Archives du mot-clé #Transition

Hongrie : évincé par Viktor Orbán, András Baka revient au sommet de l’État avec un appel à ne pas se venger

Le symbole est difficile à manquer. Celui que Viktor Orbán avait écarté de la présidence de la Cour suprême en 2011 pour avoir contesté ses réformes judiciaires devient, quinze ans plus tard, président de la Hongrie. Élu par la nouvelle majorité de Péter Magyar, András Baka a choisi son premier discours pour appeler à ne pas reproduire les méthodes de l’ancien pouvoir.

Lire la suite: Hongrie : évincé par Viktor Orbán, András Baka revient au sommet de l’État avec un appel à ne pas se venger

Le Parlement hongrois a élu mardi 11 août András Baka président de la République par 140 voix contre 6. Les députés du Fidesz de Viktor Orbán ont boycotté le scrutin. À 73 ans, cet ancien magistrat de la Cour européenne des droits de l’homme revient au premier plan après avoir obtenu en 2016 la condamnation de la Hongrie par la Cour européenne des droits de l’homme pour la fin prématurée de son mandat à la tête de la Cour suprême. Son élection intervient alors que le gouvernement de Péter Magyar entreprend de démanteler une partie du système institutionnel construit pendant les seize années de pouvoir d’Orbán.

Le parcours d’András Baka donne à son élection une portée qui dépasse largement les fonctions, essentiellement honorifiques, de la présidence hongroise.

En 2011, alors qu’il dirigeait la Cour suprême, Baka avait publiquement contesté une réforme abaissant l’âge de départ à la retraite des juges. Il dénonçait une mesure qui, selon lui, menaçait l’indépendance de la justice. Son mandat avait ensuite été interrompu avant son terme. Saisie par le magistrat, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé en 2016 que la Hongrie avait violé ses droits.

Baka connaissait déjà bien cette institution européenne. Il y avait siégé comme juge entre 1991 et 2008, après avoir brièvement été député du Forum démocratique hongrois en 1990. Depuis son départ de la Cour suprême, il était devenu l’une des figures judiciaires associées à la résistance aux réformes d’Orbán.

Mardi, c’est pourtant dans un Parlement dominé par les adversaires de l’ancien Premier ministre qu’il a retrouvé les plus hautes fonctions de l’État.

Le retour d’un magistrat écarté

La majorité Tisza de Péter Magyar dispose de deux tiers des sièges. Cette majorité lui permet de modifier la Constitution sans soutien de l’opposition. Baka était son unique candidat à la présidence. Il a obtenu 140 des 146 suffrages exprimés. Il doit officiellement entrer en fonction le 19 août.

Le Fidesz a refusé de participer au vote. Le parti d’Orbán considère comme illégitime la procédure qui a conduit au départ anticipé de Tamás Sulyok, le précédent président de la République.

Le remplacement de Sulyok avait été décidé en juillet par une modification constitutionnelle adoptée par la majorité Tisza. Le texte invoquait une « perte grave de confiance » de la société envers le chef de l’État. Sulyok, élu en 2024 avec le soutien du Fidesz, avait finalement accepté de quitter ses fonctions après avoir signé l’amendement.

Le choix de Baka apparaît dès lors comme une rupture soigneusement assumée. Là où le précédent président appartenait au paysage institutionnel façonné sous Orbán, le nouveau chef de l’État en est l’un des anciens contestataires.

Mais Baka n’a pas choisi le registre de la revanche.

« Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance »

Dans son discours inaugural, le nouveau président a dressé un constat sévère de l’état du pays. Selon lui, la Hongrie a perdu l’équivalent d’une génération et est passée du statut de modèle de la transition démocratique à celui de pays en retard en Europe.

Puis il a fixé une limite au nouveau pouvoir : « Nous ne pouvons pas bâtir la nouvelle Hongrie sur la vengeance. »

La phrase prend un relief particulier venant d’un homme dont le propre parcours a été marqué par une décision politique qu’une juridiction européenne a ensuite condamnée.

Elle s’adresse aussi à Péter Magyar.

Arrivé au pouvoir après avoir mis fin aux seize années de gouvernement d’Orbán, le nouveau Premier ministre s’est engagé à restaurer l’État de droit et les contre-pouvoirs. Mais son gouvernement agit rapidement contre les institutions et les responsables hérités de l’ancien système.

La suppression anticipée du mandat de Sulyok en est l’un des exemples les plus visibles. D’autres changements touchent la justice et plusieurs structures mises en place pendant les années Orbán.

C’est là que le choix de Baka devient politiquement intéressant : l’homme qui a résisté à Orbán devient l’un des visages du pouvoir qui entreprend de défaire son héritage, tout en demandant à ce pouvoir de ne pas répondre à l’ancien système par les mêmes méthodes.

Une rupture qui devra éviter un autre verrouillage

Péter Magyar dispose aujourd’hui d’une marge de manœuvre considérable. Sa victoire électorale lui a donné la majorité constitutionnelle nécessaire pour modifier les règles qu’Orbán avait utilisées pour consolider son pouvoir.

Cette situation crée cependant une difficulté.

Démanteler rapidement les institutions héritées de l’ancien régime peut permettre de rétablir des contre-pouvoirs. Mais une majorité parlementaire suffisamment forte pour modifier seule la Constitution peut aussi concentrer beaucoup de pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement.

Des organisations de défense des droits humains et plusieurs observateurs ont déjà exprimé des réserves sur la rapidité de certaines décisions prises depuis l’arrivée de Magyar. La question n’est donc plus seulement de savoir comment défaire le système Orbán. Elle est aussi de déterminer quelles garanties empêcheront le prochain pouvoir de construire à son tour des institutions trop dépendantes de la majorité politique du moment.

La présidence de la République ne donnera pas à Baka les moyens de conduire seul cette transformation. Le poste demeure largement cérémoniel. Le chef de l’État conserve néanmoins des prérogatives, notamment dans l’examen des textes législatifs, qui peuvent prendre de l’importance dans une période de réécriture institutionnelle.

Son rôle sera donc moins celui d’un contre-gouvernement que celui d’un garant des règles que la nouvelle majorité affirme vouloir restaurer.

Le test de la nouvelle Hongrie

Péter Magyar a présenté sa victoire d’avril comme la fin du système Orbán. L’élection d’András Baka en fournit désormais l’une des images les plus fortes : un magistrat évincé par l’ancien pouvoir prend place à la tête de l’État avec le soutien de ceux qui promettent de réparer les institutions.

Mais le discours de Baka rappelle que changer les hommes ne suffit pas.

La Hongrie ne retrouvera pas la confiance dans ses institutions simplement parce qu’un ancien juge sanctionné par le système Orbán en occupe désormais l’une des fonctions les plus symboliques. Il faudra que les nouvelles règles résistent aux intérêts du pouvoir qui les adopte aujourd’hui.

Baka semble avoir compris l’enjeu. Son premier message n’a pas été celui d’un vainqueur demandant des comptes à ses prédécesseurs. Il a choisi de parler d’unité, d’État de droit et de limites à ne pas franchir.

Après seize années d’Orbán, la Hongrie change de pouvoir. Avec András Baka, elle veut aussi montrer qu’elle peut changer de méthode.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après la chute du régime Assad, Damas condamne Bachar al-Assad à mort et ouvre le procès de son passé

Le verdict est historique autant que symbolique. Vingt mois après la chute du régime Assad, un tribunal syrien a condamné mardi 11 août Bachar al-Assad, son frère Maher et leur cousin Atef Najib à la peine capitale pour des crimes commis pendant les quatorze années de guerre. Mais l’ancien président vit en Russie : pour la nouvelle Syrie, la question de la justice commence donc par un condamné que Damas ne détient pas.

Lire la suite: Syrie : après la chute du régime Assad, Damas condamne Bachar al-Assad à mort et ouvre le procès de son passé

Il aura fallu attendre la disparition du régime qui avait gouverné la Syrie pendant plus d’un demi-siècle pour voir ses principaux responsables répondre devant une juridiction syrienne.

Mardi, le Quatrième Tribunal pénal de Damas a condamné par contumace Bachar al-Assad et son frère cadet Maher al-Assad à mort. Leur cousin Atef Najib, ancien responsable de la Sécurité politique à Deraa, a reçu la même peine, après avoir comparu devant la cour. Le tribunal les a reconnus coupables notamment de meurtre prémédité, de torture et de crimes contre l’humanité.

Le verdict vise directement le fonctionnement de l’ancien pouvoir. Selon le juge Fakhareddine al-Aryan, Bachar al-Assad s’est servi des institutions de l’État pour commettre des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Ce n’est donc pas seulement un ancien chef d’État qui vient d’être condamné : c’est la responsabilité de tout un système de répression que la justice syrienne cherche désormais à établir.

Deraa, le point de départ d’une guerre qui a dévasté le pays

La condamnation d’Atef Najib donne au verdict une portée particulière. En 2011, il dirigeait la branche de la Sécurité politique à Deraa, dans le sud du pays. L’arrestation et la torture d’adolescents accusés d’avoir inscrit des graffitis hostiles au pouvoir sur les murs d’une école avaient alors déclenché une vague de manifestations.

La répression de ces protestations a rapidement transformé une contestation locale en soulèvement national, puis en une guerre qui allait ravager la Syrie pendant quatorze ans.

Environ un demi-million de personnes ont péri dans le conflit et des millions d’autres ont été déplacées. Les forces du régime ont été accusées de bombardements contre des zones civiles, de détentions arbitraires, de torture et d’autres violations graves du droit international. Des procédures judiciaires menées en Europe avaient déjà abouti à des condamnations de responsables du régime, mais jamais encore une juridiction syrienne n’avait condamné Bachar al-Assad lui-même.

Ce premier verdict national change donc la portée du dossier. La justice syrienne ne cherche plus seulement à documenter les crimes de l’ancien régime : elle entend désormais établir une responsabilité pénale au nom de l’État syrien lui-même.

Une condamnation qui se heurte à l’exil russe

Le principal obstacle est cependant évident. Bachar al-Assad n’était pas dans le tribunal.

Après la chute de son régime en décembre 2024, l’ancien président a fui vers la Russie avec sa famille. Moscou lui a accordé l’asile politique. Son frère Maher s’y trouve également.

La peine prononcée à Damas ne signifie donc pas que l’ancien président sera prochainement exécuté. Elle crée surtout une situation nouvelle : un tribunal syrien le reconnaît coupable et réclame sa condamnation, tandis que le pays qui l’accueille n’a, à ce stade, aucune raison apparente de le remettre aux nouvelles autorités syriennes.

C’est là que le dossier judiciaire rejoint la politique étrangère. Damas peut juger Assad, mais ne peut pas encore le faire comparaître physiquement. La portée réelle du verdict dépendra donc, en partie, de la capacité du nouveau pouvoir syrien à obtenir la coopération de Moscou.

Pour la nouvelle Syrie, rendre justice sans ouvrir une nouvelle fracture

Le procès intervient dans une période où les nouvelles autorités cherchent encore à reconstruire un État après quatorze années de guerre et plusieurs décennies de pouvoir autoritaire.

La justice constitue l’un des dossiers les plus sensibles de cette transition. Les victimes et leurs familles réclament des comptes, tandis que le nouveau pouvoir doit éviter que les procès ne soient perçus comme de simples règlements de comptes entre vainqueurs et vaincus.

La condamnation de Bachar al-Assad pose précisément cette question : comment juger les crimes d’un régime sans transformer la justice en instrument d’une nouvelle vengeance politique ?

Le choix d’une procédure judiciaire, avec des accusations précises et des audiences publiques, sera donc aussi important que la sévérité des peines. La Syrie ne pourra durablement tourner la page de l’ère Assad si la justice reste réservée à quelques figures emblématiques. Elle devra établir les responsabilités à différents niveaux, protéger les témoins et les victimes et traiter les crimes commis par l’ensemble des acteurs du conflit.

Le verdict du 11 août marque ainsi un début plus qu’un aboutissement. Pour la première fois, l’ancien dirigeant syrien est condamné par une justice de son propre pays. Mais tant que Bachar al-Assad restera en Russie, cette condamnation restera, dans les faits, suspendue à une question qui dépasse les murs du tribunal de Damas : la nouvelle Syrie pourra-t-elle un jour juger réellement ceux qui ont dirigé l’ancien régime ?

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Soudan : derrière l’échec des négociations sur une trêve humanitaire, la bataille pour le Soudan de l’après-guerre

Officiellement, les discussions portent sur une trêve humanitaire de quatre-vingt-dix jours. Officieusement, elles engagent déjà l’avenir politique et militaire du Soudan. Sous médiation des États Unis d’Amérique, les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide ne s’opposent pas seulement sur les modalités d’un cessez-le-feu. Elles cherchent à imposer leur vision du pays qui émergera lorsque les armes se tairont. C’est ce qui explique, bien davantage que les divergences de procédure, pourquoi les négociations peinent à avancer.

Lire la suite: Soudan : derrière l’échec des négociations sur une trêve humanitaire, la bataille pour le Soudan de l’après-guerre

À première vue, le désaccord paraît limité. Les Forces armées soudanaises exigent que les Forces de soutien rapide quittent les villes qu’elles contrôlent avant toute entrée en vigueur d’une trêve. La milice paramilitaire refuse cette condition, estimant qu’elle reviendrait à reconnaître sa défaite avant même le début d’un dialogue politique.

Mais réduire l’impasse à cette seule question reviendrait à passer à côté de l’essentiel.

Depuis le début de la guerre en avril 2023, le contrôle des villes est devenu bien plus qu’un enjeu militaire. Il conditionne l’accès aux administrations, aux axes routiers, aux ressources économiques et, surtout, à la légitimité politique. Celui qui contrôle un territoire au moment où s’ouvrira une véritable négociation sur l’avenir du pays disposera d’un poids considérable dans la définition des nouvelles institutions.

L’armée soudanaise en est pleinement consciente. En exigeant le retrait préalable des Forces de soutien rapide, elle cherche à empêcher que la milice transforme ses conquêtes militaires en acquis politiques. Accepter un cessez-le-feu sans modification des lignes de front reviendrait, à ses yeux, à reconnaître un rapport de force qu’elle juge inacceptable.

Les Forces de soutien rapide font exactement le raisonnement inverse. Elles savent que les territoires qu’elles occupent constituent leur principal levier de négociation. Les abandonner avant toute discussion sur la transition politique reviendrait à renoncer au seul moyen de peser sur l’organisation du Soudan de demain.

Autrement dit, les deux camps discutent d’une trêve, mais pensent déjà à l’après-guerre.

Cette logique explique aussi l’évolution récente des combats.

Dans la région du Kordofan, les Forces armées soudanaises ont repris plusieurs positions stratégiques et consolidé leur contrôle de l’axe reliant El Obeid à Khartoum. Cette progression ne représente pas seulement un succès militaire. Elle renforce la conviction de l’état-major qu’il peut encore améliorer sa position avant d’accepter un compromis.

Les Forces de soutien rapide, malgré ces revers, poursuivent leurs attaques, notamment à l’aide de drones. Elles estiment manifestement qu’elles conservent une capacité suffisante pour empêcher l’armée d’imposer seule les conditions d’un règlement politique.

Chaque camp continue donc de croire que le temps peut jouer en sa faveur.

C’est précisément ce calcul qui fragilise les efforts de médiation conduits par Massad Boulos, conseiller principal des États Unis d’Amérique pour l’Afrique. Washington ne cherche pas uniquement à obtenir une pause dans les combats. La trêve proposée doit permettre l’ouverture de couloirs humanitaires, le retour d’une partie des populations déplacées et la création d’un climat suffisamment apaisé pour engager des discussions sur les questions les plus sensibles : la transition politique, la réforme des forces de sécurité et la réunification des institutions.

Cette stratégie repose toutefois sur une condition essentielle : que les deux belligérants acceptent de suspendre, au moins provisoirement, leur logique militaire. Or rien n’indique, à ce stade, qu’ils y soient disposés.

Les analystes observent d’ailleurs que les récents affrontements ont produit l’effet inverse. Les succès de l’armée confortent son refus de toute concession immédiate, tandis que les Forces de soutien rapide considèrent qu’un retrait sans contrepartie politique consacrerait leur marginalisation.

L’urgence humanitaire, pourtant considérable, ne suffit pas à modifier ces calculs.

Selon les Nations unies, 33,7 millions de personnes auront besoin d’une aide humanitaire au Soudan cette année. Des millions d’habitants ont été déplacés depuis le début du conflit et des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie. Malgré cette catastrophe, les considérations militaires continuent de l’emporter sur les impératifs humanitaires.

L’impasse actuelle ne traduit donc pas seulement l’échec d’une médiation. Elle révèle une réalité plus profonde : les deux principaux acteurs du conflit négocient déjà le Soudan de l’après-guerre sans être prêts à renoncer aux avantages qu’ils espèrent encore obtenir sur le champ de bataille. Tant que cette conviction guidera leurs décisions, chaque avancée militaire pèsera davantage qu’une proposition de paix, et la trêve humanitaire restera une perspective plus qu’une réalité.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Venezuela : pouvoir et opposition entament des négociations sur la transition démocratique, sans la lauréate du prix Nobel de la paix Maria Corina Machado

Sept mois après la chute de Nicolás Maduro, le Venezuela ouvre une nouvelle page de son histoire politique. Sous la supervision des États Unis d’Amérique, représentants du pouvoir et de l’opposition se sont retrouvés jeudi à Caracas pour lancer des négociations destinées à préparer une transition démocratique. Une absence domine pourtant ces premiers échanges : celle de Maria Corina Machado, figure de proue de l’opposition et lauréate du prix Nobel de la paix, toujours contrainte à l’exil.

Lire la suite: Venezuela : pouvoir et opposition entament des négociations sur la transition démocratique, sans la lauréate du prix Nobel de la paix Maria Corina Machado

Les discussions se sont ouvertes le 6 août au centre des conventions de la base militaire de La Carlota, à Caracas. L’accès au site a été strictement contrôlé. Seuls les photographes ont été autorisés à immortaliser la poignée de main entre les délégations avant le début de pourparlers qui ont démarré avec plusieurs heures de retard. Aucun responsable n’a pris la parole devant la presse.

Autour de la table, le pouvoir est représenté par Jorge Rodríguez, président de l’Assemblée nationale et frère de la présidente par intérim Delcy Rodríguez, qui dirige le pays depuis la capture de Nicolás Maduro par l’armée des États Unis d’Amérique en janvier dernier. Face à lui, l’opposition a désigné Dinorah Figuera, ancienne députée installée en exil depuis plusieurs années et ancienne présidente de l’Assemblée nationale élue en 2015.

Selon l’ordre du jour arrêté par les deux délégations, les négociations porteront sur trois dossiers majeurs : la réponse au double séisme du 24 juin, qui a coûté la vie à plus de 6 000 personnes, les garanties politiques nécessaires à une normalisation institutionnelle et les conditions d’une transition démocratique débouchant sur de nouvelles élections.

L’absence de Maria Corina Machado donne toutefois une dimension particulière à ces discussions. Devenue la personnalité la plus emblématique de l’opposition vénézuélienne, elle n’a pas pris place à la table des négociations. Son exil continue d’alimenter les interrogations sur la capacité du processus à représenter l’ensemble des forces opposées au chavisme.

Depuis l’étranger, la lauréate du prix Nobel de la paix n’a pas rejeté le dialogue. Elle a réaffirmé son soutien à une résolution adoptée au Sénat des États Unis d’Amérique en faveur de la tenue d’élections libres et équitables au Venezuela. Dans un message publié sur le réseau social X, elle a estimé qu’une transition démocratique permettrait au pays de retrouver sa liberté, sa prospérité et de redevenir un partenaire stable pour la région.

Washington, qui supervise directement les discussions, voit dans ces négociations une occasion de sortir le Venezuela de plusieurs années de crise politique. Le département d’État a salué l’ouverture du dialogue, affirmant que les États Unis d’Amérique demeurent engagés en faveur d’un processus susceptible de conduire à la stabilisation du pays, à sa reprise économique et à une réconciliation politique durable.

Cette implication américaine est également perçue comme une garantie par une partie de l’opposition. Juan Pablo Guanipa, proche de Maria Corina Machado, estime que la présence de Washington réduit le risque de voir le pouvoir revenir sur ses engagements. Il espère que les discussions permettront d’obtenir la libération de tous les prisonniers politiques, la reconstitution d’institutions indépendantes et la fixation d’un calendrier électoral incluant l’élection présidentielle.

La question des détenus politiques s’est d’ailleurs imposée dès cette première journée. À Caracas, des proches de prisonniers ont appelé les négociateurs de l’opposition à ne pas faire de leur libération une variable d’ajustement dans les discussions avec le pouvoir. Ils réclament des mesures immédiates plutôt qu’un engagement conditionné à l’issue des pourparlers.

Ces négociations ne détermineront pas seulement l’avenir institutionnel du Venezuela. Elles diront aussi si le dialogue peut réellement ouvrir la voie à une transition démocratique alors que la principale figure de l’opposition en est absente. Pour le pouvoir comme pour ses adversaires, l’enjeu dépasse la signature d’un accord : il s’agit de convaincre une population éprouvée par des années de crise que cette fois, les promesses de changement pourront se traduire en actes.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après quinze ans de rupture, Paris reprend pied à Damas

Les deux explosions qui ont retenti à Damas quelques heures avant la rencontre entre Emmanuel Macron et Ahmed al-Charaa auraient pu conduire à l’annulation d’une visite déjà chargée de symboles. Il n’en a rien été. En maintenant son déplacement et en annonçant une relance des relations franco-syriennes, le président français a fait le choix d’assumer une inflexion diplomatique majeure : renouer avec un pouvoir de transition dirigé par un homme dont le passé continue de susciter de profondes interrogations au sein de la communauté internationale.

Lire la suite: Syrie : après quinze ans de rupture, Paris reprend pied à Damas

Le rapprochement engagé entre Paris et Damas dépasse le cadre d’une visite présidentielle. Il traduit une évolution de la politique française au Moyen-Orient, où les impératifs de stabilité, de sécurité et de reconstruction semblent désormais primer sur la stratégie d’isolement poursuivie durant les années Bachar al-Assad. Ce choix, qui ouvre de nouvelles perspectives diplomatiques, expose aussi la France à des critiques sur la nature du partenaire avec lequel elle accepte aujourd’hui de traiter.

Les images ont fait le tour du monde. Alors que deux engins explosifs improvisés éclataient dans le centre de Damas, à proximité de l’hôtel où séjournait la délégation française, Emmanuel Macron poursuivait son programme sans modification. Quelques heures plus tard, il apparaissait aux côtés d’Ahmed al-Charaa, président syrien de transition, pour annoncer l’ouverture d’une nouvelle page des relations entre les deux pays.

Le contraste est saisissant. D’un côté, une capitale qui demeure exposée à des attaques rappelant que la guerre n’a pas totalement quitté le territoire syrien. De l’autre, un chef d’État européen qui choisit de maintenir sa visite afin de signifier que la France entend désormais accompagner la reconstruction politique du pays plutôt que de l’observer à distance.

Cette décision marque une rupture avec la ligne suivie par Paris depuis le début de la guerre civile syrienne. Pendant plus d’une décennie, la France avait rompu tout dialogue politique avec le régime de Bachar al-Assad, faisant de son isolement diplomatique un principe constant de sa politique étrangère. La chute de ce dernier a toutefois rebattu les cartes.

À la tête de la Syrie se trouve désormais Ahmed al-Charaa, figure dont le parcours demeure l’un des plus controversés de la région. Connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Joulani, il a dirigé le Front al-Nosra, ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda, avant de prendre ses distances avec cette organisation et d’engager une transformation politique progressive. Depuis son accession au pouvoir, il s’efforce de convaincre les partenaires étrangers que son gouvernement est en mesure de conduire une transition, de restaurer les institutions de l’État et de garantir une forme de stabilité.

C’est précisément cette évolution que la France dit vouloir accompagner.

Emmanuel Macron n’a pas offert un soutien inconditionnel au nouveau pouvoir syrien. Il a rappelé que la poursuite du rapprochement dépendrait du respect des libertés fondamentales, de la protection des minorités, de la poursuite de la transition politique et de la lutte contre les organisations djihadistes encore actives sur le territoire. Ces réserves n’ont toutefois pas empêché Paris d’annoncer une reprise des relations diplomatiques, la nomination prochaine d’ambassadeurs, un renforcement de la coopération sécuritaire ainsi qu’un engagement accru dans les projets de reconstruction.

Pour les partisans de cette stratégie, il s’agit d’un choix dicté par le réalisme. Après quatorze années de guerre, la Syrie ne pourra être reconstruite sans partenaires internationaux. Maintenir une politique de mise à l’écart risquerait de laisser le champ libre à d’autres puissances déjà fortement implantées dans la région, tandis que la persistance de l’instabilité continuerait d’alimenter les réseaux extrémistes, les trafics et les mouvements migratoires.

Les détracteurs de cette orientation y voient au contraire un pari risqué. Ils rappellent que le passé d’Ahmed al-Charaa continue de peser sur son image internationale et estiment que la normalisation diplomatique intervient alors que les institutions syriennes demeurent fragiles et que les garanties apportées par le pouvoir de transition restent limitées. Les attentats survenus le jour même de la visite présidentielle nourrissent cette lecture : ils illustrent les difficultés persistantes des autorités à assurer une sécurité durable jusque dans la capitale.

La question dépasse cependant la seule personnalité d’Ahmed al-Charaa. Elle touche à la manière dont les États redéfinissent aujourd’hui leurs priorités diplomatiques. Face aux conflits prolongés, les capitales occidentales semblent de plus en plus privilégier un engagement pragmatique avec les autorités en place plutôt que l’attente d’une transition idéale. La Syrie devient ainsi le laboratoire d’une diplomatie fondée moins sur les intentions affichées que sur les rapports de force et les intérêts stratégiques.

C’est dans cette logique qu’il faut comprendre le « partenariat privilégié » évoqué à Damas. Derrière cette formule se dessinent des enjeux considérables : la reconstruction d’infrastructures détruites par quatorze années de guerre, le retour progressif des investisseurs étrangers, la lutte contre les cellules résiduelles de l’organisation État islamique et la recomposition des équilibres au Moyen-Orient, alors que les tensions entre l’Iran et les États-Unis d’Amérique continuent de peser sur l’ensemble de la région.

En choisissant de reprendre pied à Damas, la France prend un risque calculé. Elle mise sur l’idée qu’un dialogue exigeant avec les nouvelles autorités produira davantage d’effets qu’une politique d’isolement devenue difficile à maintenir. Reste à savoir si cette stratégie permettra réellement de consolider la transition syrienne ou si elle offrira avant tout une reconnaissance internationale à un pouvoir dont la capacité à stabiliser durablement le pays reste encore à démontrer.

Christian Estevez