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Concert d’Amir à Lens : des drapeaux palestiniens et une réponse sous tension maîtrisée

À Lens, lors de la Fête de la Musique du 21 juin, le chanteur franco-israélien Amir a vu son concert perturbé par des spectateurs brandissant des drapeaux palestiniens. Une scène symptomatique d’un climat politique qui déborde de plus en plus les frontières de l’arène diplomatique pour investir les scènes culturelles.

Alors qu’il interprétait une chanson dédiée à sa grand-mère, née au Maroc, le chanteur Amir Haddad a été confronté à plusieurs spectateurs exhibant des drapeaux palestiniens, visiblement en réaction à ses origines israéliennes. Un échange tendu s’en est suivi. Loin d’ignorer la provocation, l’artiste a choisi d’y répondre calmement, tout en affirmant sa posture personnelle.

« Je vais vous donner un tout petit peu d’importance, histoire de vous transmettre une leçon », a-t-il déclaré au micro, avant de rappeler qu’il a grandi en Israël, et que sa chanson évoquait les valeurs de transmission familiale.

Face à une phrase entendue dans le public « Ça te fait mal aux yeux, des drapeaux ? » Amir a préféré clore l’incident par un appel à la paix : « Salam, Shalom, Peace. » Une manière pour lui d’inviter au dépassement des antagonismes, malgré la charge politique implicite du geste des spectateurs.

Cette scène survenue dans une ville française de province illustre l’irruption croissante de la question israélo-palestinienne dans les espaces culturels européens. Depuis plusieurs mois, les scènes musicales voient se multiplier les références à Gaza, à la Cisjordanie ou à l’occupation, que ce soit par des artistes militants comme le duo britannique Bob Vylan interdit d’entrée aux États-Unis d’Amérique après des propos jugés offensants envers Israël ou plus récemment, par le groupe nord-irlandais Kneecap à Glastonbury.

Mais dans le cas d’Amir, la situation est plus ambivalente. Né en France, élevé en Israël, le chanteur représente une double identité culturelle souvent incomprise dans les débats binaires. Sa réponse, bien que posée, n’est pas neutre : elle affirme un enracinement, sans pour autant appeler à l’exclusion ou au conflit.

L’incident de Lens interroge aussi la manière dont les sociétés européennes traitent les identités liées à des conflits internationaux. Loin d’un simple fait divers de concert, la scène révèle :

  • Une projection croissante des tensions géopolitiques sur les artistes,
  • Une difficulté à accueillir la complexité des trajectoires individuelles dans l’espace public,
  • Et une pression croissante sur les personnalités perçues comme affiliées à Israël.

L’épisode met également en lumière une forme de double standard : alors que certaines prises de position pro-palestiniennes sont applaudies, les artistes liés à Israël doivent souvent justifier leur identité avant même leur art. Cette asymétrie, dans un contexte de polarisation croissante, pose des questions profondes sur la liberté d’expression, l’espace du symbolique, et le rôle de l’art comme lieu de médiation ou, au contraire, de cristallisation idéologique.

Aucune prise de position officielle des autorités municipales ou culturelles de Lens n’a été formulée à ce jour. Ni condamnation de l’interpellation publique d’un artiste sur ses origines, ni rappel au cadre de la fête de la musique comme moment de rassemblement populaire. Ce silence institutionnel, souvent prudent dans ces cas, interroge sur la place que les pouvoirs publics souhaitent accorder au débat politique dans les espaces artistiques.

Plus que le fait lui-même, c’est sa récurrence dans l’espace culturel européen qui alerte. La montée des tensions importées du Proche-Orient se traduit par des actes symboliques qui visent à prendre possession de lieux perçus comme neutres concerts, festivals, expositions. Le drapeau devient ici un acte performatif, une tentative d’imposer une narration dans un espace qui ne lui était pas dédié.

Amir, en choisissant la maîtrise et le rappel à la paix, a répondu en tant qu’artiste, non en tant que porte-voix d’un État. Sa position souligne un paradoxe contemporain : dans un monde saturé de messages politiques, la posture du chantre de la paix semble presque subversive.

Kenya | Une mémoire douloureuse sous tension : Nairobi commémore les victimes des manifestations de juin 2024

Un an après la vague de protestation qui a secoué le Kenya, les commémorations de ce 25 juin 2025 résonnent comme un cri de mémoire et un appel à la justice dans un climat social toujours tendu.

Des centaines de personnes se sont réunies pour rendre hommage aux victimes des violentes manifestations de juin 2024, qui avaient éclaté en réaction au projet gouvernemental d’augmentation généralisée des taxes. Une soixantaine de morts, des centaines de blessés, et plusieurs dizaines de disparus avaient été recensés à l’époque. Ces événements avaient laissé une cicatrice profonde dans l’opinion publique kenyane.

À l’origine du soulèvement : une pression fiscale jugée insoutenable par de nombreux citoyens, dans un contexte de forte inflation, de chômage persistant en particulier chez les jeunes et d’un coût de la vie en hausse constante. Les étudiants, jeunes diplômés, travailleurs informels ou précaires furent les plus nombreux à descendre dans la rue, criant leur désespoir face à ce qu’ils percevaient comme une déconnexion brutale entre les élites politiques et la réalité sociale.

Le gouvernement, dirigé par le président William Ruto, avait alors répondu par un déploiement massif des forces de sécurité. Si les autorités affirmaient vouloir éviter une déstabilisation du pays, la répression brutale des manifestations avait été largement critiquée par la société civile et plusieurs organisations internationales de défense des droits humains. Des cas d’arrestations arbitraires, d’enlèvements non élucidés et de violences policières ont été recensés, sans que les responsabilités ne soient clairement établies à ce jour.

Ce 25 juin 2025, les commémorations sont organisées à l’appel de plusieurs associations citoyennes et collectifs de familles endeuillées. Sur les réseaux sociaux, les hashtags #JusticeForJuneVictims et #NeverForgetKenya témoignent de l’écho encore très vif de ces événements.

Mais l’émotion s’accompagne de craintes. Des dispositifs de sécurité renforcés ont été déployés à Nairobi et dans plusieurs grandes villes du pays. Les autorités redoutent que ces rassemblements ne ravivent les tensions sociales, alors même que le débat sur la justice fiscale, la gouvernance et la transparence reste entier. Le rapport parlementaire promis sur les exactions policières n’a toujours pas été publié, et aucune réforme institutionnelle d’envergure n’a vu le jour.

Au-delà de la mémoire, ces commémorations interrogent la capacité de l’État kényan à garantir les droits fondamentaux dans un contexte de crispation sociale. Le droit de manifester, la liberté d’expression et la redevabilité des institutions apparaissent comme des piliers fragilisés dans une démocratie pourtant régulièrement citée en modèle en Afrique de l’Est.

Plus largement, le cas kényan soulève une question cruciale pour de nombreux pays du continent africain : comment concilier stabilité budgétaire et équité sociale ? Dans un monde marqué par l’endettement public croissant, les injonctions des bailleurs internationaux et les fragilités internes, la tentation de mesures fiscales impopulaires revient avec régularité. Mais lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de transparence, de pédagogie et de justice redistributive, elles peuvent devenir le terreau de crises politiques majeures.

Les commémorations de Nairobi ne sont pas seulement un hommage aux disparus. Elles rappellent l’exigence de vérité, de justice et de réforme dans une société kényane en quête de dignité. Elles soulignent, à un an de la tragédie, que la mémoire collective peut être un levier pour refonder un contrat social plus juste, ou au contraire un marqueur persistant de rupture si les promesses restent lettres mortes.

Procès de Boualem Sansal : l’écrivain algérien face à la justice, dans un contexte diplomatique délicat

L’écrivain algérien Boualem Sansal, figure reconnue des lettres francophones, se trouve au cœur d’une procédure judiciaire à Alger qui suscite de nombreuses réactions, tant sur le plan national qu’international. L’affaire, au-delà des enjeux strictement judiciaires, met en lumière la complexité des équilibres politiques internes et des relations bilatérales entre l’Algérie et la France.

Le mardi 24 juin 2025, le tribunal d’Alger a tenu l’audience en appel du procès de Boualem Sansal. Le parquet a requis dix années de prison ferme et une amende d’un million de dinars à l’encontre de l’écrivain, aujourd’hui âgé de 80 ans. Il avait déjà été condamné en première instance à cinq ans de prison et à 500 000 dinars d’amende.

Les poursuites concernent des déclarations publiques de l’auteur dans lesquelles il abordait notamment des questions relatives aux frontières héritées de la période coloniale et aux relations régionales. Les autorités judiciaires ont estimé que ces propos constituaient une atteinte à l’intégrité du territoire national.

Durant l’audience d’appel, qui a été brève, Boualem Sansal a assuré seul sa défense, affirmant que ses prises de position relevaient de l’expression littéraire et historique, et s’inscrivaient dans le cadre des libertés garanties par la Constitution.

Depuis de nombreuses années, Boualem Sansal s’est illustré par une œuvre littéraire largement diffusée à l’étranger, souvent caractérisée par une réflexion critique sur l’histoire et la société algérienne contemporaine. Dans un contexte national où les questions de souveraineté et de mémoire demeurent sensibles, ses prises de position ont suscité des réactions diverses au sein de l’opinion publique et des autorités.

L’affaire intervient dans un climat où les questions d’expression publique et de débat historique sont encadrées avec une attention particulière par les institutions algériennes.

Cette procédure judiciaire s’inscrit également dans un contexte diplomatique suivi avec attention par la France. Selon plusieurs sources médiatiques, des discussions auraient eu lieu concernant la représentation juridique de l’écrivain lors de son procès. La France, sollicitée sur ce point, aurait accepté une modification de l’avocat initialement pressenti. Toutefois, aucun avocat étranger n’a finalement été présent à l’audience.

Les autorités françaises ont, pour leur part, exprimé publiquement leur souhait qu’un geste humanitaire soit envisagé, eu égard à l’âge avancé et à l’état de santé de Boualem Sansal, qui est atteint d’une maladie chronique.

Le tribunal d’Alger doit rendre sa décision le 1er juillet 2025. L’issue de ce procès est suivie avec attention tant par les milieux littéraires internationaux que par diverses instances politiques et diplomatiques. Elle illustre la complexité des équilibres entre souveraineté nationale, liberté d’expression et relations bilatérales dans le cadre des enjeux actuels entre l’Algérie et ses partenaires.

Cette affaire met ainsi en lumière la délicate articulation entre expression intellectuelle et cadre juridique national, dans un contexte politique et historique particulièrement sensible.

Royaume-Uni : le rappeur nord-irlandais Mo Chara poursuivi pour soutien présumé au Hezbollah

Le rappeur nord-irlandais Liam Óg Ó hAnnaidh, plus connu sous le nom de scène Mo Chara, membre du groupe de hip-hop militant Kneecap, a comparu ce mercredi 18 juin devant le tribunal de Westminster à Londres. Il est poursuivi pour avoir, selon l’accusation, manifesté un soutien public à une organisation classée terroriste au Royaume-Uni : le Hezbollah.

L’affaire trouve son origine dans un concert donné par le groupe le 21 novembre 2024 à Londres. Lors de la prestation, Mo Chara aurait agité un drapeau du Hezbollah et scandé des slogans évoquant le Hezbollah et le Hamas. Ces faits, enregistrés sur des vidéos ultérieurement diffusées, ont conduit la police britannique à ouvrir une enquête en avril dernier.

Depuis 2019, le Hezbollah figure sur la liste officielle des organisations terroristes au Royaume-Uni. La législation antiterroriste britannique interdit toute démonstration publique de soutien à de telles organisations. L’accusation repose sur les dispositions du Terrorism Act 2000, particulièrement strict en matière de signalements et de manifestations de sympathie envers des groupes proscrits.

Lors de cette première comparution, Mo Chara a été libéré sous caution sans condition. La prochaine audience a été fixée au 20 août 2025. D’ici là, la défense entend soulever des arguments juridiques portant notamment sur la recevabilité des poursuites, évoquant un éventuel dépassement du délai légal de six mois applicable à certains chefs d’accusation.

En marge de l’audience, plusieurs centaines de sympathisants se sont rassemblés devant le tribunal londonien, agitant drapeaux irlandais et palestiniens. Le rassemblement s’est déroulé dans le calme, mais a mis en lumière l’intérêt que suscite cette affaire au-delà des cercles judiciaires, sur fond de débats politiques et culturels.

Formé en 2017, Kneecap s’est fait connaître pour ses textes mêlant anglais et gaélique, ainsi que pour ses prises de position politiques affirmées en faveur de la réunification de l’Irlande et d’un soutien revendiqué à la cause palestinienne.

Le groupe conteste toute intention de soutenir des organisations terroristes. Selon les déclarations de ses membres, le drapeau du Hezbollah aurait été lancé sur scène par un spectateur et certains slogans auraient été sortis de leur contexte. Mo Chara et ses collègues ont toutefois présenté des excuses publiques à des familles de victimes d’attentats politiques au Royaume-Uni, tout en critiquant ce qu’ils qualifient de traitement médiatique partial.

Interrogé sur l’affaire, le Taoiseach (Premier ministre) irlandais Micheál Martin a rappelé que toute expression de soutien au Hezbollah est inacceptable, en référence notamment à des précédents historiques impliquant l’organisation au Liban. Toutefois, le gouvernement irlandais n’a pas souhaité commenter le fond du dossier en cours d’instruction.

Au-delà de la procédure judiciaire, cette affaire soulève des interrogations plus larges sur les limites de la liberté d’expression artistique face aux exigences sécuritaires. Dans plusieurs pays européens, et notamment au Royaume-Uni, les prises de parole publiques sur des conflits sensibles comme celui du Proche-Orient font l’objet d’une vigilance accrue, sur fond de tensions internationales.

Le procès prévu en août devrait permettre de clarifier l’appréciation des faits au regard de la loi, tout en ravivant le débat plus global sur l’équilibre entre lutte contre le terrorisme et protection des libertés publiques dans les sociétés démocratiques.

Nota rédactionnel : conformément à sa ligne éditoriale, La Boussole – infos présente les faits avec rigueur, contextualisation et impartialité, sans commenter les procédures judiciaires en cours.

Japon : menace de mort contre une élue pour avoir proposé des protections menstruelles gratuites, un révélateur de tensions culturelles persistantes

Ce 5 avril 2025, un article de la presse nipponne relayé internationalement a mis en lumière une affaire préoccupante au Japon : Ayaka Yoshida, élue de 27 ans à l’Assemblée préfectorale de Mie, a été la cible de plus de 8 000 messages de haine, dont des menaces de mort, après avoir proposé l’installation de protections périodiques gratuites dans les toilettes publiques. L’affaire, qui aurait pu rester locale, révèle des crispations sociales profondes et soulève des questions universelles liées à la santé publique, à la condition des femmes, et à la liberté d’expression en démocratie.

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