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Hongrie : évincé par Viktor Orbán, András Baka revient au sommet de l’État avec un appel à ne pas se venger

Le symbole est difficile à manquer. Celui que Viktor Orbán avait écarté de la présidence de la Cour suprême en 2011 pour avoir contesté ses réformes judiciaires devient, quinze ans plus tard, président de la Hongrie. Élu par la nouvelle majorité de Péter Magyar, András Baka a choisi son premier discours pour appeler à ne pas reproduire les méthodes de l’ancien pouvoir.

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Le Parlement hongrois a élu mardi 11 août András Baka président de la République par 140 voix contre 6. Les députés du Fidesz de Viktor Orbán ont boycotté le scrutin. À 73 ans, cet ancien magistrat de la Cour européenne des droits de l’homme revient au premier plan après avoir obtenu en 2016 la condamnation de la Hongrie par la Cour européenne des droits de l’homme pour la fin prématurée de son mandat à la tête de la Cour suprême. Son élection intervient alors que le gouvernement de Péter Magyar entreprend de démanteler une partie du système institutionnel construit pendant les seize années de pouvoir d’Orbán.

Le parcours d’András Baka donne à son élection une portée qui dépasse largement les fonctions, essentiellement honorifiques, de la présidence hongroise.

En 2011, alors qu’il dirigeait la Cour suprême, Baka avait publiquement contesté une réforme abaissant l’âge de départ à la retraite des juges. Il dénonçait une mesure qui, selon lui, menaçait l’indépendance de la justice. Son mandat avait ensuite été interrompu avant son terme. Saisie par le magistrat, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé en 2016 que la Hongrie avait violé ses droits.

Baka connaissait déjà bien cette institution européenne. Il y avait siégé comme juge entre 1991 et 2008, après avoir brièvement été député du Forum démocratique hongrois en 1990. Depuis son départ de la Cour suprême, il était devenu l’une des figures judiciaires associées à la résistance aux réformes d’Orbán.

Mardi, c’est pourtant dans un Parlement dominé par les adversaires de l’ancien Premier ministre qu’il a retrouvé les plus hautes fonctions de l’État.

Le retour d’un magistrat écarté

La majorité Tisza de Péter Magyar dispose de deux tiers des sièges. Cette majorité lui permet de modifier la Constitution sans soutien de l’opposition. Baka était son unique candidat à la présidence. Il a obtenu 140 des 146 suffrages exprimés. Il doit officiellement entrer en fonction le 19 août.

Le Fidesz a refusé de participer au vote. Le parti d’Orbán considère comme illégitime la procédure qui a conduit au départ anticipé de Tamás Sulyok, le précédent président de la République.

Le remplacement de Sulyok avait été décidé en juillet par une modification constitutionnelle adoptée par la majorité Tisza. Le texte invoquait une « perte grave de confiance » de la société envers le chef de l’État. Sulyok, élu en 2024 avec le soutien du Fidesz, avait finalement accepté de quitter ses fonctions après avoir signé l’amendement.

Le choix de Baka apparaît dès lors comme une rupture soigneusement assumée. Là où le précédent président appartenait au paysage institutionnel façonné sous Orbán, le nouveau chef de l’État en est l’un des anciens contestataires.

Mais Baka n’a pas choisi le registre de la revanche.

« Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance »

Dans son discours inaugural, le nouveau président a dressé un constat sévère de l’état du pays. Selon lui, la Hongrie a perdu l’équivalent d’une génération et est passée du statut de modèle de la transition démocratique à celui de pays en retard en Europe.

Puis il a fixé une limite au nouveau pouvoir : « Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance. »

La phrase prend un relief particulier venant d’un homme dont le propre parcours a été marqué par une décision politique qu’une juridiction européenne a ensuite condamnée.

Elle s’adresse aussi à Péter Magyar.

Arrivé au pouvoir après avoir mis fin aux seize années de gouvernement d’Orbán, le nouveau Premier ministre s’est engagé à restaurer l’État de droit et les contre-pouvoirs. Mais son gouvernement agit rapidement contre les institutions et les responsables hérités de l’ancien système.

La suppression anticipée du mandat de Sulyok en est l’un des exemples les plus visibles. D’autres changements touchent la justice et plusieurs structures mises en place pendant les années Orbán.

C’est là que le choix de Baka devient politiquement intéressant : l’homme qui a résisté à Orbán devient l’un des visages du pouvoir qui entreprend de défaire son héritage, tout en demandant à ce pouvoir de ne pas répondre à l’ancien système par les mêmes méthodes.

Une rupture qui devra éviter un autre verrouillage

Péter Magyar dispose aujourd’hui d’une marge de manœuvre considérable. Sa victoire électorale lui a donné la majorité constitutionnelle nécessaire pour modifier les règles qu’Orbán avait utilisées pour consolider son pouvoir.

Cette situation crée cependant une difficulté.

Démanteler rapidement les institutions héritées de l’ancien régime peut permettre de rétablir des contre-pouvoirs. Mais une majorité parlementaire suffisamment forte pour modifier seule la Constitution peut aussi concentrer beaucoup de pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement.

Des organisations de défense des droits humains et plusieurs observateurs ont déjà exprimé des réserves sur la rapidité de certaines décisions prises depuis l’arrivée de Magyar. La question n’est donc plus seulement de savoir comment défaire le système Orbán. Elle est aussi de déterminer quelles garanties empêcheront le prochain pouvoir de construire à son tour des institutions trop dépendantes de la majorité politique du moment.

La présidence de la République ne donnera pas à Baka les moyens de conduire seul cette transformation. Le poste demeure largement cérémoniel. Le chef de l’État conserve néanmoins des prérogatives, notamment dans l’examen des textes législatifs, qui peuvent prendre de l’importance dans une période de réécriture institutionnelle.

Son rôle sera donc moins celui d’un contre-gouvernement que celui d’un garant des règles que la nouvelle majorité affirme vouloir restaurer.

Le test de la nouvelle Hongrie

Péter Magyar a présenté sa victoire d’avril comme la fin du système Orbán. L’élection d’András Baka en fournit désormais l’une des images les plus fortes : un magistrat évincé par l’ancien pouvoir prend place à la tête de l’État avec le soutien de ceux qui promettent de réparer les institutions.

Mais le discours de Baka rappelle que changer les hommes ne suffit pas.

La Hongrie ne retrouvera pas la confiance dans ses institutions simplement parce qu’un ancien juge sanctionné par le système Orbán en occupe désormais l’une des fonctions les plus symboliques. Il faudra que les nouvelles règles résistent aux intérêts du pouvoir qui les adopte aujourd’hui.

Baka semble avoir compris l’enjeu. Son premier message n’a pas été celui d’un vainqueur demandant des comptes à ses prédécesseurs. Il a choisi de parler d’unité, d’État de droit et de limites à ne pas franchir.

Après seize années d’Orbán, la Hongrie change de pouvoir. Avec András Baka, elle veut aussi montrer qu’elle peut changer de méthode.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Turquie : les expulsions ciblées de chrétiens étrangers face à l’immobilisme européen

Depuis plusieurs années, des ressortissants étrangers pratiquant le protestantisme se voient interdire l’accès au territoire turc à leur retour d’un déplacement à l’étranger, sans accusation pénale, sans procès et souvent sans justification officielle. Ces mesures administratives discrètes, affectant des individus présents légalement depuis des décennies, soulèvent des interrogations sur le respect des libertés fondamentales dans un pays candidat à l’Union européenne et membre du Conseil de l’Europe. Elles mettent également en lumière la capacité de la Commission européenne à défendre ces droits face à un État stratégique mais réticent.

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Une stratégie administrative discrète mais efficace

Entre 2019 et 2024, au moins 132 chrétiens étrangers ont été expulsés ou frappés d’interdictions d’entrée, ce qui concerne 303 individus si l’on inclut les membres de leur famille. Ces expulsions ciblent des personnes dont l’engagement religieux est visible, qu’il s’agisse de participation à des réunions de familles protestantes, de conférences ou d’activités que les autorités turques assimilent à du « missionnariat ». Aucun de ces comportements n’est illégal au regard du droit turc, mais ils sont interprétés comme une menace pour la sécurité nationale.

La méthode diffère de celle utilisée en 2016 lors de l’arrestation du pasteur états-unien Andrew Brunson, qui avait conduit à une grave crise diplomatique entre Ankara et Washington. Aujourd’hui, la répression est administrative et discrète, réduisant l’exposition médiatique mais fragilisant durablement les personnes et les communautés concernées.

Les réactions européennes et les limites diplomatiques

Le 12 février 2026, le Parlement européen a adopté une résolution dénonçant ces expulsions ciblées et appelant la Commission européenne à agir. Les députés ont mis en évidence la « violation grave de la liberté religieuse » et la marginalisation délibérée des communautés protestantes. L’eurodéputé Tomislav Sokol a souligné que la crédibilité de l’Europe se mesure à sa capacité à défendre la liberté de religion de manière cohérente et sans double standard.

Pour les chrétiens expulsés, la seule issue juridique reste la Cour européenne des droits de l’homme. Plusieurs affaires, dont celles nommées Wiest et Wilson, impliquent des citoyens européens deux Allemands, un Espagnol, un Néerlandais et un Suisse et pourraient devenir des arrêts de principe sur les obligations de la Turquie en matière de liberté religieuse.

Sécurité nationale et libertés fondamentales

La situation turque illustre un dilemme classique entre préservation de la sécurité nationale et protection des droits fondamentaux. La Turquie, confrontée à des tensions internes et à une tradition de vigilance sur les influences étrangères, privilégie une approche administrative pour limiter le scandale public. Cette méthode, discrète mais structurée, affaiblit les communautés locales qu’elle vise à contrôler. Les expulsions fragilisent l’organisation des églises protestantes, l’accompagnement spirituel et la transmission religieuse.

Pour l’Union européenne, le problème est double : défendre les droits fondamentaux tout en maintenant des relations diplomatiques et économiques avec un partenaire stratégique. L’immobilisme apparent de la Commission européenne face à ces pratiques risque de réduire sa crédibilité et d’envoyer un signal ambigu sur la cohérence de sa politique de défense des libertés.

Une tendance à observer dans la région

L’expulsion administrative de minorités religieuses n’est pas unique à la Turquie. En 2010, le Maroc avait expulsé environ 150 chrétiens étrangers sous prétexte de prosélytisme, utilisant un mécanisme administratif pour éviter un scandale immédiat. La Turquie, candidate à l’adhésion à l’Union européenne, se trouve cependant sous l’obligation de respecter les standards européens de droits humains. Le suivi par la Cour européenne des droits de l’homme et la réaction de la Commission européenne détermineront si cette pratique peut être encadrée ou si elle deviendra un précédent pour d’autres États.

Les expulsions ciblées de chrétiens étrangers en Turquie révèlent les tensions profondes entre politique nationale, sécurité et libertés individuelles. Bien que cette stratégie permette à Ankara de contrôler certaines minorités de manière discrète, elle fragilise les communautés locales et interroge sur la capacité de l’Europe à défendre de manière cohérente la liberté religieuse. La crédibilité européenne dans la protection des droits fondamentaux sera jugée sur sa capacité à conjuguer diplomatie et exigence juridique, dans un contexte international de plus en plus sensible aux libertés des minorités.

Celine Dou, pour la Boussole-infos