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Afghanistan : du féminicide social au féminicide physique — quand un séisme révèle l’inhumanité d’un régime

Le tremblement de terre qui a frappé l’Hindou-Kouch fin août n’a pas seulement bouleversé la terre. Il a révélé, dans toute sa crudité, une société où les femmes sont niées jusqu’à la mort. Sous prétexte de lois religieuses interdisant aux hommes de toucher une femme, des blessées ont été abandonnées sous les décombres. Le séisme a mis en lumière une réalité terrifiante : en Afghanistan, l’invisibilisation sociale s’est muée en élimination physique.

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Quand la terre tremble, les lois tuent

Dans la nuit du 31 août 2025, un séisme d’une magnitude importante a secoué la chaîne montagneuse de l’Hindou-Kouch, dans le nord-est de l’Afghanistan. Les bilans, encore fluctuants, font état de plus de 2 200 morts et 3 600 blessés, selon les autorités locales et les premières estimations relayées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Mais au-delà des chiffres, une autre tragédie, plus insidieuse, a émergé des décombres. Dans plusieurs villages, des témoins ont rapporté que les femmes blessées n’avaient pas été secourues par les équipes masculines. Ces dernières, obéissant à des décrets religieux interdisant tout contact physique entre hommes et femmes non apparentés, se sont abstenues de leur venir en aide. Certaines victimes ont été laissées à mourir sous les gravats, d’autres tirées par leurs vêtements pour éviter tout contact avec leur peau.

Un volontaire afghan, interrogé par le New York Times, a résumé la scène d’une phrase glaçante : « On aurait dit que les femmes étaient invisibles. » Invisibles, donc intouchables. Intouchables, donc sacrifiables.

Face à ces révélations, l’OMS a lancé un appel urgent aux autorités talibanes, demandant la levée immédiate des restrictions imposées aux travailleuses humanitaires. En vain pour l’instant. Car depuis quatre ans, le pouvoir taliban a méthodiquement détruit les conditions mêmes d’existence des femmes dans l’espace public.

De la burqa au silence : le féminicide social

Depuis la reprise du pouvoir par les talibans en 2021, l’effacement des femmes s’est imposé comme l’un des piliers du régime. D’abord la burqa, symbole de leur disparition visuelle. Puis la fermeture des écoles, des universités, et des emplois féminins. Enfin, l’interdiction récente faite à certaines de parler publiquement, y compris entre elles, scellant leur effacement sonore.

C’est un féminicide social : la mort de la femme en tant que sujet social, politique et humain.
Ne plus voir, ne plus entendre, ne plus instruire, ne plus soigner, ne plus agir. L’interdiction de la parole, entrée en vigueur dans plusieurs provinces en 2025, achève un cycle d’aliénation totale.

Ce processus d’effacement systématique ne se limite pas à la symbolique. Il produit des conséquences mortelles. Car lorsqu’un séisme survient dans un pays où les femmes ne peuvent être secourues ni par des hommes ni par des équipes féminines faute de droit de se déplacer, l’interdiction de sauver devient une arme létale.

Quand la morale dévoyée remplace l’humanité

Ce qui s’est joué dans les villages détruits du nord-est afghan dépasse la simple rigidité doctrinale. Il s’agit d’un basculement anthropologique : un système où le respect des règles religieuses prévaut sur le devoir de sauver la vie.
L’idéologie talibane repose sur une obsession sexuelle : celle de considérer toute interaction entre hommes et femmes comme une menace de tentation. Cette vision, qui pervertit le sens même du sacré, transforme les femmes en sources permanentes de danger moral, à tenir à distance jusque dans la mort.

Ce qui était d’abord un contrôle social s’est transformé en condamnation physique. Ce n’est plus seulement la liberté qui est supprimée, c’est la vie elle-même qui devient conditionnelle subordonnée à l’honneur masculin et à la pureté supposée du regard.

L’Afghanistan vient d’inventer l’impensable : un monde où mourir sous les décombres est jugé plus conforme à la loi divine que d’être sauvée par un homme.

Les répliques d’un désastre annoncé

Les talibans n’ont pas seulement imposé leur loi : ils ont méthodiquement détruit l’infrastructure humanitaire susceptible de venir en aide à leurs concitoyennes. Depuis 2022, les ONG internationales ont vu leurs équipes féminines suspendues ou contraintes au retrait, rendant impossible tout secours équitable.

L’OMS estime que moins de 10 % du personnel médical en Afghanistan est désormais féminin, et que même ces soignantes doivent se déplacer accompagnées d’un tuteur. La conséquence est directe : les soins aux femmes deviennent sporadiques, retardés, voire inexistants.

Le séisme du 31 août n’a donc pas seulement révélé une faiblesse organisationnelle : il a mis à nu un système de mort différenciée, où la nature frappe aveuglément, mais où la société choisit ses victimes.

L’indignation sélective : le grand silence occidental

Cette tragédie aurait dû déclencher un tollé planétaire. Elle n’a suscité que des murmures.
Les chancelleries ont condamné du bout des lèvres, les grandes capitales occidentales se sont contentées d’exprimer leur « préoccupation ». Mais plus surprenant encore et plus inquiétant est le silence assourdissant de certaines mouvances féministes occidentales, d’ordinaire si promptes à dénoncer les violences domestiques ou les inégalités salariales.

Lorsqu’un homme blanc tue sa compagne, la société occidentale s’enflammeà juste titre. Mais lorsque des centaines de femmes sont laissées mourir, non par un individu, mais par un régime politique qui a fait de leur mort une conséquence naturelle de ses lois, la colère s’éteint.

Il ne s’agit pas ici de hiérarchiser la souffrance, mais d’interroger la cohérence morale. Un féminisme crédible ne peut s’émouvoir du drame individuel tout en se taisant face au féminicide d’État.
Le silence n’est pas neutralité : c’est une complicité par omission.

L’exigence du réel

Les faits, rien que les faits. Le rôle du journalisme n’est pas d’aménager le confort des consciences, mais d’exposer la réalité telle qu’elle est.
En Afghanistan, le séisme a fissuré le sol, mais aussi le vernis des discours diplomatiques. Ceux qui, en 2021, espéraient des « talibans inclusifs » ont désormais la mesure du désastre.
Il n’y a pas de variante bienveillante du fanatisme. Il n’y a pas de justice possible là où la moitié de l’humanité est condamnée au silence, puis à la mort.

La communauté internationale doit cesser de tolérer, au nom du relativisme culturel, la barbarie érigée en norme religieuse.
Et les voix féministes doivent retrouver leur cohérence : l’universalité des droits des femmes commence par le courage de nommer la vérité, même quand elle dérange les alliances idéologiques.

La Boussole – infos

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Celine Dou, pour la boussole-infos

Madagascar : les brigades féminines de proximité, un signe avant-coureur dans un pays en crise

Madagascar traverse depuis quelques jours une crise profonde, marquée par des manifestations massives contre le gouvernement et des pénuries de services essentiels. Dans ce contexte chaotique, l’existence des brigades féminines de proximité, créées dès 2017, apparaît comme un indicateur clé de l’état de la société malgache et de ses fragilités.

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Ces unités, composées exclusivement de policières, ont pour mission d’accompagner, protéger et conseiller les femmes et enfants victimes de violences. Avec 240 membres réparties sur l’ensemble du territoire, elles représentent l’un des rares dispositifs institutionnels dédiés à la protection des populations vulnérables. Leur présence sur le terrain permet de prévenir et de documenter des violences souvent invisibles, et d’offrir un accès direct à la justice et aux services sociaux.

Leur rôle ne se limite pas à l’assistance : ces brigades ont également un effet de prévention et de sensibilisation. Dans un pays où l’État peine à maintenir l’ordre et où les institutions locales ont souvent des moyens limités, elles symbolisent la capacité de la société civile et de l’État à anticiper des tensions sociales qui, aujourd’hui, se manifestent à grande échelle.

La récente crise à Madagascar, déclenchée par des contestations populaires autour de la gouvernance et de la sécurité, révèle combien ces structures étaient
déjà un signe avant-coureur des besoins de protection et de médiation dans la société. Les brigades féminines de proximité ont, en effet, permis d’identifier et de traiter de manière préventive certaines formes de violences qui auraient pu alimenter davantage le chaos actuel.

Cependant, leur efficacité reste limitée par des moyens insuffisants et des pressions politiques et sociales croissantes. Malgré cela, elles demeurent un exemple concret de réponse institutionnelle face à des problématiques anciennes mais souvent négligées, rappelant que la stabilité sociale repose autant sur des mesures préventives que sur des interventions ponctuelles.

À travers leur action, ces brigades démontrent que le respect des droits humains et la protection des plus vulnérables peuvent constituer des repères fiables même dans un environnement instable, et que la capacité d’un État à anticiper les crises passe aussi par l’attention portée à ces acteurs souvent méconnus mais essentiels.

Celine Dou

Séduire ou s’effacer : la crise de la masculinité à l’origine de la dérive incel

Alors que la France vient de déjouer un projet d’attentat fomenté par un jeune homme de 18 ans se revendiquant de la mouvance “incel”, la justice antiterroriste s’est saisie du dossier. C’est une première. Mais au-delà du choc sécuritaire, cette affaire révèle un malaise plus profond, où la solitude masculine, la mutation des rapports entre les sexes et les dérives idéologiques se conjuguent dans un climat social fragmenté.

Le 27 juin 2025, un adolescent a été interpellé dans la région de Saint-Étienne alors qu’il s’apprêtait, selon les autorités, à attaquer des femmes à l’arme blanche. Il se revendiquait de la communauté “incel” (involuntary celibate, célibataire involontaire), et nourrissait une haine manifeste à l’égard des femmes. Le Parquet national antiterroriste a pris l’affaire en main, marquant un tournant dans le traitement judiciaire de cette mouvance. C’est la première fois que le “terrorisme misogyne” entre ainsi dans le champ d’action du droit antiterroriste en France.

Le phénomène “incel” est né à la fin des années 1990 dans des forums anglophones comme un espace de parole pour des hommes (et à l’origine, aussi des femmes) en détresse affective et sexuelle. Mais au fil des années, et surtout depuis les années 2010, ces communautés ont glissé vers une radicalisation idéologique, teintée de misogynie, de ressentiment social, et parfois de suprémacisme.

La figure la plus connue est celle d’Elliot Rodger, auteur d’un attentat meurtrier en Californie en 2014, qui laissa derrière lui un manifeste rempli de haine envers les femmes. Depuis, plusieurs attaques violentes au Canada, aux États-Unis d’Amérique et en Europe ont été commises par des individus se revendiquant du même univers mental.

Le succès de ces discours ne tombe pas du ciel. Il s’ancre dans un malaise réel : l’isolement croissant d’une partie de la jeunesse masculine, notamment dans les sociétés occidentales. Les mutations économiques, les transformations du modèle familial, la fragilisation de la transmission intergénérationnelle et l’essor d’une culture numérique centrée sur l’apparence ont contribué à déstabiliser de nombreux jeunes hommes.

Des études sur les sites de rencontres montrent en effet que la majorité des femmes se concentrent sur une minorité d’hommes jugés attirants selon les standards contemporains : beauté physique, succès professionnel, statut social. Ce mécanisme, observé notamment aux États-Unis et en Europe, crée une compétition exacerbée où beaucoup d’hommes se sentent “invisibles” ou rejetés.

Dans cet univers, les réseaux sociaux jouent un rôle central. Ils imposent une norme esthétique très élevée, souvent inatteignable, tant pour les hommes que pour les femmes. Pour les jeunes hommes, cela alimente un sentiment d’exclusion, doublé d’un discours selon lequel ils ne seraient plus autorisés à aborder les femmes, au risque d’être accusés de harcèlement sexuel.

Si certaines lois comme en France encadrent désormais le harcèlement de rue, la drague ordinaire n’est en aucun cas pénalisée par la loi lorsqu’elle est respectueuse et ponctuelle. Cependant, dans la perception sociale, un flou s’est installé, que certains mouvements idéologiques exploitent pour alimenter la rancœur.

C’est là que la dérive s’opère. La souffrance intime, au lieu d’être accompagnée ou sublimée, est canalisée dans des discours violents. Sur des forums comme 4chan, Reddit, ou Telegram, on retrouve des récits d’humiliation, des tableaux de hiérarchisation des sexes, une hostilité de plus en plus explicite envers les femmes, accusées d’hypergamie et de superficialité.

Certains vont plus loin : ils réclament la fin de l’égalité, l’instauration d’un marché sexuel régulé, ou même l’accès garanti à la pornographie et à la prostitution subventionnées, afin de “calmer” les hommes frustrés. Ce type de propositions, bien que marginal, circule dans des milieux numériques radicaux. Elles reflètent un désespoir social habillé en programme politique, avec des conséquences potentiellement meurtrières.

Le dossier incel échappe aux catégories habituelles : ni simple fait divers, ni idéologie politique structurée, ni pathologie psychiatrique au sens classique. Il s’agit d’un croisement explosif entre solitude affective, virilité blessée, anomie sociale et emprise algorithmique. Une bombe à retardement pour les sociétés qui n’offrent plus de rites d’entrée dans l’âge adulte, ni de repères stables pour construire son identité.

Les États, pour l’heure, oscillent entre surveillance sécuritaire et silence institutionnel. Peu de dispositifs éducatifs, psychologiques ou sociaux s’adressent aux garçons en souffrance. Cette absence nourrit un cercle vicieux : plus les institutions ignorent ce malaise, plus les idéologies extrêmes gagnent du terrain.

La réponse ne peut être seulement sécuritaire. Elle passe par une reconstruction du lien social, une meilleure éducation à la relation (des deux côtés), et une visibilisation du mal-être masculin sans tomber dans la haine antiféministe.

Le féminisme, dans sa forme humaniste, peut être un partenaire de cette transformation, à condition qu’il n’exclue pas la parole masculine légitime sur la solitude, l’échec affectif ou l’anxiété sexuelle. Il faut distinguer entre la critique des excès idéologiques et le rejet des femmes en tant que groupe, ce que le mouvement incel ne sait plus faire.

Le passage à l’acte du jeune homme de Saint-Étienne n’est pas un épiphénomène. Il est le reflet d’un échec collectif : celui de sociétés qui valorisent l’individualisme et la performance, mais laissent sur le bord de la route ceux qui ne répondent pas aux normes dominantes.

L’affaire incel ne doit pas devenir une simple affaire de police. C’est un signal faible d’un déséquilibre profond, à la croisée de la culture numérique, des inégalités affectives, du vide spirituel et de l’atomisation du lien social. Pour éviter que la frustration ne devienne haine, il faudra autre chose que des arrestations : une véritable refondation du vivre-ensemble.

France : vers une redéfinition du viol centrée sur le non-consentement

La France s’apprête à faire évoluer l’une des notions juridiques les plus sensibles de son Code pénal : celle de viol. Mardi 18 juin, le Sénat a adopté à l’unanimité une proposition de loi redéfinissant cette infraction pénale à partir du seul critère du non-consentement. Une avancée juridique saluée par une large partie de la société civile, qui place désormais l’Hexagone dans le sillage de plusieurs pays ayant déjà réformé leur droit en ce sens. Mais ce tournant symbolique soulève aussi des interrogations sur les modalités d’application concrète.

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Noémie Lenoir brise le silence sur un mal qui ronge : « Je suis alcoolique, et je le resterai toute ma vie »

Le témoignage de Noémie Lenoir n’est pas une confession de star en quête d’attention. C’est un cri lucide sur une maladie qui tue des millions de personnes chaque année et que nos sociétés refusent encore de traiter avec sérieux. En affirmant « Je suis alcoolique, et je le resterai toute ma vie », la comédienne alerte sur les ravages d’une dépendance souvent banalisée, parfois même valorisée. Ce n’est pas une revendication. C’est une alerte. Et elle mérite d’être entendue.

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Procès Harvey Weinstein : coupable de viol à Los Angeles, acquitté à New York, un nouveau procès s’ouvre sur fond de controverses judiciaires

L’affaire Harvey Weinstein, emblème planétaire de la chute des puissants prédateurs sexuels, rebondit une fois de plus dans les arcanes judiciaires états-uniennes. L’ancien magnat de Hollywood, aujourd’hui âgé de 72 ans, a vu l’une de ses condamnations annulée à New York, tandis que la peine pour viol prononcée à Los Angeles reste maintenue. Un nouveau procès s’ouvrira à Manhattan, soulignant les ambivalences d’un système judiciaire parfois indulgent envers les puissants.

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France : le « proxénétisme de cité », entre mutations sociétales et préoccupations sécuritaires

Selon des informations révélées cette semaine par Europe 1, le phénomène désigné sous le nom de « proxénétisme de cité » aurait été multiplié par dix en France au cours de la dernière décennie. Une affirmation qui suscite autant de réactions qu’elle pose de questions : de quoi parle-t-on précisément ? Quelle est la portée réelle du phénomène ? Et surtout, comment analyser cette évolution sans sombrer dans la caricature ou l’instrumentalisation ?

L’expression « proxénétisme de cité » ne correspond à aucune qualification juridique spécifique. Elle désigne de manière informelle une forme de prostitution organisée par de jeunes hommes issus de certains quartiers urbains, souvent en lien avec d’autres formes de délinquance comme le trafic de stupéfiants. Ces réseaux sont décrits comme informels, fragmentés, parfois très jeunes, et ayant recours aux réseaux sociaux pour organiser la mise en relation entre clients et victimes.

L’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) note effectivement une augmentation du nombre de procédures liées au proxénétisme sur les dernières années. Toutefois, les chiffres avancés dans les médias multiplication par dix ne semblent pas étayés par des données officielles publiques, du moins à ce jour. Il s’agirait davantage d’une estimation globale portant sur les nouveaux cas repérés dans certaines zones sensibles, selon les témoignages de policiers ou d’intervenants associatifs.

Ce qui caractérise ces nouvelles pratiques, c’est l’usage massif du numérique. Des plateformes comme Snapchat, Instagram ou des sites d’annonces spécialisées sont utilisées pour recruter des jeunes filles parfois mineures et organiser leur exploitation. Certains proxénètes utilisent des techniques de manipulation affective, connues sous le nom de « loverboys », pour entraîner les victimes dans des relations d’emprise où l’affect se confond avec l’exploitation économique.

Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de transformation de la prostitution en France, qui tend à se dématérialiser, à se diffuser sur l’ensemble du territoire, et à toucher des publics de plus en plus jeunes. Des expertises judiciaires signalent également une invisibilisation croissante du phénomène*m, les réseaux se rendant plus discrets, mobiles et adaptatifs, échappant ainsi aux modèles classiques d’enquête.

Les principales victimes de ces réseaux sont des adolescentes en situation de fragilité sociale : déscolarisation, ruptures familiales, isolement psychologique, précarité économique. Certaines sont sous emprise, d’autres contraintes par des menaces, et beaucoup évoluent dans des environnements marqués par l’absence d’adultes protecteurs ou de dispositifs d’écoute efficaces.

La loi française interdit le proxénétisme, même si la prostitution en soi n’est pas un délit. Depuis 2016, l’achat d’actes sexuels est pénalisé, dans une logique de protection des personnes prostituées. Toutefois, les associations dénoncent une insuffisance des moyens de prévention et d’accompagnement, notamment en milieu scolaire, ainsi qu’un manque de coordination entre services sociaux, judiciaires et éducatifs.

L’usage médiatique de la notion de « proxénétisme de cité » n’est pas neutre. Il tend à associer de manière mécanique certaines formes de criminalité à des territoires définis, renforçant les logiques de stigmatisation déjà à l’œuvre dans le débat public sur les quartiers dits sensibles. Or, le proxénétisme ne se limite pas à ces zones : il existe également dans les milieux bourgeois, les réseaux transnationaux ou les cercles festifs, parfois avec un degré d’organisation et de violence bien supérieur.

En ce sens, la focalisation exclusive sur les quartiers populaires risque de masquer la diversité des formes de traite et d’exploitation sexuelle à l’échelle du pays. Elle contribue également à détourner l’attention des logiques de demande c’est-à-dire de consommation de services sexuels qui restent peu interrogées dans l’espace public.

Au-delà du phénomène en lui-même, la question du proxénétisme en France renvoie à des enjeux plus profonds :

~ Quelles sont les aspirations de la jeunesse face à un horizon économique incertain ?
~ Pourquoi les outils de prévention semblent-ils inadaptés à la réalité des réseaux sociaux ?
~ Comment expliquer l’absence de dispositifs massifs d’éducation à la sexualité, à la citoyenneté et aux violences de genre ?
~ Pourquoi les grandes plateformes numériques ne sont-elles pas davantage mises en cause dans leur rôle passif ou complice ?

Le phénomène observé dans certaines cités françaises est donc le révélateur d’un malaise plus vaste, qui concerne l’ensemble du corps social : déficit de repères, perte de confiance dans les institutions, fascination pour l’argent facile, invisibilisation des victimes, faible réponse judiciaire.

Loin des raccourcis sensationnalistes, La Boussole – infos appelle à une approche rigoureuse, nuancée et structurelle de cette problématique. Il ne s’agit ni de nier l’existence de ces réseaux, ni de les réduire à une représentation simpliste. Mais d’analyser avec méthode un phénomène social en mutation, qui traverse les couches de la société française et met en lumière les failles de son système éducatif, numérique et judiciaire.

Le combat contre l’exploitation sexuelle des mineures ne peut se gagner par la seule répression. Il exige une mobilisation collective fondée sur la connaissance, la responsabilité et la prévention.

République tchèque : un sursis pour les victimes de stérilisations forcées, la mémoire face au silence administratif

Il y a des blessures que le temps n’efface pas. Il y a des humiliations que seule la reconnaissance peut atténuer. En prolongeant d’un an, le 12 juin 2025, le délai imparti pour les demandes d’indemnité des femmes stérilisées sans consentement entre 1966 et 2012, le Sénat tchèque n’a pas seulement rectifié une erreur administrative : il a réouvert un pan de l’histoire que la démocratie post-communiste avait trop longtemps laissé dans l’ombre.

Adoptée en juillet 2021, la loi prévoyait une indemnité forfaitaire de 300 000 couronnes (environ 12 000 euros) pour les femmes ayant été stérilisées sans leur consentement libre et éclairé. Une avancée saluée, mais tardive, et restée en grande partie théorique : sur les plusieurs milliers de femmes concernées, seules environ 600 avaient déposé un dossier à la date de clôture initiale. Manque d’information, barrières linguistiques, méfiance vis-à-vis des autorités, difficultés à produire des preuves : l’appareil administratif s’est révélé aussi insensible que les médecins de l’époque.

Les principales victimes sont des femmes roms, touchées par une politique de contrôle des naissances motivée par un racisme institutionnalisé, hérité du régime communiste et perpétué bien après 1989. Le consentement était arraché sous la pression, la menace de perdre les aides sociales ou la garde des enfants, voire obtenue juste après l’accouchement, dans un état de vulnérabilité extrême.

En 2005, le gouvernement avait présenté des excuses formelles, mais aucun mécanisme d’indemnisation n’avait suivi. Il aura fallu plus de quinze ans de combat judiciaire, de rapports d’ONG, d’interventions du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe et de la société civile pour arracher cette loi de 2021.

La prolongation du délai répond à une nécessité pratique : permettre à des femmes aujourd’hui très âgées, parfois analphabètes, souvent isolées, d’être enfin indemnisées. Mais elle renvoie aussi à une question plus profonde : pourquoi une telle réticence à affronter le passé ? Pourquoi tant de lenteurs, d’opacité, de blocages ? En creux, c’est toute une société qui semble peiner à se regarder en face, à reconnaître que la démocratie tchèque n’a pas seulement hérité des institutions du communisme, mais aussi de ses angles morts, de ses hiérarchies implicites, de son obsession du contrôle social.

Dans une tribune récente, l’ancienne ombudsman tchèque Anna Šabatová réclamait plus qu’une prolongation de délai : un accompagnement juridique et psychologique spécifique, une meilleure formation des administrations, et surtout, un véritable travail mémoriel. Car si l’argent peut soulager une part de la souffrance, il ne restitue ni les enfants jamais nés, ni les filiations brisées, ni l’image de soi ravagée par la médicalisation de la domination.

En Europe centrale comme ailleurs, les politiques de santé publique ont trop souvent servi de paravent à des logiques de sélection, d’éviction ou de stigmatisation. Aujourd’hui, à l’heure des discours sur la biotechnologie, la génétique ou l’économie des soins, cette affaire rappelle une vérité essentielle : le progrès technique n’est rien sans progrès éthique. Il ne suffit pas de réparer, il faut aussi se souvenir, nommer, enseigner.

La république tchèque a accordé un sursis. Mais elle n’a pas encore gagné son pari moral. C’est une course contre l’oubli qui s’engage désormais.

Sport féminin : Martina Navratilova dénonce l’inclusion des athlètes transgenres au nom de l’équité

Figure historique du tennis mondial et militante de longue date des droits des femmes et des minorités sexuelles, Martina Navratilova fait aujourd’hui entendre une voix discordante dans le débat brûlant sur la place des personnes transgenres dans le sport féminin. Au nom de l’équité biologique, elle appelle à une séparation stricte entre sport féminin et participation des athlètes ayant vécu une puberté masculine.

Interrogée par la journaliste états-unienne Kara Swisher, Navratilova a défendu une ligne claire :

« Une compétition féminine équitable doit reposer sur le sexe biologique, sinon elle cesse d’être juste. »

Pour la championne aux 18 titres du Grand Chelem, les femmes trans ayant traversé une puberté masculine bénéficient d’un avantage physique irréductible, qu’aucun traitement hormonal ne peut totalement annuler. Gabarit osseux, densité musculaire, capacité respiratoire : autant d’éléments qui, selon elle, faussent la donne dans les disciplines de force, d’endurance ou de vitesse.

Navratilova ne remet pas en cause les droits civils des personnes transgenres dans la société civile. Elle plaide même pour leur reconnaissance dans la vie quotidienne. Mais selon elle, le sport de haut niveau constitue une exception, car il repose sur des critères objectifs de performance.

« Ce n’est pas une question de haine ou d’exclusion. C’est une question d’équité. »

Sa position lui a valu l’exclusion du conseil consultatif d’Athlete Ally, organisation de défense des minorités LGBTQ dans le sport. Elle est désormais régulièrement taxée de « transphobie » par les cercles militants. Pourtant, plusieurs études scientifiques confortent ses arguments : elles établissent que la puberté masculine confère des avantages significatifs dans certaines disciplines, même après des années de transition.

La controverse s’inscrit dans un contexte plus large. Depuis 2022, de nombreuses fédérations internationales (World Athletics, FINA, UCI, etc.) ont décidé d’exclure les femmes transgenres ayant connu une puberté masculine des compétitions féminines élite. Certaines explorent la création d’une catégorie « open » ou « mixte », dans une tentative d’inclusion sans atteinte à l’intégrité des compétitions féminines.

Cette évolution traduit un virage prudent : le sport mondial cherche à préserver l’équité sans sombrer dans l’idéologie, alors que certains activismes exigent l’effacement de toute distinction fondée sur le sexe biologique.

Dans les milieux féministes, les positions se fracturent. Certaines militantes, comme Navratilova, affirment qu’un féminisme cohérent ne peut éluder les réalités biologiques. D’autres, au contraire, estiment que cette ligne de défense dissimule des logiques d’exclusion.

Mais pour de nombreuses sportives de haut niveau, la question est moins théorique que concrète : peuvent-elles concourir dans des conditions équitables si des concurrentes biologiquement masculines leur sont opposées ? La réponse, de plus en plus souvent, est non

Au fond, cette affaire révèle le divorce croissant entre données scientifiques, revendications identitaires et cadre légal. Alors que certaines législations encouragent une autodétermination libre du genre, d’autres domaines, comme le sport, continuent d’imposer des bornes biologiques strictes.

Martina Navratilova incarne ce dilemme : ancienne icône du progressisme, elle est aujourd’hui perçue comme une dissidente voire une hérétique par les courants qu’elle a jadis soutenus.

En résumé

Martina Navratilova exige que le sport féminin reste fondé sur le sexe biologique.
Elle est soutenue par certaines fédérations et figures scientifiques, mais critiquée par les militants LGBTQ.
Le débat cristallise les tensions entre science, inclusion et équité, dans un monde occidental de plus en plus polarisé.
Le sport, en tant qu’espace d’objectivation corporelle, devient un champ de bataille idéologique.

Grossesses sous pression climatique : quand la chaleur menace la vie avant la naissance

Le réchauffement climatique n’épargne aucun corps, pas même celui de la femme enceinte. Tandis que les températures mondiales grimpent, les risques liés à la grossesse augmentent : naissances prématurées, stress fœtal, complications maternelles, voire mortalité périnatale. Un enjeu de santé publique encore largement ignoré dans les stratégies climatiques internationales.

Chaque jour un peu plus chaud que le précédent. Chaque saison un peu plus longue, plus sèche, plus suffocante. Dans ce monde en surchauffe, le corps de la femme enceinte devient un terrain fragile, exposé à des agressions physiologiques qu’on commence tout juste à comprendre scientifiquement.

Les chiffres sont éloquents. Selon une méta-analyse récente couvrant 940 villes dans 247 pays, les « jours à risque thermique pour la grossesse » ont doublé en moins de deux décennies. Dans certains pays comme l’Inde ou l’Australie, les femmes enceintes doivent désormais composer avec jusqu’à six semaines supplémentaires de chaleur dangereuse chaque année.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) alerte : l’exposition à des températures supérieures à 35 °C pendant plusieurs jours consécutifs augmente de façon significative le risque de naissance prématurée, de faible poids à la naissance et de mortinatalité. Ces effets ne sont pas théoriques. Ils sont observés, documentés, quantifiés.

Pourquoi la grossesse est-elle si sensible à la chaleur ? Parce que le métabolisme maternel s’intensifie naturellement durant la gestation. Le volume sanguin augmente, le rythme cardiaque s’accélère, la température corporelle est légèrement plus élevée. Ce qui rend les femmes enceintes plus vulnérables à la déshydratation, aux coups de chaleur, et aux troubles de la régulation thermique.

Le stress thermique affecte également le fœtus. Des études menées en Gambie ou en Californie ont montré qu’une simple augmentation de 1 °C suffit à modifier le flux sanguin placentaire, à désynchroniser le rythme cardiaque fœtal, ou à provoquer un accouchement anticipé. En Australie, les femmes exposées à des épisodes de chaleur extrême au troisième trimestre ont deux fois plus de risques de prolongation de grossesse au-delà de 41 semaines, avec les complications que cela entraîne.

À cela s’ajoute la pollution atmosphérique, souvent corrélée aux pics de chaleur. Les particules fines (PM2,5), l’ozone et les oxydes d’azote pénètrent la circulation sanguine, atteignant le placenta, voire le fœtus. Ils sont associés à un risque accru de fausses couches, de retard de croissance intra-utérin et de troubles du développement neurologique.

Cette menace climatique ne frappe pas toutes les femmes de la même manière. Elle accentue les inégalités socio-économiques et géographiques.

Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, les femmes enceintes ont moins accès à des systèmes de santé adaptés, à des lieux de travail climatisés ou à un suivi médical régulier.
En milieu rural, notamment en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud, les conditions de travail physique intense (agriculture, marché, portage) exposent les femmes à un stress thermique quotidien, sans possibilité de repli.
Les infrastructures hospitalières sont souvent inadéquates pour gérer les complications obstétricales liées à la chaleur ou aux maladies vectorielles amplifiées par le climat (paludisme, dengue, Zika).

C’est la double peine climatique : être enceinte et pauvre, dans une région chaude.

Malgré les alertes répétées de l’OMS, de l’UNICEF ou du Journal of Global Health, la santé maternelle reste quasiment absente des plans climat nationaux. Moins de 20 % des contributions nationales déterminées (NDC) dans le cadre de l’Accord de Paris mentionnent la vulnérabilité des femmes enceintes. Quant aux financements internationaux, ils privilégient encore les infrastructures ou la transition énergétique, reléguant la santé reproductive au second plan.

Il existe pourtant des solutions :

Mettre en place des systèmes d’alerte thermique adaptés aux femmes enceintes ;
Améliorer l’accès à l’eau potable et à la climatisation dans les maternités ;
Intégrer le suivi obstétrical dans les stratégies d’adaptation climatique ;
Former les sages-femmes et médecins aux nouveaux risques liés à l’environnement.

Au-delà des données médicales, il y a une question civilisationnelle : voulons-nous d’un monde où la grossesse devient un risque environnemental majeur ? Où porter la vie suppose de défier la température ambiante, l’air que l’on respire, la stabilité des saisons ?

Le réchauffement climatique n’est pas un phénomène abstrait. Il modifie la biologie intime des corps. Il touche l’origine même de l’humanité : la gestation. C’est pourquoi sa prise en compte dans les politiques publiques ne peut plus se limiter aux grands discours sur l’atténuation des émissions. Il faut descendre dans les détails, dans les ventres, dans les maternités, dans la vie réelle.

Le droit de naître en sécurité ne peut être dissocié du droit de vivre dans un environnement sain. Protéger la santé maternelle face au dérèglement climatique, c’est défendre à la fois l’avenir des enfants et la dignité des femmes. Cela exige une révolution dans nos priorités sanitaires, écologiques et sociales.