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France | Recours climatique : quand les citoyens rappellent l’État à ses responsabilités

Pluies torrentielles, forêts en flammes, sécheresses à répétition : sur tout le territoire français, les catastrophes liées au dérèglement climatique s’enchaînent. Face à ce qu’ils considèrent comme une défaillance grave de l’État, des citoyens sinistrés et plusieurs organisations ont saisi le Conseil d’État ce 25 juin. Leur objectif : contraindre le gouvernement à agir vite, fort, et de façon concrète.

Le recours déposé par une coalition d’associations environnementales et de victimes de catastrophes naturelles n’est pas seulement symbolique. Il vise à faire reconnaître une carence réelle de l’État français en matière d’adaptation au changement climatique.

Car si l’on parle beaucoup de neutralité carbone, les politiques concrètes de protection des populations, elles, avancent à pas lents. Zones inondables toujours urbanisées, habitants laissés sans relogement après des coulées de boue, services d’urgence débordés par les canicules : pour les requérants, le pays n’est pas préparé ou ne veut pas l’être.

Au cœur de la plainte : le non-respect des engagements inscrits dans la stratégie nationale d’adaptation, censée structurer la réponse de l’État face aux risques climatiques majeurs. Sécheresses, incendies, submersions marines, pénuries d’eau potable : tous ces phénomènes, autrefois qualifiés d’« exceptionnels », sont désormais récurrents.

Mais sur le terrain, les habitants ne voient ni plans de prévention réellement appliqués, ni accompagnement durable. Pour beaucoup, les mêmes erreurs se répètent d’année en année, aggravées par l’urbanisation incontrôlée, la sous-dotation des collectivités locales et l’absence de coordination nationale.

Ce recours n’est pas parisien, ni abstrait. Il vient de citoyens frappés dans leur chair : habitants du Pas-de-Calais noyés par les crues, riverains de la Loire en alerte permanente, agriculteurs en ruine dans le sud-ouest. Derrière les termes juridiques, il y a des visages, des histoires, des foyers détruits.

Et un constat partagé : la vulnérabilité au climat dépend aussi du niveau de vie, du lieu de résidence, du statut social. Ce que réclament les plaignants, c’est donc une adaptation juste, pensée à l’échelle des territoires et des personnes.

Ce n’est pas la première fois que l’État est poursuivi sur la question climatique. L’Affaire du Siècle, en 2021, avait déjà mis en lumière le manque de cohérence entre discours et actes. Mais cette fois, il ne s’agit pas seulement d’émissions de CO₂, mais de la capacité de l’État à protéger ses citoyens des effets visibles et actuels du dérèglement.

Le Conseil d’État, plus haute juridiction administrative du pays, est donc appelé à jouer un rôle inédit : non pas sanctionner un choix politique, mais rappeler que l’adaptation au climat relève du devoir de protection inscrit dans le droit français.

Trop longtemps, l’adaptation a été traitée comme un enjeu secondaire, presque défensif. Pourtant, pour les millions de Français vivant en zones à risques littoral, plaines inondables, territoires ruraux fragilisés, elle est devenue une question de survie.

Ce que souligne ce recours, c’est l’absence d’une vision d’ensemble : manque de relocalisation des logements, retard sur les infrastructures résilientes, sous-financement des agences de bassin, recul de l’ingénierie territoriale. Autant de signaux d’alerte qu’aucun gouvernement n’a réellement pris au sérieux.

En portant l’affaire devant le Conseil d’État, ces citoyens rappellent que l’action climatique ne peut plus être laissée aux bons sentiments ni aux promesses électorales. Elle est désormais une exigence démocratique, une question de justice, une obligation régalienne.

Si le juge leur donne raison, ce recours pourrait faire date, et ouvrir une nouvelle ère dans la gouvernance environnementale française : celle où l’inaction climatique ne sera plus seulement un scandale moral, mais une faute de droit.

Afrique du Sud : 26 milliards de dollars engagés pour une transition énergétique sous haute surveillance

L’Afrique du Sud concentre aujourd’hui les regards de la communauté internationale en matière de transition énergétique. Avec plus de 26 milliards de dollars de financements mobilisés depuis 2021, le pays se trouve au cœur d’une expérience inédite visant à accompagner un basculement progressif vers des énergies plus propres, tout en préservant sa stabilité économique et sociale. Cette transition s’annonce toutefois longue, complexe et semée de nombreux défis.

L’Afrique du Sud figure parmi les plus gros producteurs mondiaux de charbon. Encore aujourd’hui, près de 80 % de son électricité est produite à partir de cette ressource. Cette dépendance énergétique, héritée d’une politique industrielle construite sur l’abondance de ressources fossiles, place le pays dans une situation délicate à l’heure des engagements internationaux contre le changement climatique.

En parallèle, le vieillissement des infrastructures, les difficultés de gestion du géant public Eskom et les fréquentes coupures d’électricité (« load-shedding ») ont exposé les limites du modèle énergétique sud-africain. Face à ces difficultés, la nécessité d’une transition devient à la fois un impératif environnemental et un enjeu de survie économique.

En novembre 2021, lors de la COP26 à Glasgow, l’Afrique du Sud a signé avec cinq partenaires internationaux un accord baptisé Just Energy Transition Partnership (JETP). Ce programme inédit regroupe les États-Unis d’Amérique, l’Union européenne, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, autour d’un engagement initial de 8,5 milliards de dollars, depuis porté à 9,3 milliards par l’arrivée de nouveaux partenaires.

L’objectif affiché du JETP est double :

  • Réduire les émissions sud-africaines de CO₂, parmi les plus élevées par habitant dans le monde ;
  • Garantir une transition « juste », c’est-à-dire socialement acceptable, en particulier pour les centaines de milliers de travailleurs dépendants de l’industrie charbonnière.

Outre les financements bilatéraux, d’autres institutions multilatérales ont renforcé leur soutien. En juin 2025, la Banque mondiale a accordé un prêt de 1,5 milliard de dollars destiné à financer des réformes structurelles d’Eskom, la modernisation du réseau électrique et le développement des énergies renouvelables.

L’Union européenne, de son côté, via son programme Global Gateway, a annoncé en mars 2025 un nouveau financement de 4,4 milliards d’euros (environ 4,8 milliards de dollars), visant notamment le développement du solaire, de l’éolien et de l’hydrogène vert.

L’Agence française de développement (AFD) a également octroyé un prêt de 400 millions d’euros, spécifiquement orienté vers le volet social de la transition, en soutenant les formations professionnelles et la reconversion des travailleurs affectés par la fermeture des mines et centrales à charbon.

Malgré ces engagements massifs, la transformation reste lente et semée d’embûches. Les difficultés structurelles d’Eskom endetté à hauteur de 20 milliards de dollars et l’état vétuste des centrales électriques compliquent la sécurisation de la fourniture électrique. L’Afrique du Sud continue de connaître des coupures d’électricité quasi quotidiennes, aggravant le mécontentement social.

Paradoxalement, ces difficultés ont amené les autorités à prolonger temporairement l’activité de certaines centrales à charbon, au grand dam des défenseurs de l’environnement. La question de la coordination des fonds internationaux, de leur bonne gestion et de la transparence des projets financés reste aussi un sujet d’inquiétude croissant au sein de la société civile sud-africaine.

Au-delà des aspects techniques et économiques, la transition énergétique sud-africaine s’inscrit dans un contexte politique délicat. Les élections générales de mai 2024 ont vu l’ANC, parti au pouvoir depuis 1994, enregistrer une perte historique de sa majorité absolue. Le gouvernement de coalition dirigé par Cyril Ramaphosa doit composer avec une société de plus en plus polarisée, où les inégalités sociales alimentent la défiance envers les projets perçus comme imposés par des intérêts étrangers.

Le succès ou l’échec de la transition énergétique pourrait ainsi peser lourd dans les équilibres politiques à moyen terme. D’autant plus que les populations des bassins miniers, notamment dans la région du Mpumalanga, craignent des pertes massives d’emploi, malgré les promesses de reconversion et de formation.

L’Afrique du Sud est aujourd’hui un laboratoire observé bien au-delà de ses frontières. Son expérience pourrait servir de modèle (ou de contre-exemple) pour d’autres économies émergentes confrontées aux mêmes dilemmes : sortir des énergies fossiles sans provoquer de fractures sociales insurmontables.

Les institutions financières internationales, de la Banque mondiale à la Banque africaine de développement, suivent de près l’avancement des projets. La réussite de cette transition conditionne en partie la crédibilité des dispositifs globaux de soutien à la décarbonation des pays du Sud, dans un contexte où les fractures entre Nord et Sud sur le climat restent vives.

En définitive, l’Afrique du Sud ne manque ni de soutiens financiers, ni de volonté politique affichée. Mais la réussite de sa transition énergétique dépendra de sa capacité à :

  • Moderniser rapidement ses infrastructures électriques ;
  • Soutenir effectivement les travailleurs affectés ;
  • Assurer une gestion transparente des fonds internationaux ;
  • Préserver sa stabilité sociale et politique.

Le pari sud-africain est à haut risque. Il pourrait néanmoins, s’il réussit, préfigurer les futures trajectoires énergétiques de nombreuses économies émergentes confrontées au même dilemme.

La population mondiale largement sous-estimée ? Une étude pointe des milliards de personnes ignorées

Une étude scientifique internationale remet en cause l’exactitude des chiffres officiels de la population mondiale. Selon les chercheurs, des erreurs systémiques dans les méthodes de recensement, en particulier dans les zones rurales, pourraient cacher l’existence de près de trois milliards de personnes supplémentaires.

Publiée dans la revue Nature Communications, l’étude est le fruit du travail d’une équipe de chercheurs de l’Université Aalto en Finlande. Leur méthode s’appuie sur la confrontation de plusieurs bases de données démographiques globales avec des registres de réinstallations forcées menées à l’occasion de projets d’infrastructures hydrauliques notamment des barrages dans 35 pays du monde, couvrant la période de 1975 à 2010.

Ces registres de déplacements, utilisés pour l’indemnisation des populations affectées, présentent généralement un haut niveau de fiabilité, offrant ainsi un point de comparaison inédit avec les estimations globales traditionnelles.

Les résultats sont saisissants : les populations rurales seraient régulièrement sous-estimées, avec des écarts allant de 53 % à 84 % selon les périodes et les régions étudiées. Même pour l’année 2010, censée bénéficier de méthodes plus modernes, le sous-comptage atteindrait encore entre 32 % et 77 %.

Si ces écarts sont généralisés à l’échelle mondiale, la population rurale officiellement estimée à 3,5 milliards de personnes en 2020 pourrait en réalité être beaucoup plus nombreuse. Les chercheurs avancent qu’entre 1,9 et 3 milliards de personnes pourraient ainsi être « invisibles » dans les données démographiques officielles. Cela signifierait que la population mondiale, aujourd’hui évaluée par les Nations unies à 8,2 milliards d’individus, serait en réalité nettement plus élevée.

Ces possibles erreurs de comptage ne sont pas qu’une question statistique. Elles peuvent affecter directement :

  • La planification des infrastructures et des services publics : routes, écoles, hôpitaux et réseaux d’assainissement dépendent des estimations de population pour leur implantation et leur dimensionnement.
  • Les politiques de santé publique : une sous-estimation des populations rurales peut fausser les stratégies de vaccination, de prévention et de lutte contre les pandémies.
  • La gestion des catastrophes naturelles : des populations entières pourraient ne pas être correctement prises en compte lors des plans d’évacuation ou de distribution de l’aide humanitaire.
  • La distribution de l’aide internationale et des financements : le développement rural, déjà souvent négligé, pourrait pâtir d’une vision tronquée de la réalité démographique.

Le phénomène touche de manière particulièrement sensible les régions où les populations rurales sont nombreuses et souvent difficiles à recenser : l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est. L’étude souligne que les progrès des dernières années tels que l’utilisation d’imageries satellitaires, de données mobiles et de systèmes de positionnement géographique n’ont pas encore permis de résorber entièrement ces biais dans les zones les plus reculées.

Pour les pays du Sud, où les investissements d’infrastructures sont directement liés aux prévisions démographiques, l’enjeu est stratégique : sous-estimer la population rurale, c’est risquer de sous-financer durablement des millions de citoyens invisibles.

Face à ces conclusions, les chercheurs appellent à une refonte profonde des méthodologies démographiques globales. Les recensements nationaux restent souvent incomplets, irréguliers, voire obsolètes dans certains États fragiles. Le développement de nouvelles approches mixtes combinant technologies satellitaires, intelligence artificielle, données de terrain et enquêtes participatives apparaît désormais essentiel pour obtenir une image plus fidèle de la répartition réelle des populations humaines.

Dans un contexte de tensions croissantes autour des ressources, du climat, de la sécurité alimentaire et de la migration, l’exactitude des chiffres démographiques devient un paramètre stratégique majeur. Cette étude éclaire ainsi une faiblesse fondamentale de nombreuses politiques internationales : bâties sur des données incertaines, elles pourraient ignorer des centaines de millions de personnes, invisibilisées malgré leur poids réel dans les dynamiques économiques, sociales et environnementales globales.

Journée mondiale de la lutte contre la désertification et la sécheresse : l’autre crise planétaire qui avance en silence

Le 17 juin marque, chaque année, la « Journée mondiale de la lutte contre la désertification et la sécheresse ». L’occasion de braquer les projecteurs sur une crise environnementale souvent éclipsée par des phénomènes climatiques plus spectaculaires, mais qui affecte, lentement et inexorablement, les équilibres alimentaires, économiques, sociaux et géopolitiques de la planète entière.

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Mer Caspienne : un géant silencieux menacé par le réchauffement climatique

Alors que le monde scrute l’élévation du niveau des océans, un autre phénomène moins médiatisé mais tout aussi inquiétant se déroule à l’Est : la baisse drastique du niveau de la mer Caspienne, révélatrice d’un déséquilibre climatique profond et d’une coopération régionale défaillante.

La mer Caspienne, plus grande mer fermée au monde, partagée par cinq États riverains (Russie, Kazakhstan, Iran, Azerbaïdjan, Turkménistan), connaît depuis plusieurs décennies un déclin progressif mais soutenu de son niveau. Entre 1996 et 2023, elle a perdu environ 2 mètres de profondeur, et les projections scientifiques évoquent une baisse possible de 9 à 18 mètres d’ici la fin du siècle, selon une étude publiée dans Communications Earth & Environment.

Contrairement aux océans menacés par la montée des eaux, la Caspienne fait face à un paradoxe géophysique : un recul de son littoral, avec des zones côtières qui gagnent du terrain à vue d’œil, notamment au Kazakhstan, où certaines portions du rivage ont reculé de 20 à 30 kilomètres.

Les experts s’accordent à identifier trois facteurs principaux :

~ Un réchauffement climatique global : les températures moyennes en hausse dans la région ont intensifié l’évaporation, contribuant à la perte hydrique de ce bassin endoréique (fermé).
~ La baisse du débit des fleuves : la Volga, qui fournit environ 80 % des apports en eau de la Caspienne, est elle-même affectée par les barrages, l’irrigation massive, et la mauvaise gestion hydrique en amont.
~ Des effets cycliques exacerbés : si la Caspienne a connu historiquement des phases de montée et de descente, les niveaux actuels dépassent largement la variabilité naturelle observée depuis plusieurs siècles.

L’assèchement progressif de la Caspienne entraîne une série de perturbations en chaîne :

~ Effondrement de la biodiversité : la faune endémique, notamment les esturgeons essentiels pour la production de caviar, et les phoques de la Caspienne, voient leurs habitats détruits ou fragmentés. La population de phoques a chuté de plus de 90 % en un siècle.
~ Recul économique : la pêche, le transport fluvial et certaines installations portuaires deviennent inopérants. Des communautés côtières, en Azerbaïdjan ou au Turkménistan, sont contraintes de se déplacer, faute de ressources et d’activité économique.
~ Crise environnementale locale : les anciens fonds marins desséchés libèrent des poussières salines et polluantes dans l’air, avec un impact croissant sur la santé publique (maladies respiratoires, allergies).

La Caspienne est juridiquement un espace complexe, soumis à un statut hybride entre mer et lac, longtemps objet de désaccords frontaliers. Si les pays riverains ont adopté en 2018 une convention de régulation partielle de son usage, aucun accord spécifique et contraignant sur la gestion environnementale du bassin n’a vu le jour.

La Russie, en amont de la Volga, détient un levier hydraulique considérable mais se montre peu encline à restreindre son usage industriel de l’eau. Le Kazakhstan a mis en place un observatoire national de suivi du phénomène, mais les efforts restent épars, faute de coordination régionale.

La mer Caspienne, en dehors de sa dimension énergétique (nombreux gisements de pétrole et de gaz offshore), suscite peu d’attention médiatique ou diplomatique. Pourtant, le scénario d’un assèchement partiel voire total d’ici 2100 bouleverserait l’équilibre écologique et géopolitique de l’ensemble de la région eurasiatique.

Les Nations unies et certaines ONG internationales plaident pour la création d’un cadre de gouvernance dédié, incluant une stratégie de préservation des ressources, une meilleure répartition des eaux fluviales, et une évaluation des impacts liés à l’extraction pétrolière.

Le cas de la mer Caspienne met en lumière un aspect souvent négligé de la crise climatique mondiale : la baisse du niveau des eaux dans les mers fermées, qui, contrairement à la montée des océans, n’est pas perçue comme une menace immédiate mais en est pourtant l’une des manifestations les plus redoutables.

Ce phénomène témoigne aussi de l’incapacité des acteurs régionaux à anticiper collectivement les transformations en cours, faute d’outils de gouvernance, de volonté politique ou d’intégration des logiques climatiques dans la planification géostratégique.

L’assèchement de la mer Caspienne est un avertissement géographique et politique. Il pose des questions cruciales : jusqu’où le climat peut-il bouleverser les équilibres territoriaux ? Quel rôle pour les États dans la préservation des biens communs régionaux ? Et que reste-t-il à espérer d’une gouvernance mondiale encore balbutiante face à des crises de plus en plus systémiques ?

Afrique : former pour durer | L’urgence des compétences vertes face aux défis de demain

Les discours sur la transition écologique se multiplient. Mais en Afrique, un constat demeure : sans transformation des compétences, le virage vert restera un mirage. Alors que le continent fait face à une double pression celle de l’urgence climatique et celle d’un chômage structurel des jeunes un expert international a appelé ce 12 juin à un basculement rapide et coordonné des systèmes éducatifs et professionnels vers les green skills, ces « compétences durables » désormais indispensables pour affronter les mutations économiques, sociales et environnementales du XXIe siècle.

L’expression « green skills » désigne l’ensemble des savoir-faire nécessaires pour exercer un métier dans une économie bas carbone, résiliente et soucieuse des ressources naturelles. Cela va bien au-delà des seuls emplois dans les énergies renouvelables ou la gestion des déchets : agriculture régénérative, bâtiment éco-conçu, numérique éco-responsable, transport propre, aménagement du territoire durable… les champs sont vastes.

Mais en Afrique, la formation professionnelle reste souvent figée dans des logiques héritées de l’ère postcoloniale, peu connectées aux enjeux contemporains. L’enseignement général, quant à lui, peine à intégrer les connaissances climatiques, l’éducation à la durabilité ou les pratiques circulaires. Résultat : un fossé se creuse entre les besoins du marché et les compétences disponibles.

Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, l’Afrique détient une ressource humaine considérable. Mais cette « manne démographique » peut se transformer en bombe sociale si elle n’est pas accompagnée d’une montée en compétence adaptée. D’après l’Organisation internationale du travail (OIT), le secteur de l’économie verte pourrait générer jusqu’à 14 millions d’emplois en Afrique d’ici 2030. Encore faut-il que ces postes soient pourvus par des jeunes formés, et non par des compétences importées.

L’expert, invité dans le cadre d’une conférence panafricaine sur l’éducation durable organisée à Nairobi, a pointé « l’inaction stratégique » des gouvernements africains dans l’alignement des politiques éducatives sur les objectifs climatiques. Il a également dénoncé l’effet d’aubaine de certains partenariats internationaux, qui s’emparent du sujet des green skills sans réelle volonté de structuration locale.

Loin d’être un luxe des pays riches, les compétences vertes sont un enjeu vital pour les pays africains, confrontés de plein fouet à l’insécurité climatique : sécheresses, désertification, crises hydriques, montée des eaux… Autant de phénomènes qui frappent les agricultures, déplacent les populations et alimentent les conflits. Dans ce contexte, ne pas investir massivement dans les green skills revient à hypothéquer la souveraineté du continent sur sa propre transition.

Car les grandes puissances, elles, avancent : l’Union européenne a inscrit les compétences vertes dans son agenda 2030 ; les États-Unis d’Amérique financent massivement la reconversion de leurs secteurs industriels via l’Inflation Reduction Act. Et l’Afrique ? Elle reste souvent cantonnée au rôle de pourvoyeuse de minerais critiques ou de main-d’œuvre bon marché pour les filières de recyclage.

Former à des métiers verts, oui. Mais il ne s’agit pas seulement d’accompagner une mutation technologique. Il s’agit aussi d’intégrer les principes de justice sociale : garantir que la transition bénéficie aux femmes, aux populations rurales, aux jeunes sans diplôme ; éviter que les emplois verts reproduisent les logiques de précarité déjà à l’œuvre dans l’économie informelle ; faire en sorte que les savoirs autochtones soient reconnus, et non balayés par un « verdissement » technocratique et importé.

L’expert a ainsi plaidé pour une approche holistique : adapter les curricula scolaires dès le primaire, soutenir la recherche locale sur les pratiques durables, créer des centres d’excellence régionaux, mais aussi offrir des passerelles entre l’éducation informelle, les savoirs communautaires et les certifications professionnelles.

Au fond, la question posée est simple : l’Afrique veut-elle être actrice ou spectatrice de la transition mondiale ? Le continent dispose de ressources exceptionnelles soleil, vent, biodiversité, jeunesse mais sans stratégie éducative ambitieuse, ces atouts resteront sous-exploités.

Il ne suffit plus de tenir des discours à la COP ou de parapher des accords climatiques. Il faut changer l’école, réformer l’apprentissage, valoriser l’intelligence locale. C’est à cette condition que l’Afrique pourra bâtir un modèle de développement durable, adapté à ses réalités, et non calqué sur des recettes extérieures.

La transition verte ne se fera pas sans l’Afrique. Mais elle ne se fera pas non plus sans les Africains.

Océans en détresse : à Nice, l’ONU tente de rallumer le phare de la conscience mondiale

Sous le ciel azuréen de la Méditerranée, la ville de Nice accueille cette semaine la troisième Conférence des Nations unies sur les océans (9–13 juin 2025). Un cadre séduisant pour une urgence pourtant alarmante : la santé des océans du globe se détériore à une vitesse telle que l’ONU parle d’un « point de rupture écologique ». Pollutions multiples, surexploitation, réchauffement climatique, acidification des eaux… les signaux d’alarme s’accumulent. Et avec eux, une interrogation de fond : la communauté internationale est-elle prête à faire de la protection des mers une priorité réelle, ou se contentera-t-elle d’annonces sans lendemain ?

Les chiffres sont saisissants. Les océans absorbent 90 % de la chaleur excédentaire liée aux émissions de gaz à effet de serre, et environ 25 % du CO₂ émis par les activités humaines. En d’autres termes, ils sont l’un des principaux régulateurs climatiques de la planète. Mais leur rôle d’« amortisseur écologique » atteint ses limites.

Par ailleurs, 11 millions de tonnes de plastique finissent chaque année dans les océans. D’ici 2040, ce chiffre pourrait presque tripler sans changement radical. Les microplastiques sont désormais présents jusque dans les abysses, menaçant les chaînes alimentaires marines et par ricochet, humaines.

À cela s’ajoute la surpêche massive, qui vide les mers à un rythme insoutenable : plus d’un tiers des stocks halieutiques mondiaux sont exploités au-delà de leur capacité de renouvellement.

Organisée en partenariat avec la France, cette conférence réunit plus de 60 chefs d’État et de gouvernement, des scientifiques, des représentants d’ONG, d’entreprises, et des populations autochtones marines. L’un des objectifs phares est de protéger 30 % des zones marines d’ici 2030, conformément à l’accord mondial sur la biodiversité adopté à Montréal en 2022.

Autre enjeu central : mobiliser au moins 100 milliards de dollars d’engagements financiers pour soutenir la transition vers une économie bleue durable. Mais au-delà des chiffres, le scepticisme demeure. Les précédentes conférences Lisbonne (2022), puis San José (2023) avaient produit des déclarations ambitieuses… sans réel mécanisme de contrainte ni suivi cohérent.

La gouvernance des océans est l’un des sujets les plus complexes de la diplomatie internationale. Les espaces maritimes échappent en grande partie aux juridictions nationales. Le récent Traité sur la haute mer, signé en 2023 à New York, visait à encadrer l’exploitation des zones marines internationales, mais sa ratification demeure lente et son application incertaine.

Les tensions s’exacerbent aussi entre grandes puissances maritimes : exploitation minière en eaux profondes, routes commerciales polaires, militarisation de certaines zones… La mer est un nouvel espace de rivalités. Et comme souvent, les pays du Sud, bien que peu responsables de la dégradation des océans, sont les premiers à en subir les conséquences : érosion des côtes, effondrement des pêches artisanales, migrations climatiques.

Au-delà des discours et des symboles, cette conférence interroge le modèle économique dominant. Peut-on réellement concilier croissance fondée sur l’exploitation des ressources et préservation des équilibres écologiques ? Le mythe d’un océan inépuisable s’effondre, mettant à nu la fragilité du lien entre humanité et nature.

La Méditerranée, en toile de fond de cette rencontre, illustre cette tension : une mer semi-fermée, extrêmement polluée, et surexploitée, mais aussi riche d’une biodiversité unique et de pratiques ancestrales de cohabitation durable. Elle est à la fois un laboratoire et un miroir du reste du monde.

Cette conférence ne sauvera pas à elle seule les océans. Mais elle pourrait marquer un tournant si les annonces sont suivies de mécanismes transparents, de financements effectifs et d’un renforcement du droit international. À l’heure où les nations riches réduisent leur aide au développement (voir nos précédents articles), un engagement fort en faveur des océans serait aussi un engagement en faveur de la justice mondiale.

Protéger les mers, c’est protéger l’avenir de tous et d’abord celui des peuples les plus vulnérables. L’océan est un bien commun : il est temps d’agir en conséquence.

Encadré : Quelques chiffres clés

  • 71 % de la surface terrestre est recouverte par les océans
  • 90 % de la chaleur liée au réchauffement climatique est stockée dans les mers
  • 30 % des espèces marines pourraient disparaître d’ici la fin du siècle sans inflexion
  • 54 % des pêches maritimes se font dans des conditions non durables
  • Objectif 2030 : protéger 30 % des océans

Incendie à Reims : les morts visibles et les morts invisibles d’un « progrès vert » dévoyé

Dans la nuit du 5 au 6 juin 2025, un incendie foudroyant ravageait un immeuble HLM du quartier Croix-Rouge à Reims. Quatre personnes ont perdu la vie. L’origine du sinistre ? Une trottinette électrique entreposée dans l’un des appartements. L’incendie est officiellement qualifié d’« accidentel ». Mais à bien y regarder, il révèle une réalité autrement plus grave que la défaillance ponctuelle d’un appareil : il pointe l’échec global d’une idéologie écologique occidentale devenue aveugle à ses propres conséquences.

Derrière les fumées de Reims, ce sont des décennies de dégâts lointains, dissimulés sous le vernis d’une transition dite « verte », qui refont surface.

L’un des territoires les plus lourdement sacrifiés sur l’autel de la « révolution écologique » occidentale est la Mongolie-Intérieure, province autonome de Chine, mais aussi la Mongolie indépendante. Depuis les années 1990, les steppes de cette région ancestrale sont méthodiquement éventrées pour en extraire des terres rares ces minerais indispensables à la fabrication de batteries, d’aimants pour moteurs électriques, ou encore d’éoliennes.

L’équation est monstrueuse : jusqu’à 1 000 tonnes de sol doivent être excavées pour produire un seul kilo de terres rares utilisables. L’impact écologique est sans commune mesure : nappes phréatiques polluées, sols rendus stériles, biodiversité effondrée. Les résidus radioactifs issus des bains chimiques nécessaires à la séparation des éléments sont stockés à ciel ouvert, contaminant l’environnement pour des générations.

Mais au-delà de la catastrophe environnementale, c’est une population entière qui est dépossédée. Les communautés nomades mongoles, gardiennes millénaires des steppes, sont expropriées, déplacées, poussées à l’exode par la ruée vers ces minerais du XXIe siècle. Ce saccage, orchestré par de grands groupes industriels et validé par des puissances occidentales au nom de la « neutralité carbone », reproduit les logiques coloniales qui, hier déjà, avaient justifié l’exploitation de l’or dans ces mêmes terres.

Pendant que Paris, Amsterdam ou Oslo se félicitent d’avoir réduit leurs émissions locales, les steppes mongoles se meurent, dans l’indifférence générale. À Reims, une batterie a brûlé un immeuble. En Mongolie, ce sont des écosystèmes entiers, et des peuples, qui brûlent chaque jour à petit feu.

Les défenseurs de ces technologies avancent que l’impact environnemental serait amorti sur la durée de vie des batteries. Or cela relève du mythe.

Pour qu’une voiture électrique compense le coût énergétique et écologique de sa fabrication, il faudrait qu’elle roule au minimum 300 000 kilomètres. Mais la majorité des batteries n’atteignent jamais cette longévité. Leur dégradation progressive due aux cycles de charge, à l’usure thermique, à l’instabilité chimique entraîne leur remplacement bien avant ce seuil.

Et une fois hors d’usage, ces batteries posent un problème de taille : elles ne sont presque jamais recyclées. Démanteler une batterie lithium-ion en toute sécurité exige des équipements sophistiqués, coûteux, que la majorité des casses automobiles et centres de recyclage n’ont pas. Leur démontage, hautement inflammable, est un risque que peu d’opérateurs acceptent d’assumer.

Résultat : la filière verte est une voie à sens unique, dans laquelle les matériaux sont extraits au prix fort, puis jetés sans retour possible. C’est une économie du gaspillage enveloppée dans un discours d’efficacité. L’écologie ne se mesure plus à l’échelle du monde, mais à celle d’un quartier apaisé. La logique est claire : on pollue loin pour respirer ici.

Autre angle aveugle de cette « transition verte » : les comportements des utilisateurs de trottinettes électriques. Depuis leur implantation massive dans les grandes villes occidentales, ces engins ont généré une série quasi-quotidienne de faits divers : collisions avec des piétons, roulage en sens interdit, stationnement anarchique, vitesse excessive sur les trottoirs. La réglementation existe, mais elle est peu appliquée, souvent ignorée.

Pourquoi cette permissivité ? Parce que ces utilisateurs sont perçus, et se perçoivent souvent eux-mêmes, comme appartenant au « camp du bien ». Le simple fait d’avoir troqué une voiture contre une trottinette confère, dans l’imaginaire collectif, une légitimité morale automatique. Peu importe que l’appareil soit abandonné en travers d’un passage piéton, ou qu’il ait été surchargé dans un appartement sans ventilation : le geste est écologiquement correct, donc intouchable.

Or, cette sanctuarisation comportementale est non seulement irresponsable, mais dangereuse. Les fabricants et les opérateurs urbains ne font que peu de pédagogie sur les risques liés aux batteries : surchauffe, inflammation, instabilité. Résultat : un engin entreposé à proximité d’un congélateur peut provoquer un incendie incontrôlable, comme à Reims.

Le feu qui a tué quatre personnes dans un immeuble social français est une tragédie. Mais il est aussi le révélateur d’un mensonge plus large. Car si ces morts sont visibles, combien d’autres restent dans l’ombre ? Combien d’enfants dans les mines congolaises, combien de bergers mongols déplacés, combien de cours d’eau empoisonnés ne figurent dans aucun décompte officiel ?

Le discours dominant sur la transition écologique repose sur une fracture morale : il déplace les coûts hors du champ visible, en naturalisant une répartition inégalitaire du risque. L’idéologie verte dominante ne remet pas en cause les fondements du modèle capitaliste mondialisé ; elle les habille autrement, en promettant que des solutions techniques suffiront à faire disparaître les problèmes politiques.

Le drame de Reims ne doit pas être un simple fait divers. Il doit ouvrir les yeux sur une chaîne de conséquences qui relie l’extraction d’un kilo de néodyme en Mongolie à l’explosion d’un étage d’immeuble en Champagne. L’écologie, si elle veut redevenir un projet éthique, ne peut se contenter d’être propre ici en se salissant ailleurs.