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Au Salvador, les procès de masse inquiètent familles et organisations de défense des droits humains

Dans le cadre de sa lutte contre les gangs, le président Nayib Bukele a multiplié depuis 2022 les arrestations et les procès collectifs. Cette stratégie, qui a conduit à la détention de près de 90 000 personnes, suscite des critiques sur le respect des droits fondamentaux et le risque de condamnations d’innocents.

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Une contestation citoyenne émergente

Le 15 février 2026, une centaine de proches de détenus se sont rassemblés dans le centre de San Salvador pour dénoncer les procès de masse et réclamer la libération de personnes considérées comme victimes collatérales de la répression anti-gangs. Les manifestants ont scandé des slogans tels que « Nous défendons les innocents, pas les criminels ! » et « Non aux procès de masse, oui au respect des procédures légales ! ». Parmi eux, Ana Rodríguez, 58 ans, réclame la libération de son fils et de sa belle-fille, détenus sans preuves tangibles de leur implication dans des activités criminelles. Selon Samuel Ramírez, du Mouvement des Victimes du Régime (Movir), « Ils veulent condamner des innocents pour des crimes qu’ils n’ont pas commis ». L’avocat Félix López, dont le fils est incarcéré depuis un an, insiste sur le principe d’un traitement individuel des cas, seul garant d’un procès équitable.

Contexte de la répression

Depuis la déclaration de l’état d’exception en mars 2022, le Salvador a procédé à près de 90 000 arrestations dans le cadre de sa guerre contre les gangs Mara Salvatrucha et Barrio 18. Le bureau du procureur général prévoit environ 3 000 mises en accusation regroupant des dizaines de personnes par audience. Les procès collectifs rendent difficile l’examen individualisé des preuves et limitent l’accès effectif des accusés à une défense complète. Cette politique sécuritaire a permis une baisse historique des homicides, renforçant la popularité de Nayib Bukele auprès d’une partie de la population, mais elle soulève des questions juridiques et éthiques importantes.

Critiques nationales et internationales

Des organisations telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch pointent des arrestations souvent réalisées sans mandat, des détentions prolongées et des audiences groupées qui compromettent le droit à un procès équitable, ainsi que des violations potentielles des normes internationales sur les droits humains. Les tensions dépassent les frontières. Le président Bukele a vivement réagi aux critiques du ministre de la Sécurité du Honduras, Gerson Velásquez, estimant que défendre les droits des criminels mettait en danger la population et que le modèle salvadorien ne peut être appliqué uniformément dans d’autres pays d’Amérique centrale.

Sécurité et droits fondamentaux

Le Salvador illustre un dilemme classique : concilier exigences de sécurité et protection des droits individuels. La répression permet une réduction notable de la violence, ce qui explique la popularité du président. Cependant, les procès de masse augmentent le risque de condamnation d’innocents et fragilisent la légitimité du système judiciaire. La communauté internationale observe attentivement, notamment les pays voisins et les institutions de protection des droits humains, pour évaluer l’équilibre entre sécurité et justice.

Implications régionales

La stratégie salvadorienne attire l’attention sur la gestion des gangs en Amérique centrale. Le Honduras, le Guatemala et certaines communautés aux États-Unis sont confrontés aux mêmes groupes criminels transnationaux. Le Salvador devient ainsi un laboratoire de répression judiciaire, dont les résultats pourraient influencer ou alerter d’autres pays de la région sur les limites de la sécurité sans contrôle des droits fondamentaux.

La lutte contre les gangs au Salvador met en lumière les tensions entre efficacité sécuritaire et garanties judiciaires. Si la baisse de la criminalité renforce la popularité du gouvernement, les procès collectifs et les détentions massives posent un défi crucial à la légitimité du système judiciaire et à la protection des droits humains. L’équilibre entre sécurité et justice individuelle demeure au cœur de ce débat, avec des enjeux qui dépassent largement les frontières du Salvador.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Affaire Epstein : documents publics exposent les contacts de politiciens et diplomates avec le financier

La mise en ligne par le Département de la Justice des États Unis d’Amérique de millions de pages de documents relatifs à Jeffrey Epstein révèle les interactions fréquentes du financier avec des figures politiques et diplomatiques. Au‑delà de ses crimes avérés, ces fichiers mettent en lumière les zones d’ombre des réseaux d’influence et interrogent la responsabilité des élites face au public.

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Fin janvier 2026, plus de trois millions de pages d’archives, comprenant photos, vidéos et correspondances, ont été rendues publiques. Ces documents exposent les contacts de Jeffrey Epstein et de sa complice Ghislaine Maxwell avec des ministres, diplomates et conseillers politiques. Si la justice n’a pas engagé de nouvelles poursuites contre d’autres personnalités, la révélation de ces liens a provoqué des remous internationaux et soulevé des questions profondes sur les responsabilités institutionnelles et éthiques.

Jeffrey Epstein, riche financier états‑unien, a été condamné pour trafic sexuel de mineures en 2008 et arrêté à nouveau en 2019 pour des accusations plus graves. Il est mort en détention avant son procès, tandis que Ghislaine Maxwell purge actuellement une peine de vingt ans de prison pour complicité dans le réseau qu’ils entretenaient. Les documents récemment publiés rassemblent des correspondances électroniques, des journaux de vols, des agendas, des rapports d’enquête ainsi que des pièces audiovisuelles. Ils permettent de retracer les activités d’Epstein et ses relations avec des figures influentes depuis les années 1990, sans pour autant constituer une preuve de culpabilité pour les personnalités mentionnées. L’analyse attentive de ces fichiers révèle néanmoins un réseau relationnel dense, où se croisent monde politique, diplomatique et économique, et montre comment les proximités sociales peuvent avoir des conséquences institutionnelles lorsqu’elles sont exposées.

La présence de certains noms dans ces documents s’explique souvent par des rencontres sociales ou professionnelles dans le cadre de conférences, de sommets internationaux ou d’activités philanthropiques. Les mentions peuvent résulter de correspondances ponctuelles, d’invitations ou d’événements auxquels les personnalités ont participé. Ces relations ne signifient pas qu’il y ait eu complicité dans les crimes d’Epstein, mais elles révèlent la structure sociale de l’élite mondiale, où la frontière entre contact professionnel et relation personnelle est parfois ténue.

Les retombées politiques ont été immédiates et concrètes. En France, Jack Lang, ancien ministre de la Culture, a démissionné de la présidence de l’Institut du monde arabe après que son nom soit apparu dans des correspondances et des relations financières avec Epstein. En Norvège, la diplomate Mona Juul a quitté ses fonctions à la suite des révélations concernant ses interactions avec Epstein. Au Royaume-Uni, le chef de cabinet du Premier ministre a démissionné en lien avec des échanges documentés entre Peter Mandelson et le financier. Ces réactions montrent que même en l’absence de nouvelles charges judiciaires, la proximité avec Epstein peut compromettre la perception publique de probité et la légitimité institutionnelle.

Au‑delà des noms cités, les documents révèlent des structures relationnelles complexes, des interactions répétées et un réseau d’influence qui dépasse largement le cadre judiciaire. Ils mettent en évidence la vulnérabilité des institutions face aux individus puissants et interrogent la manière dont la justice et les gouvernements évaluent la responsabilité morale par rapport à la responsabilité pénale. La répétition des mentions, la convergence des relations et la visibilité internationale de certaines interactions posent des questions éthiques et institutionnelles sur l’exercice du pouvoir et la protection de la société civile.

L’affaire Epstein offre un miroir sur les défis contemporains des démocraties. Elle montre comment les réseaux d’influence peuvent interagir avec les sphères de pouvoir et comment la divulgation d’informations, même sans poursuites pénales supplémentaires, peut déclencher des crises politiques. La diffusion massive des documents illustre également la difficulté de rendre la transparence compréhensible au public : la masse d’informations peut saturer et brouiller l’analyse, obligeant médias et citoyens à exercer un regard critique pour distinguer la simple mention d’une implication réelle.

Cette affaire souligne aussi l’écart persistant entre responsabilité morale et responsabilité pénale. La répétition des interactions avec Epstein oblige à réfléchir sur l’éthique des relations professionnelles et sociales dans les milieux influents. Elle montre combien les institutions doivent articuler de manière cohérente protection des victimes, exigence de transparence et probité des responsables publics. L’affaire Epstein devient ainsi un laboratoire pour évaluer la capacité des sociétés démocratiques à traiter les informations sensibles tout en garantissant que le droit et l’éthique l’emportent sur le sensationnalisme.

Au‑delà du scandale criminel, les révélations sur Epstein invitent à repenser les mécanismes de contrôle et de vigilance dans les réseaux d’influence, à l’échelle nationale et internationale. Elles posent la question de savoir comment la société peut assurer que la responsabilité des élites soit exercée de manière cohérente, tout en préservant l’intégrité des enquêtes et la protection des victimes. L’affaire montre que la transparence documentaire, sans analyse critique et éthique, risque de devenir une arme à double tranchant, entre exposition médiatique et justice réelle.

L’affaire Epstein illustre les tensions entre pouvoir, responsabilité et perception publique. La publication massive des documents révèle non seulement la complexité des réseaux d’élites, mais aussi les défis auxquels les démocraties sont confrontées pour conjuguer justice, transparence et éthique. Plus qu’un scandale, Epstein est devenu un révélateur de la fragilité institutionnelle et de la nécessité d’une lecture critique et rigoureuse des interactions sociales et politiques.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Rohingyas et Birmanie devant la Cour internationale de Justice, quand la justice internationale révèle ses enjeux géopolitiques et communautaires

La Gambie a saisi la Cour internationale de Justice pour accuser la Birmanie de génocide à l’encontre des Rohingyas. Au-delà de l’apparente défense humanitaire, cette démarche illustre la complexité des motivations derrière les recours aux instances internationales, qui mêlent loyautés religieuses, calculs géopolitiques et stratégies de visibilité politique.

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Dans un monde où les tribunaux internationaux sont censés protéger les populations vulnérables, l’affaire des Rohingyas montre que la justice peut devenir un instrument au service d’intérêts communautaires et géopolitiques, tout en questionnant la légitimité et l’efficacité de ces instances.

La Gambie et les Rohingyas : solidarité religieuse ou principe universel ?

En janvier 2026, la Gambie a porté plainte devant la Cour internationale de Justice pour dénoncer les violences commises contre les Rohingyas, minorité musulmane de Birmanie. Des centaines de milliers d’entre eux ont fui vers le Bangladesh en 2017, après des exactions massives incluant meurtres, viols collectifs et destructions de villages.

Si le geste de la Gambie est présenté comme une initiative humanitaire, il est difficile de dissocier cette action de l’affinité religieuse et communautaire entre l’État et la minorité concernée. La question se pose : si les Rohingyas avaient été d’une autre confession, chrétienne, bouddhiste ou hindoue, la Gambie se serait-elle engagée ? Le constat suggère que non, révélant une sélectivité communautaire dans le choix des dossiers portés devant la justice internationale.

Les instances internationales : un terrain stratégique

Cette affaire met en lumière un phénomène plus large : la justice internationale, qu’il s’agisse de la Cour internationale de Justice ou d’autres tribunaux, est devenue un instrument stratégique pour les États. Elle sert autant à légitimer une action sur la scène mondiale qu’à influencer l’ordre international selon des intérêts propres, qu’ils soient géopolitiques ou idéologiques.

Historiquement, les pays occidentaux ont souvent utilisé ces mécanismes pour imposer des normes et orienter les comportements des États moins puissants. Aujourd’hui, cette logique se retrouve dans le Sud global, comme en témoigne l’Afrique du Sud accusant Israël de génocide, où des motivations communautaires et symboliques l’emportent parfois sur l’objectivité juridique. La justice internationale n’apparaît donc pas seulement comme un instrument de protection humanitaire, mais aussi comme un levier de pouvoir et de diplomatie internationale.

Entre ingérence et souveraineté nationale

La multiplication des recours internationaux souligne le dilemme entre justice universelle et souveraineté des États. Chaque plainte internationale entraîne une forme d’ingérence, souvent perçue comme légitime par la communauté internationale mais vécue comme une intrusion par l’État concerné. La Gambie agit à des milliers de kilomètres de la Birmanie, alors que son propre pays fait face à des enjeux internes complexes. Cette distance géographique et politique accentue l’impression que les tribunaux internationaux peuvent devenir des instruments au service de priorités externes et symboliques, et non de véritables impératifs humanitaires.

Repenser le rôle des tribunaux internationaux

L’affaire des Rohingyas invite à réfléchir sur la pertinence et les limites de la justice internationale. La capacité de ces instances à protéger les populations est indissociable de leur neutralité et de leur indépendance vis-à-vis des intérêts des États. Lorsque cette neutralité est compromise par des considérations religieuses, géopolitiques ou symboliques, la crédibilité des tribunaux est fragilisée, et le principe même de justice universelle est mis en question.

Cette réflexion s’applique autant aux dossiers de l’Occident qu’à ceux du Sud global, et pose la nécessité d’un cadre plus rigoureux et impartial, capable de concilier protection des droits, respect de la souveraineté et authenticité humanitaire.

La saisie de la Cour internationale de Justice par la Gambie pour défendre les Rohingyas révèle que la justice internationale n’est pas seulement une affaire de droit ou d’humanisme. Elle reflète des calculs géopolitiques et communautaires, et illustre la difficulté de concilier protection des populations, impartialité juridique et souveraineté nationale. Comprendre cette dynamique est essentiel pour analyser la portée réelle des recours internationaux et leur rôle dans un monde multipolaire où le droit et la politique se mêlent de manière indissociable.

Celine Dou, pour La Boussole – infos