Archives du mot-clé #DroitsHumains

CROYANCES DÉVOYÉES, JUSTICE RÉAFFIRMÉE : QUAND LE SACRÉ DEVIENT PRÉTEXTE À MANIPULATION OU À PERSÉCUTION

Deux affaires récentes, survenues en Italie et en Algérie, illustrent de manière saisissante la manière dont certaines formes de religiosité populaire peuvent dériver vers la fraude ou la violence. L’une met en scène une pseudo-voyante italienne organisant de faux miracles ; l’autre, une femme franco-algérienne agressée pour avoir simplement lu le Coran en public. Dans les deux cas, c’est la justice civile ou ecclésiastique qui a dû rétablir les faits. Analyse d’un double symptôme de notre époque.

EN ITALIE, LA FABRICATION CYNIQUE DU MIRACLE

L’affaire a suscité autant de ferveur que de trouble. Pendant plusieurs mois, à Trevignano Romano, au nord de Rome, une femme connue sous le nom de Gisella Cardia (de son vrai nom Maria Giuseppa Scarpulla) affirmait recevoir des apparitions mariales. Elle organisait des rassemblements devant une statue de la Vierge censée pleurer du sang, affirmait porter des stigmates, et prétendait même avoir assisté à des « multiplications » de pizzas et de gnocchi.

Les analyses scientifiques ont depuis balayé la mystification : les prétendues larmes de sang provenaient de Gisella Cardia elle-même, comme l’ont confirmé les tests ADN. Le Vatican, par le biais du diocèse de Civita Castellana, a conclu à l’absence totale de caractère surnaturel. Une enquête judiciaire est en cours pour escroquerie, la « voyante » ayant fondé une association qui récoltait des dons auprès de fidèles crédules.

Loin d’un simple folklore religieux, cette affaire révèle une instrumentalisation consciente de la foi, avec des techniques de manipulation émotionnelle proches de celles observées dans certaines sectes. Elle témoigne aussi d’une vulnérabilité persistante à la mise en scène religieuse dès lors qu’elle répond à un besoin collectif de réconfort ou de merveilleux.

EN ALGÉRIE, LA VIOLENCE NÉE DE LA SUSPICION

À plusieurs centaines de kilomètres de là, dans la ville algérienne d’El Eulma, une femme franco-algérienne a été victime d’un déchaînement d’hostilité fondé sur une lecture erronée du religieux. Assise près d’une piscine, vêtue d’un niqab, elle lisait des versets du Coran, accompagnés de traductions personnelles en français. Des passants, croyant à des pratiques occultes ou de sorcellerie, l’ont entourée, insultée, filmée, et lui ont arraché son voile. Elle n’a dû son salut qu’à l’intervention tardive des autorités.

Loin d’être isolée, cette agression révèle un climat social où les amalgames entre pratique religieuse, méconnaissance linguistique et superstition peuvent générer des actes de violence injustifiés. La justice algérienne a toutefois agi avec fermeté : huit individus ont été condamnés à des peines allant jusqu’à deux ans de prison ferme, assorties d’amendes.

La victime, profondément marquée, a renoncé à des dommages financiers, ne demandant qu’un dinar symbolique. Un choix qui souligne à la fois sa dignité et sa volonté de ne pas attiser davantage les tensions.

ENTRE FOI POPULAIRE ET DÉRIVES CONTEMPORAINES

Ces deux cas, bien que distincts dans leur nature, révèlent un même trouble : la place de la croyance dans des sociétés en perte de repères rationnels. En Italie comme en Algérie, le sacré devient l’écran de projections sociales multiples : attente de miracle dans un monde désenchanté, peur de l’irrationnel, suspicion de l’Autre, confusion entre foi et magie.

Ils montrent aussi la manière dont certaines figures féminines voyante charismatique ou femme pieuse peuvent cristalliser, à tort ou à raison, les tensions religieuses et symboliques. Dans les deux cas, ce sont des femmes qui se trouvent au cœur de l’événement, l’une manipulatrice, l’autre victime.

LA JUSTICE COMME DIGUE CONTRE L’OBSCURANTISME

Heureusement, les deux systèmes judiciaires italien et algérien ont joué leur rôle. L’Église catholique a su, malgré la pression médiatique, rejeter le caractère surnaturel des faits de Trevignano. La justice algérienne, quant à elle, a sanctionné une chasse aux sorcières moderne, confirmant que nul ne peut se faire justicier au nom d’une interprétation personnelle du sacré.

Ces affaires rappellent l’importance, pour toute société, de séparer clairement ce qui relève du religieux, du juridique et du fantasme. Elles montrent aussi la nécessité d’une éducation religieuse rigoureuse, et d’un enseignement critique, pour prévenir tant la manipulation que la persécution.

UNE ÉPOQUE AVIDE DE SENS, MAIS VULNÉRABLE

Il serait tentant de lire ces histoires comme des anomalies. Elles sont, au contraire, des symptômes. Symptomatiques d’un besoin collectif de sens, dans un monde traversé par l’incertitude, la précarité et le désenchantement. Mais ce besoin, mal canalisé, devient le terreau de toutes les dérives.

En cela, le travail des institutions religieuses, éducatives, judiciaires et médiatiques reste crucial : pour protéger, instruire, démystifier. Car si la foi peut inspirer, elle ne doit jamais justifier la fraude ni la violence

Chypre occupée : la guerre contre la mémoire religieuse

Profanation des églises, disparition d’icônes sacrées, transformation des lieux saints en écuries ou entrepôts : 51 ans après l’invasion turque, une campagne d’effacement systématique du patrimoine chypriote grec interpelle l’Union européenne sur ses responsabilités mémorielles et culturelles.

Il ne s’agit pas d’un simple différend territorial. Ni d’une querelle religieuse secondaire. Cinquante-et-un ans après l’invasion militaire du nord de Chypre par la Turquie, les chiffres révélés lors d’une conférence organisée au Parlement européen à Bruxelles, le 1er juillet 2025, témoignent d’une stratégie plus profonde : l’effacement méthodique de la mémoire chrétienne orthodoxe dans les territoires occupés.

À l’initiative du député chypriote Michális Hadjipantela (PPE), la conférence a dressé un constat alarmant : destruction, transformation ou abandon massif des lieux de culte orthodoxes dans la partie nord de l’île. Le métropolite Basile de Constantia et Famagouste, l’une des voix spirituelles les plus autorisées sur ce dossier, a dénoncé une politique de profanation organisée, appuyée par des chiffres concrets :

  • 25 églises détruites ou gravement endommagées,
  • 24 converties en entrepôts,
  • 17 en écuries,
  • 16 transformées en mosquées,
  • 21 rasées.

À cela s’ajoute le pillage systématique d’objets liturgiques, la disparition d’icônes anciennes et la profanation de nombreux cimetières chrétiens.

L’enjeu dépasse les lieux eux-mêmes : il concerne la mémoire, la continuité historique et le droit des peuples à préserver leurs repères culturels. Le nord de Chypre, sous occupation turque depuis 1974, fonctionne comme un territoire isolé où l’histoire chrétienne orthodoxe de l’île est progressivement gommée. Pour le métropolite Basile, il s’agit d’une « stratégie d’effacement identitaire », niant à une population son droit à se souvenir, à transmettre et à exister culturellement dans ses propres lieux.

Dans les couloirs du Parlement européen, certains n’ont pas hésité à employer les termes de « nettoyage culturel » ou de « guerre contre la mémoire ».

Au cœur des échanges, une question dérangeante : que vaut l’engagement européen en faveur du patrimoine et des droits fondamentaux, si l’un de ses propres États membres Chypre voit ainsi bafouée son histoire sur une partie de son territoire, sans réaction ferme des institutions ?

La conférence a fait écho à une inquiétude croissante : la passivité européenne devant des faits que certains pays membres qualifieraient ailleurs de crimes contre le patrimoine. Car derrière les pierres, ce sont des symboles qui tombent. Or, l’Union européenne s’est constituée aussi comme projet de mémoire commune, d’identité respectueuse des diversités, et de réconciliation durable.

Le cas de Chypre est un révélateur de contradictions profondes. D’un côté, l’Union européenne affirme ses principes : État de droit, protection du patrimoine, défense des minorités. De l’autre, elle ménage la Turquie, acteur stratégique dans la région, pays candidat à l’adhésion depuis 1999, mais de plus en plus éloigné des standards européens.

L’absence de reconnaissance de la République turque de Chypre du Nord (RTCN), proclamée unilatéralement en 1983 et soutenue uniquement par Ankara, n’a pas empêché l’installation de faits accomplis. L’occupation militaire s’est accompagnée d’une colonisation démographique progressive, de transferts de populations, et d’une politique de turquisation culturelle.

Dans ce contexte, l’effacement des églises n’est pas une anomalie : il est un outil. Il témoigne d’une volonté d’ancrer une nouvelle identité dans le nord de l’île, coupée de ses racines gréco-chypriotes.

Alors que la Cour européenne des droits de l’homme a déjà condamné la Turquie pour atteintes aux droits culturels et religieux à Chypre, les décisions demeurent peu appliquées. Sur le terrain, les appels à la restauration du patrimoine détruit restent lettre morte.

Ce vide juridique et diplomatique est d’autant plus inquiétant qu’il s’accompagne d’un silence médiatique relatif, alors même que d’autres conflits patrimoniaux en Ukraine, en Irak ou en Arménie mobilisent largement les institutions internationales.

La conférence de Bruxelles n’a pas été qu’un moment de dénonciation. Elle a aussi formulé des pistes d’action :

  • Mise en place d’un inventaire européen du patrimoine menacé.
  • Mobilisation d’experts indépendants pour documenter les destructions.
  • Pressions diplomatiques sur Ankara, conditionnant certains accords à des engagements concrets sur la restauration et la protection des lieux de culte.

Mais, pour que ces intentions prennent corps, encore faut-il qu’un consensus politique se dégage. Or, Chypre est souvent considérée comme une « périphérie » européenne, bien loin des centres de décision à Paris, Berlin ou Bruxelles.

Il ne s’agit pas d’entretenir le ressentiment, mais de restaurer une justice élémentaire. Les églises ne sont pas seulement des bâtiments religieux : elles sont aussi des témoins d’une histoire européenne multiséculaire. Leur profanation n’est pas un détail du passé : c’est un symptôme du présent, où la force prime parfois sur le droit, et où la mémoire devient une cible politique.

Le silence, en pareil cas, est une forme de renoncement.

Irlande du Nord : tensions racistes et violences ciblent la communauté rom

Des violences à caractère raciste ont éclaté ces derniers jours dans plusieurs villes d’Irlande du Nord, visant des familles roms installées localement. Ces émeutes rappellent la fragilité du vivre-ensemble dans une région marquée par une histoire de conflits communautaires.

Des barricades érigées dans la nuit, des cocktails Molotov jetés contre des habitations, des familles contraintes de fuir sous la menace : Ballymena, Belfast et Londonderry, trois villes d’Irlande du Nord, ont été récemment le théâtre d’épisodes de violence ciblée contre la communauté rom. Si les incidents ne sont pas massifs, leur caractère répétitif et clairement raciste inquiète les autorités locales comme les organisations de défense des droits humains.

La minorité rom d’Irlande du Nord principalement originaire d’Europe de l’Est vit dans une précarité structurelle, souvent reléguée en périphérie des villes. Déjà confrontée à la stigmatisation, elle est désormais visée par des attaques directes, notamment à Ballymena, où plusieurs familles ont été contraintes de quitter leur logement. Des vidéos montrent des jeunes cagoulés ériger des barricades et proférer des menaces, tandis que d’autres s’attaquent à des véhicules appartenant à des résidents roms.

Les incidents survenus à Belfast et Londonderry suivent un schéma similaire. À chaque fois, les autorités tardent à intervenir, et les victimes expriment un sentiment d’abandon. Ce climat d’intimidation résonne comme un avertissement : la xénophobie, loin d’être un phénomène marginal, s’inscrit désormais dans une logique de violence organisée.

Si l’Irlande du Nord a connu une paix relative depuis les accords du Vendredi saint en 1998, les tensions intercommunautaires entre loyalistes unionistes (majoritairement protestants) et républicains nationalistes (majoritairement catholiques) continuent d’imprégner le tissu social. Le rejet de l’Autre y trouve un écho, y compris contre des populations extérieures au conflit historique.

Dans certaines zones urbaines, des groupes paramilitaires issus de ces deux camps continuent d’exister sous des formes diffuses. Ils instrumentalisent parfois la colère sociale, le chômage et les inégalités pour relancer une dynamique de bouc-émissaire. Dans ce contexte, les Roms, perçus comme étrangers, pauvres et sans défense, deviennent des cibles faciles.

La police nord-irlandaise (PSNI) a dénoncé ces attaques et lancé des enquêtes, sans annoncer pour l’instant de mise en accusation formelle. Le Conseil des droits de l’homme d’Irlande du Nord, ainsi que plusieurs associations comme PPR (Participation and the Practice of Rights), ont rappelé les obligations légales du gouvernement britannique en matière de protection des minorités.

Mais pour les observateurs, ces réponses restent insuffisantes. « Il ne suffit pas de condamner. Il faut agir en profondeur contre les discours de haine, et garantir une vraie intégration », résume un rapport de The Detail, média local d’investigation.

Au-delà de la haine ethnique, ces violences révèlent aussi une crise sociale plus large. Le Royaume-Uni, et l’Irlande du Nord en particulier, font face à une inflation persistante, à une crise du logement et à une désindustrialisation ancienne qui touche les milieux populaires. Dans ce paysage tendu, la présence de populations perçues comme bénéficiaires d’aides ou de logements sociaux suscite des réactions de rejet, souvent attisées par des rumeurs ou des campagnes de désinformation en ligne.

Alors que l’Union européenne s’est dotée d’un plan d’inclusion des Roms pour la décennie 2020–2030, la situation en Irlande du Nord montre les limites de son application dans les territoires post-Brexit. L’absence de cadre contraignant, l’affaiblissement des mécanismes de coopération judiciaire et sociale entre Bruxelles et Londres rendent plus difficile la lutte coordonnée contre les discriminations.

Les émeutes racistes contre les familles roms en Irlande du Nord ne sont pas un fait divers isolé. Elles s’inscrivent dans un climat de tensions identitaires, d’insécurité sociale et de relents nationalistes, alimentés parfois par des groupes extrémistes agissant en toute impunité. Ces événements rappellent que la paix ne suffit pas à garantir le vivre-ensemble. Elle doit s’accompagner d’une vigilance constante contre toutes les formes d’exclusion.

Willy Chavarría crée la controverse à la semaine de la mode de Paris en mettant en scène les détenus du Salvador

Un défilé du créateur Willy Chavarría, présenté lors de la semaine de la mode à Paris, a provoqué une vive réaction du gouvernement salvadorien. Mettant en scène des mannequins inspirés des détenus d’une prison de haute sécurité du Salvador, l’événement est accusé de « glorifier » des criminels responsables de décennies de violence. L’affaire illustre les tensions entre expression artistique, mémoire collective et justice pénale.

La mode, espace de création par excellence, peut-elle tout dire, tout représenter ? C’est la question soulevée par le défilé du styliste américano-mexicain Willy Chavarría, organisé à Paris lors de la semaine de la mode printemps-été 2026. Le créateur y a mis en scène une collection radicalement politique : des mannequins au crâne rasé, vêtus de tenues blanches, agenouillés ou marchant en file, évoquant visiblement les images marquantes du Centro de Confinamiento del Terrorismo (CECOT), la prison de haute sécurité construite par le gouvernement salvadorien pour y enfermer des membres présumés de gangs. Ce choix esthétique a immédiatement suscité la colère des autorités de San Salvador.

Willy Chavarría, dont le travail interroge depuis plusieurs années les stéréotypes liés à la masculinité, à l’identité et à la marginalité, a revendiqué un message clair : dénoncer la déshumanisation des migrants originaires d’Amérique centrale, fréquemment accusés d’appartenir à des gangs et expulsés des États-Unis d’Amérique sans procédure équitable. Le styliste a expliqué s’être inspiré de la manière dont ces jeunes sont arrêtés, enfermés, parfois exhibés comme des trophées dans les prisons de masse de leur pays d’origine.

Mais dans ce jeu de représentation, la frontière entre dénonciation et provocation s’est révélée particulièrement fine.

C’est sur X (ex-Twitter) que Nayib Bukele, président du Salvador, a d’abord réagi. Moqueur, il a proposé d’« envoyer ces criminels en France » si le gouvernement français était prêt à les accueillir. Au-delà de la formule sarcastique, l’exécutif salvadorien accuse la semaine de la mode parisienne d’avoir « glorifié des individus responsables d’innombrables morts, disparitions, extorsions et destructions de familles entières ». Le porte-parole du gouvernement a évoqué une insulte à la mémoire des victimes des gangs salvadoriens.

Cette dénonciation ne se comprend pleinement qu’en replaçant l’événement dans le contexte politique du pays : depuis mars 2022, Nayib Bukele mène une politique de sécurité extrêmement offensive. Sous un régime d’exception renouvelé depuis plus de deux ans, plus de 86 000 personnes ont été arrêtées, souvent sur simple soupçon d’appartenance à un gang. Si le taux d’homicide a fortement chuté, les organisations de défense des droits humains dénoncent des arrestations arbitraires, des décès en détention et une justice d’exception. Le Cecot, la prison évoquée dans le défilé, est le symbole même de cette lutte à la fois saluée pour son efficacité et critiquée pour ses dérives.

Le cas Chavarría met en lumière un dilemme profond : comment concilier engagement artistique et respect des sensibilités collectives ? Si l’intention du créateur était de dénoncer l’inhumanité de certaines politiques migratoires, la forme adoptée très proche de l’imagerie carcérale officielle salvadorienne a suscité un effet inverse. Elle a ravivé chez certains Salvadoriens le traumatisme des années de violence, où les gangs faisaient régner la terreur dans les quartiers populaires.

Ce malaise souligne l’ambiguïté d’une scène artistique mondialisée qui, parfois, instrumentalise des souffrances locales sans véritable ancrage dans leur complexité historique. Le paradoxe est d’autant plus flagrant que le défilé, présenté à Paris devant un public international, s’est tenu sans consultation ni dialogue avec les sociétés directement concernées.

Au-delà du Salvador, cette controverse met en lumière les failles d’une mondialisation culturelle où l’esthétique des périphéries est souvent recyclée sans considération pour son enracinement politique. Alors que la mode contemporaine se veut de plus en plus consciente, éthique et engagée, elle court aussi le risque d’une superficialité militante, où la provocation prend le pas sur l’intelligence du réel.

En cela, le défilé de Willy Chavarría, et les réactions qu’il a suscitées, posent une question cruciale : peut-on dénoncer la violence sans la représenter au risque de la magnifier ? Et qui a légitimité à parler, au nom de qui et de quoi ?

Encadré – CECOT, la prison aux deux visages

  • Inauguré en 2023, le Centro de Confinamiento del Terrorisme est présenté comme la plus grande prison d’Amérique latine.
  • Construit pour accueillir jusqu’à 40 000 détenus, il symbolise la stratégie de tolérance zéro menée par Bukele contre les maras.
  • Les images de prisonniers en slip, alignés au sol, les mains sur la nuque, ont circulé largement sur les réseaux sociaux et dans la presse mondiale.
  • Ce dispositif, encensé par une partie de la population salvadorienne épuisée par l’insécurité, est aussi critiqué pour son opacité et les violations des droits fondamentaux.

80 ans de l’ONU : l’anniversaire d’une géante fatiguée

Le 26 juin 1945, dans un San Francisco encore marqué par la guerre, naissait l’Organisation des Nations unies. Huit décennies plus tard, l’institution censée garantir la paix et promouvoir la coopération entre les États peine à dissimuler ses failles. Entre blocages politiques, érosion budgétaire et crise de légitimité, l’ONU traverse une période de turbulences qui l’oblige à s’interroger sur son avenir. Ce 80e anniversaire, loin de toute célébration triomphale, sonne comme un appel à une réforme profonde ou à un déclin irréversible.

Créée dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale pour éviter la répétition des catastrophes du XXe siècle, l’ONU a longtemps incarné un idéal de coopération internationale. Elle a joué un rôle central dans la décolonisation, accompagné la naissance de nombreux États africains et asiatiques, soutenu la lutte contre l’apartheid et supervisé de nombreuses missions de maintien de la paix. Le système onusien, avec ses agences spécialisées (OMS, FAO, UNESCO, etc.), a contribué à structurer la diplomatie mondiale pendant des décennies.

À sa naissance, l’ONU représentait un monde bipolaire structuré autour de deux superpuissances. Aujourd’hui, elle évolue dans un monde fragmenté, multipolaire, où les anciens équilibres sont remis en question. Cette nouvelle donne mondiale l’affaiblit plus qu’elle ne la renforce.

Au fil des années, l’ONU s’est vue reprocher son incapacité à prévenir ou résoudre les conflits majeurs. Le Conseil de sécurité, organe central des décisions coercitives, est souvent paralysé par le droit de veto des cinq membres permanents les États-Unis d’Amérique, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni. Cette structure figée, héritée de 1945, ne reflète plus la répartition actuelle du pouvoir mondial.

Les récentes crises ont mis en lumière cette impuissance : blocages sur la guerre en Ukraine, silence relatif sur Gaza, inefficacité face à la guerre civile au Soudan, inaction prolongée au Yémen. Dans le même temps, les contributions financières des grands États se réduisent, fragilisant les capacités opérationnelles de l’organisation. Les États-Unis d’Amérique, historiquement le premier bailleur de fonds, ont plusieurs fois suspendu ou réduit leur financement, mettant en péril certaines agences vitales.

Depuis les années 1990, les appels à une réforme du Conseil de sécurité se multiplient. L’Inde, le Brésil, l’Allemagne, le Japon, l’Union africaine réclament un élargissement et une meilleure représentativité, en particulier pour les pays du Sud, sous-représentés dans les instances décisionnelles. Mais ces demandes se heurtent aux résistances des membres permanents, peu enclins à partager leurs privilèges.

L’Afrique, qui représente aujourd’hui 28 % des États membres de l’ONU, n’a toujours aucun siège permanent au Conseil de sécurité. Cette absence alimente une défiance croissante envers une gouvernance mondiale jugée déséquilibrée, et parfois néocoloniale dans ses approches.

En parallèle, des alliances régionales ou idéologiques comme les BRICS+ ou l’Organisation de coopération de Shanghai prennent de plus en plus d’ampleur, court-circuitant souvent les mécanismes onusiens. Le multilatéralisme se fragmente, et l’ONU peine à rester le centre de gravité des relations internationales.

Malgré ses failles, l’ONU conserve une utilité diplomatique certaine. Elle reste un cadre de dialogue universel, un espace où même les ennemis peuvent se parler. Ses agences continuent d’agir efficacement dans des domaines comme la santé, l’éducation, l’alimentation ou les droits humains, même si elles sont parfois critiquées pour leur bureaucratie ou leurs lenteurs.

Mais le dilemme demeure : soit l’ONU se réforme en profondeur pour s’adapter au XXIe siècle, soit elle s’enfonce dans une marginalisation progressive. Dans un monde où les blocs se durcissent, où les rivalités s’aiguisent, et où les défis globaux changement climatique, pandémies, migrations, cybersécurité exigent des réponses coordonnées, le besoin d’un multilatéralisme efficace n’a jamais été aussi fort. Reste à savoir si la volonté politique suivra.

À 80 ans, l’ONU n’a jamais été aussi essentielle et aussi contestée. Loin des célébrations convenues, cet anniversaire met en lumière les tensions d’un ordre mondial en mutation. L’institution fondée sur les cendres de la guerre mondiale peut-elle encore incarner l’avenir ? Ou deviendra-t-elle un témoin dépassé d’un monde révolu ? Une chose est sûre : sans transformation, la géante onusienne pourrait bien rester figée dans l’histoire, regardant passer les recompositions sans plus les influencer.

Iran | Golshifteh Farahani, une actrice en exil qui parle au nom d’un peuple réduit au silence

L’actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani a récemment livré un discours bouleversant en soutien au peuple iranien. Entre poésie, mémoire et engagement, sa parole résonne comme une alerte : celle d’un peuple qui tend la main au monde libre pour ne pas sombrer dans l’oubli

Récemment invitée à s’exprimer publiquement en France, Golshifteh Farahani a choisi un mode d’expression rare mais puissant : la poésie. En lisant un extrait de « La Conscience » de Victor Hugo, elle a donné une résonance universelle à l’oppression que subissent des millions d’Iraniens. « C’est la mort de la conscience humaine », a-t-elle déclaré, la voix tremblante mais l’émotion parfaitement maîtrisée. À travers ce geste artistique et politique, elle a redonné souffle à la parole étouffée d’un peuple privé de liberté.

« Le peuple iranien vous tend la main. Il n’a plus peur. Il crie pour vivre. Il crie pour exister. » Ces mots, simples et directs, sont devenus le fil rouge de son intervention. Un cri digne, adressé à la communauté internationale.

Golshifteh Farahani n’est pas une figure de l’opposition politique au sens strict. Elle incarne quelque chose de plus intime et de plus fort : la possibilité de dire non, par l’art, à un système qui mutile les corps et les esprits. Depuis qu’elle a quitté l’Iran en 2008 après avoir joué sans voile dans un film étranger, elle est devenue une voix majeure de la diaspora iranienne.

Installée en France, elle n’a jamais cessé de porter la cause de celles et ceux qui, en Iran, vivent sous surveillance, sous censure, sous menace. Déjà, en 2023, elle avait ému lors de la cérémonie des César, en évoquant Mahsa Amini, morte sous les coups de la police des mœurs, et en appelant à la solidarité avec les femmes iraniennes.

Son discours de 2025, plus intime, plus poétique, s’inscrit dans cette continuité. Il refuse le ton accusateur, lui préférant celui de la dignité. Et c’est précisément cette retenue qui frappe.

Depuis l’automne 2022, la société iranienne vit une séquence particulièrement brutale. Le soulèvement populaire qui a suivi la mort de Mahsa Amini a donné naissance au mouvement Femmes, Vie, Liberté. Cette révolte, largement portée par les femmes et les jeunes, a été écrasée dans le sang. Arrestations massives, disparitions forcées, procès expéditifs, exécutions : les témoignages documentés par des ONG dressent un tableau d’une extrême violence.

Dans ce climat de répression, la parole des exilés iraniens est devenue une ressource précieuse. Elle permet de maintenir une mémoire vivante, d’informer au-delà des censures, et de rappeler que l’opinion publique mondiale ne peut se permettre de détourner le regard.

Farahani le dit à sa manière : « L’Histoire regarde. » Et à travers elle, c’est toute une génération d’Iraniens qui espère que leur combat ne sera pas oublié

À la croisée de la culture et de l’engagement, Golshifteh Farahani appartient à cette catégorie rare d’artistes capables de faire entendre une cause au-delà des frontières idéologiques. Ses rôles au cinéma, sa parole dans les médias, ses gestes publics, tout chez elle participe à une diplomatie du sensible. Elle ne prétend pas représenter une opposition organisée. Elle porte, au contraire, une voix singulière : celle de l’exil sans rupture, de la fidélité douloureuse à un pays qu’on a quitté mais jamais abandonné.

Ce discours s’adresse aussi, implicitement, aux sociétés occidentales. La cause iranienne peine parfois à mobiliser l’attention, alors que d’autres crises monopolisent les regards. Pourtant, les principes que défendent les manifestants iraniens liberté, égalité, dignité sont ceux-là mêmes qui fondent les démocraties libérales.

Le message de Farahani pose une question directe à l’opinion publique : Que valent nos principes s’ils n’inspirent pas notre solidarité ? Elle tend la main, au nom de son peuple, mais aussi en tant que citoyenne d’un monde qui ne peut pas se résigner à la hiérarchie des luttes.

Le discours de Golshifteh Farahani n’est ni un manifeste politique, ni une plainte personnelle. C’est un acte de résistance. Une forme d’alerte douce mais intransigeante. En convoquant Victor Hugo, elle relie le combat du peuple iranien à une mémoire universelle : celle des luttes pour la justice, partout où elle a été bafouée.

Et si l’art ne renverse pas les régimes, il empêche qu’on s’habitue à l’inacceptable.

Kenya | Une mémoire douloureuse sous tension : Nairobi commémore les victimes des manifestations de juin 2024

Un an après la vague de protestation qui a secoué le Kenya, les commémorations de ce 25 juin 2025 résonnent comme un cri de mémoire et un appel à la justice dans un climat social toujours tendu.

Des centaines de personnes se sont réunies pour rendre hommage aux victimes des violentes manifestations de juin 2024, qui avaient éclaté en réaction au projet gouvernemental d’augmentation généralisée des taxes. Une soixantaine de morts, des centaines de blessés, et plusieurs dizaines de disparus avaient été recensés à l’époque. Ces événements avaient laissé une cicatrice profonde dans l’opinion publique kenyane.

À l’origine du soulèvement : une pression fiscale jugée insoutenable par de nombreux citoyens, dans un contexte de forte inflation, de chômage persistant en particulier chez les jeunes et d’un coût de la vie en hausse constante. Les étudiants, jeunes diplômés, travailleurs informels ou précaires furent les plus nombreux à descendre dans la rue, criant leur désespoir face à ce qu’ils percevaient comme une déconnexion brutale entre les élites politiques et la réalité sociale.

Le gouvernement, dirigé par le président William Ruto, avait alors répondu par un déploiement massif des forces de sécurité. Si les autorités affirmaient vouloir éviter une déstabilisation du pays, la répression brutale des manifestations avait été largement critiquée par la société civile et plusieurs organisations internationales de défense des droits humains. Des cas d’arrestations arbitraires, d’enlèvements non élucidés et de violences policières ont été recensés, sans que les responsabilités ne soient clairement établies à ce jour.

Ce 25 juin 2025, les commémorations sont organisées à l’appel de plusieurs associations citoyennes et collectifs de familles endeuillées. Sur les réseaux sociaux, les hashtags #JusticeForJuneVictims et #NeverForgetKenya témoignent de l’écho encore très vif de ces événements.

Mais l’émotion s’accompagne de craintes. Des dispositifs de sécurité renforcés ont été déployés à Nairobi et dans plusieurs grandes villes du pays. Les autorités redoutent que ces rassemblements ne ravivent les tensions sociales, alors même que le débat sur la justice fiscale, la gouvernance et la transparence reste entier. Le rapport parlementaire promis sur les exactions policières n’a toujours pas été publié, et aucune réforme institutionnelle d’envergure n’a vu le jour.

Au-delà de la mémoire, ces commémorations interrogent la capacité de l’État kényan à garantir les droits fondamentaux dans un contexte de crispation sociale. Le droit de manifester, la liberté d’expression et la redevabilité des institutions apparaissent comme des piliers fragilisés dans une démocratie pourtant régulièrement citée en modèle en Afrique de l’Est.

Plus largement, le cas kényan soulève une question cruciale pour de nombreux pays du continent africain : comment concilier stabilité budgétaire et équité sociale ? Dans un monde marqué par l’endettement public croissant, les injonctions des bailleurs internationaux et les fragilités internes, la tentation de mesures fiscales impopulaires revient avec régularité. Mais lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de transparence, de pédagogie et de justice redistributive, elles peuvent devenir le terreau de crises politiques majeures.

Les commémorations de Nairobi ne sont pas seulement un hommage aux disparus. Elles rappellent l’exigence de vérité, de justice et de réforme dans une société kényane en quête de dignité. Elles soulignent, à un an de la tragédie, que la mémoire collective peut être un levier pour refonder un contrat social plus juste, ou au contraire un marqueur persistant de rupture si les promesses restent lettres mortes.

Procès de Boualem Sansal : l’écrivain algérien face à la justice, dans un contexte diplomatique délicat

L’écrivain algérien Boualem Sansal, figure reconnue des lettres francophones, se trouve au cœur d’une procédure judiciaire à Alger qui suscite de nombreuses réactions, tant sur le plan national qu’international. L’affaire, au-delà des enjeux strictement judiciaires, met en lumière la complexité des équilibres politiques internes et des relations bilatérales entre l’Algérie et la France.

Le mardi 24 juin 2025, le tribunal d’Alger a tenu l’audience en appel du procès de Boualem Sansal. Le parquet a requis dix années de prison ferme et une amende d’un million de dinars à l’encontre de l’écrivain, aujourd’hui âgé de 80 ans. Il avait déjà été condamné en première instance à cinq ans de prison et à 500 000 dinars d’amende.

Les poursuites concernent des déclarations publiques de l’auteur dans lesquelles il abordait notamment des questions relatives aux frontières héritées de la période coloniale et aux relations régionales. Les autorités judiciaires ont estimé que ces propos constituaient une atteinte à l’intégrité du territoire national.

Durant l’audience d’appel, qui a été brève, Boualem Sansal a assuré seul sa défense, affirmant que ses prises de position relevaient de l’expression littéraire et historique, et s’inscrivaient dans le cadre des libertés garanties par la Constitution.

Depuis de nombreuses années, Boualem Sansal s’est illustré par une œuvre littéraire largement diffusée à l’étranger, souvent caractérisée par une réflexion critique sur l’histoire et la société algérienne contemporaine. Dans un contexte national où les questions de souveraineté et de mémoire demeurent sensibles, ses prises de position ont suscité des réactions diverses au sein de l’opinion publique et des autorités.

L’affaire intervient dans un climat où les questions d’expression publique et de débat historique sont encadrées avec une attention particulière par les institutions algériennes.

Cette procédure judiciaire s’inscrit également dans un contexte diplomatique suivi avec attention par la France. Selon plusieurs sources médiatiques, des discussions auraient eu lieu concernant la représentation juridique de l’écrivain lors de son procès. La France, sollicitée sur ce point, aurait accepté une modification de l’avocat initialement pressenti. Toutefois, aucun avocat étranger n’a finalement été présent à l’audience.

Les autorités françaises ont, pour leur part, exprimé publiquement leur souhait qu’un geste humanitaire soit envisagé, eu égard à l’âge avancé et à l’état de santé de Boualem Sansal, qui est atteint d’une maladie chronique.

Le tribunal d’Alger doit rendre sa décision le 1er juillet 2025. L’issue de ce procès est suivie avec attention tant par les milieux littéraires internationaux que par diverses instances politiques et diplomatiques. Elle illustre la complexité des équilibres entre souveraineté nationale, liberté d’expression et relations bilatérales dans le cadre des enjeux actuels entre l’Algérie et ses partenaires.

Cette affaire met ainsi en lumière la délicate articulation entre expression intellectuelle et cadre juridique national, dans un contexte politique et historique particulièrement sensible.

France : vers une redéfinition du viol centrée sur le non-consentement

La France s’apprête à faire évoluer l’une des notions juridiques les plus sensibles de son Code pénal : celle de viol. Mardi 18 juin, le Sénat a adopté à l’unanimité une proposition de loi redéfinissant cette infraction pénale à partir du seul critère du non-consentement. Une avancée juridique saluée par une large partie de la société civile, qui place désormais l’Hexagone dans le sillage de plusieurs pays ayant déjà réformé leur droit en ce sens. Mais ce tournant symbolique soulève aussi des interrogations sur les modalités d’application concrète.

Lire la suite France : vers une redéfinition du viol centrée sur le non-consentement

États-Unis d’Amérique : la Cour suprême valide l’interdiction des traitements de transition de genre pour mineurs

La plus haute juridiction états-unienne renforce la législation du Tennessee en validant l’interdiction des traitements de transition pour les moins de 18 ans. Une décision juridique majeure aux implications nationales, dans un débat de société mondialement sensible.

Lire la suite États-Unis d’Amérique : la Cour suprême valide l’interdiction des traitements de transition de genre pour mineurs