ancien commandant des forces russes en Syrie et haut responsable de l’armée.

L’attaque intervient dans un contexte particulier : depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, les responsables liés à l’appareil militaire et sécuritaire russe sont progressivement devenus des cibles privilégiées.

Le champ de bataille ne se limite plus aux régions ukrainiennes bombardées ou aux lignes de front. Il s’est déplacé vers les centres de décision, les symboles du pouvoir militaire et les réseaux qui soutiennent l’effort de guerre.

Le passage d’une guerre territoriale à une guerre de cibles

Au début du conflit, l’affrontement semblait obéir aux règles classiques d’une guerre conventionnelle : conquérir du terrain, détruire des capacités militaires, affaiblir l’adversaire sur le front.

Mais une autre bataille s’est installée parallèlement.

Depuis 2022, plusieurs personnalités russes liées à l’armée, aux services de sécurité ou aux institutions chargées de soutenir la guerre ont été éliminées ou visées dans des opérations attribuées à Kiev.

L’objectif dépasse la neutralisation d’un individu. Il s’agit de créer une pression permanente sur l’appareil russe, de montrer que ses responsables ne bénéficient plus d’une protection absolue et de faire entrer l’incertitude au cœur même du système militaire.

Cette stratégie repose sur une idée simple : atteindre les responsables qui organisent, commandent ou incarnent la guerre peut avoir un effet psychologique supérieur à une frappe classique.

La Russie possède une puissance militaire considérable. Mais comme toutes les grandes armées, elle dépend aussi d’hommes, de structures et de chaînes de commandement.

C’est cette architecture que les opérations clandestines cherchent à fragiliser.

Moscou n’est plus un sanctuaire

Pendant longtemps, la capitale russe est restée largement éloignée des conséquences directes du conflit. Les combats se déroulaient en Ukraine, tandis que la majorité de la population russe vivait la guerre à distance.

Cette séparation est devenue plus fragile.

Les attaques contre des personnalités liées au pouvoir ou à l’appareil militaire ont progressivement modifié la perception du conflit. Elles montrent que la profondeur territoriale russe n’offre plus la même garantie de sécurité qu’auparavant.

Pour le Kremlin, cette évolution représente un défi politique majeur. La Russie veut apparaître comme une puissance capable de contrôler son territoire et de protéger ses dirigeants. Chaque attaque réussie fragilise cette image.

Pour Kiev, ces opérations répondent à une logique stratégique : démontrer que la Russie n’est pas hors d’atteinte et que la guerre peut atteindre ceux qui la dirigent.

Quand la guerre sort du territoire russe

L’autre évolution majeure concerne la géographie des opérations.

La confrontation ne se limite plus aux frontières russes ou ukrainiennes. Elle touche désormais d’autres espaces européens, où les services de renseignement, les réseaux clandestins et les acteurs liés au conflit s’affrontent dans l’ombre.

L’affaire de Monaco illustre cette nouvelle dimension.

Une femme soupçonnée d’avoir participé à une tentative d’assassinat à l’explosif contre un homme d’affaires ukrainien avait été identifiée par les autorités monégasques avant d’être retrouvée morte en Ukraine. Les autorités ukrainiennes ont ensuite annoncé l’arrestation de deux suspects dans cette affaire, dont un homme présenté comme appartenant au renseignement militaire ukrainien.

Cet épisode a renforcé les interrogations autour de l’expansion des opérations clandestines liées à la guerre.

Le conflit ne se contente plus de produire des combats. Il génère une confrontation parallèle entre services, réseaux et acteurs qui opèrent parfois loin des zones de guerre.

Une guerre invisible aux conséquences bien réelles

Les opérations clandestines offrent un avantage évident : elles permettent de frapper l’adversaire sans mobiliser de grandes forces militaires.

Mais elles ouvrent aussi une période plus instable.

Chaque attaque ciblée crée un risque de représailles. Chaque opération réussie encourage l’autre camp à chercher de nouvelles méthodes. La logique devient celle d’une confrontation permanente où les frontières entre renseignement, sabotage et action militaire deviennent de plus en plus floues.

Cette évolution inquiète également les pays européens. Car lorsque les opérations liées à une guerre se déplacent hors de son théâtre principal, les États voisins deviennent eux aussi concernés.

L’Europe découvre ainsi une nouvelle facette du conflit ukrainien : une guerre qui ne se joue pas seulement avec des chars et des missiles, mais aussi avec des réseaux, des informations et des opérations secrètes.

L’attentat de Moscou marque une nouvelle étape dans une transformation déjà visible depuis 2022.

La guerre russo-ukrainienne n’est plus uniquement une confrontation entre deux armées. Elle est devenue une bataille où les responsables militaires, les structures de pouvoir et les réseaux stratégiques sont eux-mêmes des cibles.

Le front reste en Ukraine. Mais la guerre, elle, a changé de dimension.

Elle se joue désormais partout où les deux camps pensent pouvoir atteindre l’autre.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Guerre en Ukraine : derrière le dossier Patriot, Washington hésite encore à partager son avantage stratégique

Les discussions entre Volodymyr Zelensky et Donald Trump semblaient ouvrir une nouvelle étape dans la coopération militaire entre Kiev et Washington. Le président ukrainien était ressorti de la Maison Blanche en affirmant avoir évoqué la production sous licence des missiles intercepteurs Patriot, un projet qui aurait permis à l’Ukraine de fabriquer elle-même une partie de l’armement indispensable à sa défense aérienne. Deux jours plus tard, Donald Trump a refroidi cet optimisme. Interrogé par le Financial Times, le président des États-Unis d’Amérique a déclaré qu’il n’était « pas sûr » d’accorder une telle autorisation, invoquant la sensibilité de cette technologie.

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À première vue, il s’agit d’une hésitation politique. En réalité, cet épisode met en lumière une question bien plus vaste : jusqu’où les États-Unis d’Amérique sont-ils prêts à partager leur supériorité militaire avec leurs alliés ?

Depuis le début de la guerre, l’Ukraine a demandé des armes, des munitions, des systèmes de défense aérienne et des renseignements. Aujourd’hui, elle réclame autre chose : le droit de produire elle-même une partie des équipements dont dépend sa survie. Ce changement est loin d’être anodin. Une armée qui reçoit des armes reste dépendante de ses fournisseurs. Une armée qui les fabrique acquiert une marge de manœuvre stratégique, industrielle et politique que les livraisons, aussi abondantes soient-elles, ne peuvent offrir.

Les missiles Patriot incarnent parfaitement cette évolution. Leur efficacité contre les missiles balistiques russes en fait l’un des piliers de la défense ukrainienne. Mais leur valeur dépasse largement le champ de bataille. Ils concentrent des décennies de recherche, des technologies classifiées et une chaîne industrielle que Washington considère comme un atout stratégique. Autoriser leur production sous licence ne reviendrait pas seulement à augmenter les capacités de Kiev ; ce serait accepter qu’une partie de ce savoir-faire quitte le territoire états-unien.

C’est là que le débat devient plus complexe qu’il n’y paraît.

Les États-Unis d’Amérique ont tout intérêt à empêcher une victoire russe. Ils souhaitent également que l’Ukraine puisse résister sur la durée. Pourtant, renforcer un allié ne signifie pas nécessairement lui transférer les technologies qui fondent sa propre supériorité militaire. Toutes les grandes puissances partagent cette prudence. Les avions de combat les plus avancés, les systèmes antimissiles ou certaines capacités de guerre électronique restent soumis à des restrictions particulièrement strictes, même entre partenaires.

Le cas ukrainien illustre ainsi une contradiction propre aux alliances contemporaines. Les États soutiennent leurs partenaires, mais cherchent aussi à préserver les avantages industriels et technologiques qui garantissent leur influence. Plus une technologie est décisive, plus son transfert devient un choix politique autant qu’un choix militaire.

Pour Kiev, cette distinction est lourde de conséquences. Chaque nouvelle livraison répond à une urgence immédiate. Elle ne résout cependant pas la question de l’après-guerre ni celle de l’autonomie stratégique. Produire localement des intercepteurs Patriot permettrait de réduire la dépendance vis-à-vis des calendriers de production étrangers, d’assurer un approvisionnement plus régulier et de consolider une industrie de défense appelée à jouer un rôle central dans la sécurité européenne.

L’hésitation exprimée par Donald Trump rappelle que cette ambition reste suspendue à une décision prise à Washington.

Cette prudence traduit aussi les limites du modèle occidental d’assistance militaire. Depuis le début du conflit, les alliés de l’Ukraine ont progressivement levé plusieurs lignes rouges : fourniture de chars lourds, d’avions de combat, de missiles à longue portée ou encore de systèmes de défense aérienne sophistiqués. À chaque étape, une même logique s’est imposée : répondre aux besoins du champ de bataille sans perdre le contrôle des technologies les plus sensibles. Les licences de production constituent une frontière différente. Elles ne concernent plus seulement l’utilisation d’une arme, mais sa fabrication, sa maintenance et, à terme, son évolution.

En ce sens, le débat dépasse largement l’Ukraine. Il touche à une interrogation qui concerne toutes les alliances militaires : jusqu’où une puissance accepte-t-elle de partager les outils qui fondent son avantage stratégique ? À l’heure où les guerres s’inscrivent dans la durée, la réponse dépend moins du nombre d’armes livrées que de la volonté de transmettre, ou non, les capacités industrielles qui permettent de les produire.

L’affaire des Patriot rappelle enfin une réalité souvent éclipsée par les combats. Les conflits contemporains ne se gagnent pas uniquement sur les lignes de front. Ils se jouent aussi dans les usines, les laboratoires, les bureaux où se négocient les licences industrielles et les transferts de technologies. En hésitant à ouvrir cette porte à l’Ukraine, Washington montre que le partage des armes est une chose ; le partage de la puissance qui les rend possibles en est une autre.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Moyen-Orient : les Houthis frappent des installations pétrolières saoudiennes, annoncent un blocus naval et poussent Washington à durcir le ton contre l’Iran

Les missiles et les drones houthis ne visent plus seulement les lignes de front du Yémen. En frappant des infrastructures pétrolières saoudiennes et en menaçant le trafic maritime en mer Rouge, le mouvement soutenu par l’Iran place désormais les routes énergétiques mondiales au cœur du bras de fer régional. À Washington, la réponse se durcit : Donald Trump affirme que Téhéran sera tenu responsable des actions de ses alliés et envisage des frappes plus larges contre l’Iran.

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Les dernières heures ont concentré plusieurs signaux inquiétants : attaques revendiquées par les Houthis contre des installations de Saudi Aramco, annonce d’un blocus naval visant les ports saoudiens, informations faisant état d’un appui iranien renforcé au mouvement yéménite et menaces de représailles militaires des États-Unis d’Amérique. Derrière l’affrontement entre les Houthis et Riyad apparaît une confrontation plus vaste autour de l’influence iranienne au Moyen-Orient et du contrôle des principales voies maritimes de la région.

Les Houthis déplacent le conflit vers le cœur économique saoudien

Les Houthis ont franchi un nouveau seuil en revendiquant des frappes contre deux installations stratégiques de l’Arabie saoudite : Yanbu et Jizan.

Ces deux sites ne sont pas des objectifs militaires ordinaires. Yanbu, situé sur la côte de la mer Rouge, constitue l’un des principaux points d’exportation du pétrole saoudien. Le terminal permet au royaume de transporter une partie de ses hydrocarbures sans dépendre exclusivement du golfe Persique. Jizan, proche de la frontière yéménite, accueille également d’importantes infrastructures énergétiques.

En visant ces installations, les Houthis cherchent à toucher un secteur vital de l’économie saoudienne. Leur stratégie vise aussi à envoyer un message aux acteurs internationaux : la guerre ne se limite plus au territoire yéménite, elle concerne désormais les axes commerciaux et énergétiques qui relient le Moyen-Orient au reste du monde.

Quelques jours après ces attaques, le mouvement a annoncé un « blocus naval » contre l’Arabie saoudite, appelant les compagnies maritimes à éviter les ports du royaume sur la mer Rouge.

Les Houthis ne disposent pas d’une marine capable de fermer physiquement ces espaces maritimes. Leur objectif est différent : rendre la navigation suffisamment risquée pour provoquer une hausse des coûts d’assurance, ralentir le trafic et contraindre les opérateurs économiques à revoir leurs itinéraires.

Une pression sur deux passages stratégiques : Bab el-Mandeb et Ormuz

Cette nouvelle offensive intervient dans une région où deux passages maritimes concentrent une partie des inquiétudes internationales.

Au sud de la mer Rouge, le détroit de Bab el-Mandeb relie l’océan Indien au canal de Suez. Des milliers de navires commerciaux y transitent chaque année.

Plus à l’est, le détroit d’Ormuz reste l’une des principales voies de sortie du pétrole produit dans le Golfe. Toute menace pesant sur cette zone provoque immédiatement des inquiétudes sur les marchés énergétiques.

La multiplication des tensions dans ces deux espaces crée une situation particulièrement sensible pour les pays importateurs d’énergie et pour les grandes compagnies maritimes.

Les Houthis savent que leur capacité de nuisance dépasse largement leurs moyens militaires. Leur force repose sur la vulnérabilité des routes commerciales modernes : quelques missiles ou drones peuvent suffire à modifier les calculs des armateurs et des investisseurs.

L’Iran accusé d’avoir renforcé son soutien militaire aux Houthis

Au même moment, des informations publiées par Reuters évoquent l’envoi présumé au Yémen de membres du Corps des gardiens de la révolution islamique iranien, ainsi que d’équipements liés aux missiles et aux drones.

Selon les sources citées, des spécialistes iraniens auraient rejoint les zones contrôlées par les Houthis pour apporter un soutien technique au mouvement.

Téhéran rejette ces accusations. Les autorités iraniennes affirment soutenir politiquement les Houthis mais nient toute implication militaire directe.

Depuis plusieurs années, les États-Unis d’Amérique et leurs alliés accusent pourtant l’Iran d’avoir contribué au développement des capacités militaires du mouvement yéménite. Les drones et missiles utilisés par les Houthis ces dernières années témoignent d’une évolution importante de leur arsenal.

La nouveauté actuelle réside moins dans l’existence supposée d’un soutien iranien que dans son ampleur présumée et dans le moment choisi : celui d’une confrontation croissante avec l’Arabie saoudite et Washington.

Donald Trump place directement Téhéran sous pression

La réaction étatsunienne ne s’est pas limitée à des avertissements contre les Houthis.

Donald Trump a affirmé que l’Iran serait tenu responsable des attaques menées par le mouvement yéménite et a menacé les Houthis d’une « punition militaire majeure » s’ils poursuivaient leurs opérations contre les navires ou les intérêts des alliés des États-Unis d’Amérique.

Le président états-unien envisage également des bombardements plus larges contre l’Iran. Aucun ordre définitif n’a encore été annoncé, mais cette possibilité traduit une volonté de ne plus seulement répondre aux actions des groupes alliés de Téhéran.

Washington considère désormais que les attaques des Houthis s’inscrivent dans une stratégie régionale iranienne visant à maintenir une pression sur ses adversaires.

Cette lecture est contestée par Téhéran, qui accuse les États-Unis d’Amérique de chercher un prétexte pour intervenir davantage au Moyen-Orient.

Le Hezbollah au Liban, autre pièce du bras de fer avec l’Iran

La pression étatsunienne sur les Houthis intervient alors que Washington pousse également le Liban à avancer sur la question du désarmement du Hezbollah.

Lors de sa rencontre avec Donald Trump, le président libanais Joseph Aoun a discuté du renforcement de l’armée libanaise et de la nécessité pour l’État de reprendre le contrôle exclusif des armes sur son territoire.

Le Hezbollah refuse de déposer son arsenal tant qu’il estime que les conditions de sécurité ne sont pas réunies, notamment en raison de la présence militaire israélienne dans certaines zones contestées.

Pour Washington, le mouvement chiite libanais reste toutefois l’un des principaux relais de l’influence iranienne dans la région.

Le dossier libanais et celui des Houthis répondent ainsi à une même préoccupation étatsunienne : réduire la capacité de Téhéran à agir indirectement contre ses adversaires par l’intermédiaire de groupes alliés.

Une confrontation qui pourrait dépasser les acteurs intermédiaires

Depuis plusieurs années, l’Iran et les États-Unis d’Amérique évitent une confrontation militaire directe. Leur rivalité passe principalement par des acteurs régionaux : Hezbollah au Liban, Houthis au Yémen ou groupes armés proches de Téhéran en Irak et en Syrie.

Mais la situation actuelle réduit progressivement la distance entre les deux puissances.

En déclarant que l’Iran devra répondre des opérations des Houthis, Washington établit une nouvelle règle de confrontation. Une attaque menée par un allié de Téhéran pourrait désormais entraîner une réponse contre des intérêts iraniens.

Le risque est celui d’un engrenage : une frappe contre un navire, une attaque contre une infrastructure énergétique ou une opération militaire au Yémen pourrait provoquer une réaction dépassant largement le cadre initial.

Les Houthis au centre d’un nouveau rapport de force régional

Le mouvement houthi occupe aujourd’hui une place particulière dans la stratégie iranienne et dans la réponse étatsunienne.

Contrairement au Hezbollah, qui est profondément intégré au paysage politique libanais, les Houthis tirent une partie de leur influence de leur capacité militaire et de leur position géographique. Depuis le Yémen, ils peuvent menacer l’un des corridors maritimes les plus importants au monde.

C’est cette réalité qui explique l’attention croissante de Washington.

La question n’est plus seulement de savoir comment mettre fin à la guerre au Yémen. Elle concerne désormais l’équilibre régional entre l’Iran, les monarchies du Golfe et les États-Unis d’Amérique.

L’Arabie saoudite, qui avait engagé ces dernières années une politique de rapprochement et de désescalade avec Téhéran, se retrouve à nouveau confrontée à une menace venue de son voisin yéménite.

De son côté, l’Iran doit mesurer le risque d’une confrontation directe avec Washington alors que son soutien aux groupes alliés devient le principal sujet d’accusation américain.

Les frappes revendiquées par les Houthis contre l’Arabie saoudite, leur menace sur les routes maritimes et les accusations visant l’Iran ont transformé une crise régionale en un dossier international majeur.

Le Yémen reste le théâtre immédiat des affrontements, mais les enjeux dépassent désormais ses frontières. La sécurité énergétique mondiale, la liberté de navigation en mer Rouge et dans le Golfe, ainsi que l’équilibre entre Washington et Téhéran sont directement concernés.

Dans cette nouvelle phase de tensions, chaque attaque risque désormais de produire des conséquences bien au-delà de son lieu d’origine.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Mali : les soldats exécutés par le JNIM après l’embuscade de Tabrichat fragilisent la promesse sécuritaire de la junte

L’embuscade tendue le 18 juillet contre un convoi des Forces armées maliennes (FAMa) entre Anéfis et Gao, suivie de l’exécution présumée de soldats capturés, compte parmi les épisodes les plus marquants de ces derniers mois au Mali. Au-delà du bilan humain, cette attaque remet au premier plan une question qui accompagne le pays depuis les coups d’État de 2020 et 2021 : la stratégie adoptée par les autorités de transition est-elle en mesure d’inverser durablement le rapport de force face aux groupes armés ?

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Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA) revendiquent conjointement l’embuscade contre un convoi militaire dans la région de Gao. L’armée malienne confirme l’attaque mais ne communique aucun bilan détaillé. Des sources sécuritaires évoquent plusieurs dizaines de soldats tués ainsi que des militaires faits prisonniers, dont certains auraient ensuite été exécutés. Si ces faits étaient établis, ils constitueraient des crimes de guerre. L’épisode intervient alors que les autorités maliennes poursuivent une politique de reconquête du territoire engagée après leur arrivée au pouvoir.

Le convoi avait quitté Anéfis en direction de Gao lorsqu’il est tombé dans une embuscade dans la zone de Tabrichat. Le JNIM et le FLA affirment avoir participé à l’opération. Les autorités maliennes indiquent que des frappes aériennes ont permis au convoi de poursuivre sa route, sans préciser le nombre de victimes ni celui des soldats portés disparus.

Quelques jours plus tard, des vidéos diffusées par le JNIM montrent des hommes en uniforme, désarmés, recevant des tirs à bout portant. Plusieurs sources sécuritaires citées par RFI estiment qu’il s’agit de militaires maliens capturés au cours de l’embuscade. L’authenticité des images n’a pas été confirmée par une expertise indépendante, mais leur diffusion a provoqué une vive émotion. En droit international humanitaire, un combattant capturé cesse d’être une cible légitime. Son exécution constitue un crime de guerre.

Le Front de libération de l’Azawad adopte une position différente. Le mouvement affirme avoir combattu le même convoi, tout en soutenant que les prisonniers exécutés relevaient du JNIM. Ses responsables assurent détenir d’autres soldats maliens et disent être disposés à permettre à des organisations internationales de vérifier leurs conditions de détention. Cette distinction n’est pas anodine. Depuis plusieurs mois, le FLA cherche à se présenter comme un acteur politique engagé dans un conflit territorial, et non comme une organisation djihadiste.

Cette coopération entre le FLA et le JNIM mérite une attention particulière. Les deux mouvements poursuivent des objectifs distincts. Le premier défend les revendications politiques de plusieurs composantes touarègues du nord du Mali. Le second appartient à la mouvance d’Al-Qaïda et entend étendre son influence au Sahel. Leur rapprochement répond avant tout à des considérations militaires. Tous deux considèrent l’armée malienne comme leur adversaire immédiat. Cette convergence suffit aujourd’hui à coordonner certaines opérations.

L’embuscade de Tabrichat montre également que les groupes armés restent capables de frapper sur des axes considérés comme essentiels pour les mouvements de troupes entre Gao et les positions avancées du nord. Les convois militaires constituent des cibles privilégiées. Les neutraliser ralentit les ravitaillements, complique les rotations des unités et affaiblit la présence de l’État dans des secteurs déjà disputés.

Lorsque les militaires renversent le président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020, ils justifient leur intervention par l’aggravation de la crise sécuritaire. Quelques mois plus tard, un second coup d’État porte définitivement le colonel Assimi Goïta à la tête de la transition. Le message est alors simple : reprendre le contrôle du territoire et restaurer l’autorité de l’État.

Cette orientation entraîne une transformation profonde des partenariats militaires du Mali. Les autorités mettent fin à la coopération avec la France, obtiennent le départ de l’opération Barkhane puis celui de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). La coopération avec la Russie devient l’un des piliers de la nouvelle stratégie sécuritaire. Les mercenaires du groupe Wagner, puis les éléments de l’Africa Corps, participent désormais aux opérations menées aux côtés des FAMa.

Ces choix ont permis à Bamako de reprendre certaines positions et de démontrer une plus grande liberté d’action. Ils n’ont cependant pas modifié l’équation de fond. Les groupes armés conservent leur mobilité, connaissent parfaitement le terrain et disposent de relais locaux qui compliquent les opérations militaires. Dans le nord comme dans le centre du pays, les affrontements ne se limitent plus à une confrontation entre l’État et des organisations djihadistes. Ils mêlent rivalités communautaires, contrôle des routes, économie des trafics et compétition pour l’influence locale.

L’embuscade du 18 juillet rappelle aussi qu’une victoire militaire ne se mesure pas uniquement au contrôle d’une ville ou d’une base. Elle dépend de la capacité à sécuriser durablement les axes de circulation, à protéger les populations civiles et à empêcher les groupes armés de reconstituer leurs forces. Sur ces différents plans, les résultats demeurent contrastés.

Les exécutions présumées de prisonniers ajoutent une autre dimension au conflit. Elles rappellent que la guerre au Mali ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. Elle engage également le respect du droit international humanitaire. Les violations commises par les groupes armés alimentent un climat de peur, tandis que plusieurs organisations de défense des droits humains ont également documenté des exactions attribuées à des forces régulières et à leurs partenaires étrangers. Dans ce type de conflit, chaque abus nourrit les rancœurs qui prolongent la violence.

Le Mali n’est pas le seul pays confronté à cette réalité. Le Burkina Faso et le Niger, également dirigés par des autorités militaires, poursuivent une stratégie fondée sur la reconquête militaire du territoire. Malgré des contextes nationaux différents, les trois États continuent de faire face à des attaques de grande ampleur. Cette situation alimente un débat qui dépasse désormais les frontières maliennes : la réponse militaire, à elle seule, peut-elle mettre fin à une crise dont les causes sont aussi politiques, économiques et sociales ?

L’embuscade de Tabrichat ne résume pas à elle seule la guerre au Mali. Elle rappelle cependant une réalité que les autorités, les groupes armés et les partenaires du pays ne peuvent ignorer : six ans après les coups d’État qui avaient placé la sécurité au premier rang des priorités nationales, le conflit demeure loin d’être maîtrisé. Les opérations militaires continuent de rythmer le quotidien du nord malien, tandis que les populations civiles restent prises entre des acteurs dont aucun ne semble aujourd’hui en mesure d’imposer une paix durable.

Celine Dou, pour la Boussole-infos