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AFRIQUE : À ADDIS-ABEBA, LES MINISTRES DE LA SANTÉ ADOPTENT DES MESURES POUR FINANCER LES SYSTÈMES DE SANTÉ, FORMER 3 MILLIONS DE SOIGNANTS ET MIEUX PRÉPARER LES ÉPIDÉMIES

Pendant quatre jours, les ministres de la Santé des 47 États membres de la Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé ont confronté les fragilités du continent à une exigence devenue incontournable : disposer de systèmes de santé capables de fonctionner, de se financer et de répondre aux crises sans attendre systématiquement des solutions venues de l’extérieur. Réunis à Addis-Abeba, en Éthiopie, du 25 au 28 août, ils ont adopté plusieurs stratégies régionales qui engagent les pays africains sur la prochaine décennie.

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La soixante-seizième session du Comité régional de l’Organisation mondiale de la Santé pour l’Afrique s’est achevée avec plusieurs décisions concrètes. Les États ont notamment adopté l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035, avec l’objectif de former, employer et retenir trois millions de professionnels supplémentaires d’ici 2035. Ils ont également approuvé une stratégie de financement durable de la santé, une nouvelle stratégie sur la réglementation des médicaments et autres produits médicaux, ainsi qu’un cadre destiné à préserver les capacités développées pendant la campagne mondiale d’éradication de la poliomyélite. Un centre régional de données sanitaires a par ailleurs été lancé pour améliorer la surveillance et la prise de décision.

Trois millions de personnels de santé supplémentaires d’ici 2035

C’est l’un des engagements les plus chiffrés de la réunion.

Les ministres africains de la Santé ont adopté l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035. Le document fixe un objectif de trois millions de professionnels de santé supplémentaires à former, employer et surtout retenir sur le continent d’ici 2035.

L’enjeu ne consiste plus seulement à augmenter le nombre de diplômés. La stratégie prévoit une meilleure planification des besoins, l’adaptation des formations, le recrutement et la fidélisation des personnels.

Cette orientation répond à une difficulté bien connue des systèmes de santé africains : les investissements consentis pour former des médecins, des infirmiers, des sages-femmes, des pharmaciens ou des techniciens ne suffisent pas lorsque les pays ne parviennent pas ensuite à les conserver.

Les États membres ont donc choisi d’aborder la question comme celle d’un véritable marché du travail de la santé, avec des besoins à prévoir, des personnels à employer et des conditions à améliorer.

Les États veulent réduire le poids des dépenses de santé supportées par les ménages

Le deuxième engagement majeur concerne le financement.

Les ministres ont adopté la Stratégie pour le financement de l’avenir de la santé dans la Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé, 2026-2035.

L’objectif est de rendre les systèmes de santé moins vulnérables aux difficultés budgétaires et à la diminution des financements extérieurs.

Le problème est considérable : selon l’Organisation mondiale de la Santé, environ 385 millions de personnes dans la Région africaine tombent chaque année dans la pauvreté ou s’y enfoncent davantage en raison des dépenses de santé qu’elles doivent payer directement. Les gouvernements doivent parallèlement composer avec l’endettement, la stagnation des dépenses publiques et la diminution de certaines aides extérieures.

La stratégie adoptée à Addis-Abeba propose donc une trajectoire sur dix ans destinée à accroître la solidité financière des systèmes de santé et à réduire le risque que l’accès aux soins entraîne un appauvrissement des familles.

La question financière est ainsi placée au même niveau que la question médicale : un système de santé ne peut être durable si les États ne peuvent pas assurer son financement et si les ménages doivent payer directement une part excessive des soins.

Des règles communes pour mieux contrôler les médicaments

Les ministres ont également adopté la Stratégie régionale sur la réglementation des produits médicaux pour 2026-2035.

Elle concerne les médicaments, les vaccins, les produits sanguins, les tests de diagnostic et les dispositifs médicaux.

L’objectif est de renforcer les autorités nationales chargées de vérifier la qualité, la sécurité et l’efficacité de ces produits. La stratégie prévoit notamment d’augmenter le nombre d’autorités nationales atteignant le niveau de maturité 3 de l’Organisation mondiale de la Santé, de renforcer l’Agence africaine du médicament, de développer les systèmes numériques et de favoriser les évaluations et inspections conjointes entre pays.

Le choix est également industriel.

L’Afrique cherche à développer sa production locale de médicaments et de produits médicaux. Mais produire davantage ne suffit pas : encore faut-il disposer de systèmes capables de contrôler la qualité de ce qui est fabriqué et distribué.

Les États veulent donc avancer simultanément sur les deux fronts : produire davantage en Afrique et mieux réglementer ce qui y est produit ou importé.

Préserver ce que la lutte contre la poliomyélite a construit

Autre décision importante : l’adoption d’un cadre 2026-2035 pour la transition et la pérennisation des acquis de la lutte contre la poliomyélite.

La Région africaine a été certifiée exempte de poliovirus sauvage autochtone en 2020. Mais les flambées liées aux poliovirus circulants dérivés de souches vaccinales continuent.

Plus de 180 détections de poliovirus avaient été signalées dans la Région africaine en 2026, notamment dans le bassin du lac Tchad et dans la Corne de l’Afrique.

Le nouveau cadre adopté à Addis-Abeba vise à éviter que les infrastructures construites pendant des décennies de lutte contre la poliomyélite disparaissent avec la baisse progressive des financements consacrés à cette maladie.

Les États se sont engagés à intégrer progressivement dans leurs systèmes nationaux les fonctions essentielles développées grâce à la lutte contre la poliomyélite : surveillance épidémiologique, laboratoires, personnels spécialisés, vaccination, réseaux communautaires et capacités d’intervention d’urgence.

L’enjeu dépasse donc la seule poliomyélite.

Ces infrastructures ont déjà servi lors d’épidémies d’Ebola, de maladie à virus Marburg, de mpox, de choléra ou de fièvre jaune. Les conserver revient à maintenir une partie de l’architecture de sécurité sanitaire du continent.

Un centre régional pour mieux exploiter les données sanitaires

Les ministres ont également accompagné cette évolution par un nouvel outil.

L’Organisation mondiale de la Santé pour l’Afrique a lancé le Centre régional de données sanitaires, destiné aux 47 États membres.

L’objectif est de rassembler des données sanitaires aujourd’hui dispersées afin de permettre aux autorités de détecter plus rapidement les menaces, de mieux répartir les ressources et de prendre leurs décisions sur la base d’informations plus complètes.

Cette infrastructure répond à un problème très concret.

Lorsqu’une épidémie apparaît, la rapidité avec laquelle les autorités identifient un foyer, mesurent sa progression et repèrent les populations exposées conditionne une grande partie de la réponse.

Disposer de données plus fiables et mieux partagées doit donc permettre de raccourcir le temps entre l’apparition d’une menace et la décision publique.

Donner aux enfants un meilleur départ

Les travaux d’Addis-Abeba ont également dépassé la seule gestion des urgences sanitaires.

Les États membres ont adopté une stratégie régionale sur le développement de la petite enfance pour 2026-2032. Elle vise à renforcer les interventions en matière de nutrition, de santé, d’apprentissage précoce, de protection sociale, d’eau et d’assainissement et d’accompagnement des parents.

Cette décision part d’un constat démographique : d’ici 2050, deux enfants sur cinq nés dans le monde devraient être africains. Or, selon l’Organisation mondiale de la Santé, jusqu’à deux tiers des enfants d’Afrique subsaharienne pourraient ne pas atteindre leur plein potentiel de développement.

Les gouvernements veulent donc intervenir dès les premières années de la vie, avec des politiques qui associent santé, nutrition, éducation et protection sociale.

L’épidémie d’Ebola rappelle pourquoi ces décisions comptent

Ces décisions ont été prises alors que la République démocratique du Congo fait face à une importante épidémie de maladie à virus Ebola provoquée par le virus Bundibugyo.

Le sujet figurait directement au programme de la session. Les ministres ont également travaillé sur les moyens de renforcer les équipes médicales d’urgence et la préparation des pays aux futures crises sanitaires.

L’épidémie congolaise donne une dimension concrète aux engagements pris à Addis-Abeba : surveillance, personnels qualifiés, laboratoires, équipes d’intervention, financement et circulation des données constituent précisément les moyens nécessaires pour contenir une flambée avant qu’elle ne s’étende.

Dans le même temps, l’Ouganda a annoncé le 27 août la fin de son épidémie de maladie à virus Ebola provoquée par le virus Bundibugyo, après 42 jours sans nouveau cas confirmé. L’Organisation mondiale de la Santé et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies ont toutefois appelé à maintenir la vigilance.

Le contraste entre les deux situations est instructif : un pays peut parvenir à interrompre une transmission, tandis qu’un autre affronte une flambée majeure. La capacité à conserver les systèmes de surveillance et d’intervention après la fin d’une crise devient donc aussi importante que la réponse elle-même.

Une décennie de transformation annoncée

Au-delà des décisions sectorielles, les États membres ont posé les bases d’une orientation de long terme avec le cadre « Une nouvelle ère pour la santé en Afrique : action unie pour la Vision 2035 ».

Le document articule plusieurs priorités : soins de santé primaires, résilience des systèmes, financement durable, transformation numérique et plus grande responsabilité des pays africains dans la conduite de leurs politiques sanitaires.

La réunion d’Addis-Abeba aura donc produit plus qu’une déclaration politique.

Elle a fixé des objectifs précis : trois millions de personnels de santé supplémentaires d’ici 2035, des mécanismes de financement plus durables, des autorités de réglementation plus solides, le maintien des capacités héritées de la lutte contre la poliomyélite et un système régional de données pour mieux anticiper les menaces.

La difficulté commence désormais.

Les textes adoptés ne produiront d’effets que si les États les traduisent dans leurs budgets, leurs politiques nationales et leurs systèmes de santé.

C’est sur ce passage des engagements aux résultats que sera jugée la portée réelle du conclave d’Addis-Abeba.

Celine Dou

Éthiopie : au Tigré, des frappes de drones attribuées à l’armée fédérale font craindre une nouvelle guerre

Trois ans après la fin de la guerre qui a ravagé le nord de l’Éthiopie, des combats ont repris début août et une frappe de drone a été signalée dans le sud du Tigré. Le Front de libération du peuple du Tigré accuse l’armée fédérale d’avoir franchi un nouveau seuil. Addis-Abeba n’a pas confirmé la frappe. Mais, sur le terrain, les signes d’une nouvelle confrontation militaire se multiplient.

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Le 10 août, une frappe de drone a visé Merewa, dans le sud du Tigré, près de la frontière avec l’Amhara, selon les autorités tigréennes. Quatre combattants ont été blessés, d’après une source médicale citée par l’AFP. Quelques jours plus tôt, des combats avaient déjà opposé les forces fédérales et des combattants tigréens près de la frontière soudanaise. La succession de ces incidents inquiète d’autant plus que les deux camps ont recommencé à renforcer leurs moyens militaires après plusieurs mois de tensions politiques.

La scène est devenue familière dans cette région qui espérait ne plus revoir la guerre : des positions militaires face à face, des tirs, des combattants déplacés et, désormais, des drones dans le ciel.

Le 10 août, les autorités tigréennes ont accusé le gouvernement fédéral d’avoir mené une frappe de drone à Merewa, dans le sud du Tigré. Amanuel Assefa, numéro deux du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), a affirmé que l’attaque avait visé des troupes tigréennes et fait des victimes. Une source médicale de l’hôpital d’Alamata a fait état de quatre combattants blessés, dont une femme et trois hommes. L’un d’eux aurait déjà subi une intervention chirurgicale. L’armée fédérale n’avait pas répondu aux sollicitations de l’AFP. L’affirmation selon laquelle un lycée aurait également été touché n’a pas pu être vérifiée indépendamment.

Cette frappe est survenue neuf jours après des combats dans l’ouest du Tigré. Le 1er août, des forces fédérales et des combattants tigréens se sont affrontés autour de Shererina, près de Sheraro et de la frontière avec le Soudan. Des tirs d’artillerie et des drones ont été signalés. Des centaines de personnes, dont des combattants blessés, ont ensuite franchi la frontière soudanaise. Les combats ont finalement cessé, mais l’épisode a constitué l’un des incidents les plus graves depuis l’accord de Pretoria de novembre 2022.

Pour les habitants du Tigré, le souvenir de la précédente guerre reste pourtant très présent. Entre 2020 et 2022, le conflit entre le gouvernement d’Abiy Ahmed et le TPLF avait dévasté la région. L’accord signé à Pretoria, en Afrique du Sud, en novembre 2022, avait permis de faire taire les armes et prévu notamment le désarmement des combattants tigréens. L’Union africaine avait joué un rôle central dans sa négociation et continue de défendre sa mise en œuvre.

Mais les dispositions de l’accord n’ont jamais réglé les principales querelles entre les deux camps. La question des territoires de l’ouest du Tigré, le retour des personnes déplacées, le désarmement et le partage du pouvoir régional restent particulièrement sensibles. À cela s’est ajoutée une rupture politique entre le TPLF et le pouvoir fédéral.

Depuis le printemps, le TPLF a entrepris de reconstruire ses forces. Human Rights Watch affirme que les autorités tigréennes ont procédé depuis avril à des recrutements forcés de civils, parmi lesquels des mineurs âgés d’à peine 15 ans. L’organisation dit avoir documenté six cas à partir de 18 entretiens réalisés en juin. Le TPLF conteste ces accusations et affirme que les personnes mobilisées défendent volontairement la région.

Début juin, le mouvement avait également adopté une proclamation imposant le service militaire et prévoyant de lourdes sanctions contre certaines personnes qui chercheraient à s’y soustraire. Pour Human Rights Watch, ce texte donne aux autorités tigréennes des pouvoirs excessifs et menace les libertés civiles.

Addis-Abeba présente les choses autrement. Le gouvernement fédéral accuse depuis plusieurs mois le TPLF de reconstituer ses capacités militaires et de rechercher des alliances avec des forces hostiles au pouvoir central. Des responsables éthiopiens ont notamment dénoncé les liens entre le TPLF, certaines factions Fano de la région Amhara et l’Érythrée. Le conseiller du Premier ministre pour les affaires d’Afrique de l’Est, Getachew Reda, a récemment accusé le TPLF d’avoir choisi une voie qui pourrait conduire à une nouvelle confrontation.

Washington a lui aussi durci le ton. En juin, le département d’État des États-Unis d’Amérique a annoncé des restrictions de visa visant des membres considérés comme des éléments durs du TPLF et leurs proches, en les accusant de compromettre la paix dans le nord de l’Éthiopie.

Le problème dépasse désormais les frontières du Tigré. Les affrontements du début août se sont déroulés à proximité du Soudan, où des combattants et des civils ont trouvé refuge. Plus au nord, l’Érythrée entretient des relations de plus en plus tendues avec Addis-Abeba. La multiplication des acteurs armés dans cette partie de la Corne de l’Afrique donne donc à chaque affrontement local une portée qui peut dépasser largement les limites du Tigré.

Les Nations unies avaient déjà tiré la sonnette d’alarme en janvier. Le secrétaire général Antonio Guterres s’était dit profondément préoccupé par la dégradation de la situation sécuritaire dans le Tigré et par le risque d’un retour à un conflit plus large. Il avait appelé toutes les parties à la retenue et demandé l’application complète de l’accord de cessation des hostilités.

Aujourd’hui, la question n’est pas encore de savoir si une nouvelle guerre a officiellement commencé. Rien ne permet de l’affirmer. Mais les événements des deux premières semaines d’août montrent que la frontière entre la crise politique et l’affrontement armé est redevenue très mince.

La frappe de Merewa est, à ce titre, un signal sérieux. Elle intervient après des combats près du Soudan, alors que le TPLF reconstitue ses forces et que le gouvernement fédéral accuse le mouvement de préparer une nouvelle confrontation. Pour une population qui a déjà payé le prix d’une guerre dévastatrice, la perspective d’un retour des armes est lourde de conséquences.

Le Tigré n’a pas encore replongé dans la guerre de 2020. Mais les armes ont recommencé à parler. Et cette fois, elles résonnent dans une région où la paix n’avait jamais complètement réglé les différends qui avaient conduit au conflit.

Celine Dou, pour la Boussole-infos