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ISLANDE : pourquoi un pays déjà si proche de l’Union européenne refuse-t-il de reprendre le chemin de l’adhésion ?

La question européenne n’est pas nouvelle en Islande. Elle a simplement changé de nature. Après avoir demandé à rejoindre l’Union européenne au lendemain de la crise financière de 2008, puis suspendu le processus quelques années plus tard, le gouvernement islandais vient de refermer une nouvelle fois la porte aux négociations. Le 29 août, 52,8 % des électeurs ont refusé leur reprise. Un choix qui ne signifie pourtant ni rupture avec l’Europe ni rejet de ses institutions : l’Islande reste membre de l’Espace économique européen, de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange. Alors, pourquoi aller jusqu’à l’adhésion lorsque l’essentiel des liens économiques avec l’Union existe déjà ?

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Un « non » qui porte d’abord sur des négociations

La première précision est essentielle. Les Islandais n’ont pas voté pour ou contre l’adhésion à l’Union européenne.

La question soumise au référendum était : « L’Islande doit-elle reprendre les négociations d’adhésion avec l’Union européenne ? »

Le « non » l’a emporté avec 118 040 voix, soit 52,8 %, contre 105 339 voix pour le « oui », soit 47,2 %. La participation a atteint 82,6 %, avec 225 031 suffrages exprimés sur 272 591 électeurs inscrits.

Le résultat est donc serré, mais il est politiquement clair. Le gouvernement de la Première ministre sociale-démocrate Kristrún Frostadóttir avait annoncé qu’il respecterait le verdict des urnes. Il ne relancera pas les négociations pendant l’actuel mandat, qui court jusqu’en 2028. Le Parlement islandais devra par ailleurs examiner l’éventuel retrait formel de la candidature islandaise.

Le vote referme ainsi, pour plusieurs années au moins, un dossier ouvert il y a dix-sept ans.

L’Islande avait pourtant frappé à la porte en pleine crise

En juillet 2009, l’Islande avait officiellement demandé son adhésion à l’Union européenne. À l’époque, le pays venait de subir l’une des crises financières les plus graves de son histoire.

Les négociations ont commencé en 2010. Elles ont progressé rapidement sur plusieurs dossiers : 27 des 33 chapitres substantiels avaient été ouverts lorsque le processus a été suspendu en 2013, et 11 avaient été provisoirement clôturés.

Le changement de gouvernement intervenu en 2013 a mis fin à cette dynamique. En 2015, le gouvernement islandais a demandé à ne plus être considéré comme un pays candidat.

La candidature n’a toutefois jamais été formellement retirée. C’est cette particularité juridique qui a permis au gouvernement actuel de proposer, en 2026, de reprendre les négociations plutôt que de lancer une nouvelle procédure.

Entre-temps, la situation économique du pays avait profondément changé.

L’argument qui avait poussé une partie des responsables islandais vers l’Union après la crise financière de 2008 a perdu de sa force. L’économie s’est redressée et le produit intérieur brut a encore progressé de 1,3 % en 2025.

L’urgence qui pouvait justifier une adhésion en 2009 n’existe donc plus dans les mêmes termes.

Une proximité déjà très forte avec l’Europe

C’est l’un des paradoxes de ce référendum.

L’Islande n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle est loin d’être extérieure au projet européen. Elle appartient depuis 1994 à l’Espace économique européen, qui lui donne accès au marché unique. Elle fait également partie de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange.

Autrement dit, une grande partie de l’intégration économique et de la libre circulation existe déjà sans adhésion politique.

Pour les partisans de l’Union, cette situation présente cependant une faiblesse : l’Islande applique une partie importante des règles du marché intérieur sans participer pleinement à leur élaboration dans les institutions européennes.

Pour leurs adversaires, c’est précisément ce qui permet de conserver les avantages économiques de la proximité avec l’Union sans abandonner certaines compétences nationales.

Le référendum a donc opposé deux conceptions de cette relation : aller jusqu’au bout de l’intégration pour avoir davantage de poids dans les décisions, ou conserver une relation étroite avec l’Union européenne tout en gardant la maîtrise des secteurs considérés comme stratégiques.

La pêche, ligne rouge de l’électorat islandais

Aucun dossier n’a autant pesé que celui de la pêche.

Le secteur représente près de 40 % de la valeur des exportations de marchandises islandaises. En 2025, les produits marins représentaient précisément 38,9 % de la valeur totale des exportations de biens.

La pêche est également liée à l’histoire politique du pays. Les « guerres de la morue » menées par l’Islande contre le Royaume-Uni au XXe siècle ont profondément marqué la mémoire nationale. Le contrôle des eaux et des ressources halieutiques est devenu bien davantage qu’une question commerciale : il touche à la souveraineté.

L’adhésion à l’Union aurait nécessairement placé la politique islandaise de la pêche dans le cadre de la politique commune de la pêche.

C’est précisément ce que redoutaient les professionnels du secteur. Selon les données citées pendant la campagne, environ 90 % des entreprises de la pêche se déclaraient opposées à une adhésion.

La commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, avait pourtant reconnu les spécificités islandaises dans les domaines de la pêche et de l’agriculture et assuré que celles-ci seraient examinées avec attention lors de négociations éventuelles.

Cela n’a pas suffi.

La souveraineté plutôt que les promesses économiques

Le débat ne s’est toutefois pas résumé aux poissons.

Pour une partie du camp du « non », rejoindre l’Union aurait signifié transférer davantage de compétences aux institutions européennes alors que le pays dispose déjà d’un accès privilégié au marché européen.

La question de la monnaie a également nourri les discussions. L’Islande conserve la couronne islandaise et mène sa propre politique monétaire. Une éventuelle adhésion aurait ouvert, à terme, le dossier de l’euro.

Les partisans du « oui » répondaient que l’intégration pourrait apporter davantage de stabilité économique, notamment dans un pays confronté à une inflation et à des taux d’intérêt élevés. Ils faisaient aussi valoir qu’en restant à l’extérieur, l’Islande continue de reprendre certaines règles européennes sans disposer d’un siège au Conseil de l’Union européenne ni de députés au Parlement européen.

Mais cet argument institutionnel n’a pas convaincu suffisamment d’électeurs.

L’Arctique a changé la question européenne

Le contexte international aurait pu faire basculer le vote.

L’Islande se trouve dans une région devenue stratégique. La guerre en Ukraine, le retour des rivalités de puissance dans l’Arctique et les déclarations du président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump, sur le Groenland ont modifié la perception des questions de sécurité dans le nord de l’Atlantique.

Le gouvernement islandais avait donc aussi présenté le rapprochement avec l’Union européenne sous l’angle de la sécurité et de la position internationale du pays.

L’argument était sérieux : l’Islande est membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord mais ne possède pas d’armée permanente. Elle dispose depuis 1951 d’un accord de défense avec les États-Unis d’Amérique. Après le référendum, le gouvernement islandais cherche d’ailleurs à renforcer ses partenariats de sécurité avec d’autres pays, notamment la Finlande, la Norvège, le Japon et le Canada.

Mais la géopolitique n’a pas suffi à effacer les préoccupations nationales.

Reykjavik et les régions rurales ne regardent pas l’Europe de la même manière

Le scrutin a également révélé une fracture géographique.

La capitale, Reykjavik, a majoritairement voté en faveur de la reprise des négociations. Dans plusieurs circonscriptions rurales, le « non » s’est imposé plus nettement.

Cette différence n’est pas anodine. Dans les régions où la pêche et l’agriculture occupent une place importante, l’idée de soumettre davantage ces secteurs aux règles européennes suscite davantage de méfiance.

Le vote ne traduit donc pas seulement une opinion sur l’intégration européenne. Il reflète aussi une opposition entre une capitale plus ouverte à cette intégration et des territoires davantage attachés à la maîtrise nationale des ressources.

Pourquoi l’Union européenne espérait tant un « oui »

Pour l’Union européenne, l’adhésion éventuelle de l’Islande aurait eu une portée qui dépassait largement les quelque 400 000 habitants du pays.

L’Islande aurait été l’un des rares nouveaux membres riches à rejoindre l’Union depuis longtemps. Son adhésion aurait constitué une vitrine pour la politique d’élargissement européenne : un État démocratique, stable, prospère et déjà largement aligné sur les normes européennes.

Elle aurait aussi renforcé la présence politique de l’Union européenne dans l’Arctique.

Le « non » constitue donc un revers pour l’Union européenne, même si les relations entre les deux parties ne sont pas remises en cause. La Commission européenne a pris acte du résultat et rappelé que l’Islande demeurait un partenaire proche de l’Union européenne.

L’Islande ne tourne pas le dos à l’Europe

C’est probablement la conclusion la plus importante de ce référendum.

Le vote ne remet ni en cause l’Espace économique européen, ni Schengen, ni les nombreux accords qui lient déjà le gouvernement islandais aux institutions européennes.

L’Islande a simplement choisi de ne pas transformer cette proximité en appartenance politique.

Le résultat peut ainsi être lu moins comme un rejet de l’Europe que comme un choix en faveur du statu quo : conserver l’accès au marché unique et la coopération européenne, tout en maintenant la souveraineté sur les secteurs que les électeurs considèrent comme essentiels.

Le gouvernement islandais a d’ailleurs annoncé qu’il continuerait à défendre activement les intérêts du pays dans le cadre de l’Espace économique européen.

Ce que le « non » dit de l’Europe d’aujourd’hui

Le cas islandais est intéressant parce qu’il inverse une logique longtemps dominante dans l’histoire de l’Union.

Pour de nombreux pays européens, l’adhésion représente l’accès à un espace de stabilité, de prospérité et de sécurité. L’Ukraine, les pays des Balkans occidentaux et plusieurs autres candidats continuent de considérer l’Union comme un horizon stratégique majeur.

En Islande, la question se pose autrement.

Le pays dispose déjà d’un niveau élevé de prospérité, bénéficie du marché unique et appartient à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il n’a donc pas besoin de l’adhésion pour obtenir les principaux avantages économiques et sécuritaires que celle-ci pourrait apporter à un autre État.

La question devient alors : qu’aurait-il à gagner en transférant davantage de compétences aux institutions européennes ?

Le gouvernement n’a pas réussi à convaincre une majorité d’électeurs que les bénéfices supplémentaires justifiaient ce changement.

Le résultat ne signifie pas que les Islandais sont massivement hostiles à l’Union. Avec 47,2 % des suffrages favorables à la reprise des négociations, le pays apparaît au contraire profondément partagé. Mais le scrutin montre qu’une proximité économique et politique avec l’Europe ne conduit pas nécessairement à l’adhésion.

Pour l’Union européenne, c’est peut-être la leçon la plus intéressante de ce vote islandais : dans un pays riche, stable et déjà largement intégré au marché européen, l’adhésion ne constitue pas une évidence. Elle doit encore répondre à une question simple : qu’apporte-t-elle de plus que ce que le pays possède déjà ?

Celine Dou

CANADA : MARK CARNEY DIVERSIFIE LES PARTENAIRES MILITAIRES DU PAYS POUR RÉDUIRE SA DÉPENDANCE AUX ÉTATS-UNIS D’AMÉRIQUE SANS ROMPRE AVEC WASHINGTON

Le Canada est en train de changer la manière dont il pense sa défense. Le gouvernement de Mark Carney augmente fortement les dépenses militaires, développe les capacités de production nationales et multiplie les accords avec des partenaires européens. Le groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab est désormais le fournisseur privilégié pour un futur système de surveillance aérienne. Le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems négocie la fourniture de jusqu’à douze sous-marins. Le Canada participe aussi au dispositif européen de financement de la défense SAFE. Ces choix ne signifient pas que le gouvernement canadien abandonne les États-Unis d’Amérique. Ils montrent plutôt qu’il veut pouvoir défendre les intérêts canadiens sans dépendre d’un seul partenaire pour ses équipements et ses chaînes d’approvisionnement militaires.

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Cette réorientation a une origine plus profonde que la seule détérioration des relations entre Mark Carney et Donald Trump. Le gouvernement canadien cherche à corriger une faiblesse qu’il reconnaît lui-même : pendant des décennies, le pays a insuffisamment investi dans ses forces armées et son industrie de défense, en comptant largement sur sa situation géographique et sur ses alliés. La nouvelle stratégie canadienne repose désormais sur trois verbes : construire au Canada lorsque les capacités existent, travailler avec des alliés lorsque le pays ne peut agir seul, puis acheter à l’étranger lorsque cela est nécessaire. La Suède, l’Allemagne, la Norvège et l’Union européenne prennent ainsi une place nouvelle dans la défense canadienne, sans que la coopération militaire avec les États-Unis d’Amérique soit remise en cause.

Mark Carney change d’abord la doctrine d’achat militaire

Le changement commence par une décision politique prise avant les principaux choix européens.

En février 2026, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a présenté la première stratégie industrielle de défense de son gouvernement. Son principe est formulé en trois mots : « construire, travailler en partenariat, acheter ».

Le gouvernement canadien veut d’abord confier aux entreprises canadiennes les marchés correspondant aux capacités que le pays maîtrise déjà. Lorsque ces capacités n’existent pas, il veut travailler avec des alliés afin d’attirer des investissements, de transférer des technologies et d’intégrer les entreprises canadiennes aux chaînes de production. Ce n’est qu’après ces deux possibilités que l’achat à l’étranger doit intervenir.

La stratégie poursuit un objectif qui dépasse le renouvellement des équipements militaires : accroître l’autonomie stratégique du Canada.

Mark Carney l’a explicitement liée à la souveraineté canadienne, notamment dans l’Arctique, mais aussi à la capacité du pays à agir indépendamment lorsque ses intérêts l’exigent.

Cette inflexion est importante parce qu’elle modifie la question posée lors d’un achat militaire.

Le gouvernement canadien ne demande plus seulement quel équipement répond le mieux aux besoins des Forces armées canadiennes. Il demande également ce que cet achat laissera derrière lui au Canada : des emplois, des compétences, des capacités de maintenance, des entreprises intégrées à des chaînes de production et, surtout, une moindre vulnérabilité lorsqu’une relation politique avec un fournisseur étranger se détériore.

Le choix du groupe suédois Saab n’est pas encore un contrat

Le premier exemple est celui du groupe suédois de défense et d’aéronautique Saab.

Le 27 mai, le gouvernement canadien a annoncé l’ouverture de négociations avec Saab, retenu comme fournisseur privilégié pour la capacité canadienne de détection et de contrôle aéroporté.

La solution proposée est le GlobalEye, un appareil équipé de systèmes de surveillance et de commandement capables de détecter et de suivre des menaces à longue distance. Le gouvernement canadien indique que le système doit notamment renforcer la surveillance de l’Arctique et améliorer la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Une précision est essentielle : le Canada n’a pas encore conclu le contrat.

La sélection de Saab comme fournisseur privilégié permet aux autorités canadiennes d’examiner plus précisément les aspects techniques, commerciaux et industriels de la proposition. Le gouvernement canadien précise lui-même que cette étape ne constitue pas un engagement contractuel.

Le choix du GlobalEye demeure toutefois significatif.

L’appareil proposé repose sur le Global 6500 du constructeur aéronautique canadien Bombardier. Le gouvernement de Mark Carney veut ainsi associer une technologie militaire suédoise à une plateforme fabriquée au Canada. La future coopération doit également créer des possibilités de production et d’intégration au Canada, de transfert de technologies et de participation d’entreprises canadiennes aux chaînes mondiales de l’aéronautique et de la défense.

Le dossier Saab illustre donc exactement la nouvelle doctrine canadienne : le Canada ne possède pas seul toutes les technologies dont il a besoin, mais il veut que leur acquisition renforce aussi ses propres capacités.

Avec l’Allemagne et la Norvège, le Canada prépare l’après-Victoria

Le deuxième dossier est beaucoup plus lourd.

Le 6 juillet, Mark Carney a annoncé que le gouvernement canadien retenait le constructeur naval allemand Thyssenkrupp Marine Systems comme fournisseur privilégié pour son prochain programme de sous-marins de patrouille.

Le projet porte sur jusqu’à douze sous-marins à propulsion classique capables d’opérer sous la glace. Les quatre premiers doivent être livrés en 2034. Le gouvernement canadien veut conclure les accords contractuels au plus tard à la fin de 2027.

Là encore, il ne s’agit pas encore d’un contrat définitif.

Le gouvernement canadien doit désormais négocier avec Thyssenkrupp Marine Systems. Si ces négociations échouaient, l’entreprise sud-coréenne Hanwha Ocean pourrait être désignée comme fournisseur privilégié à son tour.

Mais le choix allemand a déjà produit un effet stratégique : il rapproche le Canada de l’Allemagne et de la Norvège, qui coopèrent autour du sous-marin de type 212CD.

Le 7 juillet, Mark Carney, le chancelier allemand Friedrich Merz et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre ont annoncé leur volonté de construire un partenariat stratégique de long terme. Le Canada doit rejoindre la coopération germano-norvégienne autour du sous-marin choisi, avec l’objectif d’approfondir les relations industrielles et militaires entre les trois pays.

Pour le Canada, l’enjeu est aussi géographique.

Ses forces navales doivent pouvoir agir dans l’Atlantique, le Pacifique et l’Arctique. Les futurs sous-marins doivent donc être capables d’assurer une présence sous-marine plus durable, notamment sous les glaces de l’Arctique.

Le choix du constructeur allemand répond ainsi à un besoin militaire canadien précis, mais il ouvre en même temps une coopération industrielle et stratégique avec deux pays européens.

Le réarmement canadien ne se résume pourtant pas aux achats européens

Il serait faux de présenter la politique de Mark Carney comme une simple substitution de fournisseurs européens aux fournisseurs des États-Unis d’Amérique.

Le gouvernement canadien investit également dans ses propres entreprises.

En juillet, il a conclu un partenariat stratégique avec General Dynamics Land Systems-Canada, entreprise spécialisée dans les véhicules blindés et implantée à London, dans la province de l’Ontario. Le gouvernement prévoit près de deux milliards de dollars canadiens sur quatre ans pour construire 190 véhicules blindés supplémentaires destinés aux Forces armées canadiennes.

Le gouvernement canadien a également annoncé avoir atteint en mars l’objectif de 2 % du produit intérieur brut consacré à la défense fixé par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, après des années de dépenses militaires plus faibles. Il indique avoir engagé plus de 63 milliards de dollars canadiens supplémentaires dans la défense sur une période d’un an.

Le message de Mark Carney est donc cohérent : réarmer les forces canadiennes, mais utiliser cet effort pour reconstruire une base industrielle nationale.

Pourquoi l’Europe entre-t-elle dans cette équation ?

Le rapprochement militaire avec l’Europe ne commence pas avec le choix de Saab.

En décembre 2025, le Canada a conclu avec l’Union européenne un accord permettant sa participation à Security Action for Europe, ou SAFE, le dispositif européen destiné à soutenir les investissements communs dans la défense. Le mécanisme européen représente jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts destinés aux investissements de défense.

Le Canada est ainsi devenu le premier pays non européen à participer à SAFE.

Pour le gouvernement canadien, l’intérêt n’est pas uniquement financier. L’accord doit aussi favoriser la constitution de chaînes d’approvisionnement de défense plus résilientes entre les industries canadienne et européennes.

Le choix de Saab, le rapprochement avec l’Allemagne et la Norvège et la participation à SAFE appartiennent donc à une même logique : multiplier les partenaires capables de fournir au Canada des équipements, des technologies, des investissements et des capacités industrielles.

Donald Trump a changé la valeur politique de cette diversification

Cette stratégie ne doit pas être attribuée entièrement au retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis d’Amérique. Elle était déjà inscrite dans le programme de Mark Carney.

Mais les relations entre le gouvernement canadien et l’administration de Donald Trump lui ont donné une dimension beaucoup plus concrète.

Depuis plusieurs mois, les deux pays se livrent une confrontation commerciale. En août, après l’échec de nouvelles négociations, l’administration de Donald Trump a appliqué de nouveaux droits de douane de 50 % sur certains produits canadiens. Le gouvernement de Mark Carney a suspendu les négociations et annoncé des mesures de rétorsion d’un montant équivalent, qui doivent entrer en vigueur le 8 septembre.

Le conflit commercial a une conséquence qui dépasse les marchandises frappées de droits de douane.

Il oblige le Canada à regarder autrement sa dépendance à l’égard de son voisin.

Pendant des décennies, la proximité avec les États-Unis d’Amérique a été un avantage considérable pour l’économie et la défense canadiennes. Les deux pays partagent une frontière, des infrastructures, des chaînes industrielles et un système de défense continental. Le Canada coopère notamment avec les forces armées des États-Unis d’Amérique au sein du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

Mais cette intégration signifie aussi que certaines décisions prises par l’administration des États-Unis d’Amérique peuvent avoir des conséquences directes sur la capacité du Canada à agir.

Mark Carney veut réduire cette vulnérabilité.

Il ne prétend pas la supprimer.

Le Canada ne peut pas se passer des États-Unis d’Amérique

C’est ici que la lecture du virage canadien doit rester rigoureuse.

Le Canada ne remplace pas l’alliance avec les États-Unis d’Amérique par une alliance avec l’Europe.

Le gouvernement canadien reste membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il continue de participer à la défense collective du continent nord-américain et à la coopération militaire avec les forces armées des États-Unis d’Amérique.

Même le choix du GlobalEye renforce la coopération continentale : le gouvernement canadien présente cette capacité comme un moyen d’améliorer la surveillance de l’espace nord-américain et la contribution du Canada au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord.

La logique de Mark Carney est donc moins celle d’un éloignement que celle d’une diversification stratégique.

Le gouvernement canadien veut conserver la relation avec les États-Unis d’Amérique tout en réduisant le nombre de domaines dans lesquels il n’existe pratiquement aucune alternative.

C’est une différence fondamentale.

Le véritable sujet est la capacité du Canada à décider seul

La question militaire rejoint ici la question économique.

Lorsque Mark Carney affirme vouloir construire davantage au Canada, travailler avec des partenaires fiables et acheter à l’étranger seulement lorsque cela est nécessaire, il ne décrit pas uniquement une politique industrielle.

Il définit une conception de la souveraineté.

Un pays peut être membre d’une alliance sans confier à ses alliés la totalité de ses capacités. Il peut partager des équipements, des renseignements et des chaînes de production tout en conservant suffisamment de compétences, d’infrastructures et de moyens financiers pour prendre ses propres décisions.

C’est précisément ce que le gouvernement canadien entend renforcer.

La stratégie industrielle de défense annoncée en février fixe d’ailleurs comme objectif de réduire l’exposition du Canada à une défaillance d’un seul partenaire ou d’une seule alliance. Le gouvernement associe explicitement la diversification des partenariats à la recherche d’une plus grande autonomie stratégique.

Les achats européens prennent alors leur véritable signification.

Le GlobalEye donne au Canada accès à une technologie suédoise tout en utilisant une plateforme aéronautique canadienne.

Les sous-marins de Thyssenkrupp Marine Systems rapprochent le Canada de l’Allemagne et de la Norvège tout en intégrant des entreprises canadiennes aux chaînes industrielles liées au programme.

SAFE ouvre au Canada une porte vers les mécanismes européens de financement et d’achat de défense.

Et les investissements dans General Dynamics Land Systems-Canada montrent que le gouvernement canadien ne veut pas seulement diversifier ses fournisseurs : il veut aussi renforcer les entreprises capables de produire au Canada.

Une autonomie relative, mais une dépendance moins dangereuse

Il serait excessif de parler d’indépendance militaire canadienne.

Le Canada restera profondément lié aux États-Unis d’Amérique. La géographie, l’économie et l’architecture de défense nord-américaine rendent cette réalité durable.

La stratégie de Mark Carney poursuit un objectif plus réaliste : réduire les dépendances qui pourraient empêcher le Canada de choisir librement sa politique si ses relations avec un partenaire se détérioraient.

C’est ce qui donne aux choix de Saab, de Thyssenkrupp Marine Systems et de l’Union européenne une portée qui dépasse les contrats eux-mêmes.

Le Canada ne cherche pas un nouveau protecteur.

Il cherche à disposer de davantage de leviers.

La différence est importante. Car dans une période où les alliances occidentales sont soumises à des tensions politiques, où les chaînes d’approvisionnement militaires sont devenues un enjeu stratégique et où les États redécouvrent la valeur de leurs capacités industrielles, la question n’est plus seulement de savoir qui peut défendre un pays avec lui.

Elle est aussi de savoir ce que ce pays est encore capable de produire, de financer et de décider lorsqu’il doit défendre ses propres intérêts.

C’est sur ce terrain que Mark Carney entend désormais reconstruire la puissance canadienne.

Celine Dou

Monde : si les États-Unis d’Amérique peuvent sanctionner une banque égyptienne pour ses relations avec Téhéran, qui peut encore commercer librement dans le monde ?

Il ne s’agit, en apparence, que d’une affaire bancaire. Une banque égyptienne, Banque Misr, se retrouve dans le viseur des États-Unis d’Amérique. Plus précisément, les mesures annoncées le 28 août concernent ses succursales aux Émirats arabes unis, accusées par le Trésor états-unien d’avoir traité environ 1,8 milliard de dollars de transactions pour des entreprises liées aux réseaux financiers iraniens. La banque examine la notification reçue, tandis que la banque centrale des Émirats arabes unis a ouvert une enquête urgente sur ses activités.

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L’affaire pourrait rester cantonnée aux pages économiques si elle ne posait pas une question beaucoup plus dérangeante : jusqu’où peut aller le pouvoir d’un État lorsqu’une grande partie du commerce mondial dépend de sa monnaie et de son système financier ?

Les États-Unis d’Amérique ne disent pas simplement à l’Iran qu’ils refusent de commercer avec lui. Ils cherchent désormais à convaincre, et parfois à contraindre, les établissements financiers étrangers à faire le même choix.

Le mécanisme est redoutablement efficace. Une banque étrangère peut être parfaitement légale dans son propre pays, mais si elle a besoin d’accéder au dollar, aux banques correspondantes ou à certaines infrastructures financières internationales, elle doit aussi tenir compte des décisions prises aux États-Unis d’Amérique.

C’est précisément ce qui donne aux sanctions une portée qui dépasse les frontières états-uniennes.

Dans le cas de Banque Misr, le Trésor des États-Unis d’Amérique a proposé de couper les succursales concernées de leur accès aux opérations en dollars avec les établissements financiers états-uniens. Le Caire a précisé que la mesure ne visait ni les activités de Banque Misr en Égypte ni les autres banques égyptiennes.

Mais le message adressé au secteur bancaire international est, lui, beaucoup plus large : celui qui facilite financièrement les échanges avec l’Iran prend le risque d’en payer le prix, même s’il n’est pas iranien.

C’est là que le débat commence véritablement.

Les États-Unis d’Amérique ont parfaitement le droit de défendre leurs intérêts, de lutter contre le financement d’activités qu’ils considèrent comme dangereuses et d’utiliser leurs propres instruments économiques. Personne ne peut sérieusement leur contester ce droit.

Mais une question demeure : à partir de quel moment la défense des intérêts d’une puissance devient-elle une capacité à fixer les limites de l’action économique des autres ?

Car le problème ne concerne pas uniquement l’Iran.

Aujourd’hui, c’est Téhéran. Demain, ce pourrait être un autre pays placé sous sanctions. Et les mêmes banques étrangères pourraient devoir choisir entre leurs relations commerciales avec ce pays et leur accès au système financier dominé par le dollar.

La Chine a déjà compris le risque. Pékin a averti qu’il protégerait ses intérêts alors que les États-Unis d’Amérique préparaient de nouvelles sanctions visant les partenaires commerciaux de l’Iran. La Turquie et les Émirats arabes unis figurent également parmi les pays dont les relations économiques avec Téhéran sont particulièrement surveillées.

Le monde commercial que l’on présente souvent comme ouvert et mondialisé repose donc sur une réalité moins confortable : tous les acteurs ne disposent pas du même degré de liberté.

Une puissance qui contrôle une monnaie internationale, un vaste réseau bancaire et des infrastructures financières incontournables possède un levier dont la portée dépasse largement son territoire.

Ce levier peut être utilisé contre un adversaire. Il peut aussi être utilisé pour empêcher cet adversaire de trouver des partenaires.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut laisser l’Iran contourner les sanctions des États-Unis d’Amérique. Ce serait réduire le problème. La vraie question est de savoir si le commerce international peut rester véritablement international lorsque l’accès à ses principaux circuits financiers dépend, en partie, de la conformité aux décisions d’une seule puissance.

C’est un sujet qui concerne aussi l’Afrique.

Les économies africaines commercent avec la Chine, la Russie, l’Iran, les pays du Golfe, l’Europe et les États-Unis d’Amérique. Elles ont besoin de capitaux, de banques correspondantes, de devises et d’un accès aux marchés internationaux. Dans cet environnement, la marge de manœuvre d’un État peut rapidement se réduire lorsqu’un de ses partenaires économiques devient la cible de sanctions.

La souveraineté ne consiste alors plus seulement à contrôler ses frontières, son territoire ou ses institutions. Elle touche aussi à une question beaucoup moins visible : la possibilité de choisir librement ses partenaires économiques.

Les sanctions contre Banque Misr constituent donc bien davantage qu’une nouvelle mesure dans la guerre économique menée contre l’Iran. Elles rappellent au monde une vérité que l’on préfère parfois oublier : dans l’économie internationale, la puissance ne se mesure pas seulement au nombre de soldats ou de missiles. Elle se mesure aussi à la capacité de décider qui peut accéder à l’argent, aux banques et aux marchés.

Et lorsque cette capacité appartient largement à un seul acteur, une question finit nécessairement par se poser :

le commerce mondial est-il réellement libre, ou seulement libre dans les limites fixées par les puissances qui contrôlent ses principaux instruments ?

Celine Dou