Archives du mot-clé #LaBoussoleInfos

Homme, hétérosexuel… mais attiré par les hommes : le brouillage des identités sexuelles déroute les sociétés contemporaines

Pendant longtemps, les sociétés ont fonctionné avec des catégories relativement simples. Un homme était considéré comme hétérosexuel ou homosexuel. Les frontières semblaient claires, les identités stables, les rôles sociaux largement définis. Mais depuis plusieurs années, chercheurs, psychologues et sociologues observent une réalité beaucoup plus complexe : des hommes ayant des relations intimes avec d’autres hommes tout en continuant à se revendiquer hétérosexuels.

Lire la suite: Homme, hétérosexuel… mais attiré par les hommes : le brouillage des identités sexuelles déroute les sociétés contemporaines

Le phénomène n’est pas nouveau. Ce qui change aujourd’hui, c’est son ampleur, sa visibilité et le débat qu’il suscite dans des sociétés déjà traversées par de profondes transformations culturelles.

Dans les milieux universitaires, ces hommes sont souvent désignés sous le terme de “MSM”, pour “Men who have Sex with Men” hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Une expression apparue dans les recherches sur le VIH afin de distinguer les pratiques sexuelles de l’identité revendiquée. Car pour une partie des personnes concernées, avoir des relations avec des hommes ne signifie pas automatiquement être homosexuel.

Cette dissociation entre comportement et identité continue pourtant de dérouter une partie de l’opinion publique. Pour beaucoup, le raisonnement paraît contradictoire. Comment un homme peut-il entretenir des relations sexuelles avec d’autres hommes tout en refusant les catégories homosexuelle ou bisexuelle ? La question revient régulièrement dans les débats sur la sexualité contemporaine.

Les recherches récentes montrent cependant que le phénomène ne peut pas être réduit à une simple logique de déni. Dans plusieurs études publiées entre 2022 et 2025 aux États-Unis d’Amérique, au Royaume-Uni, en Afrique du Sud ou encore au Brésil, certains hommes interrogés expliquent continuer à se percevoir comme hétérosexuels parce que leur vie affective, familiale ou émotionnelle reste principalement tournée vers les femmes. D’autres affirment ne pas se reconnaître dans l’univers culturel associé à l’identité gay. Chez certains, il s’agit de pratiques occasionnelles vécues en marge de leur identité sociale.

Mais derrière ces explications apparaît aussi un facteur beaucoup plus profond : le poids persistant des normes sociales et de la masculinité traditionnelle.

Dans de nombreuses sociétés, l’hétérosexualité reste étroitement liée à l’image de l’homme viril, du père de famille et de l’autorité masculine. À l’inverse, l’homosexualité masculine demeure parfois associée à une forme de marginalisation sociale ou à une remise en cause de la virilité. Pour certains hommes, accepter publiquement une identité homosexuelle ou bisexuelle reviendrait donc à bouleverser leur place dans la famille, la religion ou la communauté.

Le phénomène est particulièrement observé dans les milieux conservateurs, religieux ou fortement marqués par les codes masculins traditionnels. Plusieurs chercheurs états-uniens évoquent même une “identité compartimentée” : une vie publique conforme aux attentes sociales d’un côté, une sexualité cachée de l’autre.

Internet a profondément accéléré cette évolution. Les applications de rencontres et les réseaux sociaux permettent désormais à des hommes mariés ou socialement perçus comme hétérosexuels d’entretenir des relations discrètes sans fréquenter les espaces LGBT traditionnels. Des sociologues parlent d’une “sexualité invisible numérisée”, facilitée par l’anonymat des plateformes mobiles.

En Afrique également, le sujet reste largement tabou mais les recherches commencent à émerger. Au Nigeria, au Kenya, en Afrique du Sud ou au Cameroun, plusieurs études montrent que de nombreux hommes concernés refusent l’étiquette homosexuelle, parfois perçue comme étrangère aux représentations culturelles locales. Dans certains contextes, ce ne sont pas les catégories occidentales “gay”, “bi” ou “straight” qui structurent la perception de la sexualité, mais plutôt les rôles sociaux, la discrétion ou le maintien des obligations familiales.

Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large qui dépasse largement la question de l’homosexualité masculine. Depuis une dizaine d’années, les sociétés occidentales voient se multiplier les débats autour des identités sexuelles et de genre. Pour certains observateurs, cette transformation traduit une meilleure reconnaissance de réalités humaines longtemps tues ou marginalisées. Pour d’autres, elle nourrit au contraire un sentiment de confusion et de brouillage des repères traditionnels autour de la sexualité et de l’identité.

C’est précisément cette tension qui traverse aujourd’hui les débats contemporains : d’un côté, une revendication croissante du droit à l’autodéfinition individuelle ; de l’autre, une partie de la société qui peine à suivre l’évolution rapide des catégories identitaires et des nouvelles représentations de la sexualité.

Le sujet dépasse donc largement la seule question des pratiques sexuelles. Il touche à des enjeux plus vastes : la place de la masculinité dans les sociétés modernes, le poids du regard social, l’affaiblissement des cadres traditionnels et la difficulté croissante à définir des identités stables dans un monde de plus en plus individualisé.

Derrière ces hommes qui se disent hétérosexuels tout en entretenant des relations avec d’autres hommes, c’est finalement une société entière en pleine redéfinition de ses repères qui apparaît en filigrane.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Ebola : nouveaux cas confirmés en Ouganda et en RDC, la surveillance sanitaire sous pression

Des cas récents d’Ebola ont été confirmés en République démocratique du Congo et en Ouganda, dans un contexte où les autorités sanitaires suivent une situation encore instable, marquée par la difficulté à établir avec précision l’étendue réelle de la transmission.

Lire la suite: Ebola : nouveaux cas confirmés en Ouganda et en RDC, la surveillance sanitaire sous pression

Selon les informations communiquées par les autorités sanitaires et suivies par l’Organisation mondiale de la santé, l’épidémie touche principalement l’est de la République démocratique du Congo, dans la province de l’Ituri, avec une extension de la surveillance vers l’Ouganda où au moins deux cas ont été confirmés, dont un à Kampala. À ce stade, plusieurs dizaines de cas suspects sont encore en cours d’investigation, dans une zone où la mobilité des populations reste élevée.

En République démocratique du Congo, les premiers bilans font état de plusieurs cas confirmés d’Ebola et d’un nombre plus important de cas suspects encore en cours de validation. L’Ituri, région frontalière du Soudan du Sud et de l’Ouganda, reste régulièrement exposée à des épisodes épidémiques en raison de la densité des échanges transfrontaliers et des déplacements liés aux activités minières et commerciales.

En Ouganda, la détection d’un cas à Kampala a renforcé le niveau de surveillance. La capitale concentre plusieurs millions d’habitants et un réseau de déplacements quotidiens qui relie les différentes régions du pays. Les autorités sanitaires ont engagé un suivi des contacts et des mesures d’isolement, en coordination avec l’Organisation mondiale de la santé.

L’OMS rappelle que lors des précédentes épidémies d’Ebola, le délai moyen entre les premiers symptômes et la confirmation des cas pouvait dépasser une semaine dans les zones rurales, ce qui augmente le risque de transmission avant prise en charge. Le virus présente par ailleurs un taux de létalité historiquement compris entre 25 % et 90 % selon les souches et les conditions sanitaires.

Dans la situation actuelle, les autorités reconnaissent que l’ampleur exacte de la circulation du virus reste incertaine. Cette incertitude tient notamment au fait que tous les cas ne sont pas immédiatement détectés, en particulier dans les zones rurales où l’accès aux structures de santé est limité.

Les dynamiques observées aujourd’hui correspondent à des schémas déjà connus dans les épidémies d’Ebola en Afrique centrale. Le principal facteur de risque ne réside pas uniquement dans la gravité du virus, mais dans le temps nécessaire à sa détection et à la mise en place des mesures de contrôle.

Dans plusieurs épisodes précédents, le taux de reproduction du virus en phase active a été estimé entre 1,3 et 2,5, ce qui signifie qu’un cas peut en infecter plusieurs autres en l’absence d’intervention rapide. Dans des zones où les systèmes de surveillance sont limités, ce facteur de propagation peut rapidement amplifier le nombre de cas.

La frontière entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda constitue un espace particulièrement sensible. Les flux humains y sont constants, notamment entre les zones commerciales et minières. Cette mobilité complique le suivi des chaînes de transmission, surtout lorsque les déplacements ont lieu avant l’apparition des symptômes.

Au-delà de la situation immédiate, cette nouvelle alerte interroge la capacité des systèmes de surveillance sanitaire à détecter rapidement des foyers épidémiques dans des espaces transfrontaliers. Elle pose également la question de la coordination entre États dans la gestion des maladies infectieuses, dans des régions où les infrastructures sanitaires restent inégalement réparties.

La confirmation de nouveaux cas d’Ebola en Ouganda et en République démocratique du Congo ne constitue pas uniquement un épisode sanitaire localisé. Elle met en évidence les limites persistantes de la détection précoce et du suivi épidémiologique dans une région où la mobilité des populations et les contraintes structurelles influencent directement la trajectoire des épidémies.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Visite de Donald Trump en Chine : quels gains réels pour Washington ?

Lorsque le président des États-Unis d’Amérique Donald Trump arrive à Pékin, la scène est soigneusement préparée. Accueil protocolaire, gestes symboliques, déclarations cordiales. L’image d’un dialogue apaisé domine. Mais derrière cette séquence très maîtrisée, une question demeure : que reste-t-il concrètement pour Washington ?

Lire la suite: Visite de Donald Trump en Chine : quels gains réels pour Washington ?

Cette visite officielle intervient dans une relation devenue l’un des axes majeurs de la politique internationale. Entre annonces économiques, communication diplomatique et rivalité stratégique, le déplacement en Chine invite à distinguer ce qui relève du symbole et ce qui modifie réellement l’équilibre entre les États-Unis d’Amérique et la Chine.

Invité par le président chinois Xi Jinping, Donald Trump s’est rendu à Pékin avec une priorité affichée : réduire le déséquilibre commercial entre les deux pays. Depuis le début de son mandat, ce sujet occupe une place centrale dans son discours économique.

La visite a été rythmée par plusieurs annonces présentées comme des avancées pour les entreprises états-uniennes. Des promesses d’achats de produits et d’investissements ont été mises en avant, dans des secteurs variés allant de l’énergie à l’aéronautique. Ces engagements ont rapidement été présentés par Washington comme la preuve que la pression exercée sur Pékin produisait des résultats.

La dimension symbolique du déplacement n’a pas été négligée. Les autorités chinoises ont accordé une attention particulière à la mise en scène du séjour : cérémonies officielles, rencontres bilatérales prolongées, messages publics soulignant l’importance du dialogue. Cette séquence visait à montrer que la relation entre les deux puissances reste essentielle, malgré les tensions.

Les discussions ont aussi porté sur les différends commerciaux et les questions de coopération économique. Sur ces sujets, aucun changement majeur n’a été annoncé, mais la volonté de maintenir le dialogue a été mise en avant par les deux parties.

À première vue, Donald Trump dispose d’arguments pour défendre un bilan positif. Les annonces économiques offrent des résultats tangibles qu’il peut présenter comme des succès. Elles nourrissent l’idée d’une stratégie de négociation ferme suivie d’effets concrets.

Cependant, une lecture plus attentive invite à relativiser ces gains. Les engagements annoncés ne modifient pas en profondeur la structure des échanges entre les deux pays. Le déficit commercial demeure, tout comme les désaccords sur l’accès au marché chinois et les pratiques industrielles.

La Chine, de son côté, n’a consenti aucune évolution majeure de son modèle économique. Pékin a accepté des engagements ciblés sans remettre en cause les mécanismes qui fondent sa politique industrielle. Cette approche lui permet de préserver ses priorités tout en évitant une confrontation directe.

La visite met en évidence un équilibre particulier : chacun peut revendiquer un succès sans que la relation n’en soit réellement transformée. Washington obtient des annonces économiques et une image de fermeté. Pékin maintient sa stratégie tout en affichant sa capacité à dialoguer d’égal à égal avec la première puissance mondiale.

Au-delà des résultats immédiats, ce déplacement rappelle combien la relation sino-états-unienne influence désormais l’ensemble des équilibres internationaux. Commerce, industrie, technologies : les décisions prises à Washington et à Pékin dépassent largement le cadre bilatéral et concernent l’économie mondiale.

La visite de Donald Trump en Chine offre un bilan contrasté. Sur le plan politique et symbolique, Washington peut mettre en avant des avancées visibles. Sur le plan structurel, les lignes n’ont pas bougé. Les tensions économiques et stratégiques restent intactes, ce qui laisse présager une relation appelée à rester exigeante et complexe dans les années à venir.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Société : sur les « thérapies de conversion », l’UE renvoie l’interdiction aux États

À Bruxelles, le mot “interdiction” a disparu du discours européen. Il a été remplacé par une formule plus prudente : les États membres sont “invités à agir”. Entre les deux, il y a une réalité institutionnelle simple l’Union européenne ne pourra pas interdire les « thérapies de conversion » par une loi commune.

Lire la suite: Société : sur les « thérapies de conversion », l’UE renvoie l’interdiction aux États

Le sujet avait pourtant pris place dans le débat européen, porté par des résolutions, des déclarations répétées et une pression citoyenne inédite. Mais au moment de transformer cette dynamique en texte contraignant, l’Union européenne se heurte à un plafond bien connu : celui des compétences juridiques. La décision glisse alors vers les États membres, une fois encore.

Une limite juridique qui redessine le débat

Les « thérapies de conversion », pratiques visant à modifier l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne, font l’objet de condamnations politiques régulières au niveau européen. Le sujet n’est pas nouveau, ni marginal dans les institutions.

Mais lorsqu’il s’agit de passer de la prise de position à la loi, le cadre change. La Commission européenne estime ne pas disposer d’une base juridique suffisante pour imposer une interdiction uniforme dans l’ensemble des États membres.

La difficulté est structurelle : santé, éducation, droit de la famille. Autant de domaines où l’Union intervient peu ou indirectement. Et où les États gardent l’essentiel de la main.

Une Europe fragmentée sur un même sujet

Sur le terrain, les situations varient fortement. Certains États ont déjà interdit ces pratiques. D’autres n’ont pas de cadre spécifique. Entre les deux, des zones grises persistent.

Ce déséquilibre n’est pas nouveau dans l’Union. Mais ici, il touche un sujet particulièrement sensible, déjà largement tranché dans le débat public, sans l’être dans le droit.

Résultat : une protection variable selon les pays, et une harmonisation qui reste hors de portée à court terme.

Le Parlement européen et la pression politique

Le Parlement européen a adopté une résolution appelant à une interdiction à l’échelle de l’Union. Un texte sans effet contraignant, mais politiquement significatif.

Dans le même temps, une initiative citoyenne européenne a dépassé le million de signatures, obligeant la Commission à répondre officiellement.

Mais la réponse reste constante : soutien à l’objectif, refus d’une loi européenne immédiate.

Le décalage entre position politique et outil juridique

Depuis plusieurs années, l’Union européenne occupe un espace fort sur les questions de droits fondamentaux. Les prises de position sont claires, répétées, souvent ambitieuses.

Mais sur ce dossier précis, un écart apparaît entre le discours et les moyens d’action. L’Union soutient l’interdiction, mais ne peut pas la produire elle-même dans un cadre uniforme.

Ce n’est pas un revirement. C’est une contrainte institutionnelle qui devient visible.

Une stratégie qui se déplace vers les États

Faute de levier législatif direct, la dynamique change de niveau. L’Union mise désormais sur les législations nationales, la coordination et la pression politique.

Autrement dit, elle ne tranche pas. Elle oriente.

Et laisse aux États membres le soin de transformer ou non cette orientation en droit interne.

Le débat sur les « thérapies de conversion » ne quitte pas l’agenda européen. Mais il change de terrain. Moins centralisé, moins uniforme, plus dépendant des choix nationaux.

Dans ce glissement, c’est une réalité plus large qui apparaît : celle d’une Union européenne souvent plus forte dans l’énoncé des principes que dans leur mise en œuvre juridique directe.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Société : un adolescent tabassé puis volontairement percuté par un scooter en France — la mécanique de la violence adolescente change de visage

Un adolescent roué de coups, puis renversé volontairement par un scooter. La scène s’est déroulée à Mulhouse. Elle aurait pu rester un fait divers local. Elle s’inscrit en réalité dans une séquence beaucoup plus large : celle d’une violence juvénile qui évolue vite, qui frappe plus jeune, plus fort et plus souvent en groupe.

Lire la suite: Société : un adolescent tabassé puis volontairement percuté par un scooter en France — la mécanique de la violence adolescente change de visage

Ce type d’agression n’est plus rare. Ce qui frappe désormais, c’est sa forme.

Une scène devenue familière

La séquence est presque toujours la même. Un groupe, une cible isolée, une escalade rapide, puis la fuite. Parfois une vidéo circule ensuite. Les enquêteurs européens observent depuis plusieurs années la répétition de ce scénario. Les violences entre adolescents ne disparaissent pas ; elles changent de nature.

Longtemps, les affrontements entre mineurs relevaient d’une logique de rivalité ou de conflit ponctuel. Désormais, de nombreuses agressions présentent une dimension démonstrative. Elles ne se contentent plus de régler un différend : elles fabriquent un message.

Ce déplacement n’est pas anodin. Il modifie profondément la manière dont les chercheurs analysent la violence juvénile.

La montée des violences collectives

Les statistiques criminologiques convergent : la majorité des violences graves commises par des mineurs impliquent aujourd’hui plusieurs agresseurs. Le phénomène de « violence en meute » s’est installé progressivement dans le paysage des sociétés occidentales.

Le groupe change tout. Il dilue la responsabilité individuelle. Il encourage la surenchère. Il réduit les inhibitions. Surtout, il transforme l’acte violent en épreuve sociale. Participer devient une façon d’exister dans le regard des autres.

Dans ce contexte, la violence n’est plus seulement impulsive. Elle devient relationnelle. Elle sert à prouver sa place, à tester sa loyauté, à démontrer sa capacité à agir sans hésiter.

C’est cette logique qui explique la brutalité disproportionnée de certaines agressions : le niveau de violence ne répond plus au conflit initial, mais au besoin de reconnaissance au sein du groupe.

Le rôle décisif du cerveau adolescent

Il existe aussi une dimension biologique rarement évoquée dans le débat public. L’adolescence est une période de transformation neurologique majeure. Les zones cérébrales impliquées dans la prise de décision et le contrôle des impulsions arrivent à maturité tardivement, parfois après 25 ans.

En parallèle, les circuits de la récompense sont particulièrement actifs. Le résultat est connu des neuroscientifiques : une sensibilité accrue au regard des pairs, un goût prononcé pour le risque et une difficulté à anticiper les conséquences à long terme.

Pris isolément, ce facteur n’explique pas la violence. Mais il amplifie fortement l’influence du groupe. Sous le regard des autres, la capacité de retenue diminue encore.

La violence filmée : une rupture historique

Le tournant majeur des quinze dernières années reste numérique. La violence adolescente n’est plus seulement vécue ; elle peut être montrée, partagée, commentée.

Cette transformation modifie profondément les motivations. Filmer une agression introduit une audience. L’acte violent peut produire de la visibilité, du prestige, parfois même une forme de célébrité locale.

Les chercheurs parlent désormais de « violence performative ». La scène est pensée pour être vue. Elle devient un spectacle.

Ce changement est décisif : la violence cesse d’être un événement privé pour devenir un contenu.

Des auteurs de plus en plus jeunes

Autre évolution frappante : l’âge des auteurs diminue. Des comportements autrefois observés chez des adolescents plus âgés apparaissent aujourd’hui chez des collégiens.

Cette précocité inquiète les spécialistes de l’enfance. Elle traduit une exposition plus précoce aux codes de la violence, qu’elle soit réelle, médiatique ou numérique. Elle révèle aussi un climat social plus anxiogène, dans lequel la peur d’être victime pousse certains jeunes à adopter une posture défensive agressive.

La violence peut alors être perçue comme une protection.

Une violence devenue outil social

Dans certains environnements, la force physique fonctionne comme un langage. Elle protège, elle dissuade, elle construit une réputation. Refuser la violence peut être perçu comme une vulnérabilité.

Cette logique n’est pas nouvelle. Ce qui change, c’est sa diffusion. Elle touche désormais des espaces autrefois relativement préservés, notamment le collège.

Pour une partie des adolescents, la violence devient une stratégie d’intégration. Elle permet d’éviter l’humiliation, de gagner du statut, de sécuriser sa place dans la hiérarchie informelle du groupe.

Des trajectoires qui basculent

Les conséquences dépassent largement l’événement initial. Les victimes présentent davantage de risques de décrochage scolaire, de troubles anxieux ou dépressifs. Les auteurs, eux, s’exposent à des trajectoires judiciaires et à une reproduction de la violence à l’âge adulte.

La violence adolescente agit comme un accélérateur de destin social.

Elle n’est pas un simple problème scolaire. Elle devient un enjeu de santé publique, de cohésion sociale et de sécurité.

Le sens du fait divers

L’agression de Mulhouse ne constitue pas une exception. Elle illustre une mutation lente mais profonde. La violenceju est plus collective, plus précoce, plus visible. Elle s’inscrit dans un environnement où le regard des pairs, la pression numérique et l’insécurité sociale se combinent.

Ce fait divers raconte autre chose qu’une agression. Il raconte une transformation du passage à l’adolescence dans les sociétés contemporaines.

Et il pose une question simple, mais vertigineuse : que dit cette violence de la manière dont nos sociétés fabriquent leurs adultes ?

Celine Dou

14 milliards pour l’Afrique : la France revient dans la bataille mondiale des influences

Lorsque Paris annonce des milliards d’euros d’investissements en Afrique, l’information semble d’abord économique. Mais derrière les montants et les promesses d’emplois, c’est un repositionnement stratégique qui se dessine : celui d’une puissance contrainte de redéfinir sa place sur un continent devenu central dans la compétition mondiale.

Lire la suite: 14 milliards pour l’Afrique : la France revient dans la bataille mondiale des influences

La France a dévoilé un programme d’environ 14 milliards d’euros d’investissements destinés à financer des projets énergétiques, industriels, numériques et agricoles en Afrique. Présentée comme un levier de développement et de création d’emplois, l’initiative s’inscrit surtout dans un contexte de recomposition des rapports de force internationaux. Plus qu’un plan économique, elle marque une tentative de retour dans la bataille mondiale des influences.

Les projets annoncés doivent mobiliser financements publics, investissements privés et partenariats industriels. Les secteurs ciblés : énergie, infrastructures, numérique, agriculture correspondent aux priorités de croissance du continent et aux domaines où la concurrence internationale est la plus intense.

Officiellement, l’objectif est double : soutenir la création d’emplois locaux et accompagner l’industrialisation africaine. Le discours met en avant une relation renouvelée, fondée sur l’investissement plutôt que sur l’aide, et sur la volonté de renforcer les chaînes de valeur locales plutôt que l’exportation brute de matières premières.

Cette évolution du vocabulaire n’est pas anodine. Elle marque une rupture symbolique avec plusieurs décennies d’approche centrée sur l’aide au développement. Désormais, Paris insiste sur le rôle du secteur privé, sur la coopération économique et sur l’entrepreneuriat africain.

Mais l’annonce intervient dans un contexte particulier : celui d’un recul visible de l’influence française sur le continent.

Depuis le début des années 2020, la présence française en Afrique a connu des transformations rapides. Les retraits militaires successifs au Sahel, la montée des discours hostiles à Paris et la diversification des partenariats africains ont profondément modifié l’équilibre historique des relations.

La France n’est plus la puissance dominante qu’elle fut pendant des décennies. Elle doit désormais composer avec une concurrence internationale intense. La Chine finance massivement les infrastructures. La Turquie multiplie les projets industriels. Les pays du Golfe investissent dans l’énergie et l’agriculture. Les États-Unis d’Amérique relancent leur stratégie africaine.

Dans ce contexte, l’économie devient un outil diplomatique central. Les investissements remplacent progressivement la présence militaire comme levier d’influence. L’annonce des 14 milliards d’euros s’inscrit dans cette transformation : elle vise autant à consolider des partenariats qu’à réaffirmer une présence.

Ce changement traduit une mutation plus large des relations internationales. Dans un monde multipolaire, l’influence ne se mesure plus seulement en bases militaires ou en alliances politiques, mais en infrastructures financées, en entreprises implantées et en marchés conquis.

Une compétition mondiale pour le continent du XXIᵉ siècle

Si l’Afrique attire aujourd’hui toutes les puissances, c’est parce que son importance stratégique ne cesse de croître. D’ici le milieu du siècle, le continent concentrera une part majeure de la croissance démographique mondiale. Il dispose de ressources essentielles pour la transition énergétique et représente un marché de consommation en expansion.

Ces dynamiques transforment l’Afrique en espace clé de la mondialisation. Les investissements étrangers s’y multiplient, les partenariats se diversifient, et les États africains disposent d’une marge de manœuvre accrue pour négocier avec plusieurs partenaires.

Dans ce nouveau paysage, la France ne peut plus s’appuyer sur l’héritage historique. Elle doit convaincre, proposer, concurrencer.

L’économie comme nouveau langage diplomatique

La multiplication des annonces d’investissements traduit une évolution profonde : la diplomatie économique devient l’un des principaux instruments de puissance. Financer des infrastructures, soutenir des entreprises locales ou accompagner des projets énergétiques constitue désormais une manière d’ancrer des relations durables.

Pour Paris, l’enjeu dépasse donc la seule dimension économique. Il s’agit de reconstruire une relation avec un continent qui ne souhaite plus être perçu comme dépendant, mais comme partenaire.

La promesse de milliers d’emplois et de projets industriels participe de ce nouveau récit. Elle vise à inscrire la relation dans une logique de co-développement plutôt que d’assistance.

Reste une question essentielle : comment ces investissements seront-ils perçus sur le continent ? Leur impact dépendra autant de leur mise en œuvre que de leur réception. Dans un environnement où les partenaires se multiplient, la crédibilité des engagements et la réalité des retombées locales seront déterminantes.

L’Afrique, désormais au cœur des stratégies internationales, n’est plus un espace d’influence exclusive mais un terrain de négociation entre puissances.

L’annonce des 14 milliards d’euros d’investissements marque une étape dans la transformation des relations entre la France et l’Afrique. Elle symbolise le passage d’une relation héritée à une relation concurrentielle, inscrite dans une mondialisation multipolaire.

Derrière les chiffres, c’est une recomposition des équilibres internationaux qui se joue. Et dans cette nouvelle configuration, l’Afrique apparaît plus que jamais comme l’un des centres de gravité du monde à venir.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Croatie : face au manque de main-d’œuvre locale, le recours aux travailleurs asiatiques, une mutation silencieuse du marché du travail

Longtemps identifiée comme une terre de départ vers l’Europe occidentale, la Croatie voit aujourd’hui s’installer sur son territoire des travailleurs venus d’Asie. Cette évolution, encore récente, traduit une recomposition profonde de son marché de l’emploi.

Lire la suite: Croatie : face au manque de main-d’œuvre locale, le recours aux travailleurs asiatiques, une mutation silencieuse du marché du travail

Confrontée à un vieillissement accéléré de sa population et à l’émigration soutenue de ses actifs vers d’autres États de l’Union européenne, la Croatie a intensifié le recrutement de travailleurs originaires d’Asie du Sud et d’Asie du Sud-Est. Ce mouvement répond à une nécessité économique tangible. Il révèle cependant une transformation structurelle qui dépasse le seul cadre conjoncturel et pose la question de l’intégration durable dans un pays historiquement façonné par l’émigration.

Une économie confrontée à la raréfaction de sa main-d’œuvre

Depuis son adhésion à l’Union européenne, la Croatie a vu une partie significative de sa population active rejoindre des économies plus dynamiques de l’espace union-européen. Cette mobilité, permise par la libre circulation, a contribué à déséquilibrer son marché du travail.

Parallèlement, la baisse de la natalité et le vieillissement de la population réduisent le renouvellement des générations actives. Dans des secteurs essentiels tels que la construction, la logistique, la restauration ou le tourisme, pilier majeur de l’économie nationale, la pénurie de travailleurs est devenue structurelle.

C’est dans ce contexte que les autorités ont accru la délivrance de permis de travail à des ressortissants de pays tiers, notamment originaires du Népal, de l’Inde, des Philippines ou du Bangladesh. Leur présence, désormais visible dans les centres urbains et les zones touristiques, répond à un besoin immédiat de continuité productive.

Une réponse pragmatique à une contrainte démographique

L’évolution observée ne relève pas d’un choix idéologique affirmé, mais d’un ajustement pragmatique. Sans cette main-d’œuvre étrangère, certains secteurs seraient confrontés à un ralentissement significatif de leur activité.

Le tourisme, en particulier, exige une capacité d’adaptation rapide aux pics saisonniers. La disponibilité de travailleurs étrangers permet de maintenir l’attractivité économique du pays. De même, les projets d’infrastructures et le développement urbain reposent sur une main-d’œuvre abondante et flexible.

Ainsi, l’immigration de travail s’inscrit dans une logique de nécessité plutôt que d’orientation politique volontaire.

Des tensions révélatrices d’un changement culturel

Toutefois, la rationalité économique ne dissipe pas les interrogations sociales. Des témoignages font état de discriminations, d’agressions verbales ou de conditions d’hébergement insuffisantes. Ces situations, sans constituer la norme générale, traduisent une difficulté d’adaptation à une transformation rapide.

La Croatie n’a pas historiquement développé une culture d’accueil comparable à celle de certains États d’Europe occidentale. L’apparition d’une diversité plus visible dans l’espace public constitue un changement notable dans une société longtemps homogène.

Cette transition met en lumière un décalage entre la nécessité économique et la préparation institutionnelle et culturelle à une immigration durable.

Une dynamique inscrite dans l’équilibre européen

Le cas croate ne saurait être isolé de son environnement continental. Plusieurs États d’Europe centrale et orientale connaissent une situation analogue : départ massif de leurs citoyens vers l’ouest de l’Union européenne, vieillissement démographique, puis recours à des travailleurs originaires de pays tiers.

L’Union européenne se trouve ainsi confrontée à une tension interne. La libre circulation favorise la mobilité vers les pôles économiques les plus attractifs, tandis que les États en déficit démographique doivent ouvrir leurs marchés du travail à des ressortissants extérieurs à l’espace union-européen pour préserver leur compétitivité.

La Croatie illustre avec netteté cette recomposition silencieuse.

Organiser une mutation durable

L’enjeu dépasse le simple volume des permis délivrés. Il concerne la qualité de la gouvernance. Encadrement des conditions de recrutement, protection sociale effective, égalité salariale, accès au logement : ces dimensions détermineront la stabilité du modèle émergent.

À défaut d’une politique cohérente, le risque serait la constitution d’un segment de travailleurs durablement précarisé, susceptible d’alimenter tensions sociales et crispations politiques. À l’inverse, une intégration structurée peut transformer une contrainte démographique en levier de stabilisation économique.

La question centrale demeure celle de la temporalité. La Croatie envisage-t-elle cette immigration comme une solution provisoire ou comme une composante durable de son paysage social ? La réponse déterminera l’orientation de ses politiques publiques dans les années à venir.

Plus largement, l’évolution croate invite l’Union européenne à réfléchir à une articulation plus cohérente entre mobilité interne, politique familiale, formation professionnelle et immigration régulée.

En recourant de manière croissante à des travailleurs venus d’Asie pour pallier le manque de main-d’œuvre locale, la Croatie engage une transformation profonde de son marché du travail. Cette mutation, encore discrète, témoigne d’un basculement démographique qui dépasse les frontières nationales.

Comprendre ce phénomène suppose d’en analyser les ressorts structurels plutôt que d’en saisir les seules manifestations visibles. À ce titre, la Croatie offre un éclairage précieux sur les recompositions économiques et sociales à l’œuvre au sein de l’Europe contemporaine.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Jesse Jackson, figure historique des droits civiques des États-Unis d’Amérique, s’éteint à 84 ans

Avec la disparition du révérend Jesse Jackson, les États-Unis d’Amérique perdent l’un des derniers acteurs majeurs de la génération qui fit basculer la lutte pour les droits civiques dans l’arène politique nationale.

Lire la suite: Jesse Jackson, figure historique des droits civiques des États-Unis d’Amérique, s’éteint à 84 ans

Pasteur baptiste, stratège militant, candidat à l’investiture démocrate à deux reprises, Jesse Jackson aura incarné pendant plus d’un demi-siècle une voix singulière du combat pour l’égalité raciale et la justice sociale. De son compagnonnage avec Martin Luther King Jr. à ses campagnes présidentielles dans les années quatre-vingt, il a contribué à inscrire les revendications afro-américaines au cœur de la vie publique états-unienne. Son décès marque la disparition d’un témoin direct des grandes mutations politiques et sociales de la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Une trajectoire façonnée par la ségrégation

Né en Caroline du Sud dans un contexte de ségrégation encore solidement ancré, Jesse Jackson s’engage très tôt dans le mouvement des droits civiques. Dans les années soixante, il rejoint l’entourage de Martin Luther King Jr. et participe aux mobilisations décisives contre les discriminations raciales institutionnalisées.

Après l’assassinat de King, il choisit de prolonger le combat sur un terrain plus structuré. Il fonde Operation PUSH, puis la Rainbow Coalition, avec l’ambition de fédérer Afro-Américains, travailleurs précaires, minorités ethniques et classes populaires autour d’un programme articulant justice sociale et accès équitable aux opportunités économiques. Sa démarche vise à transformer l’élan moral du mouvement en influence politique durable.

L’entrée dans la compétition présidentielle

En se présentant aux primaires du Parti démocrate, Jackson introduit une dynamique nouvelle dans la vie politique des États-Unis d’Amérique. Sa candidature dépasse le cadre symbolique : elle propose une coalition électorale multiraciale et sociale, structurée autour de la lutte contre la pauvreté, de la réforme du système électoral et de la défense des droits civiques.

S’il n’obtient pas l’investiture, il impose néanmoins un changement de perspective. Sa campagne démontre qu’un candidat issu du mouvement des droits civiques peut mobiliser à l’échelle nationale et peser dans les débats internes du parti. Cette percée contribue à élargir la représentation politique des minorités au sein des institutions états-uniennes.

Une voix morale dans l’espace public états-unien

Au fil des décennies, Jesse Jackson s’affirme comme une figure d’intermédiation dans les crises sociales et les tensions communautaires. Son autorité tient autant à son ancrage religieux qu’à son expérience militante. Dans la tradition du pastorat noir, il associe engagement spirituel et revendication civique.

Sa parole, parfois contestée, s’inscrit dans les débats récurrents qui traversent la société états-unienne : inégalités structurelles, accès au vote, système carcéral, fractures économiques. Jusqu’à un âge avancé, il demeure une référence pour plusieurs générations d’acteurs engagés dans la défense des droits fondamentaux.

Un héritage dans une démocratie en tension

La disparition de Jesse Jackson intervient alors que les États-Unis d’Amérique poursuivent leur réflexion sur les héritages de la ségrégation et les formes contemporaines de discrimination. Son parcours éclaire une transition déterminante : celle du mouvement des droits civiques vers une présence accrue dans les institutions politiques et les instances de décision.

Son action a contribué à normaliser la perspective d’une représentation afro-américaine au plus haut niveau de l’État fédéral. Elle a également participé à redéfinir les contours du débat public, en liant de manière constante la question raciale aux enjeux économiques et sociaux.

Jesse Jackson aura traversé un demi-siècle de transformations profondes des États-Unis d’Amérique sans renoncer à son exigence d’égalité. Son itinéraire rappelle que les avancées démocratiques sont le fruit d’engagements tenaces, portés par des personnalités capables de faire le lien entre mobilisation citoyenne et responsabilité institutionnelle.

Avec sa disparition, c’est une voix singulière du combat pour les droits civiques qui s’éteint, mais l’empreinte laissée sur la vie politique états-unienne demeure inscrite dans l’histoire contemporaine.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Au Royaume‑Uni, des entreprises reculent sur la diversité et l’inclusion : un signal politique et économique fort

Au Royaume‑Uni, plusieurs grandes entreprises abandonnent ou révisent leurs politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI), sous l’effet d’un contexte politique international marqué par la montée de critiques à l’encontre des “politiques wokistes”. Ce mouvement suggère un recul de l’engagement corporate en matière de pluralisme et de justice sociale; un recul qui ne se limite pas à la sphère britannique, mais traduit des recompositions idéologiques et économiques à l’échelle transatlantique.

Lire la suite: Au Royaume‑Uni, des entreprises reculent sur la diversité et l’inclusion : un signal politique et économique fort

Quand la réussite financière prime sur les engagements éthiques, la diversité devient un luxe. Au Royaume‑Uni, des entreprises de premier plan choisissent de mettre fin à des politiques DEI qu’elles jugent désormais coûteuses, polémiqueuses ou dangereuses pour leur image. Le phénomène, observé dans un contexte global de rejet croissant du wokisme, révèle l’impact tangible des dynamiques idéologiques sur les pratiques managériales.

Recul des politiques DEI : un constat d’après enquête

Selon une étude conduite par le cabinet d’avocats britannique (comme rapporté par la presse), plus de la moitié des grandes entreprises britanniques se disent en train de revoir leurs politiques DEI, certaines allant jusqu’à les abandonner complètement. Parmi les entreprises réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions de livres sterling, une proportion significative affirme avoir modifié ou supprimé des initiatives d’équité, diversité ou inclusion. Pour certaines, les critiques venues des États‑Unis d’Amérique accusant les politiques “woke” de favoriser des “privilèges identitaires” ont joué un rôle déterminant dans ce revirement.

À titre d’exemple, un grand opérateur de télécommunications a supprimé tout lien entre ses politiques DEI et son système de primes pour cadres intermédiaires, tout en affirmant préserver une “attache” aux valeurs de diversité. Ce type d’annonce illustre la tension entre communication, image publique, et décisions internes réellement contraignantes.

Ces chiffres et décisions dessinent une tendance nette : un nombre non négligeable d’entreprises britanniques considère désormais que les politiques DEI sont non seulement contestables sur le plan idéologique, mais aussi potentiellement en opposition avec les objectifs de rentabilité ou de “neutralité” perçue.

Contexte international : le reflux des politiques “woke” et l’impact des pressions idéologiques

Ce recul ne se comprend qu’à la lumière d’un contexte global marqué par la montée des critiques contre les politiques identitaires en particulier dans le monde anglo-saxon. Aux États‑Unis d’Amérique, l’administration en place et certains acteurs politiques ont ouvertement dénoncé le “wokisme” comme source de division, de discrimination “inversée” ou de favoritisme sociopolitique. Ces discours, relayés médiatiquement, trouvent un écho chez des dirigeants d’entreprises au Royaume‑Uni, soucieux d’éviter toute controverse ou accusation de “politisation” de l’entreprise.

De surcroît, le contexte économique, incertitudes post‑pandémie, crise du coût de la vie, inflation pèse sur les arbitrages des entreprises : les moyens (financiers, humains, organisationnels) consacrés à la DEI peuvent apparaître comme des postes “non essentiels” lorsque les priorités se resserrent. Dans ce contexte, l’argument du profit contre l’éthique redevient sérieux.

Ainsi, loin d’être un phénomène strictement britannique, ce mouvement s’inscrit dans un glissement idéologique et économique global : la recomposition des priorités, l’érosion de certaines avancées sociétales, la montée du conservatisme identitaire autant de dynamiques qui pèsent sur les décisions privées.

Enjeux et risques : ce qui est en jeu quand on abandonne la DEI

Abandonner ou affaiblir les politiques de diversité et d’inclusion n’est pas une simple décision interne à une entreprise c’est un choix qui peut avoir des conséquences profondes et durables.

D’abord, cela fragilise les efforts d’équité sociale : pour les minorités ethniques, les femmes, les personnes issues de milieux défavorisés ou marginalisés, la DEI représentait une porte d’accès certes imparfaite à l’égalité des chances. Le recul de ces politiques risque de rétablir des barrières structurelles invisibles, creuser des inégalités latentes, et réduire la mixité sociale et ethnique des élites économiques.

Ensuite, c’est la culture d’entreprise et le climat social au travail qui peuvent être affectés. Sans politique consciente de diversité, les biais qu’ils soient liés au genre, à l’origine, à l’âge, ou au statut socio‑économique risquent de reprendre le pas, sans contrôle ni remise en question.

Enfin, à l’échelle sociétale, ce recul envoie un message idéologique : celui que l’égalité sociale, l’équité et l’inclusion seraient des choix “optionnels”, dépendant des sensibilités du moment et des pressions extérieures. Cela pourrait alimenter la division, renforcer les inégalités structurelles, et nourrir le sentiment pour les populations concernées d’être renvoyées au second plan.

« Une question plus large : recul progressif ou simple retournement tactique ?

Il convient d’interroger la nature de ce recul. S’agit-il d’un simple ajustement tactique une réponse ponctuelle à des pressions idéologiques et à des contextes économiques difficiles ou observe‑t‑on un changement de paradigme, un glissement durable dans la manière dont les sociétés envisagent la diversité ?

Si beaucoup d’entreprises justifient leurs reculs par des impératifs économiques ou la volonté de “ne pas s’immiscer dans le débat sociétal”, le résultat effectif reste le même : un affaiblissement des mécanismes de promotion de l’égalité. À long terme, cette tendance pourrait marquer un tournant : celui d’un retour discret mais systémique vers des modèles de gestion corporative centrés sur le “mérite” traditionnel, sans aucune garantie d’équité réelle.

Ce renversement, s’il se confirme, modifie aussi la donne pour les mobilisations sociales, les engagements des associations et la législation : la pression sur les États et les régulateurs pourrait s’intensifier pour compenser un retrait privé.

Le recul des entreprises britanniques sur les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion ne peut être vu comme un simple phénomène de mode ou une réaction ponctuelle. Il s’agit d’un signal fort d’un tournant idéologique et économique, avec des conséquences profondes pour l’équité sociale, la justice dans l’emploi et la cohésion sociétale.

Dans un contexte international de montée des discours anti‑wokes, de crise économique et de recomposition des priorités corporatives, ce mouvement appelle à une vigilance renouvelée. Si la diversité et l’inclusion sont laissées au bon vouloir des entreprises, sans cadre robuste ni régulation, les progrès sociaux acquis ces dernières décennies risquent de s’éroder.

Pour la société, pour les salariés, pour les générations à venir il reste essentiel de maintenir la question de l’équité et de l’inclusion à l’agenda public, parce que derrière les chiffres et les bilans, ce sont des vies, des parcours, des chances concrètes qui se jouent.

Celine Dou

Rougeole : l’OMS confirme un recul mondial durable de la vaccination depuis la pandémie de COVID-19

L’Organisation mondiale de la Santé tire un signal d’alarme clair : la résurgence actuelle de la rougeole n’est pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans la continuité directe de la pandémie de COVID-19, qui a interrompu la vaccination de millions d’enfants dans le monde. Cinq ans après le pic de la crise sanitaire, les niveaux de couverture n’ont toujours pas retrouvé leur niveau d’avant 2020, révélant les limites profondes des systèmes de santé et les fractures persistantes de la gouvernance sanitaire mondiale.

Lire la suite: Rougeole : l’OMS confirme un recul mondial durable de la vaccination depuis la pandémie de COVID-19

La rougeole revient dans des régions où la maladie avait presque disparu. Cette évolution n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un déficit qui s’est accumulé pendant les années pandémiques et que le monde n’a pas encore résorbé. À travers cette résurgence, c’est toute l’architecture de la santé mondiale qui apparaît fragilisée.

Un retour en arrière qui s’explique avant tout par l’héritage du COVID-19

Avant la pandémie, la vaccination progressait régulièrement et plusieurs régions approchaient le seuil d’immunité collective. L’année 2019 représentait un point haut, avec une couverture qui se stabilisait à un niveau permettant de maintenir la rougeole sous contrôle. Cette dynamique s’est brutalement interrompue en 2020 lorsque les systèmes de santé ont réorienté leurs efforts vers la gestion de la crise COVID. Les campagnes de vaccination de routine ont été suspendues, les écoles souvent centres de vaccination ont fermé, et des millions d’enfants n’ont jamais reçu leurs doses. Aujourd’hui encore, cette interruption continue de produire ses effets : les enfants qui auraient dû être vaccinés en 2020, 2021 ou 2022 sont devenus une cohorte vulnérable, et cette vulnérabilité alimente les flambées actuelles.

Une reprise insuffisante pour combler les failles accumulées

Les chiffres récents montrent une remontée, mais celle-ci demeure trop lente pour rattraper trois années de perturbation. La première dose atteint 84 % en 2024, un niveau inférieur à celui de 2019, tandis que la seconde dose plafonne à 76 %, bien en-deçà des 95 % nécessaires pour interrompre la transmission du virus. La conséquence est visible : près de 11 millions de cas ont été recensés ou estimés en 2024, accompagnés d’environ 95 000 décès, en grande majorité chez les enfants les plus jeunes. Cinquante-neuf pays ont signalé des flambées d’ampleur inhabituelle, y compris dans des régions reconnues jusque-là comme bien protégées. À travers ces données, l’OMS décrit moins une “hausse” qu’un réajustement à la suite d’un choc systémique dont les effets persistent.

Une fragilité mondiale, mais des vulnérabilités très inégalement réparties

L’Afrique concentre plus de la moitié des enfants non vaccinés. Cette situation s’explique par la faiblesse chronique des systèmes de santé, les contraintes logistiques dans des territoires vastes ou enclavés, la dépendance aux financements extérieurs, ainsi que par l’impact cumulatif des crises sécuritaires. Mais le phénomène dépasse le cadre africain. En Europe et dans les Amériques, des flambées apparaissent dans des environnements pourtant dotés d’infrastructures solides. Ici, la question n’est plus logistique mais sociétale : la désinformation et la baisse de confiance envers les institutions sanitaires ont créé des poches de populations non immunisées. En Asie du Sud, la densité démographique et la reprise rapide des déplacements facilitent la circulation du virus. Le Moyen-Orient reste marqué par les déplacements de populations et l’instabilité de plusieurs États. La rougeole devient ainsi un révélateur de la diversité des fragilités contemporaines, qu’elles soient structurelles, politiques ou sociales.

Une rupture née en 2020 qui redessine aujourd’hui la carte sanitaire

L’année 2019 constituait un point d’équilibre relatif. La pandémie a fait basculer ce fragile équilibre. Entre 2020 et 2022, la vaccination de routine a reculé dans presque tous les continents. En 2023, la reprise des déplacements internationaux a permis au virus de circuler plus aisément dans un monde dont une partie des enfants n’était pas immunisée. En 2024, les flambées se sont multipliées, confirmant que les campagnes de rattrapage restaient insuffisantes. Et en 2025, l’OMS affirme explicitement que la couverture mondiale n’a toujours pas retrouvé son niveau pré-COVID. Cette chronologie montre que nous ne sommes plus face à un déficit ponctuel, mais à une réorganisation durable de la vulnérabilité sanitaire mondiale.

Au-delà du virus : ce que révèle la rougeole de la gouvernance sanitaire internationale

La résurgence actuelle souligne plusieurs tendances de fond. D’abord, la pandémie a démontré que beaucoup de systèmes de santé ne sont pas capables de maintenir leurs services essentiels en période de crise prolongée. Ensuite, la dépendance de dizaines de pays à l’aide internationale fragilise les programmes de vaccination lorsque les priorités globales se déplacent. De plus, l’érosion de la confiance publique, observée dans plusieurs pays à haut revenu, montre que la performance sanitaire ne repose pas uniquement sur la technique ou les infrastructures, mais également sur la cohésion sociale. Enfin, la vaccination devient un enjeu géopolitique : elle engage les alliances, les financements et la capacité des États à mener des politiques de santé indépendantes.

La rougeole redevient un marqueur de l’état réel des systèmes de santé, de leur capacité à absorber les crises et à maintenir des priorités cohérentes dans la durée. La pandémie de COVID-19 a créé une rupture dont le monde n’a toujours pas surmonté les effets, et la hausse des cas n’est que la conséquence visible d’un déséquilibre plus profond. Revenir aux niveaux pré-pandémie ne suffirait pas : les failles accumulées exigent une approche renforcée, durable et structurée, capable de consolider les systèmes les plus fragiles et de restaurer la confiance là où elle s’est effritée. L’OMS ne décrit pas seulement une menace sanitaire, mais un défi global qui engage l’avenir même de la prévention.

Celine Dou — La Boussole-infos