Archives du mot-clé #Colonisation

Madagascar : 66 ans après l’indépendance, la Haute Cour constitutionnelle valide le transfert de plein droit à l’État des terrains encore détenus par des étrangers pour achever la décolonisation foncière

Soixante-six ans après avoir recouvré son indépendance, Madagascar s’attaque à une partie du patrimoine foncier restée juridiquement rattachée à la période coloniale. La Haute Cour constitutionnelle a validé la loi qui prévoit le transfert de plein droit à l’État de certains terrains encore inscrits au nom d’étrangers. Une décision à forte portée historique, mais dont l’efficacité se mesurera moins dans les archives que sur le terrain.

Lire la suite: Madagascar : 66 ans après l’indépendance, la Haute Cour constitutionnelle valide le transfert de plein droit à l’État des terrains encore détenus par des étrangers pour achever la décolonisation foncière

Adoptée par l’Assemblée nationale le 1er juillet 2026, la loi fixe au 26 juin 1960, date de l’indépendance, le seuil de référence pour les titres fonciers concernés. Le texte vise les terrains immatriculés au nom d’étrangers durant la période coloniale et qui n’ont jamais été transférés à un propriétaire malgache. Les biens des ambassades et consulats, ainsi que ceux de personnes ayant depuis acquis la nationalité malgache, sont exclus du dispositif.

Une survivance juridique de la colonisation

Le texte part d’un constat simple : l’indépendance politique de Madagascar n’a pas fait disparaître toutes les traces juridiques de la période coloniale dans le registre foncier.

Des terrains peuvent encore apparaître dans les documents officiels sous le nom de propriétaires étrangers enregistrés avant le 26 juin 1960. La nouvelle loi veut mettre un terme à cette situation en faisant entrer ces biens dans le patrimoine de l’État.

Pour les autorités malgaches, l’enjeu est d’abord celui de la souveraineté. Le législateur estime que des terres vacantes ou inexploitées, dont les titres remontent à la période coloniale, peuvent empêcher des projets d’intérêt public ou de développement.

La mesure ne revient donc pas à une simple révision administrative de vieux titres. Elle touche à une question particulièrement sensible à Madagascar : qui possède la terre, qui peut l’exploiter et au nom de quelle légitimité ?

Le 26 juin 1960 comme ligne de partage

La date choisie par le législateur n’est pas anodine.

Le 26 juin 1960 marque la fin de la domination française et l’accession de Madagascar à l’indépendance. En faisant de cette date le point de référence du dispositif, la loi cherche à séparer les situations foncières héritées de la colonisation de celles qui ont été régularisées après l’indépendance.

L’Assemblée nationale a présenté le texte comme un moyen de permettre le transfert immédiat à l’État malgache des terrains concernés. Elle a également insisté sur le cas des terrains vacants et non exploités.

Mais l’ancienneté d’un titre ne suffit pas à raconter l’histoire d’une terre.

Entre le propriétaire inscrit dans les archives et la réalité du terrain, plusieurs décennies ont pu passer. Une parcelle peut avoir changé d’occupant, être cultivée par une famille, être abandonnée ou faire l’objet d’un conflit. Le transfert juridique du titre ne fera donc pas disparaître automatiquement ces situations.

Une loi de souveraineté, mais pas encore une réforme agricole

C’est ici que la portée de la mesure doit être examinée avec prudence.

Le pouvoir présente cette réforme comme l’achèvement d’un processus de décolonisation foncière. L’expression a une force politique évidente : elle renvoie à une indépendance qui, dans le domaine de la propriété des terres, aurait laissé subsister des situations héritées de la domination coloniale.

Mais la question est de savoir ce que cette reconquête changera pour les Malgaches.

La principale difficulté foncière du pays ne se limite pas aux terrains encore enregistrés au nom d’étrangers depuis la colonisation. Elle concerne aussi la sécurisation des terres agricoles, l’accès des exploitants à la propriété, l’absence de titres pour de nombreux occupants et les conflits qui opposent régulièrement propriétaires, occupants et exploitants.

L’historien Solofo Randrianja, cité dans le dossier, invite précisément à ne pas surestimer la portée économique de la réforme. Selon lui, ces terrains ne représentent pas la majorité des terres utilisées par la population et la mesure ne touche pas le cœur des difficultés du secteur agricole.

Cette réserve est essentielle. Une réforme peut être historiquement symbolique sans être économiquement décisive.

Que fera l’État des terres récupérées ?

C’est probablement la question la plus importante après la décision de la Haute Cour.

Le transfert à l’État n’est qu’une première étape. Il faudra ensuite identifier les terrains concernés, vérifier les titres, déterminer leur situation réelle, traiter les éventuels occupants et décider de leur affectation.

Le choix sera politique.

Ces terres seront-elles attribuées à des agriculteurs malgaches ? Serviront-elles à des projets publics ? Seront-elles conservées dans le domaine de l’État ? Feront-elles l’objet de nouvelles concessions ?

Une mauvaise gestion pourrait transformer une mesure présentée comme une récupération du patrimoine national en une nouvelle source de contestations. À l’inverse, une redistribution transparente, accompagnée de titres sécurisés pour les bénéficiaires, pourrait donner à la réforme une portée bien plus large que celle annoncée aujourd’hui.

C’est à ce moment-là que la différence entre souveraineté foncière et politique foncière apparaîtra clairement.

La Haute Cour encadre le passage à l’État

Le texte ne prévoit pas un transfert sans distinction.

Les terrains appartenant à des représentations diplomatiques ou consulaires étrangères sont exclus. Il en va de même pour ceux qui ont déjà été transférés au nom de ressortissants malgaches et pour les biens de personnes étrangères ayant ensuite acquis la nationalité malgache, selon les conditions prévues par le texte.

La procédure doit également tenir compte des situations individuelles et des éventuels litiges. Le contrôle constitutionnel constitue donc une étape importante : il ne donne pas carte blanche à une opération indistincte sur l’ensemble du patrimoine foncier ancien.

La décision de la Haute Cour intervient dans le cadre du contrôle préalable auquel sont soumises les lois avant leur promulgation à Madagascar. La Constitution confie à la juridiction constitutionnelle le soin de vérifier leur conformité à la Loi fondamentale.

Le passé colonial revient par les registres fonciers

La portée politique de cette affaire tient aussi à ce qu’elle rappelle une réalité souvent oubliée : la fin d’une domination coloniale ne signifie pas nécessairement la disparition immédiate de toutes les structures juridiques qu’elle a laissées derrière elle.

À Madagascar, une partie de cette histoire demeure inscrite dans les titres fonciers.

Soixante-six ans après l’indépendance, l’État veut désormais reprendre la main sur ces biens. Le geste est fort. Mais la véritable décolonisation foncière ne se mesurera pas au nombre de titres changés dans les registres.

Elle se mesurera à ce qui arrivera aux hommes et aux femmes qui vivent sur ces terres.

Si les parcelles récupérées restent simplement dans les mains de l’administration, la réforme aura surtout produit un changement de propriétaire juridique. Si elles permettent à des agriculteurs d’obtenir des droits sécurisés, à des terres abandonnées de retrouver une utilité et à des conflits anciens de trouver une issue, alors le texte aura changé davantage que des noms sur des documents.

Une victoire juridique, un test politique

La Haute Cour a donné son feu vert. Le pouvoir malgache dispose désormais de l’outil juridique qu’il réclamait pour traiter les titres fonciers hérités de la période coloniale.

Mais cette victoire juridique ouvre un chantier autrement plus difficile : faire de la récupération des terres une politique utile à la population.

Le recensement des parcelles, la vérification des titres, la protection des occupants de bonne foi, le règlement des contentieux et l’affectation des terrains seront les véritables épreuves de la réforme.

Madagascar peut donc parler de décolonisation foncière. Il lui reste à démontrer que cette décolonisation ne s’arrêtera pas aux registres.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Algérie : mémoire coloniale et enjeux géopolitiques à l’épreuve d’Alger

Alger accueille depuis le 30 novembre une conférence internationale sur les crimes du colonialisme, organisée sous l’égide de l’Union africaine. Présentée comme une initiative visant à faire reconnaître les injustices du colonialisme et à explorer des mécanismes de réparation, l’événement est déjà l’objet de controverses, tant pour son instrumentalisation politique que pour les angles historiques qu’il omet.

Lire la suite: Algérie : mémoire coloniale et enjeux géopolitiques à l’épreuve d’Alger

Alors que le colonialisme européen est au centre des débats, la conférence d’Alger révèle ce qui demeure largement tabou : la colonisation arabo-musulmane, qui fut souvent bien plus violente et destructrice. Par ailleurs, la réunion est rapidement devenue un outil diplomatique, permettant à l’Algérie de soutenir le Polisario et d’instrumentaliser la mémoire historique à des fins géopolitiques.

Une conférence à double enjeu

Officiellement, la conférence vise à promouvoir la reconnaissance des crimes coloniaux et à envisager des réparations pour les Africains et leurs descendants, sous le thème “Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine à travers les réparations”. Diplomates, juristes, historiens et représentants de la diaspora africaine et caribéenne participent à l’événement. Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a insisté sur la nécessité d’un cadre juridique pour restituer équitablement les biens volés et compenser les victimes, affirmant que ces mesures ne doivent être perçues ni comme des cadeaux ni comme des faveurs.

Pourtant, selon certains médias, l’Algérie a transformé cette réunion en tribune pour le Polisario, détournant partiellement l’objectif initial. La conférence illustre ainsi le risque de récupération politique de la mémoire historique, où le souvenir des crimes coloniaux sert des intérêts diplomatiques contemporains.

Contextualisation historique : entre colonialismes européen et arabo-musulman

Si la colonisation française a profondément marqué l’Algérie, il est nécessaire de nuancer le récit. Les incursions européennes ont eu pour objectif partiel de mettre un terme aux raids barbaresques qui, depuis le Maghreb, dévastaient les côtes méditerranéennes et atlantiques, allant jusqu’en Islande. Ces raids impliquaient pillages, massacres et enlèvements d’hommes, femmes et enfants, réduits en esclavage, affectant non seulement les populations africaines du Nord et sub-sahariennes, mais aussi européennes.

Par ailleurs, la composition actuelle de la population algérienne complexifie la légitimité morale d’Alger comme “pays le plus meurtri” par la colonisation européenne. Les Amazighs constituent les habitants originels, tandis que la majorité de la population est descendante de colons arabes venus après la conquête islamique. Cette réalité historique illustre un paradoxe : l’Algérie, tout en revendiquant le statut de victime du colonialisme français, est elle-même héritière d’une longue histoire coloniale interne et régionale.

mémoire et instrumentalisation

Le choix d’Alger pour accueillir la conférence n’est pas neutre. Il offre au pays une tribune stratégique pour soutenir le Polisario dans le cadre du conflit du Sahara occidental, transformant un événement de mémoire en outil diplomatique. Cette instrumentalisation illustre une tendance plus large : la mémoire historique devient un levier géopolitique, capable de renforcer l’influence régionale et internationale, tout en masquant certains aspects du passé colonial, notamment la colonisation arabo-musulmane.

La conférence met ainsi en lumière les tensions entre mémoire, justice et stratégie : comment concilier reconnaissance des injustices passées avec les réalités diplomatiques contemporaines, sans que la mémoire ne soit détournée pour servir des intérêts politiques immédiats ?

La conférence internationale sur les crimes du colonialisme à Alger révèle le double enjeu des initiatives de mémoire historique. Si elle offre une opportunité de justice et de réparation pour les victimes du colonialisme européen, elle montre également comment la mémoire peut être instrumentalisée à des fins politiques et territoriales. Les omissions historiques, notamment le silence sur la colonisation arabo-musulmane, et l’usage du forum pour soutenir le Polisario, posent la question du rôle réel de telles conférences dans la diplomatie africaine et mondiale. La mémoire historique, pour être pleinement légitime et constructive, doit être traitée avec rigueur, nuance et intégrité, au-delà des intérêts immédiats des États hôtes.

Christian Estevez