Archives du mot-clé #Zaloujny

Ukraine : l’ancien chef de l’armée Zaloujny affirme que Kiev n’entrera « jamais » dans l’OTAN, après 12 ans à préparer son armée à l’Alliance et face aux nouvelles réalités de la guerre

Pendant près de douze ans, Valeri Zaloujny a travaillé au rapprochement de l’armée ukrainienne avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Aujourd’hui ambassadeur d’Ukraine au Royaume-Uni et ancien commandant en chef des forces armées, il estime pourtant que son pays n’intégrera jamais l’Alliance. Une déclaration qui prend un relief particulier alors que Kiev continue officiellement de revendiquer cette adhésion et que la guerre a profondément changé les rapports de force militaires en Europe.

Lire la suite: Ukraine : l’ancien chef de l’armée Zaloujny affirme que Kiev n’entrera « jamais » dans l’OTAN, après 12 ans à préparer son armée à l’Alliance et face aux nouvelles réalités de la guerre

« Malheureusement, nous n’y adhérerons jamais. » La formule de Valeri Zaloujny, rapportée début août par la presse ukrainienne, ne constitue pas une décision officielle de Kiev ni de l’OTAN. Elle traduit le constat personnel d’un ancien chef militaire qui connaît de l’intérieur le long processus de rapprochement entre l’Ukraine et l’Alliance. Pour lui, la guerre a fait apparaître un paradoxe : l’armée ukrainienne a acquis une expérience dans certaines formes de combat que les armées de l’OTAN cherchent désormais à intégrer, tandis que l’adhésion politique de Kiev reste suspendue à l’accord de tous les membres de l’Alliance.

Douze années de rapprochement avec l’OTAN

Zaloujny n’est pas un observateur extérieur du dossier. Avant de devenir ambassadeur à Londres, il a dirigé les forces armées ukrainiennes de juillet 2021 à février 2024, notamment durant les deux premières années de l’invasion russe à grande échelle.

Il affirme avoir consacré près de douze ans à l’adoption des normes de l’OTAN. Pendant cette période, l’armée ukrainienne a progressivement cherché à rapprocher ses structures, ses procédures et son fonctionnement de ceux des forces alliées.

Cette trajectoire devait conduire, à terme, à l’intégration de l’Ukraine dans l’Alliance. Mais la promesse politique s’est révélée beaucoup plus difficile à concrétiser que la transformation militaire.

Au sommet de Washington, en juillet 2024, les Alliés avaient réaffirmé que l’avenir de l’Ukraine était dans l’OTAN et que sa trajectoire vers l’adhésion était « irréversible ». Cette formulation demeure toutefois encadrée par une condition essentielle : l’invitation ne pourra intervenir que lorsque les Alliés seront d’accord et que les conditions seront réunies.

C’est précisément là que se trouve l’un des obstacles majeurs.

Une adhésion toujours souhaitée, mais sans consensus

L’Ukraine continue de considérer son entrée dans l’OTAN comme un objectif stratégique. Pourtant, l’Alliance ne dispose toujours pas de l’unanimité nécessaire pour franchir cette étape.

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, l’a reconnu en juin 2026 : les Alliés ne sont pas actuellement tous favorables à l’adhésion de l’Ukraine.

La nuance est importante. L’OTAN n’a pas déclaré que Kiev ne deviendrait jamais membre. La perspective demeure inscrite dans les décisions politiques de l’Alliance. Mais entre une perspective officiellement maintenue et une adhésion effectivement réalisable, l’écart reste considérable.

Pour Zaloujny, cet écart semble désormais suffisant pour considérer l’adhésion comme hors de portée.

La guerre a changé la donne militaire

Son jugement ne repose toutefois pas uniquement sur la politique.

Depuis février 2022, l’armée ukrainienne combat dans des conditions qui ont accéléré la transformation de la guerre terrestre. L’emploi massif des drones, la guerre électronique, l’adaptation rapide des équipements et la recherche permanente de solutions moins coûteuses ont bouleversé les méthodes de combat.

Zaloujny estime que cette expérience place désormais l’Ukraine dans une position singulière face aux armées de l’OTAN. Selon lui, certaines doctrines de l’Alliance restent marquées par des conceptions qui ne correspondent plus entièrement aux réalités du champ de bataille contemporain.

La critique est sévère, mais elle ne signifie pas que l’Ukraine serait militairement supérieure à l’ensemble des pays de l’OTAN. Zaloujny vise certaines doctrines et certaines capacités, notamment celles liées à la guerre technologique qui s’est développée sur le front ukrainien.

Le paradoxe est ailleurs : l’Ukraine, qui a longtemps cherché à apprendre des armées de l’Alliance, dispose désormais d’une expérience opérationnelle dont plusieurs membres de l’OTAN cherchent eux-mêmes à tirer des enseignements.

Une dépendance qui demeure

Cette évolution ne signifie pas pour autant que Kiev pourrait se passer de ses partenaires occidentaux.

L’ancien commandant en chef le reconnaît lui-même. L’Ukraine reste dépendante de technologies dont disposent les pays de l’OTAN, notamment pour la défense aérienne et l’interception des missiles balistiques.

La guerre a ainsi produit une relation à double sens. L’Ukraine apporte une expérience de combat que les armées occidentales n’avaient pas acquise à cette échelle, mais elle a toujours besoin de systèmes militaires de haute technologie que ses partenaires sont capables de fournir.

C’est l’une des contradictions fondamentales de la situation actuelle.

Zaloujny ne rejette pas l’OTAN

Sa déclaration ne doit donc pas être interprétée comme une rupture avec l’Alliance.

En juillet, dans une tribune publiée au Royaume-Uni, Zaloujny avait déjà estimé que la guerre en Ukraine soulevait des interrogations sur la capacité de l’OTAN à répondre aux conflits du XXIe siècle. Il reconnaissait parallèlement le soutien apporté à Kiev par les pays membres de l’Alliance.

Son propos actuel s’inscrit dans cette continuité : il ne conteste pas l’utilité de la coopération avec l’OTAN. Il met en cause l’idée selon laquelle l’adhésion de l’Ukraine constituerait encore une perspective réaliste dans les conditions actuelles.

Cette distinction est essentielle pour comprendre sa position.

Vers une autre architecture de sécurité ?

Si l’adhésion à l’OTAN reste bloquée, une autre question s’impose à Kiev et à ses partenaires : comment garantir la sécurité de l’Ukraine sans lui offrir, dans l’immédiat, la protection collective prévue par l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord ?

Depuis plusieurs mois, plusieurs pays européens travaillent à cette question. La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Ukraine ont notamment poursuivi leurs discussions sur des garanties de sécurité et sur les modalités d’un soutien militaire européen à Kiev après un éventuel cessez-le-feu.

Cette démarche ne remplace pas juridiquement l’OTAN. Elle cherche plutôt à construire une protection intermédiaire autour de l’Ukraine, dans l’attente d’une éventuelle évolution politique.

La question de l’adhésion pourrait ainsi cesser d’être le seul horizon de la sécurité ukrainienne.

Un constat qui dépasse Zaloujny

La déclaration de l’ancien chef de l’armée intervient donc à un moment où les deux trajectoires qui semblaient devoir converger se sont éloignées.

Sur le plan militaire, l’Ukraine s’est rapprochée des armées occidentales et a développé, au fil de la guerre, des compétences que celles-ci cherchent désormais à acquérir.

Sur le plan politique, son adhésion demeure souhaitée par Kiev et officiellement inscrite dans la perspective de l’OTAN, mais l’unanimité nécessaire à son admission n’existe pas.

C’est dans cet espace entre les deux réalités que s’inscrit le constat de Zaloujny.

L’ancien commandant en chef ukrainien ne dit donc pas que l’Ukraine abandonne l’Occident. Il dit, en substance, qu’après douze années consacrées à préparer son armée à rejoindre l’Alliance, il ne croit plus que cette dernière étape puisse être franchie.

Et le paradoxe demeure entier : au moment où l’Ukraine semble militairement plus proche que jamais des armées de l’OTAN, son adhésion politique à l’Alliance paraît, elle, toujours aussi lointaine.

Celine Dou