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Éthiopie : trois ans après Pretoria, pourquoi la paix du Tigré est à nouveau au bord de la rupture

L’offensive lancée le 23 septembre par les forces tigréennes a ouvert la crise la plus grave depuis l’accord de paix signé à Pretoria en novembre 2022. Après plusieurs jours d’avancées dans le nord de l’Éthiopie, les forces fédérales ont repris lundi Alamata, dans le sud du Tigré. Mais le retour des combats dépasse désormais les frontières de la région : l’Afar et l’Amhara sont touchés, sept groupes armés se sont alliés contre le pouvoir fédéral et Addis-Abeba accuse plusieurs pays voisins de soutenir ses adversaires. Trois ans après Pretoria, les fragilités que l’accord n’avait pas réglées ressurgissent une à une.

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Le calme n’aura finalement été qu’une parenthèse fragile. Depuis le 23 septembre, les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) affrontent de nouveau l’armée fédérale éthiopienne dans le nord du pays. Elles ont pris le contrôle de plusieurs positions et des aéroports de Mekele, Axoum et Shire, avant d’étendre leurs opérations à l’Afar et à l’Amhara. L’Union africaine a dénoncé une nouvelle escalade et appelé les protagonistes à reprendre immédiatement les discussions dans le cadre de l’accord de Pretoria.

Le rapport de force a toutefois commencé à évoluer. Lundi 28 septembre, les forces fédérales et leurs alliés ont annoncé avoir repris Alamata, une ville située à environ 120 kilomètres au sud de Mekele. Des images vérifiées par Reuters montrent des soldats favorables au gouvernement dans ses rues. Cette reprise constitue le premier retournement important depuis le début de l’offensive tigréenne.

Alamata n’est pourtant qu’un épisode d’une bataille beaucoup plus large. Dans l’Afar voisin, les forces tigréennes ont pris Erebti, tandis que les combats se poursuivent dans certaines zones de l’Amhara. Les communications sont perturbées dans le Tigré et l’accès aux populations devient plus difficile. Médecins sans frontières a signalé une forte augmentation du nombre de blessés pris en charge dans plusieurs établissements de santé.

Le fait nouveau n’est donc pas seulement le retour des armes dans le Tigré. C’est le déplacement du conflit d’une question territoriale et politique essentiellement tigréenne vers une confrontation susceptible de toucher plusieurs régions et, à terme, l’équilibre de la Corne de l’Afrique.

Pretoria avait arrêté la guerre, pas réglé ses causes

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir au 2 novembre 2022.

Après deux années de guerre entre le gouvernement fédéral et le TPLF, les deux camps avaient signé à Pretoria un accord de cessation des hostilités sous la médiation de l’Union africaine. Le texte avait permis de faire taire les armes et d’engager un processus de désarmement, de restauration des services et de retour à une administration normale du Tigré.

Mais plusieurs questions essentielles étaient restées ouvertes.

La plus explosive concerne le Tigré occidental, contrôlé pendant la guerre par des forces amhara et fédérales. Des centaines de milliers de Tigréens ont été déplacés et les dirigeants du TPLF réclament toujours le retour de cette population et la restitution du territoire. Les forces amhara rejettent, elles aussi, la revendication tigréenne sur cette zone.

Le désarmement du TPLF constitue un autre point de friction. Addis-Abeba accuse les forces tigréennes de ne pas avoir complètement renoncé à leurs capacités militaires. Les autorités du Tigré répondent que le retrait des autres forces présentes dans la région et le retour des déplacés n’ont pas été réalisés conformément à leurs attentes.

Le règlement politique n’a pas davantage produit les résultats espérés. Le TPLF a repris le contrôle de l’administration régionale cette année, tandis que le Tigré n’a pas participé aux élections fédérales de juin 2026. Plusieurs mécanismes prévus après la guerre sont ainsi restés inachevés.

Pretoria avait donc suspendu le conflit sans faire disparaître les désaccords qui l’avaient nourri.

Un rapprochement improbable contre Abiy Ahmed

La nouveauté de cette crise tient aussi à la recomposition des forces armées.

Le 21 septembre, quelques jours avant l’offensive tigréenne, sept groupes armés éthiopiens ont annoncé la création de l’Ethiopian Peoples’ Forces Alliance for Survival, avec pour objectif déclaré de renverser le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed. L’alliance rassemble notamment le TPLF, le mouvement amhara Fano et l’Armée de libération oromo.

Cette coalition a quelque chose d’inédit.

Durant la guerre de 2020-2022, les forces amhara combattaient aux côtés de l’armée fédérale contre le TPLF. Aujourd’hui, certains de leurs représentants se retrouvent dans la même alliance que leur ancien adversaire.

Cette proximité ne signifie pas que les groupes partagent le même projet pour l’Éthiopie. Ils ont des revendications territoriales, politiques et identitaires différentes. Ce qui les réunit est d’abord leur opposition au pouvoir d’Abiy Ahmed. Sa solidité militaire et politique reste donc à démontrer. Mais pour Addis-Abeba, le changement est considérable : le TPLF n’est plus seul dans sa confrontation avec le gouvernement fédéral.

Le conflit du Tigré doit ainsi être lu à l’intérieur d’une crise plus large de l’État éthiopien, où plusieurs insurrections et tensions régionales se superposent.

Pourquoi l’Afar compte autant

L’extension des combats à l’Afar est particulièrement sensible.

Cette région relie le nord de l’Éthiopie au corridor qui conduit vers Djibouti, principal débouché maritime de l’économie éthiopienne. Pour un pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, cet axe représente bien davantage qu’une simple route commerciale.

Toute perturbation durable de cette zone peut affecter les déplacements, les approvisionnements et le commerce extérieur de l’Éthiopie.

C’est ce qui donne à l’offensive tigréenne une portée différente de celle d’une simple reprise des combats autour de Mekele. Le TPLF cherche à défendre ses positions dans le Tigré, mais son extension vers l’Afar ouvre aussi une porte sur des axes stratégiques qui dépassent largement les frontières de la région. Les combats dans l’Amhara ajoutent un autre front au dispositif.

La situation est d’autant plus préoccupante que l’Éthiopie fait face simultanément à d’autres foyers de violence, notamment dans l’Oromia et l’Amhara.

L’Érythrée, le voisin qui peut faire basculer l’équation

La dimension régionale devient encore plus sensible lorsqu’on regarde vers l’Érythrée.

Pendant la guerre de 2020-2022, l’Érythrée avait combattu aux côtés des forces fédérales éthiopiennes contre le TPLF. Depuis, les relations entre Asmara et Addis-Abeba se sont profondément dégradées.

La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est au cœur de cette détérioration. L’Éthiopie cherche à sécuriser un accès maritime durable et s’intéresse notamment aux possibilités offertes par les ports de la région. Pour l’Érythrée, toute perspective donnant à son voisin une présence stratégique sur son littoral constitue un sujet de souveraineté particulièrement sensible.

Aujourd’hui, Addis-Abeba accuse l’Érythrée de soutenir financièrement le TPLF. Le chef d’état-major éthiopien, le maréchal Birhanu Jula, a également évoqué un soutien du Soudan et de l’Égypte aux forces hostiles au gouvernement. L’Érythrée et le Soudan rejettent ces accusations.

Il faut ici distinguer les accusations des faits établis. Aucune preuve publique suffisante ne permet de présenter comme acquis un soutien militaire direct de ces trois États au TPLF. En revanche, les rivalités entre eux sont bien réelles : le Soudan est lui-même plongé dans une guerre, l’Égypte est en désaccord avec Addis-Abeba sur le Nil et le Grand barrage de la Renaissance, tandis que l’accès à la mer Rouge empoisonne les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée.

Le retour de la guerre au Tigré intervient donc dans une région déjà traversée par plusieurs lignes de fracture.

Le précédent de 2020 pèse sur chaque décision

La prudence de l’Union africaine et des Nations unies s’explique par le bilan de la précédente guerre.

Entre 2020 et 2022, le conflit avait provoqué une catastrophe humaine majeure. L’Union africaine avait estimé à environ 600 000 le nombre de morts liés aux combats, à la famine et à l’effondrement des services de santé. Des centaines de milliers de personnes étaient également restées déplacées après la fin des hostilités.

Les premiers signes de la nouvelle escalade sont déjà préoccupants. L’Associated Press rapporte environ 150 000 déplacés dans l’Afar et une forte augmentation des blessés dans plusieurs hôpitaux du nord du pays. Ces chiffres restent difficiles à consolider dans une zone où les communications sont perturbées.

L’ONU redoute précisément que la nouvelle confrontation ne débouche sur un conflit « plus large et plus dévastateur ». L’Union africaine, elle, continue de considérer Pretoria comme la base du règlement politique et a demandé à son ancien médiateur, l’ex-président nigérian Olusegun Obasanjo, de reprendre rapidement contact avec les protagonistes.

La question n’est plus seulement de savoir qui contrôle Alamata

La reprise d’Alamata donne pour l’instant un avantage ponctuel aux forces fédérales. Elle ne règle rien sur le fond.

Le TPLF conserve des capacités militaires et bénéficie désormais d’une alliance avec des mouvements qui combattent le gouvernement sur plusieurs autres fronts. Addis-Abeba, de son côté, dispose toujours d’une armée nationale et de forces alliées capables de reprendre du terrain.

Le véritable enjeu des prochains jours sera donc de savoir si ce nouvel affrontement peut encore être contenu dans le cadre politique de Pretoria.

Car les conditions qui avaient permis l’accord de 2022 ne sont plus exactement les mêmes. Le TPLF a retrouvé une partie de son autonomie politique, les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont détériorées, les groupes amhara et oromo poursuivent leurs propres combats et une nouvelle coalition armée cherche désormais à contester le pouvoir fédéral.

Trois ans après Pretoria, la paix n’est donc pas officiellement morte. Mais les fondations sur lesquelles elle reposait sont de nouveau soumises à rude épreuve.

Si les combats restent cantonnés au nord de l’Éthiopie, Pretoria peut encore servir de point de départ à une nouvelle négociation. S’ils se connectent durablement aux conflits de l’Amhara, de l’Oromia et aux tensions avec l’Érythrée et le Soudan, la crise du Tigré pourrait devenir le point de départ d’une nouvelle période d’instabilité dans toute la Corne de l’Afrique.

Celine Dou

Érythrée : les États-Unis d’Amérique renouent avec Issayas Afewerki alors que les tensions en mer Rouge renforcent l’importance stratégique d’Asmara

Longtemps tenue à distance par les puissances occidentales, l’Érythrée retrouve une place que sa géographie lui avait toujours promise : celle d’un État difficile à contourner sur les rives de la mer Rouge. Le 8 septembre 2026, l’ouverture de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies donne à Asmara une visibilité supplémentaire, avec sa présence parmi les vice-présidents de la session. Mais l’évolution la plus significative se joue ailleurs : l’administration du président Donald Trump cherche à renouer avec le régime d’Issayas Afewerki, alors que la sécurité de la mer Rouge est devenue une préoccupation majeure.

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Le changement ne tient pas à une transformation du régime érythréen. Issayas Afewerki dirige toujours un État autoritaire soumis à un mécanisme de surveillance du Conseil des droits de l’homme. Ce qui change, c’est la valeur stratégique de l’Érythrée dans une région où les attaques contre la navigation, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, la guerre au Soudan et les rivalités autour de l’accès à la mer Rouge se superposent. Pour les États-Unis d’Amérique, maintenir Asmara à distance pourrait désormais coûter davantage que renouer le dialogue. Pour le président érythréen, cette nouvelle attention offre une marge de négociation qu’il n’avait plus connue depuis des années.

La mer Rouge remet Asmara au centre du calcul stratégique

La première pièce du puzzle est géographique.

L’Érythrée possède une longue façade sur la mer Rouge et contrôle deux ports majeurs, Massawa et Assab. Le second se trouve à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, passage maritime reliant la mer Rouge au golfe d’Aden puis à l’océan Indien.

Pendant longtemps, cette position n’a pas suffi à faire de l’Érythrée un partenaire privilégié des puissances occidentales. Le régime d’Issayas Afewerki avait au contraire choisi une politique extérieure méfiante, parfois ouvertement hostile aux cadres diplomatiques dominés par les pays occidentaux.

La situation régionale a changé.

Les attaques menées depuis le Yémen contre des navires commerciaux ont transformé la sécurité de la mer Rouge en question stratégique internationale. La guerre au Moyen-Orient, les tensions dans la Corne de l’Afrique et la fragilisation de plusieurs États riverains ont encore accru l’importance des pays capables d’influencer les équilibres autour de cette voie maritime.

L’Érythrée se trouve précisément sur cette ligne de tension.

Des analyses consacrées aux relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée soulignent également que la question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est devenue un facteur central de la dégradation des relations entre les deux pays.

Autrement dit, la valeur d’Asmara ne vient pas seulement de ce que le gouvernement érythréen peut faire. Elle vient aussi de ce que les autres acteurs ne peuvent pas facilement faire sans tenir compte de lui.

Washington réévalue le coût de l’isolement

C’est dans cette nouvelle configuration que s’inscrit le changement d’attitude du gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Depuis le printemps 2026, des responsables états-uniens ont engagé des discussions avec le gouvernement érythréen en vue d’explorer une normalisation des relations. Les démarches ont notamment impliqué Massad Boulos, conseiller principal du président Donald Trump pour l’Afrique et le Moyen-Orient, avec l’objectif de rouvrir un canal politique avec Issayas Afewerki.

Il faut être précis : il ne s’agit pas encore d’une normalisation achevée.

Le gouvernement des États-Unis d’Amérique examine notamment la possibilité d’un changement de sa politique de sanctions envers l’Érythrée. Cette évolution intervient après plusieurs années de relations très dégradées, notamment à la suite du rôle joué par les forces érythréennes dans la guerre du Tigré.

Le calcul semble désormais différent.

Pour l’administration du président Donald Trump, l’Érythrée représente à la fois une façade maritime stratégique, un voisin direct de l’Éthiopie et du Soudan et un interlocuteur qui peut peser sur les équilibres de la Corne de l’Afrique.

L’intérêt renouvelé pour Asmara ne signifie donc pas que Washington considère soudainement le régime comme acceptable. Il signifie plutôt que l’isolement diplomatique de l’Érythrée est devenu moins avantageux au regard des intérêts stratégiques en jeu.

Issayas Afewerki retrouve une marge de manœuvre

C’est probablement le principal bénéfice politique de cette évolution pour le président érythréen.

Depuis son accession au pouvoir, Issayas Afewerki a bâti sa politique extérieure sur une conception extrêmement souverainiste des relations internationales. L’Érythrée refuse régulièrement les pressions extérieures et conteste les mécanismes internationaux qu’elle considère comme une intrusion dans ses affaires intérieures.

Cette posture a cependant eu un prix : l’isolement.

Or, cet isolement commence à produire moins d’effet lorsque plusieurs puissances ont de nouveau besoin de parler à Asmara.

Le gouvernement érythréen peut alors multiplier les interlocuteurs, négocier avec des puissances aux intérêts divergents et éviter de dépendre d’un seul partenaire. La Chine, la Russie, les pays du Golfe, l’Égypte et désormais les États-Unis d’Amérique constituent des pôles d’influence différents autour de la Corne de l’Afrique et de la mer Rouge.

La stratégie d’Issayas Afewerki consiste précisément à préserver cette capacité de jouer sur plusieurs tableaux.

Les Nations unies donnent un autre indice de cette évolution

La présence accrue de l’Érythrée dans les institutions des Nations unies doit être lue dans cette perspective.

Le pays a été élu vice-président de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale. Cette fonction devient particulièrement visible avec l’ouverture de la session le 8 septembre. L’Érythrée a également été élue au Conseil économique et social des Nations unies pour un mandat de trois ans à partir de janvier 2027.

Un diplomate érythréen doit en outre présider le Forum social 2026 du Conseil des droits de l’homme en octobre.

Pris séparément, ces postes ne constituent pas une victoire diplomatique décisive. Une partie de la représentation au sein des organes de l’Organisation des Nations unies obéit à des équilibres régionaux et à des mécanismes de rotation.

Mais leur accumulation est révélatrice.

Après des années de faible implication dans certains espaces multilatéraux, Asmara recommence à investir les institutions internationales. Le gouvernement érythréen semble avoir compris qu’il peut être plus efficace de défendre ses positions à l’intérieur des institutions qu’en restant totalement à l’extérieur.

C’est un changement de méthode davantage qu’un changement de régime.

Le paradoxe : l’Érythrée gagne en importance sans régler son dossier des droits humains

C’est ici que le rapprochement diplomatique trouve sa limite.

Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a renouvelé en 2026 le mandat du Rapporteur spécial sur la situation des droits humains en Érythrée. La surveillance internationale du pays reste donc en place. L’International Commission of Jurists avait d’ailleurs appelé au renouvellement de ce mandat dans un contexte de tensions croissantes dans la région.

Le régime d’Issayas Afewerki continue d’être critiqué pour le caractère indéfini du service national, les détentions arbitraires et les restrictions sévères imposées aux libertés politiques et civiles.

Il existe donc aujourd’hui une contradiction particulièrement forte.

L’Érythrée peut occuper des fonctions dans les institutions internationales tout en restant elle-même sous surveillance de ces mêmes institutions.

Il serait donc trompeur de parler de réhabilitation.

Les Nations unies n’ont pas blanchi le régime érythréen. Les États-Unis d’Amérique ne sont pas devenus son allié. Et Issayas Afewerki n’a pas modifié les fondements de son système politique.

Ce qui change, c’est la disposition des autres acteurs à traiter avec lui.

L’Éthiopie constitue l’autre pièce maîtresse

Le regain d’intérêt pour l’Érythrée ne peut pas non plus être séparé de la relation avec l’Éthiopie.

Les deux pays ont été ennemis pendant une longue guerre frontalière avant de connaître un spectaculaire rapprochement en 2018. Mais cette paix s’est progressivement dégradée.

La guerre du Tigré, entre 2020 et 2022, a profondément bouleversé l’équilibre régional. L’intervention des forces érythréennes aux côtés du gouvernement fédéral éthiopien avait alors placé Asmara au centre du conflit.

Depuis, les relations entre le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed et Issayas Afewerki se sont à nouveau tendues.

La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est devenue particulièrement sensible. L’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, cherche à sécuriser un accès maritime durable. Pour le gouvernement érythréen, toute revendication éthiopienne susceptible de toucher à sa souveraineté territoriale constitue une question existentielle.

Les tensions entre les autorités fédérales éthiopiennes et le Front de libération du peuple du Tigré ajoutent une autre source d’instabilité. Plusieurs analyses récentes estiment qu’une nouvelle confrontation dans le nord de l’Éthiopie pourrait rapidement prendre une dimension régionale.

Dans ce contexte, la position d’Asmara devient encore plus sensible : l’Érythrée est à la fois un voisin de l’Éthiopie, un acteur du dossier tigré et un État côtier installé sur l’une des principales routes maritimes mondiales.

Le Soudan élargit encore le problème

À l’ouest, la guerre au Soudan ajoute une nouvelle dimension.

Le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a progressivement débordé le cadre strictement soudanais. L’Éthiopie, l’Érythrée, l’Égypte, les Émirats arabes unis et d’autres acteurs régionaux ont tous des intérêts directs ou indirects dans son évolution.

Le déplacement du chef du Conseil souverain soudanais, le général Abdel Fattah al-Burhan, à Asmara le 4 septembre 2026, quelques jours avant l’ouverture de la nouvelle session de l’Assemblée générale, illustre l’importance croissante du dialogue entre Khartoum et le gouvernement érythréen.

Pour Issayas Afewerki, la proximité avec le Soudan offre une autre carte diplomatique. Pour les puissances étrangères, elle constitue une raison supplémentaire de ne pas négliger Asmara.

Une diplomatie sélective plutôt qu’un retour général

Il serait pourtant excessif de présenter l’Érythrée comme revenue dans tous les mécanismes de coopération régionale.

Le 12 décembre 2025, le gouvernement érythréen a annoncé son retrait de l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’organisation régionale connue sous le sigle IGAD. L’Érythrée avait pourtant réintégré cette organisation en 2023, après près de deux décennies d’absence.

Cette décision dit beaucoup de la méthode d’Asmara.

Le gouvernement d’Issayas Afewerki ne cherche pas nécessairement à réintégrer tous les espaces diplomatiques. Il sélectionne ceux dans lesquels il estime pouvoir défendre ses intérêts avec le plus de liberté.

L’ONU lui offre une tribune mondiale. Les relations bilatérales avec les grandes puissances lui permettent de négocier directement. La mer Rouge lui donne une valeur stratégique. Les tensions régionales augmentent encore son pouvoir de négociation.

Cette combinaison est beaucoup plus importante que la simple accumulation de titres institutionnels.

Ce que les États-Unis d’Amérique cherchent réellement

La question centrale pour le gouvernement des États-Unis d’Amérique est donc moins de savoir si Issayas Afewerki est fréquentable que de déterminer quel prix il faut payer pour avoir accès à Asmara.

La réponse dépendra de plusieurs dossiers : la sécurité maritime en mer Rouge, l’évolution de la guerre au Soudan, les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée, la situation au Tigré et l’évolution de la présence chinoise et russe dans la région.

Dans cette équation, les ports érythréens ne constituent pas nécessairement une future base militaire états-unienne rien ne permet de l’affirmer à ce stade. Ils représentent surtout un élément de la géographie stratégique dont les États-Unis d’Amérique ne peuvent plus faire abstraction.

La nuance est importante.

Le rapprochement en cours ne signifie pas que Washington ait choisi Asmara contre Addis-Abeba, ni que le gouvernement des États-Unis d’Amérique ait renoncé à ses préoccupations concernant les droits humains. Il signifie que les responsables états-uniens considèrent désormais qu’un dialogue direct avec Issayas Afewerki peut servir leurs intérêts.

Pour Asmara, le moment est favorable

Le régime érythréen se retrouve ainsi dans une situation qu’il n’avait plus connue depuis longtemps.

Il reste contesté sur son bilan intérieur. Il demeure sous surveillance du Conseil des droits de l’homme. Son retrait de l’IGAD témoigne même de la persistance de sa défiance envers certains cadres régionaux.

Mais parallèlement, sa position géographique prend de la valeur.

L’Érythrée n’a pas changé de place sur la carte. C’est le monde autour d’elle qui a changé.

La mer Rouge est devenue un espace de confrontation stratégique. Le Soudan est en guerre. L’Éthiopie cherche à sécuriser son accès maritime. Les tensions autour du Tigré restent préoccupantes. Les puissances extérieures cherchent à sécuriser leurs routes commerciales et à préserver leur influence dans la Corne de l’Afrique.

Dans ce nouvel environnement, l’isolement d’Asmara devient plus difficile à maintenir.

La vice-présidence de l’Assemblée générale des Nations unies qui accompagne l’ouverture de la 81ᵉ session n’est donc pas le véritable événement à elle seule. Elle constitue plutôt le signe visible d’une évolution plus profonde.

Après des années d’isolement, l’Érythrée redevient un interlocuteur que plusieurs puissances ont intérêt à ménager. Le gouvernement des États-Unis d’Amérique explore une normalisation avec Issayas Afewerki. Asmara occupe plusieurs positions dans le système des Nations unies. Dans le même temps, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique concentrent de nouveau les préoccupations sécuritaires et commerciales des grandes puissances.

Le paradoxe est entier : la valeur stratégique de l’Érythrée augmente alors que les critiques internationales contre son régime restent intactes.

Pour Issayas Afewerki, c’est une occasion de transformer la géographie de son pays en instrument diplomatique. Pour les États-Unis d’Amérique et leurs partenaires, c’est un dilemme : comment renouer avec un régime longtemps isolé sans donner le sentiment de sacrifier les questions de droits humains, tout en évitant de laisser à d’autres puissances l’avantage stratégique d’une relation privilégiée avec Asmara ?

C’est désormais autour de cette équation que se joue le retour de l’Érythrée dans le calcul géopolitique de la mer Rouge.

Celine Dou

AFRIQUE : À ADDIS-ABEBA, LES MINISTRES DE LA SANTÉ ADOPTENT DES MESURES POUR FINANCER LES SYSTÈMES DE SANTÉ, FORMER 3 MILLIONS DE SOIGNANTS ET MIEUX PRÉPARER LES ÉPIDÉMIES

Pendant quatre jours, les ministres de la Santé des 47 États membres de la Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé ont confronté les fragilités du continent à une exigence devenue incontournable : disposer de systèmes de santé capables de fonctionner, de se financer et de répondre aux crises sans attendre systématiquement des solutions venues de l’extérieur. Réunis à Addis-Abeba, en Éthiopie, du 25 au 28 août, ils ont adopté plusieurs stratégies régionales qui engagent les pays africains sur la prochaine décennie.

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La soixante-seizième session du Comité régional de l’Organisation mondiale de la Santé pour l’Afrique s’est achevée avec plusieurs décisions concrètes. Les États ont notamment adopté l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035, avec l’objectif de former, employer et retenir trois millions de professionnels supplémentaires d’ici 2035. Ils ont également approuvé une stratégie de financement durable de la santé, une nouvelle stratégie sur la réglementation des médicaments et autres produits médicaux, ainsi qu’un cadre destiné à préserver les capacités développées pendant la campagne mondiale d’éradication de la poliomyélite. Un centre régional de données sanitaires a par ailleurs été lancé pour améliorer la surveillance et la prise de décision.

Trois millions de personnels de santé supplémentaires d’ici 2035

C’est l’un des engagements les plus chiffrés de la réunion.

Les ministres africains de la Santé ont adopté l’Agenda africain pour les personnels de santé 2026-2035. Le document fixe un objectif de trois millions de professionnels de santé supplémentaires à former, employer et surtout retenir sur le continent d’ici 2035.

L’enjeu ne consiste plus seulement à augmenter le nombre de diplômés. La stratégie prévoit une meilleure planification des besoins, l’adaptation des formations, le recrutement et la fidélisation des personnels.

Cette orientation répond à une difficulté bien connue des systèmes de santé africains : les investissements consentis pour former des médecins, des infirmiers, des sages-femmes, des pharmaciens ou des techniciens ne suffisent pas lorsque les pays ne parviennent pas ensuite à les conserver.

Les États membres ont donc choisi d’aborder la question comme celle d’un véritable marché du travail de la santé, avec des besoins à prévoir, des personnels à employer et des conditions à améliorer.

Les États veulent réduire le poids des dépenses de santé supportées par les ménages

Le deuxième engagement majeur concerne le financement.

Les ministres ont adopté la Stratégie pour le financement de l’avenir de la santé dans la Région africaine de l’Organisation mondiale de la Santé, 2026-2035.

L’objectif est de rendre les systèmes de santé moins vulnérables aux difficultés budgétaires et à la diminution des financements extérieurs.

Le problème est considérable : selon l’Organisation mondiale de la Santé, environ 385 millions de personnes dans la Région africaine tombent chaque année dans la pauvreté ou s’y enfoncent davantage en raison des dépenses de santé qu’elles doivent payer directement. Les gouvernements doivent parallèlement composer avec l’endettement, la stagnation des dépenses publiques et la diminution de certaines aides extérieures.

La stratégie adoptée à Addis-Abeba propose donc une trajectoire sur dix ans destinée à accroître la solidité financière des systèmes de santé et à réduire le risque que l’accès aux soins entraîne un appauvrissement des familles.

La question financière est ainsi placée au même niveau que la question médicale : un système de santé ne peut être durable si les États ne peuvent pas assurer son financement et si les ménages doivent payer directement une part excessive des soins.

Des règles communes pour mieux contrôler les médicaments

Les ministres ont également adopté la Stratégie régionale sur la réglementation des produits médicaux pour 2026-2035.

Elle concerne les médicaments, les vaccins, les produits sanguins, les tests de diagnostic et les dispositifs médicaux.

L’objectif est de renforcer les autorités nationales chargées de vérifier la qualité, la sécurité et l’efficacité de ces produits. La stratégie prévoit notamment d’augmenter le nombre d’autorités nationales atteignant le niveau de maturité 3 de l’Organisation mondiale de la Santé, de renforcer l’Agence africaine du médicament, de développer les systèmes numériques et de favoriser les évaluations et inspections conjointes entre pays.

Le choix est également industriel.

L’Afrique cherche à développer sa production locale de médicaments et de produits médicaux. Mais produire davantage ne suffit pas : encore faut-il disposer de systèmes capables de contrôler la qualité de ce qui est fabriqué et distribué.

Les États veulent donc avancer simultanément sur les deux fronts : produire davantage en Afrique et mieux réglementer ce qui y est produit ou importé.

Préserver ce que la lutte contre la poliomyélite a construit

Autre décision importante : l’adoption d’un cadre 2026-2035 pour la transition et la pérennisation des acquis de la lutte contre la poliomyélite.

La Région africaine a été certifiée exempte de poliovirus sauvage autochtone en 2020. Mais les flambées liées aux poliovirus circulants dérivés de souches vaccinales continuent.

Plus de 180 détections de poliovirus avaient été signalées dans la Région africaine en 2026, notamment dans le bassin du lac Tchad et dans la Corne de l’Afrique.

Le nouveau cadre adopté à Addis-Abeba vise à éviter que les infrastructures construites pendant des décennies de lutte contre la poliomyélite disparaissent avec la baisse progressive des financements consacrés à cette maladie.

Les États se sont engagés à intégrer progressivement dans leurs systèmes nationaux les fonctions essentielles développées grâce à la lutte contre la poliomyélite : surveillance épidémiologique, laboratoires, personnels spécialisés, vaccination, réseaux communautaires et capacités d’intervention d’urgence.

L’enjeu dépasse donc la seule poliomyélite.

Ces infrastructures ont déjà servi lors d’épidémies d’Ebola, de maladie à virus Marburg, de mpox, de choléra ou de fièvre jaune. Les conserver revient à maintenir une partie de l’architecture de sécurité sanitaire du continent.

Un centre régional pour mieux exploiter les données sanitaires

Les ministres ont également accompagné cette évolution par un nouvel outil.

L’Organisation mondiale de la Santé pour l’Afrique a lancé le Centre régional de données sanitaires, destiné aux 47 États membres.

L’objectif est de rassembler des données sanitaires aujourd’hui dispersées afin de permettre aux autorités de détecter plus rapidement les menaces, de mieux répartir les ressources et de prendre leurs décisions sur la base d’informations plus complètes.

Cette infrastructure répond à un problème très concret.

Lorsqu’une épidémie apparaît, la rapidité avec laquelle les autorités identifient un foyer, mesurent sa progression et repèrent les populations exposées conditionne une grande partie de la réponse.

Disposer de données plus fiables et mieux partagées doit donc permettre de raccourcir le temps entre l’apparition d’une menace et la décision publique.

Donner aux enfants un meilleur départ

Les travaux d’Addis-Abeba ont également dépassé la seule gestion des urgences sanitaires.

Les États membres ont adopté une stratégie régionale sur le développement de la petite enfance pour 2026-2032. Elle vise à renforcer les interventions en matière de nutrition, de santé, d’apprentissage précoce, de protection sociale, d’eau et d’assainissement et d’accompagnement des parents.

Cette décision part d’un constat démographique : d’ici 2050, deux enfants sur cinq nés dans le monde devraient être africains. Or, selon l’Organisation mondiale de la Santé, jusqu’à deux tiers des enfants d’Afrique subsaharienne pourraient ne pas atteindre leur plein potentiel de développement.

Les gouvernements veulent donc intervenir dès les premières années de la vie, avec des politiques qui associent santé, nutrition, éducation et protection sociale.

L’épidémie d’Ebola rappelle pourquoi ces décisions comptent

Ces décisions ont été prises alors que la République démocratique du Congo fait face à une importante épidémie de maladie à virus Ebola provoquée par le virus Bundibugyo.

Le sujet figurait directement au programme de la session. Les ministres ont également travaillé sur les moyens de renforcer les équipes médicales d’urgence et la préparation des pays aux futures crises sanitaires.

L’épidémie congolaise donne une dimension concrète aux engagements pris à Addis-Abeba : surveillance, personnels qualifiés, laboratoires, équipes d’intervention, financement et circulation des données constituent précisément les moyens nécessaires pour contenir une flambée avant qu’elle ne s’étende.

Dans le même temps, l’Ouganda a annoncé le 27 août la fin de son épidémie de maladie à virus Ebola provoquée par le virus Bundibugyo, après 42 jours sans nouveau cas confirmé. L’Organisation mondiale de la Santé et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies ont toutefois appelé à maintenir la vigilance.

Le contraste entre les deux situations est instructif : un pays peut parvenir à interrompre une transmission, tandis qu’un autre affronte une flambée majeure. La capacité à conserver les systèmes de surveillance et d’intervention après la fin d’une crise devient donc aussi importante que la réponse elle-même.

Une décennie de transformation annoncée

Au-delà des décisions sectorielles, les États membres ont posé les bases d’une orientation de long terme avec le cadre « Une nouvelle ère pour la santé en Afrique : action unie pour la Vision 2035 ».

Le document articule plusieurs priorités : soins de santé primaires, résilience des systèmes, financement durable, transformation numérique et plus grande responsabilité des pays africains dans la conduite de leurs politiques sanitaires.

La réunion d’Addis-Abeba aura donc produit plus qu’une déclaration politique.

Elle a fixé des objectifs précis : trois millions de personnels de santé supplémentaires d’ici 2035, des mécanismes de financement plus durables, des autorités de réglementation plus solides, le maintien des capacités héritées de la lutte contre la poliomyélite et un système régional de données pour mieux anticiper les menaces.

La difficulté commence désormais.

Les textes adoptés ne produiront d’effets que si les États les traduisent dans leurs budgets, leurs politiques nationales et leurs systèmes de santé.

C’est sur ce passage des engagements aux résultats que sera jugée la portée réelle du conclave d’Addis-Abeba.

Celine Dou