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Au Brésil, des peuples indigènes replantent leur forêt détruite : une renaissance écologique née d’un abandon politique

La scène pourrait être lue comme un récit d’espoir écologique : au cœur du Brésil, un peuple indigène entreprend de replanter une forêt méthodiquement détruite au fil des décennies. Les arbres repoussent, l’ombre revient, et avec elle la promesse du retour de la faune. Pourtant, derrière cette image de renaissance se cache une réalité plus grave, plus politique, et profondément révélatrice des impasses contemporaines de la gouvernance environnementale mondiale.

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Ce que ces communautés entreprennent aujourd’hui n’est pas un projet écologique volontaire, encore moins un geste symbolique. Il s’agit d’une réponse directe à un effondrement : celui d’un territoire confisqué, ravagé par l’agro-industrie, l’exploitation illégale du bois et l’indifférence prolongée des autorités publiques. La reforestation devient alors un acte de survie, presque une réparation imposée à ceux-là mêmes qui n’ont jamais été responsables de la destruction initiale.

Depuis des générations, ces peuples vivaient en interaction étroite avec leur environnement forestier, non par idéalisme écologique, mais parce que leur existence matérielle, sociale et spirituelle en dépendait. La disparition progressive de la forêt a signifié bien plus qu’une perte paysagère : elle a entraîné la raréfaction du gibier, la dégradation des sols, l’effondrement des équilibres hydriques et, plus largement, la fragilisation de leur autonomie. Replanter les arbres revient donc à reconstruire un monde rendu inhabitable par des logiques économiques extérieures.

Cette initiative met en lumière un paradoxe désormais central dans les politiques environnementales contemporaines. Les peuples indigènes sont aujourd’hui célébrés comme des acteurs clés de la préservation écologique, parfois même érigés en modèles universels. Pourtant, cette reconnaissance demeure largement symbolique. Les mêmes structures étatiques et économiques qui ont permis la destruction des forêts continuent d’exister, souvent intactes, pendant que la charge de la réparation repose sur les communautés les plus marginalisées.

L’exemple brésilien révèle ainsi une écologie profondément asymétrique. Les décisions se prennent loin des territoires, dans des sphères politiques et économiques déconnectées des réalités locales, tandis que les conséquences sont assumées sur le terrain par ceux dont la voix reste marginale dans les instances de pouvoir. La reforestation indigène apparaît alors moins comme un succès de la transition écologique que comme le symptôme d’un abandon politique prolongé.

Ce déséquilibre interroge la sincérité des engagements environnementaux globaux. Peut-on réellement parler de transition lorsque la réparation écologique n’est pas accompagnée d’une restitution pleine et entière des droits territoriaux ? Peut-on célébrer la résilience sans interroger les causes structurelles qui la rendent nécessaire ? En valorisant ces initiatives sans remettre en cause le modèle extractiviste qui a rendu leur action indispensable, le risque est grand de transformer les peuples indigènes en simples instruments d’une écologie de façade.

Au-delà du Brésil, ce cas résonne avec de nombreuses situations observées en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Partout, les populations locales se retrouvent à réparer les dégâts d’un système économique globalisé dont elles n’ont ni conçu les règles ni tiré les principaux bénéfices. La forêt qui repousse devient alors un avertissement silencieux : la nature peut se régénérer, mais elle ne pourra durablement le faire dans un cadre politique qui perpétue la dépossession et l’injustice.

Loin d’être un simple récit environnemental, cette reforestation indigène pose une question fondamentale à l’échelle mondiale : qui doit réparer, et au nom de quel modèle de développement ? Tant que cette interrogation restera sans réponse structurelle, les arbres pourront repousser, les animaux revenir, mais les causes profondes de la destruction, elles, demeureront intactes.

Celine Dou, pour La Boussole-infos

Les satellites révèlent l’explosion du HFC‑125, gaz à effet de serre aux conséquences climatiques majeures

Des satellites canadiens ont détecté une croissance exponentielle du HFC‑125, un hydrofluorocarbure dont le potentiel de réchauffement global est 3 500 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone. Cette surveillance spatiale permet de mesurer pour la première fois les concentrations de ce gaz dans la haute troposphère et la basse stratosphère, révélant l’ampleur réelle de son impact climatique.

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Alors que les discussions climatiques se concentrent sur le dioxyde de carbone, le HFC‑125 émerge comme un facteur aggravant peu médiatisé mais puissant. Son usage industriel croissant et sa persistance dans l’atmosphère mettent en lumière les limites de la régulation internationale et la nécessité d’une vigilance scientifique accrue.

Le HFC‑125 appartient à la famille des hydrofluorocarbures, conçus pour remplacer les CFC et HCFC responsables de la destruction de la couche d’ozone. Utilisé principalement dans les systèmes de climatisation, les réfrigérateurs et les extincteurs, ce gaz possède un potentiel de réchauffement global exceptionnel : une quantité minime suffit à générer un impact équivalent à des milliers de tonnes de CO₂.

Jusqu’à présent, les mesures se faisaient au niveau du sol ou dans les basses couches atmosphériques. Grâce au satellite canadien ACE‑FTS, les scientifiques de l’Université de Waterloo ont pu observer pour la première fois les concentrations de HFC‑125 entre 11 et 25 kilomètres d’altitude. Les données révèlent une augmentation par dix depuis 2004, conséquence directe de l’usage intensif de ce gaz dans l’industrie mondiale, particulièrement dans les pays émergents où la demande en climatisation et infrastructures modernes est en forte croissance.

Cette accumulation pose un risque climatique important, car le HFC‑125 reste longtemps dans l’atmosphère et contribue à piéger la chaleur. Les fuites industrielles et l’usage massif dans les équipements domestiques et professionnels renforcent la tendance, illustrant le décalage entre la diffusion industrielle et l’efficacité des régulations internationales.

Le HFC‑125 illustre un paradoxe de la transition écologique. Initialement conçu pour protéger la couche d’ozone, il devient aujourd’hui un acteur majeur du réchauffement climatique. L’amendement de Kigali au Protocole de Montréal fixe un calendrier de réduction progressive des HFC, mais la mise en œuvre reste partielle. La coopération internationale et la régulation rigoureuse sont essentielles pour freiner la progression de ce gaz synthétique.

Les alternatives existent : hydrocarbures comme le propane, ammoniac ou CO₂, et technologies de refroidissement sans gaz. Leur adoption nécessite toutefois investissements, réglementations et soutien politique, ce qui conditionne l’efficacité réelle de la transition industrielle.

Au-delà du HFC‑125, cette situation souligne que le contrôle du climat mondial ne peut se limiter au dioxyde de carbone. La surveillance satellitaire devient un outil indispensable pour détecter les gaz à fort potentiel de réchauffement et orienter les politiques internationales. La réussite des engagements climatiques dépend désormais de l’intégration de ces gaz synthétiques dans la stratégie globale de réduction des émissions.

L’augmentation rapide du HFC‑125, révélée par les satellites, constitue un signal d’alerte scientifique et politique. Les gouvernements, l’industrie et les scientifiques doivent conjuguer efforts pour réduire son usage, développer des alternatives durables et renforcer les régulations internationales. Le contrôle de ces gaz puissants est désormais indissociable de la lutte globale contre le dérèglement climatique.

Celine Dou, Pour La Boussole – infos

Climat : pourquoi la Suède, ancien modèle union-européen, voit ses émissions repartir à la hausse

Longtemps citée comme un exemple de transition écologique réussie, la Suède connaît depuis 2023 une inflexion nette de sa trajectoire climatique. Derrière ce retournement se dessine une réalité plus large : la fragilité politique des politiques environnementales dans les démocraties occidentales, y compris là où le consensus semblait solidement établi.

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Pendant plusieurs décennies, la Suède a occupé une place singulière dans le paysage climatique européen. Fiscalité carbone pionnière, mix énergétique largement décarboné, stabilité des orientations publiques : le royaume scandinave s’était imposé comme une référence, souvent invoquée par les institutions de l’Union européenne pour démontrer qu’ambition climatique et performance économique pouvaient coexister.

Or, depuis deux ans, cette trajectoire s’est interrompue. Les émissions nationales repartent à la hausse, certains instruments de politique environnementale sont démantelés et la crédibilité climatique de Stockholm est désormais questionnée par plusieurs organismes internationaux. Ce décrochage, discret mais mesurable, marque une rupture politique plus profonde qu’il n’y paraît.

Une transition historiquement ancrée dans l’État stratège

La réussite climatique suédoise ne relevait ni du hasard ni d’un simple volontarisme moral. Elle reposait sur des choix structurels opérés dès les années 1970, lorsque le pays, confronté aux chocs pétroliers, engage une transformation de long terme de son système énergétique. L’hydroélectricité, le nucléaire civil et les réseaux de chauffage urbain constituent alors les piliers d’un modèle visant à réduire la dépendance aux hydrocarbures importés.

À partir des années 1990, l’introduction d’une taxe carbone renforce cette architecture. Contrairement à d’autres États, la Suède fait le choix d’un outil fiscal lisible, progressif et relativement stable, permettant aux acteurs économiques d’anticiper. Cette continuité politique favorise l’acceptabilité sociale de la transition et explique, en grande partie, la baisse durable des émissions observée sur plusieurs décennies.

2022 : rupture politique et changement de priorités

L’alternance gouvernementale de 2022 marque un point de bascule. La nouvelle coalition au pouvoir, soutenue au Parlement par une droite nationaliste, assume une redéfinition des priorités publiques. La lutte contre l’inflation, la protection du pouvoir d’achat et la compétitivité industrielle prennent le pas sur les objectifs climatiques intermédiaires.

Dans ce cadre, plusieurs dispositifs structurants sont remis en cause : réduction des aides à l’achat de véhicules électriques, affaiblissement de la fiscalité environnementale, baisse de l’obligation d’incorporation de biocarburants dans les carburants. Présentées comme des mesures de “réalisme économique”, ces décisions traduisent en réalité un arbitrage politique explicite : ralentir la transition pour contenir les tensions sociales à court terme.

Les transports, révélateur du décrochage

Le secteur des transports concentre les effets de ce virage. En abaissant les exigences sur les carburants renouvelables, la Suède a mécaniquement favorisé le retour des carburants fossiles traditionnels. Cette évolution a suffi à inverser, en peu de temps, une dynamique climatique jusque-là maîtrisée.

Ce choix est d’autant plus significatif que les transports constituent, dans l’ensemble des États de l’Union européenne, le principal point de fragilité des stratégies de décarbonation. Là où certains gouvernements durcissent leurs normes ou accélèrent l’électrification, Stockholm opte pour une temporisation qui pèse lourdement sur son bilan climatique global.

Un avertissement pour l’Europe

Les signaux envoyés par les institutions internationales sont clairs. Plusieurs évaluations soulignent un affaiblissement de la fiscalité verte et une perte de cohérence des politiques climatiques suédoises. La perspective d’un non-respect des objectifs intermédiaires à l’horizon 2030, autrefois jugée improbable, est désormais évoquée ouvertement.

Certes, la Suède part d’un niveau d’émissions historiquement bas, ce qui rend toute hausse relative plus visible. Mais cet argument statistique ne suffit pas à masquer une réalité politique : la transition écologique, même lorsqu’elle semble consolidée, demeure réversible.

Une transition politiquement vulnérable

Le cas suédois met en lumière une tension centrale des démocraties occidentales. La transition écologique repose sur des politiques de long terme, tandis que les cycles électoraux privilégient des réponses immédiates aux contraintes économiques et sociales. Lorsque le consensus politique se fissure, les instruments climatiques deviennent des variables d’ajustement.

Pour autant, le soutien de la société suédoise à des politiques environnementales ambitieuses n’a pas disparu. Le débat porte moins sur la finalité que sur le rythme et le coût de la transition. Cette dissociation entre adhésion de principe et arbitrages gouvernementaux constitue l’un des enseignements majeurs du moment suédois.

Au-delà de la Suède, une leçon européenne

La Suède n’est pas un cas isolé, mais un révélateur. Son décrochage souligne les limites d’une transition écologique pensée comme acquise une fois les bons indicateurs atteints. Il rappelle que, sans continuité politique et sans instruments robustes, les avancées climatiques peuvent être rapidement remises en cause.

En ce sens, le recul suédois dépasse largement le cadre national. Il interroge la capacité de l’Union européenne et de ses États membres à inscrire durablement la transition écologique dans des choix politiques contraignants, capables de résister aux alternances et aux chocs économiques. Pour un pays longtemps érigé en modèle, la leçon est sévère : en matière climatique, l’exemplarité ne se décrète pas, elle se maintient.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Scandale du recyclage en Suède : Fariba Vancor jugée coupable d’avoir enfoui des milliers de tonnes de déchets dangereux

En Suède, pays souvent cité en exemple pour sa gestion avancée des déchets, un scandale d’une ampleur inédite vient ébranler cette réputation. Le 17 juin 2025, la justice suédoise a condamné Fariba Vancor, surnommée la « reine des déchets », à six ans de prison pour un système de fraude environnementale massif, ayant transformé le recyclage en un gigantesque crime industriel.

À la tête de l’entreprise Think Pink, Fariba Vancor connue auparavant sous le nom de Bella Nilsson a, entre 2015 et 2020, orchestré une vaste opération illégale de gestion de déchets. Sur une vingtaine de sites répartis dans le centre de la Suède, des centaines de milliers de tonnes de déchets de construction, de matériaux industriels et de substances hautement toxiques ont été illégalement stockés, enfouis ou abandonnés sans aucun traitement.

Les analyses ont révélé des concentrations alarmantes de substances dangereuses : plomb, mercure, PCB, arsenic. Les déchets, censés être recyclés selon les normes strictes du secteur, ont en réalité été simplement dissimulés, permettant à l’entreprise de dégager des profits considérables au détriment de l’environnement et des collectivités.

Le procès, qualifié de plus vaste procédure environnementale de l’histoire judiciaire suédoise, s’est étendu sur plus de 80 jours d’audience, mobilisant 150 témoins et des milliers de documents.

Fariba Vancor a été condamnée à six ans de prison, la peine la plus lourde.
Son ex-mari et associé, Thomas Nilsson, a écopé de trois ans et demi de réclusion.
Dix des onze dirigeants poursuivis ont été reconnus coupables ; les peines des autres accusés vont du sursis à plusieurs années de détention.

Au plan financier, les condamnés devront également verser environ 250 millions de couronnes suédoises (environ 22 millions d’euros) aux municipalités affectées, pour financer la dépollution et la réhabilitation des sites contaminés.

L’affaire Think Pink illustre un paradoxe croissant du secteur du recyclage européen. Derrière les discours ambitieux de transition écologique, certaines entreprises exploitent les failles du système de régulation pour maximiser leurs profits. Les collectivités locales, cherchant à réduire les coûts de traitement des déchets, ont souvent privilégié les prestataires les moins onéreux, sans toujours vérifier la traçabilité effective des opérations de recyclage.

Ce modèle à bas coût a ainsi ouvert la voie à des pratiques frauduleuses de grande ampleur, dont les conséquences écologiques et sanitaires seront durables.

Si la Suède a su réagir avec fermeté, cette affaire met en lumière une problématique beaucoup plus large. En Allemagne, en Italie ou encore en Europe de l’Est, plusieurs scandales similaires émergent depuis quelques années. Le marché du recyclage, devenu hautement internationalisé et complexe, offre un terrain fertile aux pratiques illégales, profitant de contrôles parfois insuffisants et d’une coordination européenne encore lacunaire.

La Commission européenne elle-même alerte depuis plusieurs années sur l’existence de réseaux criminels organisés opérant dans le domaine des déchets, avec des ramifications transnationales.

La sévérité de la condamnation suédoise établit un précédent juridique majeur. Elle rappelle que les crimes environnementaux ne sauraient rester cantonnés à de simples sanctions administratives, mais relèvent désormais du droit pénal le plus strict. Ce signal pourrait encourager d’autres pays européens à durcir leur arsenal judiciaire face à des atteintes écologiques majeures.

Au-delà du seul aspect judiciaire, l’affaire Think Pink soulève une question stratégique. Le recyclage constitue désormais un levier essentiel de souveraineté industrielle en Europe, notamment pour sécuriser l’accès à certaines matières premières critiques. L’absence de contrôle strict dans ces filières pourrait menacer non seulement l’environnement, mais aussi la compétitivité économique européenne face aux grandes puissances exportatrices de matières premières.

Le scandale suédois rappelle que derrière les ambitions louables de transition écologique, l’économie circulaire reste exposée à des risques systémiques. Tant que les mécanismes de contrôle, de transparence et de sanction ne seront pas renforcés, les dérives comme celle de Think Pink continueront de faire peser de lourdes menaces sur l’environnement et la santé publique.

Afrique : former pour durer | L’urgence des compétences vertes face aux défis de demain

Les discours sur la transition écologique se multiplient. Mais en Afrique, un constat demeure : sans transformation des compétences, le virage vert restera un mirage. Alors que le continent fait face à une double pression celle de l’urgence climatique et celle d’un chômage structurel des jeunes un expert international a appelé ce 12 juin à un basculement rapide et coordonné des systèmes éducatifs et professionnels vers les green skills, ces « compétences durables » désormais indispensables pour affronter les mutations économiques, sociales et environnementales du XXIe siècle.

L’expression « green skills » désigne l’ensemble des savoir-faire nécessaires pour exercer un métier dans une économie bas carbone, résiliente et soucieuse des ressources naturelles. Cela va bien au-delà des seuls emplois dans les énergies renouvelables ou la gestion des déchets : agriculture régénérative, bâtiment éco-conçu, numérique éco-responsable, transport propre, aménagement du territoire durable… les champs sont vastes.

Mais en Afrique, la formation professionnelle reste souvent figée dans des logiques héritées de l’ère postcoloniale, peu connectées aux enjeux contemporains. L’enseignement général, quant à lui, peine à intégrer les connaissances climatiques, l’éducation à la durabilité ou les pratiques circulaires. Résultat : un fossé se creuse entre les besoins du marché et les compétences disponibles.

Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, l’Afrique détient une ressource humaine considérable. Mais cette « manne démographique » peut se transformer en bombe sociale si elle n’est pas accompagnée d’une montée en compétence adaptée. D’après l’Organisation internationale du travail (OIT), le secteur de l’économie verte pourrait générer jusqu’à 14 millions d’emplois en Afrique d’ici 2030. Encore faut-il que ces postes soient pourvus par des jeunes formés, et non par des compétences importées.

L’expert, invité dans le cadre d’une conférence panafricaine sur l’éducation durable organisée à Nairobi, a pointé « l’inaction stratégique » des gouvernements africains dans l’alignement des politiques éducatives sur les objectifs climatiques. Il a également dénoncé l’effet d’aubaine de certains partenariats internationaux, qui s’emparent du sujet des green skills sans réelle volonté de structuration locale.

Loin d’être un luxe des pays riches, les compétences vertes sont un enjeu vital pour les pays africains, confrontés de plein fouet à l’insécurité climatique : sécheresses, désertification, crises hydriques, montée des eaux… Autant de phénomènes qui frappent les agricultures, déplacent les populations et alimentent les conflits. Dans ce contexte, ne pas investir massivement dans les green skills revient à hypothéquer la souveraineté du continent sur sa propre transition.

Car les grandes puissances, elles, avancent : l’Union européenne a inscrit les compétences vertes dans son agenda 2030 ; les États-Unis d’Amérique financent massivement la reconversion de leurs secteurs industriels via l’Inflation Reduction Act. Et l’Afrique ? Elle reste souvent cantonnée au rôle de pourvoyeuse de minerais critiques ou de main-d’œuvre bon marché pour les filières de recyclage.

Former à des métiers verts, oui. Mais il ne s’agit pas seulement d’accompagner une mutation technologique. Il s’agit aussi d’intégrer les principes de justice sociale : garantir que la transition bénéficie aux femmes, aux populations rurales, aux jeunes sans diplôme ; éviter que les emplois verts reproduisent les logiques de précarité déjà à l’œuvre dans l’économie informelle ; faire en sorte que les savoirs autochtones soient reconnus, et non balayés par un « verdissement » technocratique et importé.

L’expert a ainsi plaidé pour une approche holistique : adapter les curricula scolaires dès le primaire, soutenir la recherche locale sur les pratiques durables, créer des centres d’excellence régionaux, mais aussi offrir des passerelles entre l’éducation informelle, les savoirs communautaires et les certifications professionnelles.

Au fond, la question posée est simple : l’Afrique veut-elle être actrice ou spectatrice de la transition mondiale ? Le continent dispose de ressources exceptionnelles soleil, vent, biodiversité, jeunesse mais sans stratégie éducative ambitieuse, ces atouts resteront sous-exploités.

Il ne suffit plus de tenir des discours à la COP ou de parapher des accords climatiques. Il faut changer l’école, réformer l’apprentissage, valoriser l’intelligence locale. C’est à cette condition que l’Afrique pourra bâtir un modèle de développement durable, adapté à ses réalités, et non calqué sur des recettes extérieures.

La transition verte ne se fera pas sans l’Afrique. Mais elle ne se fera pas non plus sans les Africains.

Incendie à Reims : les morts visibles et les morts invisibles d’un « progrès vert » dévoyé

Dans la nuit du 5 au 6 juin 2025, un incendie foudroyant ravageait un immeuble HLM du quartier Croix-Rouge à Reims. Quatre personnes ont perdu la vie. L’origine du sinistre ? Une trottinette électrique entreposée dans l’un des appartements. L’incendie est officiellement qualifié d’« accidentel ». Mais à bien y regarder, il révèle une réalité autrement plus grave que la défaillance ponctuelle d’un appareil : il pointe l’échec global d’une idéologie écologique occidentale devenue aveugle à ses propres conséquences.

Derrière les fumées de Reims, ce sont des décennies de dégâts lointains, dissimulés sous le vernis d’une transition dite « verte », qui refont surface.

L’un des territoires les plus lourdement sacrifiés sur l’autel de la « révolution écologique » occidentale est la Mongolie-Intérieure, province autonome de Chine, mais aussi la Mongolie indépendante. Depuis les années 1990, les steppes de cette région ancestrale sont méthodiquement éventrées pour en extraire des terres rares ces minerais indispensables à la fabrication de batteries, d’aimants pour moteurs électriques, ou encore d’éoliennes.

L’équation est monstrueuse : jusqu’à 1 000 tonnes de sol doivent être excavées pour produire un seul kilo de terres rares utilisables. L’impact écologique est sans commune mesure : nappes phréatiques polluées, sols rendus stériles, biodiversité effondrée. Les résidus radioactifs issus des bains chimiques nécessaires à la séparation des éléments sont stockés à ciel ouvert, contaminant l’environnement pour des générations.

Mais au-delà de la catastrophe environnementale, c’est une population entière qui est dépossédée. Les communautés nomades mongoles, gardiennes millénaires des steppes, sont expropriées, déplacées, poussées à l’exode par la ruée vers ces minerais du XXIe siècle. Ce saccage, orchestré par de grands groupes industriels et validé par des puissances occidentales au nom de la « neutralité carbone », reproduit les logiques coloniales qui, hier déjà, avaient justifié l’exploitation de l’or dans ces mêmes terres.

Pendant que Paris, Amsterdam ou Oslo se félicitent d’avoir réduit leurs émissions locales, les steppes mongoles se meurent, dans l’indifférence générale. À Reims, une batterie a brûlé un immeuble. En Mongolie, ce sont des écosystèmes entiers, et des peuples, qui brûlent chaque jour à petit feu.

Les défenseurs de ces technologies avancent que l’impact environnemental serait amorti sur la durée de vie des batteries. Or cela relève du mythe.

Pour qu’une voiture électrique compense le coût énergétique et écologique de sa fabrication, il faudrait qu’elle roule au minimum 300 000 kilomètres. Mais la majorité des batteries n’atteignent jamais cette longévité. Leur dégradation progressive due aux cycles de charge, à l’usure thermique, à l’instabilité chimique entraîne leur remplacement bien avant ce seuil.

Et une fois hors d’usage, ces batteries posent un problème de taille : elles ne sont presque jamais recyclées. Démanteler une batterie lithium-ion en toute sécurité exige des équipements sophistiqués, coûteux, que la majorité des casses automobiles et centres de recyclage n’ont pas. Leur démontage, hautement inflammable, est un risque que peu d’opérateurs acceptent d’assumer.

Résultat : la filière verte est une voie à sens unique, dans laquelle les matériaux sont extraits au prix fort, puis jetés sans retour possible. C’est une économie du gaspillage enveloppée dans un discours d’efficacité. L’écologie ne se mesure plus à l’échelle du monde, mais à celle d’un quartier apaisé. La logique est claire : on pollue loin pour respirer ici.

Autre angle aveugle de cette « transition verte » : les comportements des utilisateurs de trottinettes électriques. Depuis leur implantation massive dans les grandes villes occidentales, ces engins ont généré une série quasi-quotidienne de faits divers : collisions avec des piétons, roulage en sens interdit, stationnement anarchique, vitesse excessive sur les trottoirs. La réglementation existe, mais elle est peu appliquée, souvent ignorée.

Pourquoi cette permissivité ? Parce que ces utilisateurs sont perçus, et se perçoivent souvent eux-mêmes, comme appartenant au « camp du bien ». Le simple fait d’avoir troqué une voiture contre une trottinette confère, dans l’imaginaire collectif, une légitimité morale automatique. Peu importe que l’appareil soit abandonné en travers d’un passage piéton, ou qu’il ait été surchargé dans un appartement sans ventilation : le geste est écologiquement correct, donc intouchable.

Or, cette sanctuarisation comportementale est non seulement irresponsable, mais dangereuse. Les fabricants et les opérateurs urbains ne font que peu de pédagogie sur les risques liés aux batteries : surchauffe, inflammation, instabilité. Résultat : un engin entreposé à proximité d’un congélateur peut provoquer un incendie incontrôlable, comme à Reims.

Le feu qui a tué quatre personnes dans un immeuble social français est une tragédie. Mais il est aussi le révélateur d’un mensonge plus large. Car si ces morts sont visibles, combien d’autres restent dans l’ombre ? Combien d’enfants dans les mines congolaises, combien de bergers mongols déplacés, combien de cours d’eau empoisonnés ne figurent dans aucun décompte officiel ?

Le discours dominant sur la transition écologique repose sur une fracture morale : il déplace les coûts hors du champ visible, en naturalisant une répartition inégalitaire du risque. L’idéologie verte dominante ne remet pas en cause les fondements du modèle capitaliste mondialisé ; elle les habille autrement, en promettant que des solutions techniques suffiront à faire disparaître les problèmes politiques.

Le drame de Reims ne doit pas être un simple fait divers. Il doit ouvrir les yeux sur une chaîne de conséquences qui relie l’extraction d’un kilo de néodyme en Mongolie à l’explosion d’un étage d’immeuble en Champagne. L’écologie, si elle veut redevenir un projet éthique, ne peut se contenter d’être propre ici en se salissant ailleurs.

Cannes, entre paillettes et hypocrisie climatique : les jets privés des vedettes suscitent l’indignation

Le Festival de Cannes s’est refermé sur son tapis rouge, ses récompenses et ses controverses. Parmi celles-ci, une indignation persistante : le recours massif aux jets privés et yachts de luxe par certaines figures médiatiques, en contradiction flagrante avec leurs discours publics sur la justice climatique.

La 78e édition du Festival de Cannes a, comme chaque année, attiré son lot de célébrités, de créateurs, de financiers et de figures du monde du divertissement. Mais cette fois, le faste habituel a laissé place à une colère froide dans certains cercles de la société civile et chez de nombreux citoyens : la manière dont les invités les plus médiatisés sont arrivés à Cannes en jet privé pour les uns, en yacht de 127 mètres pour d’autres suscite une vague d’indignation.

Parmi les cas les plus commentés : Lauren Sánchez, fiancée du milliardaire états-unien Jeff Bezos, a accosté en Méditerranée à bord du Koru, le yacht personnel du fondateur d’Amazon, pour recevoir un prix célébrant son « engagement pour la justice climatique ». Ce geste, à lui seul, a cristallisé une contradiction de plus en plus insupportable aux yeux de l’opinion : comment dénoncer l’inaction écologique tout en incarnant, dans les faits, un modèle de consommation ultracarbonée ?

Le phénomène n’est pas nouveau. Depuis plusieurs années, de nombreuses personnalités engagées dans la cause environnementale continuent d’user de moyens de transport extrêmement polluants pour se rendre à des événements où elles appellent à la sobriété. Mais cette édition du festival semble avoir marqué un tournant dans la perception publique.

Selon des données compilées par plusieurs ONG environnementales, plusieurs dizaines de jets privés ont atterri à l’aéroport de Nice pendant la durée du festival. À cela s’ajoutent les nombreuses traversées en hélicoptère et en yacht autant de symboles d’une déconnexion croissante entre certaines élites culturelles et les contraintes climatiques vécues par la majorité des populations.

Au-delà de la seule question environnementale, cette polémique renvoie à un débat plus vaste : celui de la cohérence entre les discours moraux et les pratiques sociales des classes dirigeantes ou influentes. Ce décalage n’est pas propre à Cannes, ni au monde du cinéma, mais s’inscrit dans une dynamique plus globale, où les appels à « changer le monde » cohabitent avec des modes de vie ostentatoires et énergivores.

Pour certains observateurs, ce double langage alimente un clivage de crédibilité, minant la portée des plaidoyers pour la transition écologique. À mesure que les populations du Sud global y compris en Afrique subissent de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique, le spectacle des privilèges occidentaux en haute définition devient de plus en plus difficile à tolérer.

Cette controverse révèle aussi l’échec partiel de ce que l’on pourrait appeler la « diplomatie culturelle verte » : l’idée que l’art, le cinéma ou la musique pourraient être des vecteurs de transformation sociale tout en s’extirpant des logiques d’opulence. Or, sans exemplarité dans les pratiques, les messages portés par ces sphères sont fragilisés, voire disqualifiés.

La question dépasse donc le simple cadre du Festival de Cannes. Elle interpelle sur la capacité des élites médiatiques, économiques et culturelles qu’elles soient états-uniennes, union-européennes ou africaines à s’aligner, concrètement, avec les engagements qu’elles revendiquent. Autrement dit : peut-on défendre la planète sans remettre en cause ses propres privilèges ?