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Éthiopie : trois ans après Pretoria, pourquoi la paix du Tigré est à nouveau au bord de la rupture

L’offensive lancée le 23 septembre par les forces tigréennes a ouvert la crise la plus grave depuis l’accord de paix signé à Pretoria en novembre 2022. Après plusieurs jours d’avancées dans le nord de l’Éthiopie, les forces fédérales ont repris lundi Alamata, dans le sud du Tigré. Mais le retour des combats dépasse désormais les frontières de la région : l’Afar et l’Amhara sont touchés, sept groupes armés se sont alliés contre le pouvoir fédéral et Addis-Abeba accuse plusieurs pays voisins de soutenir ses adversaires. Trois ans après Pretoria, les fragilités que l’accord n’avait pas réglées ressurgissent une à une.

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Le calme n’aura finalement été qu’une parenthèse fragile. Depuis le 23 septembre, les forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) affrontent de nouveau l’armée fédérale éthiopienne dans le nord du pays. Elles ont pris le contrôle de plusieurs positions et des aéroports de Mekele, Axoum et Shire, avant d’étendre leurs opérations à l’Afar et à l’Amhara. L’Union africaine a dénoncé une nouvelle escalade et appelé les protagonistes à reprendre immédiatement les discussions dans le cadre de l’accord de Pretoria.

Le rapport de force a toutefois commencé à évoluer. Lundi 28 septembre, les forces fédérales et leurs alliés ont annoncé avoir repris Alamata, une ville située à environ 120 kilomètres au sud de Mekele. Des images vérifiées par Reuters montrent des soldats favorables au gouvernement dans ses rues. Cette reprise constitue le premier retournement important depuis le début de l’offensive tigréenne.

Alamata n’est pourtant qu’un épisode d’une bataille beaucoup plus large. Dans l’Afar voisin, les forces tigréennes ont pris Erebti, tandis que les combats se poursuivent dans certaines zones de l’Amhara. Les communications sont perturbées dans le Tigré et l’accès aux populations devient plus difficile. Médecins sans frontières a signalé une forte augmentation du nombre de blessés pris en charge dans plusieurs établissements de santé.

Le fait nouveau n’est donc pas seulement le retour des armes dans le Tigré. C’est le déplacement du conflit d’une question territoriale et politique essentiellement tigréenne vers une confrontation susceptible de toucher plusieurs régions et, à terme, l’équilibre de la Corne de l’Afrique.

Pretoria avait arrêté la guerre, pas réglé ses causes

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir au 2 novembre 2022.

Après deux années de guerre entre le gouvernement fédéral et le TPLF, les deux camps avaient signé à Pretoria un accord de cessation des hostilités sous la médiation de l’Union africaine. Le texte avait permis de faire taire les armes et d’engager un processus de désarmement, de restauration des services et de retour à une administration normale du Tigré.

Mais plusieurs questions essentielles étaient restées ouvertes.

La plus explosive concerne le Tigré occidental, contrôlé pendant la guerre par des forces amhara et fédérales. Des centaines de milliers de Tigréens ont été déplacés et les dirigeants du TPLF réclament toujours le retour de cette population et la restitution du territoire. Les forces amhara rejettent, elles aussi, la revendication tigréenne sur cette zone.

Le désarmement du TPLF constitue un autre point de friction. Addis-Abeba accuse les forces tigréennes de ne pas avoir complètement renoncé à leurs capacités militaires. Les autorités du Tigré répondent que le retrait des autres forces présentes dans la région et le retour des déplacés n’ont pas été réalisés conformément à leurs attentes.

Le règlement politique n’a pas davantage produit les résultats espérés. Le TPLF a repris le contrôle de l’administration régionale cette année, tandis que le Tigré n’a pas participé aux élections fédérales de juin 2026. Plusieurs mécanismes prévus après la guerre sont ainsi restés inachevés.

Pretoria avait donc suspendu le conflit sans faire disparaître les désaccords qui l’avaient nourri.

Un rapprochement improbable contre Abiy Ahmed

La nouveauté de cette crise tient aussi à la recomposition des forces armées.

Le 21 septembre, quelques jours avant l’offensive tigréenne, sept groupes armés éthiopiens ont annoncé la création de l’Ethiopian Peoples’ Forces Alliance for Survival, avec pour objectif déclaré de renverser le gouvernement du Premier ministre Abiy Ahmed. L’alliance rassemble notamment le TPLF, le mouvement amhara Fano et l’Armée de libération oromo.

Cette coalition a quelque chose d’inédit.

Durant la guerre de 2020-2022, les forces amhara combattaient aux côtés de l’armée fédérale contre le TPLF. Aujourd’hui, certains de leurs représentants se retrouvent dans la même alliance que leur ancien adversaire.

Cette proximité ne signifie pas que les groupes partagent le même projet pour l’Éthiopie. Ils ont des revendications territoriales, politiques et identitaires différentes. Ce qui les réunit est d’abord leur opposition au pouvoir d’Abiy Ahmed. Sa solidité militaire et politique reste donc à démontrer. Mais pour Addis-Abeba, le changement est considérable : le TPLF n’est plus seul dans sa confrontation avec le gouvernement fédéral.

Le conflit du Tigré doit ainsi être lu à l’intérieur d’une crise plus large de l’État éthiopien, où plusieurs insurrections et tensions régionales se superposent.

Pourquoi l’Afar compte autant

L’extension des combats à l’Afar est particulièrement sensible.

Cette région relie le nord de l’Éthiopie au corridor qui conduit vers Djibouti, principal débouché maritime de l’économie éthiopienne. Pour un pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, cet axe représente bien davantage qu’une simple route commerciale.

Toute perturbation durable de cette zone peut affecter les déplacements, les approvisionnements et le commerce extérieur de l’Éthiopie.

C’est ce qui donne à l’offensive tigréenne une portée différente de celle d’une simple reprise des combats autour de Mekele. Le TPLF cherche à défendre ses positions dans le Tigré, mais son extension vers l’Afar ouvre aussi une porte sur des axes stratégiques qui dépassent largement les frontières de la région. Les combats dans l’Amhara ajoutent un autre front au dispositif.

La situation est d’autant plus préoccupante que l’Éthiopie fait face simultanément à d’autres foyers de violence, notamment dans l’Oromia et l’Amhara.

L’Érythrée, le voisin qui peut faire basculer l’équation

La dimension régionale devient encore plus sensible lorsqu’on regarde vers l’Érythrée.

Pendant la guerre de 2020-2022, l’Érythrée avait combattu aux côtés des forces fédérales éthiopiennes contre le TPLF. Depuis, les relations entre Asmara et Addis-Abeba se sont profondément dégradées.

La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge est au cœur de cette détérioration. L’Éthiopie cherche à sécuriser un accès maritime durable et s’intéresse notamment aux possibilités offertes par les ports de la région. Pour l’Érythrée, toute perspective donnant à son voisin une présence stratégique sur son littoral constitue un sujet de souveraineté particulièrement sensible.

Aujourd’hui, Addis-Abeba accuse l’Érythrée de soutenir financièrement le TPLF. Le chef d’état-major éthiopien, le maréchal Birhanu Jula, a également évoqué un soutien du Soudan et de l’Égypte aux forces hostiles au gouvernement. L’Érythrée et le Soudan rejettent ces accusations.

Il faut ici distinguer les accusations des faits établis. Aucune preuve publique suffisante ne permet de présenter comme acquis un soutien militaire direct de ces trois États au TPLF. En revanche, les rivalités entre eux sont bien réelles : le Soudan est lui-même plongé dans une guerre, l’Égypte est en désaccord avec Addis-Abeba sur le Nil et le Grand barrage de la Renaissance, tandis que l’accès à la mer Rouge empoisonne les relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée.

Le retour de la guerre au Tigré intervient donc dans une région déjà traversée par plusieurs lignes de fracture.

Le précédent de 2020 pèse sur chaque décision

La prudence de l’Union africaine et des Nations unies s’explique par le bilan de la précédente guerre.

Entre 2020 et 2022, le conflit avait provoqué une catastrophe humaine majeure. L’Union africaine avait estimé à environ 600 000 le nombre de morts liés aux combats, à la famine et à l’effondrement des services de santé. Des centaines de milliers de personnes étaient également restées déplacées après la fin des hostilités.

Les premiers signes de la nouvelle escalade sont déjà préoccupants. L’Associated Press rapporte environ 150 000 déplacés dans l’Afar et une forte augmentation des blessés dans plusieurs hôpitaux du nord du pays. Ces chiffres restent difficiles à consolider dans une zone où les communications sont perturbées.

L’ONU redoute précisément que la nouvelle confrontation ne débouche sur un conflit « plus large et plus dévastateur ». L’Union africaine, elle, continue de considérer Pretoria comme la base du règlement politique et a demandé à son ancien médiateur, l’ex-président nigérian Olusegun Obasanjo, de reprendre rapidement contact avec les protagonistes.

La question n’est plus seulement de savoir qui contrôle Alamata

La reprise d’Alamata donne pour l’instant un avantage ponctuel aux forces fédérales. Elle ne règle rien sur le fond.

Le TPLF conserve des capacités militaires et bénéficie désormais d’une alliance avec des mouvements qui combattent le gouvernement sur plusieurs autres fronts. Addis-Abeba, de son côté, dispose toujours d’une armée nationale et de forces alliées capables de reprendre du terrain.

Le véritable enjeu des prochains jours sera donc de savoir si ce nouvel affrontement peut encore être contenu dans le cadre politique de Pretoria.

Car les conditions qui avaient permis l’accord de 2022 ne sont plus exactement les mêmes. Le TPLF a retrouvé une partie de son autonomie politique, les relations entre Addis-Abeba et Asmara se sont détériorées, les groupes amhara et oromo poursuivent leurs propres combats et une nouvelle coalition armée cherche désormais à contester le pouvoir fédéral.

Trois ans après Pretoria, la paix n’est donc pas officiellement morte. Mais les fondations sur lesquelles elle reposait sont de nouveau soumises à rude épreuve.

Si les combats restent cantonnés au nord de l’Éthiopie, Pretoria peut encore servir de point de départ à une nouvelle négociation. S’ils se connectent durablement aux conflits de l’Amhara, de l’Oromia et aux tensions avec l’Érythrée et le Soudan, la crise du Tigré pourrait devenir le point de départ d’une nouvelle période d’instabilité dans toute la Corne de l’Afrique.

Celine Dou

Niger : après la tentative de coup d’État, pourquoi l’Algérie envoie quatre avions de chasse à Niamey

Trois semaines après avoir remis quatre hélicoptères militaires au Niger, l’Algérie vient de franchir un nouveau seuil dans son rapprochement avec Niamey. Quatre chasseurs Soukhoï Su-30 ont atterri à Niamey le 30 août, accompagnés d’un avion de transport Iliouchine Il-76 et d’un avion ravitailleur Iliouchine Il-78. Officiellement, Alger répond à une demande de soutien formulée par les autorités nigériennes après la tentative de renversement du pouvoir survenue dans la capitale les 28 et 29 août. Mais derrière ces appareils se dessine une évolution plus large de la relation entre les deux pays et de la posture militaire algérienne au Sahel.

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Dans la nuit du 28 au 29 août, un groupe de militaires, principalement issus des forces spéciales, a tenté de prendre le contrôle de plusieurs positions stratégiques à Niamey, dont la base aérienne 101, l’aéroport international Diori-Hamani, le secteur du palais présidentiel et la télévision nationale. Les forces restées loyales au général Abdourahamane Tiani ont finalement repris le contrôle des sites occupés, avec un appui déterminant d’éléments russes de l’Africa Corps. Quelques heures plus tard, l’Algérie a décidé de répondre à l’appel de Niamey. Le déploiement de ses Su-30 constitue une première dans la relation militaire entre les deux pays, mais aussi un signal important de l’évolution de la doctrine d’Alger.

Une nuit qui a fragilisé le pouvoir de Niamey

Le général Abdourahamane Tiani est lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État, en juillet 2023. Trois ans plus tard, son régime a été confronté à une tentative de mutinerie venue de l’intérieur de l’appareil militaire.

Dans la nuit du 28 au 29 août, des militaires ont attaqué la base aérienne 101, située dans l’enceinte de l’aéroport international de Niamey, tout en tentant de s’approcher du palais présidentiel et de prendre le contrôle de la télévision nationale. Pendant plusieurs heures, l’issue de l’affrontement est restée incertaine.

Les forces loyalistes ont finalement repris la base aérienne. Le rôle joué par les militaires russes de l’Africa Corps a été confirmé par l’ambassadeur de Russie au Niger. Selon les informations disponibles, environ 200 éléments russes présents sur la base ont participé à la reprise du site.

Cette intervention russe est un élément essentiel pour comprendre la suite des événements. Depuis sa rupture avec plusieurs partenaires occidentaux, Niamey s’est progressivement rapprochée de Moscou. La tentative de mutinerie a ainsi donné une illustration concrète de cette nouvelle architecture sécuritaire.

Mais la Russie n’est pas le seul partenaire vers lequel le pouvoir nigérien s’est tourné.

Alger répond à l’appel de Niamey

Le 30 août, le ministère algérien de la Défense nationale a annoncé l’envoi de quatre chasseurs Soukhoï Su-30 au Niger, sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune et à la demande des autorités nigériennes.

Les quatre appareils ont rejoint Niamey avec un Iliouchine Il-78 destiné au ravitaillement en vol et un Iliouchine Il-76 de transport. Des images diffusées par le ministère algérien de la Défense nationale montrent les appareils sur le tarmac de l’aéroport international de Niamey, où ils ont été accueillis par les autorités nigériennes.

Alger présente cette opération comme une mission de soutien à l’armée nigérienne destinée à contribuer à faire face à la tentative de déstabilisation du pays. Le vocabulaire employé est important : il ne s’agit pas, à ce stade, d’une annonce de transfert de propriété des chasseurs aux forces nigériennes.

Les quatre Su-30 sont donc à considérer comme un détachement militaire algérien déployé au Niger, et non comme quatre appareils livrés à l’armée nigérienne.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’Algérie avait déjà fourni au Niger, au début du mois d’août, quatre hélicoptères militaires, deux Mi-24 et deux Mi-171. Dans ce cas, il s’agissait bien d’un transfert destiné aux forces nigériennes.

Pourquoi quatre chasseurs maintenant ?

Le calendrier donne une partie de la réponse.

Le Niger et l’Algérie ont considérablement rapproché leurs relations au cours des derniers mois. Le président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, Abdourahamane Tiani, s’est rendu en Algérie en février 2026, dans le cadre d’un rapprochement politique affiché avec Abdelmadjid Tebboune.

La coopération militaire a ensuite pris une dimension plus concrète. Le don des quatre hélicoptères en août a été suivi, quelques semaines plus tard, par le déploiement des Su-30.

Cette succession n’est pas anodine : Alger n’en est plus seulement au registre de la coopération diplomatique ou de la fourniture d’équipements. Elle accepte désormais de projeter des moyens militaires sur le territoire nigérien.

Janes relève qu’il s’agit de la première annonce d’un déploiement d’appareils de combat algériens dans un État voisin.

C’est ce qui donne à l’événement une portée qui dépasse largement la seule tentative de mutinerie.

Une nouvelle posture pour l’Algérie

Pendant des décennies, l’Algérie a été attachée au principe de non-ingérence et à une doctrine militaire privilégiant la défense de son territoire.

La révision constitutionnelle de 2020 a toutefois ouvert la possibilité pour l’Armée nationale populaire de participer à des opérations militaires au-delà des frontières, sous certaines conditions.

Le déploiement de Su-30 au Niger constitue ainsi un cas concret de cette évolution. Le Monde souligne, dans une analyse publiée le 3 septembre, que cette opération pose notamment la question de la nouvelle doctrine militaire algérienne et de ses implications au Sahel.

Il serait cependant prématuré d’en déduire qu’Alger abandonne définitivement sa doctrine traditionnelle. Une mission ponctuelle effectuée à la demande d’un État voisin ne signifie pas encore que l’Algérie entend intervenir militairement dans toutes les crises de son environnement régional.

Mais le précédent est désormais créé.

Le Niger, entre Russie, Algérie et Alliance des États du Sahel

La configuration dans laquelle intervient cette opération est également révélatrice.

Le Niger a quitté le partenariat militaire occidental qui structurait auparavant une partie de sa politique de sécurité. Il s’est rapproché de la Russie et a renforcé ses liens avec le Mali et le Burkina Faso au sein de l’Alliance des États du Sahel.

Or, lors de la tentative de mutinerie d’août, le soutien décisif est venu principalement des forces russes présentes à Niamey. Les partenaires de l’Alliance des États du Sahel n’ont pas joué le même rôle dans la reprise de la base aérienne 101.

L’arrivée des avions algériens ajoute donc une nouvelle pièce au dispositif.

Il ne faut toutefois pas présenter Alger et Moscou comme agissant de manière coordonnée dans cette opération. Aucun élément disponible ne permet d’affirmer que le déploiement algérien résulte d’une action conjointe entre les deux pays.

Il s’agit plutôt, à ce stade, de deux soutiens distincts apportés au même pouvoir nigérien.

Un soutien qui intervient après plusieurs attaques

La tentative de coup d’État ne peut pas non plus être isolée de la dégradation de la situation sécuritaire du Niger.

Le pays reste confronté à des attaques de groupes djihadistes, particulièrement dans la région de Tillabéri, frontalière du Mali et du Burkina Faso. Plusieurs attaques meurtrières ont frappé les forces nigériennes ces derniers mois.

L’aéroport de Niamey lui-même avait déjà été visé à deux reprises en 2026, notamment en janvier et en juin. La base aérienne 101, devenue le point de départ de la tentative de mutinerie d’août, concentre donc une importance militaire particulière.

Le pouvoir du général Tiani doit ainsi faire face à une double vulnérabilité : la pression des groupes armés à l’extérieur et les tensions au sein même de l’appareil militaire.

C’est dans cet environnement que le soutien extérieur prend toute son importance.

Alger cherche-t-elle aussi à retrouver une place au Sahel ?

C’est probablement la question de fond posée par l’arrivée des Su-30.

Le Niger est un voisin stratégique de l’Algérie. Les deux pays partagent une longue frontière et des intérêts sécuritaires communs. Mais la relation algéro-nigérienne s’inscrit également dans un contexte régional plus tendu, marqué par la recomposition des alliances au Sahel.

En apportant un soutien militaire direct à Niamey, Alger affirme son intérêt pour la stabilité de son voisin méridional. Elle montre également qu’elle entend conserver une capacité d’action dans une région où son influence a été mise à l’épreuve par les transformations politiques intervenues au Mali, au Burkina Faso et au Niger.

L’enjeu dépasse donc les quatre chasseurs stationnés à Niamey.

Pour Alger, la question est désormais de savoir jusqu’où peut aller cette nouvelle capacité d’engagement sans remettre en cause les principes qui ont longtemps encadré sa politique de défense.

Pour Niamey, la question est différente : après avoir sollicité l’appui russe lors de la tentative de mutinerie, le pouvoir nigérien vient de faire appel à l’Algérie. Cela traduit à la fois la diversification de ses soutiens et les difficultés auxquelles il demeure confronté.

Et maintenant ?

Le déploiement annoncé par Alger est présenté comme une mission de soutien. Les sources disponibles ne permettent pas, au 3 septembre, d’établir la durée exacte de la présence des appareils ni un éventuel transfert ultérieur aux forces nigériennes.

L’essentiel est ailleurs : en quelques semaines, la coopération militaire entre Alger et Niamey est passée d’un soutien matériel à une présence aérienne directe.

La tentative de coup d’État aura donc produit un effet inattendu : elle a révélé les fragilités internes du pouvoir nigérien, confirmé le rôle sécuritaire croissant de la Russie auprès de Niamey et donné à l’Algérie l’occasion de tester, dans les faits, une capacité d’engagement militaire au-delà de ses frontières.

Les quatre Su-30 ne racontent ainsi qu’une partie de l’histoire.

Derrière leur arrivée à Niamey se joue une question plus vaste : qui entend désormais peser sur la sécurité du Sahel, et jusqu’où ?

Celine Dou

Syrie : après quinze ans de rupture, Paris reprend pied à Damas

Les deux explosions qui ont retenti à Damas quelques heures avant la rencontre entre Emmanuel Macron et Ahmed al-Charaa auraient pu conduire à l’annulation d’une visite déjà chargée de symboles. Il n’en a rien été. En maintenant son déplacement et en annonçant une relance des relations franco-syriennes, le président français a fait le choix d’assumer une inflexion diplomatique majeure : renouer avec un pouvoir de transition dirigé par un homme dont le passé continue de susciter de profondes interrogations au sein de la communauté internationale.

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Le rapprochement engagé entre Paris et Damas dépasse le cadre d’une visite présidentielle. Il traduit une évolution de la politique française au Moyen-Orient, où les impératifs de stabilité, de sécurité et de reconstruction semblent désormais primer sur la stratégie d’isolement poursuivie durant les années Bachar al-Assad. Ce choix, qui ouvre de nouvelles perspectives diplomatiques, expose aussi la France à des critiques sur la nature du partenaire avec lequel elle accepte aujourd’hui de traiter.

Les images ont fait le tour du monde. Alors que deux engins explosifs improvisés éclataient dans le centre de Damas, à proximité de l’hôtel où séjournait la délégation française, Emmanuel Macron poursuivait son programme sans modification. Quelques heures plus tard, il apparaissait aux côtés d’Ahmed al-Charaa, président syrien de transition, pour annoncer l’ouverture d’une nouvelle page des relations entre les deux pays.

Le contraste est saisissant. D’un côté, une capitale qui demeure exposée à des attaques rappelant que la guerre n’a pas totalement quitté le territoire syrien. De l’autre, un chef d’État européen qui choisit de maintenir sa visite afin de signifier que la France entend désormais accompagner la reconstruction politique du pays plutôt que de l’observer à distance.

Cette décision marque une rupture avec la ligne suivie par Paris depuis le début de la guerre civile syrienne. Pendant plus d’une décennie, la France avait rompu tout dialogue politique avec le régime de Bachar al-Assad, faisant de son isolement diplomatique un principe constant de sa politique étrangère. La chute de ce dernier a toutefois rebattu les cartes.

À la tête de la Syrie se trouve désormais Ahmed al-Charaa, figure dont le parcours demeure l’un des plus controversés de la région. Connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Joulani, il a dirigé le Front al-Nosra, ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda, avant de prendre ses distances avec cette organisation et d’engager une transformation politique progressive. Depuis son accession au pouvoir, il s’efforce de convaincre les partenaires étrangers que son gouvernement est en mesure de conduire une transition, de restaurer les institutions de l’État et de garantir une forme de stabilité.

C’est précisément cette évolution que la France dit vouloir accompagner.

Emmanuel Macron n’a pas offert un soutien inconditionnel au nouveau pouvoir syrien. Il a rappelé que la poursuite du rapprochement dépendrait du respect des libertés fondamentales, de la protection des minorités, de la poursuite de la transition politique et de la lutte contre les organisations djihadistes encore actives sur le territoire. Ces réserves n’ont toutefois pas empêché Paris d’annoncer une reprise des relations diplomatiques, la nomination prochaine d’ambassadeurs, un renforcement de la coopération sécuritaire ainsi qu’un engagement accru dans les projets de reconstruction.

Pour les partisans de cette stratégie, il s’agit d’un choix dicté par le réalisme. Après quatorze années de guerre, la Syrie ne pourra être reconstruite sans partenaires internationaux. Maintenir une politique de mise à l’écart risquerait de laisser le champ libre à d’autres puissances déjà fortement implantées dans la région, tandis que la persistance de l’instabilité continuerait d’alimenter les réseaux extrémistes, les trafics et les mouvements migratoires.

Les détracteurs de cette orientation y voient au contraire un pari risqué. Ils rappellent que le passé d’Ahmed al-Charaa continue de peser sur son image internationale et estiment que la normalisation diplomatique intervient alors que les institutions syriennes demeurent fragiles et que les garanties apportées par le pouvoir de transition restent limitées. Les attentats survenus le jour même de la visite présidentielle nourrissent cette lecture : ils illustrent les difficultés persistantes des autorités à assurer une sécurité durable jusque dans la capitale.

La question dépasse cependant la seule personnalité d’Ahmed al-Charaa. Elle touche à la manière dont les États redéfinissent aujourd’hui leurs priorités diplomatiques. Face aux conflits prolongés, les capitales occidentales semblent de plus en plus privilégier un engagement pragmatique avec les autorités en place plutôt que l’attente d’une transition idéale. La Syrie devient ainsi le laboratoire d’une diplomatie fondée moins sur les intentions affichées que sur les rapports de force et les intérêts stratégiques.

C’est dans cette logique qu’il faut comprendre le « partenariat privilégié » évoqué à Damas. Derrière cette formule se dessinent des enjeux considérables : la reconstruction d’infrastructures détruites par quatorze années de guerre, le retour progressif des investisseurs étrangers, la lutte contre les cellules résiduelles de l’organisation État islamique et la recomposition des équilibres au Moyen-Orient, alors que les tensions entre l’Iran et les États-Unis d’Amérique continuent de peser sur l’ensemble de la région.

En choisissant de reprendre pied à Damas, la France prend un risque calculé. Elle mise sur l’idée qu’un dialogue exigeant avec les nouvelles autorités produira davantage d’effets qu’une politique d’isolement devenue difficile à maintenir. Reste à savoir si cette stratégie permettra réellement de consolider la transition syrienne ou si elle offrira avant tout une reconnaissance internationale à un pouvoir dont la capacité à stabiliser durablement le pays reste encore à démontrer.

Christian Estevez