Archives pour la catégorie Société

Iran : l’arrestation de Narges Mohammadi et les enjeux géopolitiques autour des droits humains

Le 12 décembre 2025, Narges Mohammadi, lauréate du Prix Nobel de la paix 2023, a été interpellée en Iran. Cette arrestation, dans un contexte de répression accrue, soulève des questions sur l’efficacité des distinctions internationales et sur les rapports de force dans les relations entre l’Iran et la communauté internationale.

Lire la suite: Iran : l’arrestation de Narges Mohammadi et les enjeux géopolitiques autour des droits humains

Narges Mohammadi est une militante iranienne de premier plan, connue pour son engagement en faveur des droits humains, notamment la lutte contre la peine de mort et pour la libération des femmes en Iran. Son arrestation ne constitue pas un incident isolé. Elle s’inscrit dans un parcours de répression continu, marqué par de multiples emprisonnements et condamnations depuis les années 2000. Lors de l’attribution du Prix Nobel de la paix en 2023, Mohammadi était encore incarcérée pour « propagation de la propagande contre l’État » et « action contre la sécurité nationale ». Cette distinction a permis de porter une attention internationale sur sa cause, mais aussi de mettre en lumière la répression systématique des opposants au régime en place à Téhéran.

L’arrestation de Narges Mohammadi intervient dans un contexte de forte répression en Iran, où les libertés fondamentales sont de plus en plus restreintes. Depuis les manifestations de 2022, déclenchées par la mort de Mahsa Amini en détention policière, les autorités iraniennes ont intensifié leur surveillance des militants des droits humains, des journalistes et des défenseurs de la démocratie. L’arrestation de Mohammadi semble être une réponse du régime à la contestation croissante, tant interne qu’internationale, contre ses pratiques autoritaires.

Elle a été interpellée à Mashhad, dans le nord-est du pays, lors d’une cérémonie en hommage à Khosrow Alikordi, un autre défenseur des droits humains décédé récemment. Cette situation semble illustrer la stratégie du gouvernement iranien : contrôler et museler toute forme de contestation, même dans des événements à caractère symbolique et pacifique. De plus, l’attaque physique et la violence présumée de son arrestation indiquent la brutalité de la répression exercée par les autorités iraniennes contre ceux qu’elles considèrent comme des ennemis du régime.

Le Comité Nobel a réagi vigoureusement à cette arrestation, exigeant la libération immédiate de la lauréate. Ce geste symbolique, bien qu’important pour la reconnaissance des luttes pour les droits humains, n’aura probablement pas de conséquences concrètes sur le régime iranien. En effet, si les prix Nobel peuvent offrir une légitimité morale, ils n’ont qu’une portée limitée dans un contexte géopolitique marqué par l’autonomie des États souverains et la priorité donnée aux intérêts stratégiques.

Dans ce cadre, les condamnations internationales s’accumulent, mais la situation de Narges Mohammadi reste tributaire d’un rapport de force où les États occidentaux, tout en exprimant des préoccupations sur les droits humains, n’ont pas montré une volonté forte de rompre avec leurs engagements géopolitiques dans la région. L’Iran, de son côté, semble se montrer de plus en plus imperméable aux pressions extérieures, notamment en raison de ses enjeux internes et de ses alliances stratégiques avec des acteurs comme la Chine et la Russie.

L’affaire Narges Mohammadi soulève la question de l’efficience des mécanismes internationaux pour défendre les droits humains. Les actions diplomatiques entreprises par les organisations internationales, telles que l’ONU ou l’UE, restent largement insuffisantes face à un régime déterminé à préserver son autorité. En l’absence de mesures concrètes telles que des sanctions ciblées ou des pressions économiques efficaces les répressions comme celle vécue par Mohammadi risquent de se multiplier sans que la communauté internationale ne puisse apporter une réponse significative.

Ainsi, au-delà du cas individuel de Narges Mohammadi, c’est l’efficacité de la diplomatie des droits humains et la véritable portée des distinctions internationales qui sont mises en question. Le cas de Mohammadi illustre les limites de l’action diplomatique dans des régimes autoritaires, où les droits humains sont souvent relégués au second plan au profit de considérations géopolitiques. L’Iran, fort de son indépendance politique et économique, semble prêt à affronter la critique internationale, comme l’ont démontré ses récentes prises de position face à l’Occident.

Au-delà de la situation politique iranienne, l’arrestation de Narges Mohammadi constitue un rappel de la nécessité de soutenir les mouvements de défense des droits des femmes dans des contextes autoritaires. Dans un pays où les droits des femmes sont sévèrement limités, la militante incarne un modèle de résistance pacifique, mais déterminée. Son combat pour l’abolition de la peine de mort et pour la reconnaissance des droits des femmes demeure une cause essentielle, non seulement pour l’Iran, mais aussi pour l’ensemble du monde.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Patrimoine immatériel et tensions régionales : l’inscription du caftan marocain révèle la polarisation de la culture

L’inscription du caftan marocain au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO a suscité une vive réaction en Algérie, ravivant une querelle qui dépasse largement la question vestimentaire. Cette controverse met en lumière le rôle stratégique que jouent désormais les éléments culturels dans les rapports de force géopolitiques, notamment entre États en situation de rivalité durable.

Lire la suite: Patrimoine immatériel et tensions régionales : l’inscription du caftan marocain révèle la polarisation de la culture

À première vue, il ne s’agit que d’un vêtement traditionnel. Mais dans le contexte maghrébin actuel, le caftan est devenu bien plus qu’un habit d’apparat : il est un symbole, un récit, et un enjeu de pouvoir.

Lors de sa récente session, l’UNESCO a inscrit le caftan marocain sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, reconnaissant ainsi les savoir-faire, les pratiques sociales et l’ancrage historique de ce vêtement dans la culture du Royaume. Cette décision, présentée par Rabat comme une consécration patrimoniale, a immédiatement suscité une vague de réactions critiques en Algérie, tant dans les médias que sur les réseaux sociaux.

À Alger, plusieurs voix ont dénoncé ce qu’elles perçoivent comme une forme d’appropriation culturelle, estimant que le caftan ferait également partie du patrimoine algérien, plus largement maghrébin. Les autorités algériennes ont rappelé, de manière indirecte, que certains costumes traditionnels intégrant le caftan avaient déjà été valorisés dans des dossiers culturels antérieurs, contestant ainsi l’idée d’une exclusivité marocaine.

Cette controverse illustre une réalité de plus en plus manifeste dans les relations internationales : la culture n’est plus un domaine neutre, périphérique ou strictement symbolique. Elle est devenue un levier stratégique à part entière. Dans un contexte de tensions politiques prolongées entre le Maroc et l’Algérie, chaque reconnaissance internationale prend une dimension politique implicite, voire conflictuelle.

L’UNESCO, souvent perçue comme une institution technique de sauvegarde culturelle, fonctionne également comme un espace de légitimation symbolique. L’inscription d’un élément au patrimoine immatériel contribue à fixer un récit officiel, à consacrer une continuité historique et à renforcer une identité nationale sur la scène internationale. Pour des États engagés dans une rivalité d’influence, cette reconnaissance équivaut à un gain de prestige et de crédibilité culturelle.

Lorsque les canaux diplomatiques traditionnels sont rompus ou gelés, la confrontation se déplace vers des terrains alternatifs : la mémoire, l’histoire, le patrimoine. Le caftan devient alors un territoire symbolique disputé, au même titre que d’autres éléments culturels déjà au cœur de tensions régionales. Ce type de conflit est d’autant plus sensible qu’il mobilise l’émotion, l’identité et le sentiment d’appartenance, rendant toute concession politiquement coûteuse.

Plus largement, cette affaire s’inscrit dans une dynamique mondiale où les États investissent la diplomatie culturelle comme outil de soft power. Musiques, gastronomie, vêtements traditionnels et récits historiques sont mobilisés pour influencer les perceptions, renforcer la cohésion interne et projeter une image favorable à l’international. La culture cesse ainsi d’être un simple héritage à préserver ; elle devient un instrument actif de la stratégie étatique.

La polémique autour du caftan marocain rappelle que, dans la géopolitique contemporaine, les batailles ne se livrent pas uniquement sur les terrains militaires ou économiques. Elles se jouent aussi dans l’arène symbolique, là où se construisent les récits et se consolident les identités. Réduire ces tensions à une querelle folklorique serait une erreur d’analyse. Derrière un élément de patrimoine se dessinent des enjeux de souveraineté, de légitimité et d’influence, révélateurs d’un monde où la culture est devenue l’un des champs de confrontation les plus durables et les plus stratégiques.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Génération Z face aux compétences de vie : comprendre les défis de l’autonomie dans un monde en mutation

La génération Z, née entre 1996 et 2010, affiche une aisance numérique remarquable mais rencontre des difficultés dans certaines compétences pratiques du quotidien, comme la gestion financière, la cuisine ou l’entretien d’un logement. Face à ce constat, des initiatives éducatives émergent pour combler ce déficit, soulignant un enjeu sociétal majeur : préparer les jeunes à vivre et travailler dans un monde en mutation.

Lire la suite: Génération Z face aux compétences de vie : comprendre les défis de l’autonomie dans un monde en mutation

« Je sais coder, mais je ne sais pas changer un pneu. » Ce constat, partagé par plusieurs jeunes adultes, illustre une réalité qui inquiète enseignants, parents et institutions : malgré des acquis technologiques indéniables, certains jeunes peinent à maîtriser les compétences de vie essentielles à l’autonomie.

Plusieurs enquêtes internationales révèlent qu’une proportion significative de jeunes adultes éprouve des difficultés à gérer des tâches de la vie quotidienne. Selon une étude canadienne, près de 80 % des étudiants déclarent se sentir mal préparés pour gérer un budget, cuisiner ou entretenir un logement.

Ce phénomène n’est pas limité au Canada. Des initiatives similaires ont été observées aux États-Unis, où certaines universités proposent désormais des cours d’« adulting », visant à enseigner les compétences pratiques que les programmes scolaires traditionnels négligent.

La génération Z est la première à avoir grandi dans un monde entièrement numérique, caractérisé par une exposition précoce à internet et aux technologies. Cette immersion a favorisé une maîtrise remarquable des outils numériques, mais a aussi limité l’apprentissage pratique dans des contextes réels.

Par ailleurs, la pandémie de COVID‑19 a réduit les interactions sociales et les expériences pratiques, accentuant ce déficit. L’essor des applications pour tout faire (livraison, gestion financière automatisée, services à domicile) a également contribué à diminuer l’exposition des jeunes à certaines tâches quotidiennes.

Il serait réducteur de qualifier cette génération d’« incapable ». Les recherches montrent que le déficit de compétences pratiques résulte d’un écart entre les compétences valorisées par l’éducation formelle et celles requises pour l’autonomie quotidienne.

L’autonomie ne se limite pas à la capacité technique. Les dimensions psychosociales, telles que la confiance en soi, la santé mentale et la gestion du stress, jouent un rôle central dans la capacité des jeunes à s’organiser et à prendre des décisions de manière indépendante.

Les initiatives éducatives, comme les cours « Adulting 101 », traduisent une prise de conscience institutionnelle : préparer la génération Z à un monde en mutation ne se limite pas à l’enseignement académique, mais implique l’acquisition de compétences pratiques, sociales et émotionnelles.

Le déficit de compétences pratiques chez la génération Z doit être replacé dans un contexte historique et sociétal. Comparée aux générations précédentes, cette génération évolue dans un environnement plus complexe : marché du travail instable, digitalisation accélérée, contraintes économiques et mutations sociales.

Il est également important de reconnaître que la génération Z développe d’autres compétences stratégiques : pensée critique, créativité, adaptation rapide, compétences numériques et collaboration à distance. Ces aptitudes reflètent une évolution des compétences nécessaires plutôt qu’un manque de capacité.

Les difficultés de la génération Z à acquérir certaines compétences de vie traduisent une transformation sociétale et éducative, plutôt qu’un défaut intrinsèque. Les initiatives émergentes pour développer l’autonomie pratique constituent une réponse structurée à un besoin réel, et offrent une piste pour préparer les jeunes adultes à naviguer dans un monde de plus en plus complexe et numérisé.

Ce constat appelle à une réflexion globale sur l’éducation et la formation, pour que chaque génération puisse s’adapter aux exigences d’un monde en perpétuelle mutation.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Somalie : des poètes se mobilisent pour préserver une tradition culturelle menacée

La poésie comme instrument de mémoire et de reconstruction dans un pays fragilisé

Au Théâtre national de Mogadiscio, des poètes somaliens se sont réunis début décembre 2025 pour raviver une tradition littéraire essentielle à l’identité du pays. Dans un contexte marqué par l’insécurité et la fragilité des institutions culturelles, ces artistes tentent de restaurer une mémoire collective mise à mal par trois décennies de conflits.

Lire la suite: Somalie : des poètes se mobilisent pour préserver une tradition culturelle menacée

Longtemps considérée comme un pilier central de la société somalienne, la poésie revient aujourd’hui au premier plan grâce à une mobilisation croissante d’artistes et de structures culturelles. Leur objectif : empêcher la disparition progressive d’un patrimoine transmis oralement depuis des siècles.

Années 1960–1990 : l’âge d’or puis l’effondrement

Le Théâtre national de Mogadiscio, inauguré en 1967, constitue longtemps le cœur de la création culturelle somalienne. Il accueille pièces, récitals et festivals. L’éclatement de la guerre civile en 1991 interrompt brutalement cette dynamique. Le bâtiment est abandonné, les artistes se dispersent et la transmission orale familiale devient le principal refuge de la poésie.

2012 : première réouverture symbolique

Après plus de vingt ans d’abandon, le Théâtre national rouvre partiellement en 2012. Cette initiative s’inscrit dans un effort plus large de reconstruction institutionnelle, mais les attaques et l’insécurité freinent immédiatement les activités artistiques.

2021 : structuration de la sauvegarde culturelle

La création de l’initiative « Home of Somali Poetry », soutenue par le Programme des Nations unies pour le développement, marque une étape importante. Ce projet vise à archiver la poésie somalienne, numériser les œuvres, encourager les jeunes auteurs et organiser des prix littéraires.

2025 : reprise des récitals publics

Début décembre 2025, des poètes de plusieurs générations se réunissent de nouveau au Théâtre national pour réciter leurs œuvres devant un public élargi. Parmi eux, Hassan Barre, figure emblématique de la poésie somalienne, offre un texte exaltant la paix, l’unité et la responsabilité civique.

Une mémoire fragile dans un pays en reconstruction

La poésie occupe en Somalie une fonction qui dépasse le cadre artistique : elle conserve l’histoire des clans, exprime les tensions sociales et accompagne les événements marquants. La fragilisation des institutions culturelles a fait peser un risque réel sur cette mémoire vivante, particulièrement dans un pays où l’écrit n’a jamais été majoritaire.

Une rupture intergénérationnelle préoccupante

Si les anciens poètes demeurent très actifs, la transmission aux jeunes générations reste incertaine. L’influence des réseaux sociaux, l’urbanisation rapide et l’émigration ont contribué à distendre le lien entre la jeunesse et la poésie traditionnelle, dont la maîtrise linguistique est exigeante. Les initiatives de sauvegarde tentent de combler ce fossé, mais les moyens restent limités.

La diaspora comme relais culturel majeur

Dans les villes où s’est installée une importante communauté somalienne Londres, Toronto, Dubaï, des festivals littéraires, des lectures publiques et des plateformes numériques prolongent cette tradition. Ces espaces transnationaux jouent un rôle déterminant dans la préservation d’une identité culturelle éclatée par les migrations.

Une fonction civique persistante

Dans un pays où l’espace public demeure fragile, la poésie continue d’offrir un cadre d’expression relativement sûr. Certains poèmes prennent des accents politiques, d’autres prônent la réconciliation ou dénoncent les injustices. Le récital de décembre 2025, caractérisé par son appel à la paix, illustre la dimension civique de cet art.

Un art qui résiste à l’érosion du temps

Les rassemblements de poètes au Théâtre national de Mogadiscio témoignent d’une volonté profonde de sauvegarder un patrimoine menacé mais essentiel à la cohésion de la société somalienne. Si la poésie ne bénéficie pas des mêmes investissements que la sécurité ou les infrastructures, elle demeure pourtant un vecteur de mémoire, de transmission et d’espérance.

Son renouveau fragile marque peut-être une étape supplémentaire dans la lente reconstruction culturelle du pays.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Alcool, cannabis, cocaïne : l’usage de substances addictives chez les jeunes, symptôme d’un malaise sociétal

En France et ailleurs, des comportements addictifs révèlent une génération confrontée au stress, à l’anxiété et à la pression sociale

En France comme dans plusieurs pays occidentaux, un nombre croissant de jeunes adultes consomment de l’alcool, du cannabis, voire de la cocaïne, non plus seulement à des fins récréatives mais pour dormir, gérer le stress ou tenir face aux exigences sociales. Ce phénomène, révélateur de tensions plus larges dans la société, interpelle à la fois les acteurs de santé publique et les chercheurs en sciences sociales.

Lire la suite: Alcool, cannabis, cocaïne : l’usage de substances addictives chez les jeunes, symptôme d’un malaise sociétal

Selon une récente étude, plus d’un jeune adulte sur cinq utilise de l’alcool ou du cannabis pour s’endormir. Dans le même temps, la consommation de cocaïne connaît une banalisation en France, touchant désormais des populations diverses et élargissant le spectre des risques sanitaires. Ces évolutions ne sont pas uniquement des chiffres : elles constituent un signal du malaise sociétal et générationnel.

1. Cannabis et alcool utilisés comme « somnifères »

Une enquête récente indique qu’environ 18 % des jeunes adultes utilisent le cannabis et 7 % l’alcool pour favoriser le sommeil. Parmi ceux qui consomment du cannabis, plus de 40 % déclarent y recourir régulièrement pour dormir. Ce comportement, longtemps marginal, devient une stratégie fréquente face à l’insomnie, au stress ou à l’anxiété.

2. La banalisation de la cocaïne en France

Les données de l’OFDT montrent que près d’un adulte sur dix a déjà expérimenté la cocaïne, avec une hausse notable depuis 2017. La drogue dépasse désormais le cannabis en valeur sur le marché illicite français, avec des prix plus accessibles et une diffusion touchant des populations variées jeunes actifs, employés, classes moyennes et milieux festifs.

3. Élargissement sociologique et international

L’usage de substances addictives n’est plus cantonné à un milieu social particulier. En France comme dans d’autres pays occidentaux, on observe une consommation étendue parmi des jeunes adultes stressés, souvent exposés à des cadences de travail intenses ou à des conditions économiques précaires. Ce phénomène n’est pas seulement récréatif : il traduit un mal-être latent, un besoin de régulation psychologique et physique face à la pression sociale.

Conséquences et enjeux sociétaux

Un indicateur du mal-être des jeunes

Le recours à l’alcool ou au cannabis pour dormir, ou à la cocaïne pour « tenir » dans le quotidien, n’est pas anodin. Il illustre un malaise profond : insomnie chronique, anxiété, solitude, fatigue liée au travail ou aux études, précarité économique. La substance devient un outil de coping face à un environnement perçu comme exigeant et stressant.

Des risques sanitaires et sociaux élevés

  • Physiques et psychologiques : troubles du sommeil persistants, tolérance accrue, dépendance, anxiété ou dépression.
  • Sociaux et professionnels : altération des performances, isolement, conflits interpersonnels.
  • Économie et santé publique : hausse des passages aux urgences, besoins de soins spécialisés, pression sur les structures de prévention et de traitement.

Une banalisation inquiétante

L’usage de la cocaïne, en particulier, tend à se normaliser. Il ne se limite plus aux milieux festifs ou élitistes mais touche un public plus large, ce qui rend la perception de danger moins immédiate. La disponibilité accrue et la baisse des prix accentuent ce phénomène. Dans ce contexte, la prévention doit s’adapter à des comportements désormais intégrés dans la vie quotidienne.

Facteur culturel et sociétal

Ce recours aux substances addictives traduit aussi des tensions sociales et générationnelles : perte de repères, isolement, pression académique ou professionnelle, difficulté d’accès à un soutien psychologique. Les jeunes expriment ainsi un mal-être qui dépasse la simple expérimentation de drogues.

Vers une approche globale de prévention

La consommation de substances addictives chez les jeunes n’est pas uniquement un problème individuel : elle reflète un malaise sociétal plus large. Alcool, cannabis et cocaïne apparaissent comme des indicateurs d’un stress généralisé, de difficultés d’adaptation et d’une fragilité psychologique chez une partie de la jeunesse.

Pour y répondre, il ne suffit pas d’une répression stricte. Une approche globale est nécessaire : sensibilisation, prévention, accompagnement psychologique et programmes éducatifs adaptés. Comprendre les causes profondes de ce phénomène est essentiel pour éviter que l’usage de substances ne devienne une réponse quasi-automatique aux tensions de la vie moderne.

Celine Dou, pour la boussole-infos

L’ère post-réseaux sociaux : l’essor des intelligences artificielles conversationnelles et ses implications

Les grandes plateformes sociales traditionnelles connaissent un ralentissement de leur fréquentation et une saturation de leurs modèles économiques. Dans le même temps, les intelligences artificielles conversationnelles se développent rapidement, proposant des interactions personnalisées qui modifient déjà les pratiques numériques et la manière dont les individus communiquent et appréhendent la socialisation.

Lire la suite: L’ère post-réseaux sociaux : l’essor des intelligences artificielles conversationnelles et ses implications

Depuis plusieurs années, l’usage des plateformes telles que Facebook, Instagram, X ou Snapchat montre des signes de stagnation, avec une diminution de l’engagement et de la participation active. Ce phénomène résulte de la fatigue des utilisateurs, de la multiplication des contenus publicitaires et de la nature même des modèles économiques basés sur la collecte et l’exploitation des données personnelles. L’expérience offerte par ces plateformes ne répond plus de manière satisfaisante aux besoins sociaux et cognitifs des utilisateurs, tandis que les effets négatifs : polarisation de l’opinion, pression sociale et dépendance à l’attention deviennent plus visibles.

Parallèlement, les intelligences artificielles conversationnelles se positionnent comme de nouveaux acteurs majeurs du numérique. Les chatbots avancés et les assistants conversationnels offrent désormais la possibilité de tenir des échanges complexes, de s’adapter aux préférences et aux émotions des utilisateurs, et de fournir un accompagnement personnalisé. Ces outils, conçus pour compléter ou prolonger l’expérience sociale numérique, créent une forme de médiation artificielle dans les interactions humaines.

Cette transition technologique présente des avantages tangibles. Les intelligences artificielles conversationnelles peuvent apporter un soutien à des individus isolés, faciliter l’accès à des informations ou services personnalisés et permettre un accompagnement dans des contextes éducatifs ou professionnels. Cependant, les risques sont également importants. L’usage intensif de ces systèmes peut réduire la qualité des interactions humaines réelles, contribuer à l’isolement social et renforcer une dépendance aux dispositifs numériques. Les algorithmes, par nature propriétaires et opaques, soulèvent des questions sur la protection des données, la manipulation des comportements et la préservation de la liberté individuelle.

L’émergence de cette ère post-réseaux sociaux modifie profondément la structure des interactions numériques. Les plateformes traditionnelles avaient déjà transformé l’accès à l’information et les échanges sociaux ; les intelligences artificielles conversationnelles introduisent désormais une médiation directe, pouvant remplacer certaines relations humaines par des interactions artificielles. Cette évolution pose des enjeux majeurs pour la cohésion sociale, l’éducation, la santé mentale et la dynamique des échanges professionnels.

L’évolution future dépendra de la régulation, de l’éthique et de l’acceptation sociale. La législation devra encadrer l’usage de ces technologies et garantir la transparence des algorithmes, tandis que les concepteurs devront assumer la responsabilité de leurs outils face aux risques de dépendance et d’isolement. Enfin, la manière dont ces dispositifs seront intégrés dans le quotidien déterminera s’ils compléteront ou substitueront les interactions humaines traditionnelles.

Observer et analyser ces transformations avec rigueur est essentiel. La transition vers les intelligences artificielles conversationnelles n’est pas un simple changement technique : elle constitue un tournant sociétal, susceptible de redéfinir la communication, la socialisation et l’organisation des interactions humaines dans le monde numérique.

Celine Dou

Algérie : mémoire coloniale et enjeux géopolitiques à l’épreuve d’Alger

Alger accueille depuis le 30 novembre une conférence internationale sur les crimes du colonialisme, organisée sous l’égide de l’Union africaine. Présentée comme une initiative visant à faire reconnaître les injustices du colonialisme et à explorer des mécanismes de réparation, l’événement est déjà l’objet de controverses, tant pour son instrumentalisation politique que pour les angles historiques qu’il omet.

Lire la suite: Algérie : mémoire coloniale et enjeux géopolitiques à l’épreuve d’Alger

Alors que le colonialisme européen est au centre des débats, la conférence d’Alger révèle ce qui demeure largement tabou : la colonisation arabo-musulmane, qui fut souvent bien plus violente et destructrice. Par ailleurs, la réunion est rapidement devenue un outil diplomatique, permettant à l’Algérie de soutenir le Polisario et d’instrumentaliser la mémoire historique à des fins géopolitiques.

Une conférence à double enjeu

Officiellement, la conférence vise à promouvoir la reconnaissance des crimes coloniaux et à envisager des réparations pour les Africains et leurs descendants, sous le thème “Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine à travers les réparations”. Diplomates, juristes, historiens et représentants de la diaspora africaine et caribéenne participent à l’événement. Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a insisté sur la nécessité d’un cadre juridique pour restituer équitablement les biens volés et compenser les victimes, affirmant que ces mesures ne doivent être perçues ni comme des cadeaux ni comme des faveurs.

Pourtant, selon certains médias, l’Algérie a transformé cette réunion en tribune pour le Polisario, détournant partiellement l’objectif initial. La conférence illustre ainsi le risque de récupération politique de la mémoire historique, où le souvenir des crimes coloniaux sert des intérêts diplomatiques contemporains.

Contextualisation historique : entre colonialismes européen et arabo-musulman

Si la colonisation française a profondément marqué l’Algérie, il est nécessaire de nuancer le récit. Les incursions européennes ont eu pour objectif partiel de mettre un terme aux raids barbaresques qui, depuis le Maghreb, dévastaient les côtes méditerranéennes et atlantiques, allant jusqu’en Islande. Ces raids impliquaient pillages, massacres et enlèvements d’hommes, femmes et enfants, réduits en esclavage, affectant non seulement les populations africaines du Nord et sub-sahariennes, mais aussi européennes.

Par ailleurs, la composition actuelle de la population algérienne complexifie la légitimité morale d’Alger comme “pays le plus meurtri” par la colonisation européenne. Les Amazighs constituent les habitants originels, tandis que la majorité de la population est descendante de colons arabes venus après la conquête islamique. Cette réalité historique illustre un paradoxe : l’Algérie, tout en revendiquant le statut de victime du colonialisme français, est elle-même héritière d’une longue histoire coloniale interne et régionale.

mémoire et instrumentalisation

Le choix d’Alger pour accueillir la conférence n’est pas neutre. Il offre au pays une tribune stratégique pour soutenir le Polisario dans le cadre du conflit du Sahara occidental, transformant un événement de mémoire en outil diplomatique. Cette instrumentalisation illustre une tendance plus large : la mémoire historique devient un levier géopolitique, capable de renforcer l’influence régionale et internationale, tout en masquant certains aspects du passé colonial, notamment la colonisation arabo-musulmane.

La conférence met ainsi en lumière les tensions entre mémoire, justice et stratégie : comment concilier reconnaissance des injustices passées avec les réalités diplomatiques contemporaines, sans que la mémoire ne soit détournée pour servir des intérêts politiques immédiats ?

La conférence internationale sur les crimes du colonialisme à Alger révèle le double enjeu des initiatives de mémoire historique. Si elle offre une opportunité de justice et de réparation pour les victimes du colonialisme européen, elle montre également comment la mémoire peut être instrumentalisée à des fins politiques et territoriales. Les omissions historiques, notamment le silence sur la colonisation arabo-musulmane, et l’usage du forum pour soutenir le Polisario, posent la question du rôle réel de telles conférences dans la diplomatie africaine et mondiale. La mémoire historique, pour être pleinement légitime et constructive, doit être traitée avec rigueur, nuance et intégrité, au-delà des intérêts immédiats des États hôtes.

Christian Estevez

Au Royaume‑Uni, des entreprises reculent sur la diversité et l’inclusion : un signal politique et économique fort

Au Royaume‑Uni, plusieurs grandes entreprises abandonnent ou révisent leurs politiques de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI), sous l’effet d’un contexte politique international marqué par la montée de critiques à l’encontre des “politiques wokistes”. Ce mouvement suggère un recul de l’engagement corporate en matière de pluralisme et de justice sociale; un recul qui ne se limite pas à la sphère britannique, mais traduit des recompositions idéologiques et économiques à l’échelle transatlantique.

Lire la suite: Au Royaume‑Uni, des entreprises reculent sur la diversité et l’inclusion : un signal politique et économique fort

Quand la réussite financière prime sur les engagements éthiques, la diversité devient un luxe. Au Royaume‑Uni, des entreprises de premier plan choisissent de mettre fin à des politiques DEI qu’elles jugent désormais coûteuses, polémiqueuses ou dangereuses pour leur image. Le phénomène, observé dans un contexte global de rejet croissant du wokisme, révèle l’impact tangible des dynamiques idéologiques sur les pratiques managériales.

Recul des politiques DEI : un constat d’après enquête

Selon une étude conduite par le cabinet d’avocats britannique (comme rapporté par la presse), plus de la moitié des grandes entreprises britanniques se disent en train de revoir leurs politiques DEI, certaines allant jusqu’à les abandonner complètement. Parmi les entreprises réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions de livres sterling, une proportion significative affirme avoir modifié ou supprimé des initiatives d’équité, diversité ou inclusion. Pour certaines, les critiques venues des États‑Unis d’Amérique accusant les politiques “woke” de favoriser des “privilèges identitaires” ont joué un rôle déterminant dans ce revirement.

À titre d’exemple, un grand opérateur de télécommunications a supprimé tout lien entre ses politiques DEI et son système de primes pour cadres intermédiaires, tout en affirmant préserver une “attache” aux valeurs de diversité. Ce type d’annonce illustre la tension entre communication, image publique, et décisions internes réellement contraignantes.

Ces chiffres et décisions dessinent une tendance nette : un nombre non négligeable d’entreprises britanniques considère désormais que les politiques DEI sont non seulement contestables sur le plan idéologique, mais aussi potentiellement en opposition avec les objectifs de rentabilité ou de “neutralité” perçue.

Contexte international : le reflux des politiques “woke” et l’impact des pressions idéologiques

Ce recul ne se comprend qu’à la lumière d’un contexte global marqué par la montée des critiques contre les politiques identitaires en particulier dans le monde anglo-saxon. Aux États‑Unis d’Amérique, l’administration en place et certains acteurs politiques ont ouvertement dénoncé le “wokisme” comme source de division, de discrimination “inversée” ou de favoritisme sociopolitique. Ces discours, relayés médiatiquement, trouvent un écho chez des dirigeants d’entreprises au Royaume‑Uni, soucieux d’éviter toute controverse ou accusation de “politisation” de l’entreprise.

De surcroît, le contexte économique, incertitudes post‑pandémie, crise du coût de la vie, inflation pèse sur les arbitrages des entreprises : les moyens (financiers, humains, organisationnels) consacrés à la DEI peuvent apparaître comme des postes “non essentiels” lorsque les priorités se resserrent. Dans ce contexte, l’argument du profit contre l’éthique redevient sérieux.

Ainsi, loin d’être un phénomène strictement britannique, ce mouvement s’inscrit dans un glissement idéologique et économique global : la recomposition des priorités, l’érosion de certaines avancées sociétales, la montée du conservatisme identitaire autant de dynamiques qui pèsent sur les décisions privées.

Enjeux et risques : ce qui est en jeu quand on abandonne la DEI

Abandonner ou affaiblir les politiques de diversité et d’inclusion n’est pas une simple décision interne à une entreprise c’est un choix qui peut avoir des conséquences profondes et durables.

D’abord, cela fragilise les efforts d’équité sociale : pour les minorités ethniques, les femmes, les personnes issues de milieux défavorisés ou marginalisés, la DEI représentait une porte d’accès certes imparfaite à l’égalité des chances. Le recul de ces politiques risque de rétablir des barrières structurelles invisibles, creuser des inégalités latentes, et réduire la mixité sociale et ethnique des élites économiques.

Ensuite, c’est la culture d’entreprise et le climat social au travail qui peuvent être affectés. Sans politique consciente de diversité, les biais qu’ils soient liés au genre, à l’origine, à l’âge, ou au statut socio‑économique risquent de reprendre le pas, sans contrôle ni remise en question.

Enfin, à l’échelle sociétale, ce recul envoie un message idéologique : celui que l’égalité sociale, l’équité et l’inclusion seraient des choix “optionnels”, dépendant des sensibilités du moment et des pressions extérieures. Cela pourrait alimenter la division, renforcer les inégalités structurelles, et nourrir le sentiment pour les populations concernées d’être renvoyées au second plan.

« Une question plus large : recul progressif ou simple retournement tactique ?

Il convient d’interroger la nature de ce recul. S’agit-il d’un simple ajustement tactique une réponse ponctuelle à des pressions idéologiques et à des contextes économiques difficiles ou observe‑t‑on un changement de paradigme, un glissement durable dans la manière dont les sociétés envisagent la diversité ?

Si beaucoup d’entreprises justifient leurs reculs par des impératifs économiques ou la volonté de “ne pas s’immiscer dans le débat sociétal”, le résultat effectif reste le même : un affaiblissement des mécanismes de promotion de l’égalité. À long terme, cette tendance pourrait marquer un tournant : celui d’un retour discret mais systémique vers des modèles de gestion corporative centrés sur le “mérite” traditionnel, sans aucune garantie d’équité réelle.

Ce renversement, s’il se confirme, modifie aussi la donne pour les mobilisations sociales, les engagements des associations et la législation : la pression sur les États et les régulateurs pourrait s’intensifier pour compenser un retrait privé.

Le recul des entreprises britanniques sur les politiques de diversité, d’équité et d’inclusion ne peut être vu comme un simple phénomène de mode ou une réaction ponctuelle. Il s’agit d’un signal fort d’un tournant idéologique et économique, avec des conséquences profondes pour l’équité sociale, la justice dans l’emploi et la cohésion sociétale.

Dans un contexte international de montée des discours anti‑wokes, de crise économique et de recomposition des priorités corporatives, ce mouvement appelle à une vigilance renouvelée. Si la diversité et l’inclusion sont laissées au bon vouloir des entreprises, sans cadre robuste ni régulation, les progrès sociaux acquis ces dernières décennies risquent de s’éroder.

Pour la société, pour les salariés, pour les générations à venir il reste essentiel de maintenir la question de l’équité et de l’inclusion à l’agenda public, parce que derrière les chiffres et les bilans, ce sont des vies, des parcours, des chances concrètes qui se jouent.

Celine Dou

Rougeole : l’OMS confirme un recul mondial durable de la vaccination depuis la pandémie de COVID-19

L’Organisation mondiale de la Santé tire un signal d’alarme clair : la résurgence actuelle de la rougeole n’est pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans la continuité directe de la pandémie de COVID-19, qui a interrompu la vaccination de millions d’enfants dans le monde. Cinq ans après le pic de la crise sanitaire, les niveaux de couverture n’ont toujours pas retrouvé leur niveau d’avant 2020, révélant les limites profondes des systèmes de santé et les fractures persistantes de la gouvernance sanitaire mondiale.

Lire la suite: Rougeole : l’OMS confirme un recul mondial durable de la vaccination depuis la pandémie de COVID-19

La rougeole revient dans des régions où la maladie avait presque disparu. Cette évolution n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un déficit qui s’est accumulé pendant les années pandémiques et que le monde n’a pas encore résorbé. À travers cette résurgence, c’est toute l’architecture de la santé mondiale qui apparaît fragilisée.

Un retour en arrière qui s’explique avant tout par l’héritage du COVID-19

Avant la pandémie, la vaccination progressait régulièrement et plusieurs régions approchaient le seuil d’immunité collective. L’année 2019 représentait un point haut, avec une couverture qui se stabilisait à un niveau permettant de maintenir la rougeole sous contrôle. Cette dynamique s’est brutalement interrompue en 2020 lorsque les systèmes de santé ont réorienté leurs efforts vers la gestion de la crise COVID. Les campagnes de vaccination de routine ont été suspendues, les écoles souvent centres de vaccination ont fermé, et des millions d’enfants n’ont jamais reçu leurs doses. Aujourd’hui encore, cette interruption continue de produire ses effets : les enfants qui auraient dû être vaccinés en 2020, 2021 ou 2022 sont devenus une cohorte vulnérable, et cette vulnérabilité alimente les flambées actuelles.

Une reprise insuffisante pour combler les failles accumulées

Les chiffres récents montrent une remontée, mais celle-ci demeure trop lente pour rattraper trois années de perturbation. La première dose atteint 84 % en 2024, un niveau inférieur à celui de 2019, tandis que la seconde dose plafonne à 76 %, bien en-deçà des 95 % nécessaires pour interrompre la transmission du virus. La conséquence est visible : près de 11 millions de cas ont été recensés ou estimés en 2024, accompagnés d’environ 95 000 décès, en grande majorité chez les enfants les plus jeunes. Cinquante-neuf pays ont signalé des flambées d’ampleur inhabituelle, y compris dans des régions reconnues jusque-là comme bien protégées. À travers ces données, l’OMS décrit moins une “hausse” qu’un réajustement à la suite d’un choc systémique dont les effets persistent.

Une fragilité mondiale, mais des vulnérabilités très inégalement réparties

L’Afrique concentre plus de la moitié des enfants non vaccinés. Cette situation s’explique par la faiblesse chronique des systèmes de santé, les contraintes logistiques dans des territoires vastes ou enclavés, la dépendance aux financements extérieurs, ainsi que par l’impact cumulatif des crises sécuritaires. Mais le phénomène dépasse le cadre africain. En Europe et dans les Amériques, des flambées apparaissent dans des environnements pourtant dotés d’infrastructures solides. Ici, la question n’est plus logistique mais sociétale : la désinformation et la baisse de confiance envers les institutions sanitaires ont créé des poches de populations non immunisées. En Asie du Sud, la densité démographique et la reprise rapide des déplacements facilitent la circulation du virus. Le Moyen-Orient reste marqué par les déplacements de populations et l’instabilité de plusieurs États. La rougeole devient ainsi un révélateur de la diversité des fragilités contemporaines, qu’elles soient structurelles, politiques ou sociales.

Une rupture née en 2020 qui redessine aujourd’hui la carte sanitaire

L’année 2019 constituait un point d’équilibre relatif. La pandémie a fait basculer ce fragile équilibre. Entre 2020 et 2022, la vaccination de routine a reculé dans presque tous les continents. En 2023, la reprise des déplacements internationaux a permis au virus de circuler plus aisément dans un monde dont une partie des enfants n’était pas immunisée. En 2024, les flambées se sont multipliées, confirmant que les campagnes de rattrapage restaient insuffisantes. Et en 2025, l’OMS affirme explicitement que la couverture mondiale n’a toujours pas retrouvé son niveau pré-COVID. Cette chronologie montre que nous ne sommes plus face à un déficit ponctuel, mais à une réorganisation durable de la vulnérabilité sanitaire mondiale.

Au-delà du virus : ce que révèle la rougeole de la gouvernance sanitaire internationale

La résurgence actuelle souligne plusieurs tendances de fond. D’abord, la pandémie a démontré que beaucoup de systèmes de santé ne sont pas capables de maintenir leurs services essentiels en période de crise prolongée. Ensuite, la dépendance de dizaines de pays à l’aide internationale fragilise les programmes de vaccination lorsque les priorités globales se déplacent. De plus, l’érosion de la confiance publique, observée dans plusieurs pays à haut revenu, montre que la performance sanitaire ne repose pas uniquement sur la technique ou les infrastructures, mais également sur la cohésion sociale. Enfin, la vaccination devient un enjeu géopolitique : elle engage les alliances, les financements et la capacité des États à mener des politiques de santé indépendantes.

La rougeole redevient un marqueur de l’état réel des systèmes de santé, de leur capacité à absorber les crises et à maintenir des priorités cohérentes dans la durée. La pandémie de COVID-19 a créé une rupture dont le monde n’a toujours pas surmonté les effets, et la hausse des cas n’est que la conséquence visible d’un déséquilibre plus profond. Revenir aux niveaux pré-pandémie ne suffirait pas : les failles accumulées exigent une approche renforcée, durable et structurée, capable de consolider les systèmes les plus fragiles et de restaurer la confiance là où elle s’est effritée. L’OMS ne décrit pas seulement une menace sanitaire, mais un défi global qui engage l’avenir même de la prévention.

Celine Dou — La Boussole-infos

Écosexualité : décryptage d’un phénomène culturel qui interpelle plus qu’il ne convainc

Popularisé récemment par plusieurs médias occidentaux, le mouvement dit « écosexuel » intrigue autant qu’il déroute. Né dans le milieu artistique états-unien, il entend réinventer la relation de l’être humain à la nature à travers des gestes symboliques ou intimes. La Boussole – infos propose une analyse rigoureuse de ce phénomène, de ses origines à sa portée réelle, loin des interprétations simplificatrices.

Lire la suite: Écosexualité : décryptage d’un phénomène culturel qui interpelle plus qu’il ne convainc

Derrière les images spectaculaires souvent relayées embrassades d’arbres, rituels nus ou performances érotiques en pleine nature se dessine une question plus fondamentale : pourquoi certaines franges des sociétés occidentales recherchent-elles de nouveaux modes de rapport au vivant, au moment même où la crise environnementale atteint une intensité inédite ?

1. Aux origines : un mouvement issu de la performance artistique

L’écosexualité apparaît au début des années 2000, principalement sous l’impulsion d’Annie Sprinkle et d’Elizabeth Stephens, deux artistes états-uniennes mêlant pratiques performatives, activisme et réflexions issues des études queer. Leur ambition première n’est pas d’élaborer une doctrine écologique, mais de proposer une expérience artistique critique, destinée à interroger la manière dont l’être humain instrumentalise la nature.

Les premières performances prennent la forme de « mariages » symboliques avec des éléments naturels montagnes, cours d’eau, forêts ainsi que de rituels destinés à personnifier la Terre. Cette dimension performative constitue le cœur originel du mouvement.

2. Une diffusion amplifiée par l’ère numérique

Durant les années 2010, l’écosexualité gagne en visibilité grâce aux réseaux sociaux, aux festivals de performances et à quelques reportages documentaires. La circulation d’images parfois décontextualisées contribue à fixer l’idée d’un mouvement transgressif, alors que la majorité des pratiques relèvent d’expérimentations symboliques ou artistiques.

Cette médiatisation crée un décalage : un courant à l’audience réduite se trouve projeté dans l’espace public comme une tendance émergente, sans qu’il existe pour autant de structure militante, de revendication politique ou d’objectif environnemental clairement formulé.

3. Motivations et discours : entre quête de sens et critique de la modernité

Les personnes qui se réclament de l’écosexualité invoquent des motivations variées :

  • Réhabiliter le corps dans le rapport à la nature, perçu comme distendu par la vie urbaine et numérique ;
  • Explorer des formes alternatives de spiritualité dans des sociétés où les cadres religieux traditionnels déclinent ;
  • Proposer une critique des normes sociales, notamment en matière de sexualité et de rapport au vivant ;
  • Créer un sentiment d’appartenance à la Terre, conçue non comme un simple environnement mais comme un partenaire symbolique.

Ces discours témoignent d’un bouillonnement culturel, davantage que d’une démarche structurée autour de l’écologie scientifique ou de la préservation des écosystèmes.

4. Réactions publiques : entre scepticisme et interrogation sociologique

La réception du phénomène est majoritairement sceptique. Les pratiques les plus marginales notamment les mises en scène à caractère érotique dominent les commentaires, souvent au détriment des dimensions artistiques ou critiques initiales.

Pour autant, plusieurs chercheurs en sociologie et en anthropologie considèrent l’écosexualité comme révélatrice d’un contexte sociétal précis :

  • la montée d’individualismes spirituels,
  • la valorisation de l’expérience sensible,
  • la recherche de nouvelles formes de rituels dans des sociétés désymbolisées,
  • la difficulté, pour une partie des citoyens occidentaux, à appréhender la crise environnementale autrement qu’à travers des récits émotionnels.

5. Une portée écologique quasi nulle mais un éclairage culturel significatif

Aucune donnée ne permet d’affirmer que l’écosexualité influence la protection de la biodiversité, les comportements de consommation ou les politiques environnementales. Le mouvement n’a ni programme, ni structure, ni revendication mesurable.

En revanche, il éclaire plusieurs phénomènes contemporains :

  • La fragmentation des engagements écologiques, entre actions institutionnelles, mobilisations militantes structurées et expérimentations symboliques.
  • Le rôle des émotions dans la perception de la crise climatique, au détriment parfois des solutions techniques ou politiques.
  • L’hypervisibilité médiatique de pratiques marginales, souvent amplifiée par les logiques de viralité numérique.

Ainsi, l’écosexualité est moins une réponse à l’urgence climatique qu’un symptôme culturel des transformations occidentales face au vivant.

L’écosexualité ne constitue ni un mouvement écologique, ni un courant militant, ni un projet politique. Elle s’inscrit dans un registre symbolique et artistique qui interroge, à sa manière, la place de la nature dans les sociétés contemporaines. Sa pertinence écologique demeure faible ; sa valeur analytique, en revanche, réside dans ce qu’elle révèle des tensions identitaires, spirituelles et culturelles qui traversent les sociétés occidentales.

En choisissant de traiter ce phénomène sans ironie ni sensationnalisme, La Boussole – infos rappelle que comprendre le monde contemporain exige d’examiner aussi ses marges, ses expérimentations et ses questionnements même lorsqu’ils dérangent ou semblent insolites.

Celine Dou