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Estonie : comment 70 millions d’euros destinés à des obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur sans expérience, jusqu’à provoquer la démission du ministre de la Défense ?

En 2024, l’Estonie cherchait des obus d’artillerie pour l’Ukraine. Elle a confié cette commande à Datasel S.R.L., une société enregistrée en Italie et acquise quelques mois auparavant par Neco Defence Munitions, en Inde. Près de 70 millions d’euros ont été versés à l’avance. Les livraisons n’ont pas abouti comme prévu. Deux ans plus tard, le contrat est contesté devant une instance arbitrale, les conditions de sa passation font l’objet d’investigations et le ministre estonien de la Défense, Hanno Pevkur, a démissionné le 2 septembre en assumant la responsabilité politique des défaillances de son secteur.

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Ce qui rend cette affaire sensible n’est pas seulement le montant engagé. C’est la succession des décisions : choisir un fournisseur qui n’avait pas de références établies dans la vente des obus recherchés, verser plusieurs dizaines de millions d’euros avant la livraison, poursuivre les engagements malgré les premiers retards, puis constater l’échec de la commande. Derrière la démission de Hanno Pevkur se trouve donc une question beaucoup plus simple et beaucoup plus difficile : qui a vérifié que l’entreprise pouvait réellement fournir ce que l’Estonie achetait ?

Une commande née de l’urgence ukrainienne

L’opération intervient dans une période où les besoins ukrainiens en munitions d’artillerie sont considérables. Pour les pays européens qui soutiennent Kyiv, la difficulté est double : fournir rapidement des munitions à l’Ukraine tout en reconstituant leurs propres stocks.

L’Estonie choisit alors de passer par le Centre estonien des investissements de défense, l’organisme chargé de ses achats militaires.

En août 2024, celui-ci signe un premier contrat avec Datasel S.R.L. et verse une avance de 15 millions d’euros. Un deuxième contrat est conclu en octobre, avec une nouvelle avance de 10 millions. Deux autres contrats sont ensuite signés avant la fin de l’année. Au total, les avances atteignent environ 70 millions d’euros.

Le financement présente une particularité importante : l’argent provient de la Facilité européenne pour la paix, le mécanisme de l’Union européenne utilisé notamment pour soutenir l’aide militaire destinée à l’Ukraine.

L’Estonie ne prenait donc pas seule le risque financier de l’opération. Une partie du risque était portée par un mécanisme européen.

Le fournisseur avait-il les moyens de livrer ?

C’est à ce stade que le dossier devient difficile à comprendre.

Datasel est une société enregistrée en Italie. Elle avait été acquise en mars 2024 par Neco Defence Munitions. Or, au moment où les contrats ont été conclus, ni Datasel ni son nouveau propriétaire n’avaient, selon les informations publiées par le média public estonien ERR, d’expérience antérieure établie dans la vente des obus d’artillerie recherchés par l’Estonie.

Cela ne signifie pas qu’une entreprise nouvellement entrée dans un secteur ne puisse jamais obtenir un marché militaire. Une société peut changer d’activité, acheter des compétences, s’appuyer sur des partenaires ou développer rapidement une capacité industrielle.

Mais dans le cas présent, la commande portait sur des dizaines de millions d’euros et sur des munitions destinées à un pays en guerre.

La question n’est donc pas de savoir pourquoi l’Estonie a travaillé avec une entreprise étrangère. Elle est de savoir quelles garanties ont été exigées avant de lui confier une telle somme et comment sa capacité réelle a été évaluée.

Cette question est d’autant plus importante que les premiers problèmes sont apparus relativement tôt.

Les premiers retards n’ont pas arrêté la commande

Le premier lot devait parvenir à l’Ukraine en novembre 2024. Datasel a signalé des retards et des difficultés. Malgré ces problèmes, deux autres contrats ont été conclus à la fin de l’année et de nouvelles avances ont été versées. Le total a ainsi atteint environ 70 millions d’euros.

C’est probablement l’un des points les plus importants du dossier.

Une défaillance apparue après la signature d’un contrat peut arriver dans n’importe quelle opération industrielle. Mais lorsqu’un premier contrat rencontre des difficultés, la décision de poursuivre ou non les engagements devient elle-même une décision de gestion.

Il faudra donc établir ce que savaient les responsables estoniens au moment de la signature des deuxième, troisième et quatrième contrats, quelles informations ils détenaient sur les retards et pourquoi ces éléments n’ont pas conduit à suspendre les nouveaux versements.

C’est cette chronologie qui permettra de déterminer si l’on se trouve devant un échec commercial, une mauvaise appréciation du risque ou des défaillances plus graves dans la commande publique.

Des munitions finalement jugées non conformes

Les livraisons n’ont pas permis de résoudre le problème.

L’Estonie affirme que les munitions reçues ne correspondaient pas aux exigences prévues dans les contrats. Les autorités ont finalement mis fin aux accords et cherchent désormais à récupérer les sommes avancées. Le différend a été porté devant une instance arbitrale à Strasbourg.

Datasel conteste cette présentation.

La société affirme avoir livré des marchandises et soutient que le différend est lié également aux conditions dans lesquelles les contrats ont été exécutés. Elle conteste donc l’idée selon laquelle l’argent aurait simplement été versé sans aucune contrepartie.

Cette version devra être confrontée aux contrats, aux bons de livraison, aux contrôles effectués sur les marchandises et aux décisions prises par les autorités estoniennes.

Une chose est déjà claire : l’opération qui devait permettre à l’Estonie d’acquérir des obus pour l’Ukraine n’a pas produit le résultat attendu et les près de 70 millions d’euros versés à l’avance font désormais l’objet d’un litige.

Il serait donc prématuré de parler de fraude établie ou d’argent définitivement perdu.

La chaîne de décision devient le véritable sujet

Le dossier ne peut pas être réglé en désignant simplement Datasel comme responsable de l’échec.

Le Centre estonien des investissements de défense avait la responsabilité opérationnelle des achats. Mais plusieurs responsables du secteur de la défense ont été associés, à des degrés différents, aux décisions et aux discussions autour de ces contrats.

Le directeur actuel du Centre, Elmar Vaher, a déclaré que l’opération n’aurait pas dû être conclue dans ces conditions. L’ancien responsable de l’organisme, Magnus-Valdemar Saar, a contesté cette lecture et rappelé que les décisions importantes n’étaient pas prises indépendamment du ministère de la Défense.

Cette opposition entre responsables est révélatrice.

Elle montre que l’affaire ne porte plus seulement sur la capacité d’une entreprise à fournir des obus. Elle porte sur la répartition des responsabilités à l’intérieur même du système estonien d’achat militaire.

Qui sélectionne le fournisseur ? Qui vérifie ses références ? Qui contrôle sa capacité financière et industrielle ? Qui décide qu’un premier retard ne justifie pas l’arrêt de la procédure ? Et à quel niveau politique ces décisions sont-elles connues ?

Les investigations devront répondre à ces questions.

La Cour des comptes avait déjà relevé des failles

La commande Datasel arrive en outre dans un secteur déjà confronté à des problèmes de gestion.

Un audit de la Cour des comptes estonienne publié fin août a relevé de graves insuffisances dans la gestion des dépenses et des actifs du ministère de la Défense et des organismes qui en dépendent. Les contrôleurs ont notamment pointé des problèmes concernant les contrats, la réception des biens, leur suivi et leur enregistrement comptable.

L’affaire des obus prend ainsi une autre dimension.

Elle ne serait pas seulement celle d’un contrat malheureux. Elle intervient alors que les institutions de contrôle s’interrogent déjà sur la manière dont le secteur de la défense gère ses ressources.

C’est aussi ce contexte qui explique pourquoi la démission de Hanno Pevkur ne peut être lue uniquement comme la conséquence d’un contrat raté.

Pourquoi Pevkur a-t-il démissionné ?

Hanno Pevkur était ministre de la Défense depuis 2022. Il n’a pas affirmé avoir négocié personnellement les contrats Datasel.

Il a cependant choisi d’assumer la responsabilité politique de ce qui s’est produit dans le secteur placé sous son autorité.

Son raisonnement est simple : un ministre ne signe pas lui-même chaque contrat d’achat militaire, mais il reste responsable politiquement du fonctionnement de son ministère. Le 2 septembre, Pevkur a donc annoncé son départ.

Cette décision doit être distinguée d’une éventuelle responsabilité pénale.

Sa démission ne signifie pas qu’il a été établi qu’il avait commis une fraude ou qu’il avait personnellement organisé le contrat. Elle signifie qu’il a considéré que les défaillances constatées relevaient suffisamment de son domaine de responsabilité pour justifier son départ.

C’est une conception exigeante de la responsabilité politique.

Mais elle ne dispense pas l’État estonien de rechercher les responsabilités opérationnelles.

L’affaire dépasse désormais l’Estonie

La présence de fonds européens dans l’opération donne au dossier une dimension supplémentaire.

Si l’Estonie ne récupère pas les sommes versées, la question de leur traitement financier ne concernera pas uniquement Tallinn. La Commission européenne suit le dossier et doit examiner les conséquences éventuelles pour la Facilité européenne pour la paix.

Le cas est particulièrement sensible parce que l’Europe demande actuellement à ses États membres de dépenser davantage pour leur défense.

La logique est compréhensible : la guerre en Ukraine a montré l’importance des stocks de munitions et les armées européennes cherchent à reconstituer leurs réserves.

Mais augmenter les dépenses ne suffit pas.

Un État peut consacrer davantage d’argent à sa défense et rester vulnérable à une mauvaise gestion de cet argent. L’augmentation des budgets rend même les mécanismes de contrôle plus importants, parce que les sommes engagées deviennent considérables et que la pression pour acheter rapidement est forte.

L’affaire estonienne pose donc une question qui dépasse le cas Datasel : comment concilier la rapidité exigée par la situation militaire avec les vérifications indispensables à toute commande publique ?

L’urgence ne peut pas devenir un contrôle allégé

L’argument de l’urgence mérite d’être entendu.

En 2024, l’Ukraine avait besoin de munitions immédiatement. Les pays européens étaient eux-mêmes confrontés à des stocks limités et à une industrie de défense qui devait augmenter sa production.

Mais l’urgence ne change pas la nature d’une dépense publique.

Lorsqu’un État verse plusieurs dizaines de millions d’euros avant livraison, il doit savoir à qui il verse cet argent, quelles capacités possède son fournisseur et quelles garanties existent en cas de défaut.

Et lorsqu’un premier contrat rencontre des problèmes, la poursuite de la relation commerciale doit être justifiée par des éléments nouveaux et vérifiables.

C’est précisément ce que les enquêtes doivent maintenant établir dans le cas estonien.

La démission ne règle rien

Hanno Pevkur a quitté le gouvernement. Datasel conteste les reproches formulés par l’Estonie. Les contrats sont désormais devant les instances compétentes et les autorités cherchent à récupérer les sommes avancées.

Mais la question fondamentale demeure.

Comment près de 70 millions d’euros destinés à l’achat d’obus pour l’Ukraine ont-ils pu être versés à un fournisseur dont l’expérience dans ce type de munitions n’était pas établie, puis de nouveaux contrats être conclus alors que les premières difficultés étaient déjà connues ?

La réponse permettra de savoir si l’Estonie a simplement fait un mauvais choix dans l’urgence, si ses procédures d’achat étaient insuffisantes ou si des responsabilités plus graves apparaissent dans la chaîne de décision.

C’est aussi ce qui donnera son véritable sens à la démission de Hanno Pevkur.

Car si le ministre est parti pour avoir assumé une responsabilité politique, le départ d’un responsable ne peut pas tenir lieu de réponse. Ce sont les contrats, les vérifications, les décisions prises au fil de la procédure et les résultats des enquêtes qui devront établir ce qui s’est réellement passé.

Pour l’Estonie comme pour ses partenaires européens, l’enjeu dépasse donc les 70 millions d’euros.

Il touche à une question devenue centrale depuis le début de la guerre en Ukraine : à mesure que l’Europe accélère ses dépenses militaires, peut-elle aller plus vite sans perdre la capacité de contrôler ceux auxquels elle confie son argent ?

Cette version garde ton titre et place l’analyse dans les faits et dans la chronologie, plutôt que dans des formulations toutes faites.

Celine Dou

ISLANDE : pourquoi un pays déjà si proche de l’Union européenne refuse-t-il de reprendre le chemin de l’adhésion ?

La question européenne n’est pas nouvelle en Islande. Elle a simplement changé de nature. Après avoir demandé à rejoindre l’Union européenne au lendemain de la crise financière de 2008, puis suspendu le processus quelques années plus tard, le gouvernement islandais vient de refermer une nouvelle fois la porte aux négociations. Le 29 août, 52,8 % des électeurs ont refusé leur reprise. Un choix qui ne signifie pourtant ni rupture avec l’Europe ni rejet de ses institutions : l’Islande reste membre de l’Espace économique européen, de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange. Alors, pourquoi aller jusqu’à l’adhésion lorsque l’essentiel des liens économiques avec l’Union existe déjà ?

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Un « non » qui porte d’abord sur des négociations

La première précision est essentielle. Les Islandais n’ont pas voté pour ou contre l’adhésion à l’Union européenne.

La question soumise au référendum était : « L’Islande doit-elle reprendre les négociations d’adhésion avec l’Union européenne ? »

Le « non » l’a emporté avec 118 040 voix, soit 52,8 %, contre 105 339 voix pour le « oui », soit 47,2 %. La participation a atteint 82,6 %, avec 225 031 suffrages exprimés sur 272 591 électeurs inscrits.

Le résultat est donc serré, mais il est politiquement clair. Le gouvernement de la Première ministre sociale-démocrate Kristrún Frostadóttir avait annoncé qu’il respecterait le verdict des urnes. Il ne relancera pas les négociations pendant l’actuel mandat, qui court jusqu’en 2028. Le Parlement islandais devra par ailleurs examiner l’éventuel retrait formel de la candidature islandaise.

Le vote referme ainsi, pour plusieurs années au moins, un dossier ouvert il y a dix-sept ans.

L’Islande avait pourtant frappé à la porte en pleine crise

En juillet 2009, l’Islande avait officiellement demandé son adhésion à l’Union européenne. À l’époque, le pays venait de subir l’une des crises financières les plus graves de son histoire.

Les négociations ont commencé en 2010. Elles ont progressé rapidement sur plusieurs dossiers : 27 des 33 chapitres substantiels avaient été ouverts lorsque le processus a été suspendu en 2013, et 11 avaient été provisoirement clôturés.

Le changement de gouvernement intervenu en 2013 a mis fin à cette dynamique. En 2015, le gouvernement islandais a demandé à ne plus être considéré comme un pays candidat.

La candidature n’a toutefois jamais été formellement retirée. C’est cette particularité juridique qui a permis au gouvernement actuel de proposer, en 2026, de reprendre les négociations plutôt que de lancer une nouvelle procédure.

Entre-temps, la situation économique du pays avait profondément changé.

L’argument qui avait poussé une partie des responsables islandais vers l’Union après la crise financière de 2008 a perdu de sa force. L’économie s’est redressée et le produit intérieur brut a encore progressé de 1,3 % en 2025.

L’urgence qui pouvait justifier une adhésion en 2009 n’existe donc plus dans les mêmes termes.

Une proximité déjà très forte avec l’Europe

C’est l’un des paradoxes de ce référendum.

L’Islande n’est pas membre de l’Union européenne, mais elle est loin d’être extérieure au projet européen. Elle appartient depuis 1994 à l’Espace économique européen, qui lui donne accès au marché unique. Elle fait également partie de l’espace Schengen et de l’Association européenne de libre-échange.

Autrement dit, une grande partie de l’intégration économique et de la libre circulation existe déjà sans adhésion politique.

Pour les partisans de l’Union, cette situation présente cependant une faiblesse : l’Islande applique une partie importante des règles du marché intérieur sans participer pleinement à leur élaboration dans les institutions européennes.

Pour leurs adversaires, c’est précisément ce qui permet de conserver les avantages économiques de la proximité avec l’Union sans abandonner certaines compétences nationales.

Le référendum a donc opposé deux conceptions de cette relation : aller jusqu’au bout de l’intégration pour avoir davantage de poids dans les décisions, ou conserver une relation étroite avec l’Union européenne tout en gardant la maîtrise des secteurs considérés comme stratégiques.

La pêche, ligne rouge de l’électorat islandais

Aucun dossier n’a autant pesé que celui de la pêche.

Le secteur représente près de 40 % de la valeur des exportations de marchandises islandaises. En 2025, les produits marins représentaient précisément 38,9 % de la valeur totale des exportations de biens.

La pêche est également liée à l’histoire politique du pays. Les « guerres de la morue » menées par l’Islande contre le Royaume-Uni au XXe siècle ont profondément marqué la mémoire nationale. Le contrôle des eaux et des ressources halieutiques est devenu bien davantage qu’une question commerciale : il touche à la souveraineté.

L’adhésion à l’Union aurait nécessairement placé la politique islandaise de la pêche dans le cadre de la politique commune de la pêche.

C’est précisément ce que redoutaient les professionnels du secteur. Selon les données citées pendant la campagne, environ 90 % des entreprises de la pêche se déclaraient opposées à une adhésion.

La commissaire européenne à l’Élargissement, Marta Kos, avait pourtant reconnu les spécificités islandaises dans les domaines de la pêche et de l’agriculture et assuré que celles-ci seraient examinées avec attention lors de négociations éventuelles.

Cela n’a pas suffi.

La souveraineté plutôt que les promesses économiques

Le débat ne s’est toutefois pas résumé aux poissons.

Pour une partie du camp du « non », rejoindre l’Union aurait signifié transférer davantage de compétences aux institutions européennes alors que le pays dispose déjà d’un accès privilégié au marché européen.

La question de la monnaie a également nourri les discussions. L’Islande conserve la couronne islandaise et mène sa propre politique monétaire. Une éventuelle adhésion aurait ouvert, à terme, le dossier de l’euro.

Les partisans du « oui » répondaient que l’intégration pourrait apporter davantage de stabilité économique, notamment dans un pays confronté à une inflation et à des taux d’intérêt élevés. Ils faisaient aussi valoir qu’en restant à l’extérieur, l’Islande continue de reprendre certaines règles européennes sans disposer d’un siège au Conseil de l’Union européenne ni de députés au Parlement européen.

Mais cet argument institutionnel n’a pas convaincu suffisamment d’électeurs.

L’Arctique a changé la question européenne

Le contexte international aurait pu faire basculer le vote.

L’Islande se trouve dans une région devenue stratégique. La guerre en Ukraine, le retour des rivalités de puissance dans l’Arctique et les déclarations du président des États-Unis d’Amérique, Donald Trump, sur le Groenland ont modifié la perception des questions de sécurité dans le nord de l’Atlantique.

Le gouvernement islandais avait donc aussi présenté le rapprochement avec l’Union européenne sous l’angle de la sécurité et de la position internationale du pays.

L’argument était sérieux : l’Islande est membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord mais ne possède pas d’armée permanente. Elle dispose depuis 1951 d’un accord de défense avec les États-Unis d’Amérique. Après le référendum, le gouvernement islandais cherche d’ailleurs à renforcer ses partenariats de sécurité avec d’autres pays, notamment la Finlande, la Norvège, le Japon et le Canada.

Mais la géopolitique n’a pas suffi à effacer les préoccupations nationales.

Reykjavik et les régions rurales ne regardent pas l’Europe de la même manière

Le scrutin a également révélé une fracture géographique.

La capitale, Reykjavik, a majoritairement voté en faveur de la reprise des négociations. Dans plusieurs circonscriptions rurales, le « non » s’est imposé plus nettement.

Cette différence n’est pas anodine. Dans les régions où la pêche et l’agriculture occupent une place importante, l’idée de soumettre davantage ces secteurs aux règles européennes suscite davantage de méfiance.

Le vote ne traduit donc pas seulement une opinion sur l’intégration européenne. Il reflète aussi une opposition entre une capitale plus ouverte à cette intégration et des territoires davantage attachés à la maîtrise nationale des ressources.

Pourquoi l’Union européenne espérait tant un « oui »

Pour l’Union européenne, l’adhésion éventuelle de l’Islande aurait eu une portée qui dépassait largement les quelque 400 000 habitants du pays.

L’Islande aurait été l’un des rares nouveaux membres riches à rejoindre l’Union depuis longtemps. Son adhésion aurait constitué une vitrine pour la politique d’élargissement européenne : un État démocratique, stable, prospère et déjà largement aligné sur les normes européennes.

Elle aurait aussi renforcé la présence politique de l’Union européenne dans l’Arctique.

Le « non » constitue donc un revers pour l’Union européenne, même si les relations entre les deux parties ne sont pas remises en cause. La Commission européenne a pris acte du résultat et rappelé que l’Islande demeurait un partenaire proche de l’Union européenne.

L’Islande ne tourne pas le dos à l’Europe

C’est probablement la conclusion la plus importante de ce référendum.

Le vote ne remet ni en cause l’Espace économique européen, ni Schengen, ni les nombreux accords qui lient déjà le gouvernement islandais aux institutions européennes.

L’Islande a simplement choisi de ne pas transformer cette proximité en appartenance politique.

Le résultat peut ainsi être lu moins comme un rejet de l’Europe que comme un choix en faveur du statu quo : conserver l’accès au marché unique et la coopération européenne, tout en maintenant la souveraineté sur les secteurs que les électeurs considèrent comme essentiels.

Le gouvernement islandais a d’ailleurs annoncé qu’il continuerait à défendre activement les intérêts du pays dans le cadre de l’Espace économique européen.

Ce que le « non » dit de l’Europe d’aujourd’hui

Le cas islandais est intéressant parce qu’il inverse une logique longtemps dominante dans l’histoire de l’Union.

Pour de nombreux pays européens, l’adhésion représente l’accès à un espace de stabilité, de prospérité et de sécurité. L’Ukraine, les pays des Balkans occidentaux et plusieurs autres candidats continuent de considérer l’Union comme un horizon stratégique majeur.

En Islande, la question se pose autrement.

Le pays dispose déjà d’un niveau élevé de prospérité, bénéficie du marché unique et appartient à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Il n’a donc pas besoin de l’adhésion pour obtenir les principaux avantages économiques et sécuritaires que celle-ci pourrait apporter à un autre État.

La question devient alors : qu’aurait-il à gagner en transférant davantage de compétences aux institutions européennes ?

Le gouvernement n’a pas réussi à convaincre une majorité d’électeurs que les bénéfices supplémentaires justifiaient ce changement.

Le résultat ne signifie pas que les Islandais sont massivement hostiles à l’Union. Avec 47,2 % des suffrages favorables à la reprise des négociations, le pays apparaît au contraire profondément partagé. Mais le scrutin montre qu’une proximité économique et politique avec l’Europe ne conduit pas nécessairement à l’adhésion.

Pour l’Union européenne, c’est peut-être la leçon la plus intéressante de ce vote islandais : dans un pays riche, stable et déjà largement intégré au marché européen, l’adhésion ne constitue pas une évidence. Elle doit encore répondre à une question simple : qu’apporte-t-elle de plus que ce que le pays possède déjà ?

Celine Dou

France – Présidentielle 2027 : jugeant les Écologistes incapables de gagner seuls, Yannick Jadot rallie Raphaël Glucksmann

Yannick Jadot apporte son soutien à Raphaël Glucksmann au lendemain de l’annonce de sa candidature à la présidentielle de 2027. Le sénateur écologiste estime que son camp ne dispose pas, à lui seul, des moyens politiques pour remporter l’élection. Il participera à la préparation des 100 premiers jours d’une éventuelle présidence Glucksmann, avec un projet d’« état d’urgence écologique ».

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Yannick Jadot a choisi Raphaël Glucksmann. L’ancien candidat écologiste à la présidentielle de 2022 a annoncé son soutien lundi 24 août sur France Inter, quelques heures après l’officialisation de la candidature de Glucksmann.

Pour justifier son choix, le sénateur écologiste ne s’est pas contenté d’invoquer une proximité politique. Il a reconnu les limites de sa propre famille politique dans la course présidentielle. Selon lui, « l’écologie politique pour cette élection présidentielle n’est pas en capacité de rassembler et de jouer la gagne ».

Jadot considère Raphaël Glucksmann comme le candidat le mieux placé pour réunir plusieurs électorats autour de la justice sociale, de l’écologie, de la démocratie et de l’Europe. Il estime également que le député européen dispose d’une possibilité réelle de victoire.

Une candidature Glucksmann à peine officialisée

Raphaël Glucksmann a annoncé sa candidature dimanche 23 août. Le député européen de Place publique participera à la primaire sociale-démocrate prévue en octobre avec le Parti socialiste et son propre mouvement.

Cette primaire doit départager plusieurs personnalités de la gauche sociale-démocrate avant le premier tour de la présidentielle. Glucksmann cherche ainsi à construire une candidature capable de dépasser les seuls rangs de Place publique.

Le soutien de Jadot lui apporte une figure connue de l’écologie politique. En 2022, l’ancien candidat écologiste avait obtenu 4,6 % des suffrages au premier tour de la présidentielle.

Jadot ne rejoint toutefois pas Glucksmann uniquement pour soutenir sa candidature. Il doit également travailler sur le programme écologique du futur candidat.

Jadot chargé des 100 premiers jours

En cas de victoire de Raphaël Glucksmann, Yannick Jadot devra préparer les mesures des 100 premiers jours consacrées à l’écologie. Il a notamment évoqué la création d’un « état d’urgence écologique ».

Le dispositif doit porter sur plusieurs priorités : renforcer les moyens des pompiers, protéger les populations les plus vulnérables face aux conséquences du changement climatique et adapter les territoires.

Le choix de Jadot donne donc une place importante à l’écologie dans le projet de Glucksmann. Il ne signifie pas pour autant que les deux hommes partagent toutes les mêmes positions.

La question de l’énergie reste notamment sensible. Glucksmann est favorable au développement de nouveaux réacteurs nucléaires, tandis que Jadot défend depuis longtemps une position beaucoup plus critique à l’égard du nucléaire. Leur rapprochement repose donc sur des convergences politiques, sans effacer leurs divergences.

Les Écologistes face à un choix stratégique

La décision de Yannick Jadot intervient aussi dans une famille écologiste qui doit encore déterminer sa stratégie pour 2027.

Marine Tondelier défend l’existence d’un courant écologiste autonome. D’autres responsables écologistes souhaitent travailler avec La France insoumise et Jean-Luc Mélenchon. Jadot, lui, choisit désormais le camp de la social-démocratie représenté par Glucksmann.

La différence entre ces orientations dépasse la seule question du candidat. Elle porte sur la conception même du rassemblement de la gauche.

Jean-Luc Mélenchon veut construire une candidature autour de La France insoumise et de son propre projet politique. Raphaël Glucksmann défend une autre ligne : une gauche sociale-démocrate, écologiste et attachée à la construction européenne. Le Parti socialiste et Place publique doivent précisément tenter de donner une forme électorale à cette seconde orientation à travers la primaire annoncée pour octobre.

Pour les Écologistes, le choix sera donc déterminant. Une candidature autonome permettrait au mouvement de défendre directement son programme, mais risquerait de disperser davantage les voix de gauche. Un rapprochement avec Glucksmann offrirait une autre possibilité : peser sur une candidature plus large et obtenir des garanties sur la place de l’écologie dans son programme.

Glucksmann veut élargir son électorat

Le soutien de Jadot apporte à Raphaël Glucksmann un appui politique qui dépasse le cadre de Place publique. Le candidat cherche à réunir des électeurs sociaux-démocrates, écologistes et pro-européens autour d’une même candidature.

Son résultat aux élections européennes de 2024 constitue l’un de ses principaux points d’appui. La liste commune de Place publique et du Parti socialiste avait obtenu 13,83 % des suffrages et terminé devant celle de La France insoumise.

Mais une présidentielle impose une autre échelle. Glucksmann doit désormais transformer cette base électorale en candidature nationale, obtenir les parrainages nécessaires et convaincre une gauche qui reste divisée sur son candidat et sur sa stratégie.

Le soutien de Jadot ne règle aucune de ces difficultés. Il apporte cependant à Glucksmann un relais supplémentaire auprès d’un électorat écologiste qui sera particulièrement disputé dans les mois à venir.

Une gauche toujours sans candidat commun

À ce stade, aucune des principales composantes de la gauche n’a réussi à imposer une candidature commune pour 2027.

La France insoumise avance avec Jean-Luc Mélenchon. Le Parti socialiste et Place publique préparent leur primaire sociale-démocrate. Les Écologistes doivent encore arrêter leur stratégie définitive.

Le choix de Yannick Jadot constitue donc un positionnement clair : plutôt que de défendre une candidature écologiste autonome, il préfère soutenir un candidat qui, selon lui, peut réunir davantage de Français et atteindre le second tour.

Cette décision pourrait alimenter les discussions au sein des Écologistes dans les prochains mois. Elle pose une question simple à la famille écologiste : faut-il chercher à gagner la présidentielle avec un candidat issu de l’écologie politique ou utiliser une candidature plus large pour imposer ses priorités au futur pouvoir ?

Yannick Jadot a choisi sa réponse. Raphaël Glucksmann devra maintenant démontrer qu’il peut transformer ce soutien en force électorale.

Celine Dou

Ukraine : l’ancien chef de l’armée Zaloujny affirme que Kiev n’entrera « jamais » dans l’OTAN, après 12 ans à préparer son armée à l’Alliance et face aux nouvelles réalités de la guerre

Pendant près de douze ans, Valeri Zaloujny a travaillé au rapprochement de l’armée ukrainienne avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Aujourd’hui ambassadeur d’Ukraine au Royaume-Uni et ancien commandant en chef des forces armées, il estime pourtant que son pays n’intégrera jamais l’Alliance. Une déclaration qui prend un relief particulier alors que Kiev continue officiellement de revendiquer cette adhésion et que la guerre a profondément changé les rapports de force militaires en Europe.

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« Malheureusement, nous n’y adhérerons jamais. » La formule de Valeri Zaloujny, rapportée début août par la presse ukrainienne, ne constitue pas une décision officielle de Kiev ni de l’OTAN. Elle traduit le constat personnel d’un ancien chef militaire qui connaît de l’intérieur le long processus de rapprochement entre l’Ukraine et l’Alliance. Pour lui, la guerre a fait apparaître un paradoxe : l’armée ukrainienne a acquis une expérience dans certaines formes de combat que les armées de l’OTAN cherchent désormais à intégrer, tandis que l’adhésion politique de Kiev reste suspendue à l’accord de tous les membres de l’Alliance.

Douze années de rapprochement avec l’OTAN

Zaloujny n’est pas un observateur extérieur du dossier. Avant de devenir ambassadeur à Londres, il a dirigé les forces armées ukrainiennes de juillet 2021 à février 2024, notamment durant les deux premières années de l’invasion russe à grande échelle.

Il affirme avoir consacré près de douze ans à l’adoption des normes de l’OTAN. Pendant cette période, l’armée ukrainienne a progressivement cherché à rapprocher ses structures, ses procédures et son fonctionnement de ceux des forces alliées.

Cette trajectoire devait conduire, à terme, à l’intégration de l’Ukraine dans l’Alliance. Mais la promesse politique s’est révélée beaucoup plus difficile à concrétiser que la transformation militaire.

Au sommet de Washington, en juillet 2024, les Alliés avaient réaffirmé que l’avenir de l’Ukraine était dans l’OTAN et que sa trajectoire vers l’adhésion était « irréversible ». Cette formulation demeure toutefois encadrée par une condition essentielle : l’invitation ne pourra intervenir que lorsque les Alliés seront d’accord et que les conditions seront réunies.

C’est précisément là que se trouve l’un des obstacles majeurs.

Une adhésion toujours souhaitée, mais sans consensus

L’Ukraine continue de considérer son entrée dans l’OTAN comme un objectif stratégique. Pourtant, l’Alliance ne dispose toujours pas de l’unanimité nécessaire pour franchir cette étape.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, l’a reconnu en juin 2026 : les Alliés ne sont pas actuellement tous favorables à l’adhésion de l’Ukraine.

La nuance est importante. L’OTAN n’a pas déclaré que Kiev ne deviendrait jamais membre. La perspective demeure inscrite dans les décisions politiques de l’Alliance. Mais entre une perspective officiellement maintenue et une adhésion effectivement réalisable, l’écart reste considérable.

Pour Zaloujny, cet écart semble désormais suffisant pour considérer l’adhésion comme hors de portée.

La guerre a changé la donne militaire

Son jugement ne repose toutefois pas uniquement sur la politique.

Depuis février 2022, l’armée ukrainienne combat dans des conditions qui ont accéléré la transformation de la guerre terrestre. L’emploi massif des drones, la guerre électronique, l’adaptation rapide des équipements et la recherche permanente de solutions moins coûteuses ont bouleversé les méthodes de combat.

Zaloujny estime que cette expérience place désormais l’Ukraine dans une position singulière face aux armées de l’OTAN. Selon lui, certaines doctrines de l’Alliance restent marquées par des conceptions qui ne correspondent plus entièrement aux réalités du champ de bataille contemporain.

La critique est sévère, mais elle ne signifie pas que l’Ukraine serait militairement supérieure à l’ensemble des pays de l’OTAN. Zaloujny vise certaines doctrines et certaines capacités, notamment celles liées à la guerre technologique qui s’est développée sur le front ukrainien.

Le paradoxe est ailleurs : l’Ukraine, qui a longtemps cherché à apprendre des armées de l’Alliance, dispose désormais d’une expérience opérationnelle dont plusieurs membres de l’OTAN cherchent eux-mêmes à tirer des enseignements.

Une dépendance qui demeure

Cette évolution ne signifie pas pour autant que Kiev pourrait se passer de ses partenaires occidentaux.

L’ancien commandant en chef le reconnaît lui-même. L’Ukraine reste dépendante de technologies dont disposent les pays de l’OTAN, notamment pour la défense aérienne et l’interception des missiles balistiques.

La guerre a ainsi produit une relation à double sens. L’Ukraine apporte une expérience de combat que les armées occidentales n’avaient pas acquise à cette échelle, mais elle a toujours besoin de systèmes militaires de haute technologie que ses partenaires sont capables de fournir.

C’est l’une des contradictions fondamentales de la situation actuelle.

Zaloujny ne rejette pas l’OTAN

Sa déclaration ne doit donc pas être interprétée comme une rupture avec l’Alliance.

En juillet, dans une tribune publiée au Royaume-Uni, Zaloujny avait déjà estimé que la guerre en Ukraine soulevait des interrogations sur la capacité de l’OTAN à répondre aux conflits du XXIe siècle. Il reconnaissait parallèlement le soutien apporté à Kiev par les pays membres de l’Alliance.

Son propos actuel s’inscrit dans cette continuité : il ne conteste pas l’utilité de la coopération avec l’OTAN. Il met en cause l’idée selon laquelle l’adhésion de l’Ukraine constituerait encore une perspective réaliste dans les conditions actuelles.

Cette distinction est essentielle pour comprendre sa position.

Vers une autre architecture de sécurité ?

Si l’adhésion à l’OTAN reste bloquée, une autre question s’impose à Kiev et à ses partenaires : comment garantir la sécurité de l’Ukraine sans lui offrir, dans l’immédiat, la protection collective prévue par l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord ?

Depuis plusieurs mois, plusieurs pays européens travaillent à cette question. La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Ukraine ont notamment poursuivi leurs discussions sur des garanties de sécurité et sur les modalités d’un soutien militaire européen à Kiev après un éventuel cessez-le-feu.

Cette démarche ne remplace pas juridiquement l’OTAN. Elle cherche plutôt à construire une protection intermédiaire autour de l’Ukraine, dans l’attente d’une éventuelle évolution politique.

La question de l’adhésion pourrait ainsi cesser d’être le seul horizon de la sécurité ukrainienne.

Un constat qui dépasse Zaloujny

La déclaration de l’ancien chef de l’armée intervient donc à un moment où les deux trajectoires qui semblaient devoir converger se sont éloignées.

Sur le plan militaire, l’Ukraine s’est rapprochée des armées occidentales et a développé, au fil de la guerre, des compétences que celles-ci cherchent désormais à acquérir.

Sur le plan politique, son adhésion demeure souhaitée par Kiev et officiellement inscrite dans la perspective de l’OTAN, mais l’unanimité nécessaire à son admission n’existe pas.

C’est dans cet espace entre les deux réalités que s’inscrit le constat de Zaloujny.

L’ancien commandant en chef ukrainien ne dit donc pas que l’Ukraine abandonne l’Occident. Il dit, en substance, qu’après douze années consacrées à préparer son armée à rejoindre l’Alliance, il ne croit plus que cette dernière étape puisse être franchie.

Et le paradoxe demeure entier : au moment où l’Ukraine semble militairement plus proche que jamais des armées de l’OTAN, son adhésion politique à l’Alliance paraît, elle, toujours aussi lointaine.

Celine Dou

Hongrie : évincé par Viktor Orbán, András Baka revient au sommet de l’État avec un appel à ne pas se venger

Le symbole est difficile à manquer. Celui que Viktor Orbán avait écarté de la présidence de la Cour suprême en 2011 pour avoir contesté ses réformes judiciaires devient, quinze ans plus tard, président de la Hongrie. Élu par la nouvelle majorité de Péter Magyar, András Baka a choisi son premier discours pour appeler à ne pas reproduire les méthodes de l’ancien pouvoir.

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Le Parlement hongrois a élu mardi 11 août András Baka président de la République par 140 voix contre 6. Les députés du Fidesz de Viktor Orbán ont boycotté le scrutin. À 73 ans, cet ancien magistrat de la Cour européenne des droits de l’homme revient au premier plan après avoir obtenu en 2016 la condamnation de la Hongrie par la Cour européenne des droits de l’homme pour la fin prématurée de son mandat à la tête de la Cour suprême. Son élection intervient alors que le gouvernement de Péter Magyar entreprend de démanteler une partie du système institutionnel construit pendant les seize années de pouvoir d’Orbán.

Le parcours d’András Baka donne à son élection une portée qui dépasse largement les fonctions, essentiellement honorifiques, de la présidence hongroise.

En 2011, alors qu’il dirigeait la Cour suprême, Baka avait publiquement contesté une réforme abaissant l’âge de départ à la retraite des juges. Il dénonçait une mesure qui, selon lui, menaçait l’indépendance de la justice. Son mandat avait ensuite été interrompu avant son terme. Saisie par le magistrat, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé en 2016 que la Hongrie avait violé ses droits.

Baka connaissait déjà bien cette institution européenne. Il y avait siégé comme juge entre 1991 et 2008, après avoir brièvement été député du Forum démocratique hongrois en 1990. Depuis son départ de la Cour suprême, il était devenu l’une des figures judiciaires associées à la résistance aux réformes d’Orbán.

Mardi, c’est pourtant dans un Parlement dominé par les adversaires de l’ancien Premier ministre qu’il a retrouvé les plus hautes fonctions de l’État.

Le retour d’un magistrat écarté

La majorité Tisza de Péter Magyar dispose de deux tiers des sièges. Cette majorité lui permet de modifier la Constitution sans soutien de l’opposition. Baka était son unique candidat à la présidence. Il a obtenu 140 des 146 suffrages exprimés. Il doit officiellement entrer en fonction le 19 août.

Le Fidesz a refusé de participer au vote. Le parti d’Orbán considère comme illégitime la procédure qui a conduit au départ anticipé de Tamás Sulyok, le précédent président de la République.

Le remplacement de Sulyok avait été décidé en juillet par une modification constitutionnelle adoptée par la majorité Tisza. Le texte invoquait une « perte grave de confiance » de la société envers le chef de l’État. Sulyok, élu en 2024 avec le soutien du Fidesz, avait finalement accepté de quitter ses fonctions après avoir signé l’amendement.

Le choix de Baka apparaît dès lors comme une rupture soigneusement assumée. Là où le précédent président appartenait au paysage institutionnel façonné sous Orbán, le nouveau chef de l’État en est l’un des anciens contestataires.

Mais Baka n’a pas choisi le registre de la revanche.

« Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance »

Dans son discours inaugural, le nouveau président a dressé un constat sévère de l’état du pays. Selon lui, la Hongrie a perdu l’équivalent d’une génération et est passée du statut de modèle de la transition démocratique à celui de pays en retard en Europe.

Puis il a fixé une limite au nouveau pouvoir : « Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance. »

La phrase prend un relief particulier venant d’un homme dont le propre parcours a été marqué par une décision politique qu’une juridiction européenne a ensuite condamnée.

Elle s’adresse aussi à Péter Magyar.

Arrivé au pouvoir après avoir mis fin aux seize années de gouvernement d’Orbán, le nouveau Premier ministre s’est engagé à restaurer l’État de droit et les contre-pouvoirs. Mais son gouvernement agit rapidement contre les institutions et les responsables hérités de l’ancien système.

La suppression anticipée du mandat de Sulyok en est l’un des exemples les plus visibles. D’autres changements touchent la justice et plusieurs structures mises en place pendant les années Orbán.

C’est là que le choix de Baka devient politiquement intéressant : l’homme qui a résisté à Orbán devient l’un des visages du pouvoir qui entreprend de défaire son héritage, tout en demandant à ce pouvoir de ne pas répondre à l’ancien système par les mêmes méthodes.

Une rupture qui devra éviter un autre verrouillage

Péter Magyar dispose aujourd’hui d’une marge de manœuvre considérable. Sa victoire électorale lui a donné la majorité constitutionnelle nécessaire pour modifier les règles qu’Orbán avait utilisées pour consolider son pouvoir.

Cette situation crée cependant une difficulté.

Démanteler rapidement les institutions héritées de l’ancien régime peut permettre de rétablir des contre-pouvoirs. Mais une majorité parlementaire suffisamment forte pour modifier seule la Constitution peut aussi concentrer beaucoup de pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement.

Des organisations de défense des droits humains et plusieurs observateurs ont déjà exprimé des réserves sur la rapidité de certaines décisions prises depuis l’arrivée de Magyar. La question n’est donc plus seulement de savoir comment défaire le système Orbán. Elle est aussi de déterminer quelles garanties empêcheront le prochain pouvoir de construire à son tour des institutions trop dépendantes de la majorité politique du moment.

La présidence de la République ne donnera pas à Baka les moyens de conduire seul cette transformation. Le poste demeure largement cérémoniel. Le chef de l’État conserve néanmoins des prérogatives, notamment dans l’examen des textes législatifs, qui peuvent prendre de l’importance dans une période de réécriture institutionnelle.

Son rôle sera donc moins celui d’un contre-gouvernement que celui d’un garant des règles que la nouvelle majorité affirme vouloir restaurer.

Le test de la nouvelle Hongrie

Péter Magyar a présenté sa victoire d’avril comme la fin du système Orbán. L’élection d’András Baka en fournit désormais l’une des images les plus fortes : un magistrat évincé par l’ancien pouvoir prend place à la tête de l’État avec le soutien de ceux qui promettent de réparer les institutions.

Mais le discours de Baka rappelle que changer les hommes ne suffit pas.

La Hongrie ne retrouvera pas la confiance dans ses institutions simplement parce qu’un ancien juge sanctionné par le système Orbán en occupe désormais l’une des fonctions les plus symboliques. Il faudra que les nouvelles règles résistent aux intérêts du pouvoir qui les adopte aujourd’hui.

Baka semble avoir compris l’enjeu. Son premier message n’a pas été celui d’un vainqueur demandant des comptes à ses prédécesseurs. Il a choisi de parler d’unité, d’État de droit et de limites à ne pas franchir.

Après seize années d’Orbán, la Hongrie change de pouvoir. Avec András Baka, elle veut aussi montrer qu’elle peut changer de méthode.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Espagne/Ceuta : 48 000 migrants quittent l’enclave après la crise, un volume comparable aux arrivées irrégulières mensuelles dans l’Union européenne

Pendant quelques jours, Ceuta a semblé devenir la brèche tant recherchée vers l’Europe. Puis le mouvement s’est inversé. Les mêmes routes qui avaient vu affluer des milliers de migrants se sont transformées en voies de retour vers le Maroc. En quelques jours, près de 48 000 personnes ont quitté l’enclave espagnole, certaines reconduites par les autorités, d’autres repartant volontairement après avoir découvert une réalité bien différente de celle qu’elles imaginaient.

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L’ampleur du chiffre donne la mesure du choc : jamais une enclave européenne n’avait concentré en si peu de temps un mouvement migratoire d’une telle intensité. Mais derrière les statistiques se cache une histoire plus complexe qu’une simple confrontation entre une Europe qui ferme ses frontières et des migrants qui cherchent à les franchir. La crise de Ceuta révèle les limites d’un système migratoire européen fondé sur le contrôle, la coopération avec les pays voisins et la gestion de l’urgence.

À Ceuta, le silence est revenu.

Les rues qui avaient été envahies par les arrivées massives ont retrouvé une apparence normale. Les forces de sécurité sont moins visibles, les dispositifs d’urgence se réduisent progressivement et les habitants reprennent leurs habitudes. Pourtant, derrière cette impression de retour à la normale, l’enclave espagnole garde les traces d’un épisode qui aura rappelé brutalement sa place particulière sur la carte du monde.

Ceuta est une anomalie géographique devenue un symbole politique. Située sur la côte nord de l’Afrique, elle appartient à l’Espagne et constitue donc une frontière extérieure de l’Union européenne. Quelques kilomètres seulement séparent des populations qui vivent dans des réalités économiques et sociales profondément différentes.

C’est cette proximité qui fait de l’enclave un point d’attraction permanent.

Mais la crise récente a révélé un paradoxe inattendu : l’objectif ultime n’était pas seulement d’entrer à Ceuta. Pour beaucoup, il fallait surtout continuer le voyage vers l’Espagne continentale et, au-delà, vers un avenir européen. Or l’enclave s’est rapidement transformée en une zone d’attente où les espoirs se sont heurtés aux contraintes administratives et matérielles.

Le rêve européen confronté à la réalité de Ceuta

Lorsqu’ils ont franchi la frontière, beaucoup pensaient avoir franchi l’obstacle principal. Ils découvraient finalement qu’ils n’avaient atteint qu’un territoire intermédiaire.

Ceuta n’est pas une grande métropole européenne. Son territoire limité ne permet pas d’accueillir durablement des dizaines de milliers de personnes. Les structures locales ont rapidement été dépassées, obligeant les autorités à organiser dans l’urgence l’accueil, l’hébergement et les retours.

Pour certains migrants, l’attente a été plus difficile que le voyage lui-même. Les conditions précaires, l’incertitude sur leur avenir et l’impossibilité de poursuivre rapidement leur route ont conduit plusieurs d’entre eux à faire un choix qu’ils n’avaient pas imaginé quelques jours auparavant : repartir.

Ce retournement est probablement l’une des images les plus fortes de cette crise. Des personnes qui avaient risqué leur vie pour atteindre l’Europe ont finalement décidé de revenir en arrière.

Ce n’est pas un renoncement au rêve européen. C’est la découverte brutale de ses frontières invisibles.

Un chiffre qui dépasse Ceuta

Le nombre de 48 000 migrants ayant quitté l’enclave espagnole donne une dimension exceptionnelle à l’événement.

À lui seul, ce volume rappelle l’ampleur des mouvements migratoires irréguliers auxquels l’Union européenne est confrontée. Il correspond à un ordre de grandeur comparable aux arrivées clandestines enregistrées sur certaines périodes à l’échelle mensuelle dans l’espace européen.

La particularité de Ceuta n’est donc pas seulement le nombre de personnes concernées. C’est la concentration du phénomène dans un espace minuscule et en quelques jours seulement.

Cette concentration a transformé une question européenne permanente en crise visible. Ce qui se déroule habituellement sur plusieurs routes migratoires en Méditerranée centrale, dans les Balkans ou aux frontières orientales de l’Europe s’est retrouvé soudainement résumé dans une seule enclave.

Ceuta est devenue le miroir d’un problème que l’Union européenne peine toujours à résoudre.

Madrid et Rabat : une coopération devenue stratégique

Cette crise rappelle également le rôle central du Maroc dans la politique migratoire européenne.

Depuis plusieurs années, l’Union européenne et l’Espagne comptent sur la coopération marocaine pour limiter les départs et contrôler les routes vers le continent. La position géographique du royaume en fait un acteur incontournable : pays d’origine pour certains, territoire de transit pour d’autres, partenaire sécuritaire pour l’Europe.

Mais cette coopération n’est jamais purement technique. Elle est aussi diplomatique.

La gestion des frontières est devenue un élément majeur de la relation entre Rabat, Madrid et Bruxelles. Le Maroc dispose d’un levier important dans ses relations avec ses partenaires européens, tandis que l’Espagne dépend de cette collaboration pour protéger ses territoires africains.

L’épisode de Ceuta montre une nouvelle fois que la frontière européenne ne se situe plus uniquement aux portes de l’Union. Elle commence désormais bien en amont, dans les pays de transit.

Une ville européenne qui paie le prix d’une crise mondiale

Pour les habitants de Ceuta, l’événement a laissé une autre empreinte : celle d’une ville qui a eu le sentiment de porter seule une crise qui dépasse largement ses capacités.

La population locale a vécu plusieurs jours d’incertitude. Les commerces ont été perturbés, les services publics mobilisés et les inquiétudes multipliées face à une situation exceptionnelle.

Mais la réaction des habitants ne peut pas être réduite à une opposition entre rejet et solidarité. Comme souvent dans les crises migratoires, les sentiments sont plus complexes : inquiétude face à l’ampleur du phénomène, compassion envers des personnes en difficulté et frustration devant l’impression d’être abandonnés par les autorités centrales.

Ceuta rappelle une réalité souvent oubliée : les frontières ne sont pas seulement des lignes sur une carte. Ce sont aussi des territoires habités par des populations qui vivent directement les conséquences des décisions prises à plusieurs centaines de kilomètres.

L’Europe face à son équation migratoire

La crise de Ceuta pose une question que les gouvernements européens tentent depuis des années de repousser : combien de temps une politique migratoire peut-elle reposer principalement sur la fermeture des frontières ?

Les contrôles renforcés, les accords avec les pays de transit et les opérations de retour permettent de gérer les épisodes d’urgence. Mais ils ne suppriment pas les raisons profondes qui poussent des milliers de personnes à partir.

Les écarts de développement, le chômage, les crises politiques et les conflits continueront d’alimenter les mouvements migratoires.

Pour Bruxelles, le défi est donc double : protéger ses frontières tout en évitant de transformer chaque crise en simple opération de gestion temporaire.

Car l’histoire récente montre une constante : lorsque les routes migratoires sont bloquées, elles ne disparaissent pas. Elles changent de forme et de direction.

À Ceuta, la crise visible est terminée. Les migrants sont moins nombreux, les rues ont retrouvé leur calme et l’urgence médiatique est passée.

Mais le chiffre reste : 48 000 personnes ont quitté une enclave européenne en quelques jours après avoir tenté d’y entrer.

Ce nombre raconte une opération de retour. Il raconte aussi une réalité plus profonde : l’Europe reste une destination suffisamment attractive pour pousser des milliers de personnes à prendre des risques considérables, mais ses frontières sont devenues suffisamment difficiles à franchir pour transformer l’espoir en attente, puis parfois l’attente en retour.

Ceuta n’a pas seulement connu une crise migratoire. Elle a révélé, pendant quelques jours, toute la complexité d’un phénomène que ni les murs, ni les accords, ni les contrôles ne semblent capables de résoudre à eux seuls.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Géorgie : écartée du sommet de l’OTAN, Tbilissi voit ses relations avec les Occidentaux se tendre davantage

La Géorgie ne participera pas au prochain sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), une absence qui rompt avec les habitudes de ces dernières années et alimente les critiques contre le gouvernement de Tbilissi. Pour l’opposition et plusieurs anciens diplomates, cette décision reflète le refroidissement des relations entre le pays et ses partenaires occidentaux, alors que les tensions politiques internes ne faiblissent pas.

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Depuis plus de deux décennies, la Géorgie compte parmi les partenaires les plus engagés de l’Alliance atlantique. Candidate déclarée à une future adhésion, elle a pris part à plusieurs opérations internationales de l’OTAN et a progressivement adapté son armée aux standards de l’organisation. Son absence au sommet est donc loin d’être anodine.

Ces derniers mois, les relations entre Tbilissi et les capitales occidentales se sont dégradées. Les autorités géorgiennes sont accusées par leurs opposants et par plusieurs partenaires européens d’affaiblir les institutions démocratiques, notamment depuis l’adoption de la loi sur les « agents de l’étranger », inspirée d’un dispositif russe. Les élections législatives de 2024 et la suspension des discussions sur l’adhésion à l’Union européenne jusqu’en 2028 ont encore accentué les désaccords.

Le gouvernement du parti Rêve géorgien rejette ces critiques. Il affirme maintenir son objectif d’intégrer les institutions euro-atlantiques tout en privilégiant une politique étrangère qu’il juge réaliste, compte tenu des tensions régionales et de la guerre en Ukraine. Selon les autorités, la coopération militaire avec l’OTAN se poursuit normalement.

L’opposition y voit au contraire un nouveau revers diplomatique. Plusieurs responsables politiques estiment que la Géorgie perd peu à peu la confiance de ses partenaires occidentaux, tandis que la Russie continue de défendre ses intérêts dans le Caucase. Ils craignent que cette évolution ne fragilise davantage les ambitions européennes et euro-atlantiques du pays.

L’OTAN n’a pas remis en cause son soutien de principe à la candidature géorgienne. Mais l’absence de Tbilissi à ce sommet envoie un signal qui risque d’alimenter les interrogations sur l’état des relations entre la Géorgie et ses alliés occidentaux.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

L’Allemagne et l’Ukraine scellent un partenariat industriel de défense majeur autour de la production de drones

L’annonce est restée discrète. Elle marque pourtant un déplacement profond dans l’organisation de la sécurité européenne. En engageant une coopération industrielle durable avec Kyiv, Berlin franchit un pas qui dépasse la seule aide militaire.

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Le partenariat consacré aux drones ne se limite pas à soutenir l’effort de guerre ukrainien. Il organise une production conjointe appelée à durer, nourrie par l’expérience acquise sur le front et par les capacités industrielles allemandes. Derrière cet accord se profile une transformation plus large de la défense européenne.

Le texte signé entre l’Allemagne et l’Ukraine prévoit la mise en place d’une production commune de drones militaires et d’un dispositif de coopération technique de long terme. L’objectif est double : alimenter les besoins immédiats de l’armée ukrainienne et installer une filière industrielle européenne capable de produire en continu. La relation entre les deux pays change d’échelle : il ne s’agit plus seulement d’équiper, mais de fabriquer ensemble.

Depuis 2022, la guerre a fait des drones des acteurs permanents du champ de bataille. Observation, frappes de précision, adaptation rapide des modèles : leur présence s’est imposée à tous les niveaux des opérations. En Ukraine, la recherche et la production ont progressé sous la contrainte du temps et des pertes, donnant naissance à une capacité d’innovation rapide et pragmatique.

Cette expérience attire aujourd’hui l’attention des industriels européens. L’Allemagne dispose d’un appareil productif capable de produire en volume, d’investir sur la durée et d’inscrire ces programmes dans des chaînes logistiques continentales. La coopération entre Berlin et Kyiv réunit ces deux réalités et installe une production partagée, conçue pour durer.

Pour l’Allemagne, ce partenariat accompagne une évolution engagée depuis l’invasion russe. La prudence qui caractérisait sa politique de défense laisse place à une implication industrielle plus affirmée. Les investissements augmentent, les programmes se multiplient et la question de la production devient centrale.

Ce mouvement dépasse les frontières allemandes. Les États européens cherchent désormais à disposer de capacités capables de soutenir un effort militaire prolongé sans dépendre exclusivement des États-Unis d’Amérique. La production de drones, rapide et adaptable, s’impose comme l’un des premiers terrains de cette réorganisation.

En associant l’Ukraine aux chaînes de production européennes, l’accord crée des liens industriels appelés à survivre au conflit. La coopération militaire s’accompagne d’un rapprochement technologique et stratégique durable.

La signature de ce partenariat témoigne d’un changement d’échelle dans la manière dont l’Europe envisage sa défense. Au-delà des drones, c’est l’organisation même de la production militaire qui se transforme.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Vérification d’âge en ligne : la France et l’Europe face aux risques d’une surveillance généralisée

Alors que les gouvernements européens cherchent à limiter l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, la question des libertés individuelles se pose avec acuité. Plus de 350 chercheurs internationaux alertent sur les risques d’un contrôle numérique généralisé.

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Si protéger les jeunes utilisateurs est un objectif légitime, les dispositifs de vérification d’âge obligatoires pourraient compromettre la vie privée de tous, adultes compris, et transformer l’espace numérique en un environnement entièrement traçable.

La France envisage d’imposer aux plateformes numériques une vérification stricte de l’âge des utilisateurs, avec des mesures techniques telles que l’analyse de pièces d’identité ou de selfies pour estimer l’âge. Des pays comme l’Espagne et le Danemark étudient des mesures similaires, tandis que la Chine applique déjà depuis plusieurs années un contrôle numérique systématique.

Les chercheurs, dans une lettre ouverte publiée début mars 2026, mettent en garde contre les risques liés à ces dispositifs. Ils soulignent que la centralisation des données personnelles sensibles accroît les risques de piratage et peut entraîner une surveillance permanente des citoyens. Par ailleurs, ces technologies peuvent être contournées par les jeunes et restreignent l’accès pour certains groupes n’ayant pas de documents officiels, générant ainsi des inégalités numériques.

Au-delà de la dimension technique, ce débat est fondamentalement démocratique. Imposer une identification obligatoire pour accéder à Internet transforme le numérique en un espace surveillé, où chaque action pourrait être enregistrée. Si l’objectif de protection des mineurs est réel, le risque est que cette logique serve de prétexte à un contrôle généralisé, similaire aux pratiques établies en Chine.

Cette tension illustre un dilemme central : comment garantir la sécurité des plus jeunes sans compromettre la liberté d’expression, le droit à la vie privée et le principe de proportionnalité dans les mesures de régulation numérique ?

La réflexion ne se limite pas à l’Europe : les législateurs du monde entier doivent se pencher sur les effets à long terme de la surveillance numérique. Des alternatives existent : l’éducation numérique, la sensibilisation des familles et des dispositifs de contrôle parental volontaires peuvent protéger les mineurs sans sacrifier les libertés des adultes.

La question centrale demeure : un Internet sécurisé pour les jeunes peut-il exister sans un espace numérique libre pour tous ? C’est ce défi que devront relever les démocraties modernes.

La vérification de l’âge sur les réseaux sociaux soulève un enjeu majeur pour les libertés numériques et la démocratie. Avant d’imposer des mesures intrusives, les États doivent évaluer leur efficacité réelle et leurs conséquences sur la société. Protéger les mineurs ne doit jamais se faire au prix de la surveillance généralisée des citoyens.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Suède : le durcissement des règles sur l’immigration touche de plus en plus les jeunes

À Stockholm comme dans les villes périphériques, de nombreux jeunes d’origine immigrée se retrouvent confrontés à une réalité jusque-là inimaginable. Ceux qui ont grandi presque toute leur vie dans le pays doivent désormais prouver individuellement leur droit de séjour, au risque d’être séparés de leurs familles.

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Le durcissement des politiques migratoires mené par la coalition de droite soutenue par les Sweden Democrats modifie profondément la vie des jeunes et des familles immigrées. Les mesures, présentées comme un contrôle nécessaire des flux et une responsabilisation des bénéficiaires d’aides sociales, posent des questions sur la cohésion sociale, les droits fondamentaux et la place des jeunes dans la société suédoise.

Depuis 2022, la Suède a introduit une série de réformes visant à durcir l’accès aux permis de séjour, à la citoyenneté et aux prestations sociales. Les jeunes adultes ayant obtenu des permis temporaires se trouvent particulièrement exposés. Passé 18 ans, ils doivent désormais démontrer un « besoin de dépendance exceptionnelle » pour rester auprès de leur famille, un critère subjectif qui crée une forte incertitude juridique.

Les règles touchent également l’accès à la citoyenneté et aux prestations sociales. Les nouveaux critères imposent la maîtrise de la langue, la connaissance du fonctionnement de la société et un comportement exemplaire. Pour percevoir certaines allocations, il faudra justifier d’au moins cinq ans de résidence et, dans certains cas, d’une participation active au marché du travail. Ces mesures, officiellement destinées à réduire la dépendance aux aides et à responsabiliser les bénéficiaires, ont des effets concrets sur le quotidien de jeunes qui se considèrent pleinement suédois.

Ces réformes ne peuvent être interprétées uniquement comme des ajustements administratifs. Elles révèlent une logique politique plus large : la coalition de droite entend restaurer « l’ordre » dans le système d’asile, réduire les flux migratoires et asseoir sa crédibilité auprès d’un électorat préoccupé par l’immigration. Mais cette approche entre en tension avec les obligations internationales de la Suède, notamment la Convention relative aux droits de l’enfant et la Convention européenne des droits de l’homme, qui protègent la vie familiale et l’intérêt supérieur des mineurs.

Sur le plan social, le durcissement accentue la précarité de jeunes adultes qui ont grandi dans le pays, générant un sentiment d’injustice et de fragilisation. La mesure risque de creuser des fractures dans certains quartiers et de mettre à l’épreuve la cohésion sociale. Comparée à d’autres pays européens, la Suède illustre un paradoxe : un modèle d’intégration historique confronté à une stratégie de contrôle migratoire stricte, qui soulève des dilemmes éthiques et juridiques.

L’exemple suédois pose des questions plus larges sur les politiques migratoires en Europe et leur impact sur les jeunes générations. Jusqu’où un État peut-il durcir ses règles tout en respectant l’intégrité familiale et les droits des enfants ? Comment concilier souveraineté nationale et obligations internationales ? La Suède, historiquement perçue comme un modèle d’intégration, pourrait devenir un terrain d’étude sur les limites et conséquences du durcissement migratoire pour la jeunesse immigrée. Ces questions résonnent au-delà de ses frontières, à l’heure où de nombreux pays européens cherchent un équilibre entre contrôle des flux et cohésion sociale.

Le durcissement des règles sur l’immigration en Suède affecte profondément des jeunes qui ont grandi dans le pays et leurs familles. Si l’objectif affiché est de réguler les flux et d’encourager l’autonomie financière, les conséquences révèlent une tension entre contrôle migratoire, protection des droits fondamentaux et cohésion sociale. La Suède offre ainsi un exemple saisissant des défis contemporains auxquels les sociétés européennes sont confrontées face à l’immigration et à la jeunesse.

Celine Dou, pour la Boussole-infos