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Syrie : après 18 mois de négociations, Damas reprend le contrôle des bases de Hmeimim et Tartous, mais Moscou reste sur place

Damas récupère la main sur les deux principaux points d’appui militaires russes en Syrie sans demander à Moscou de partir. Après dix-huit mois de négociations, un accord conclu entre les deux pays redéfinit le statut de Hmeimim et Tartous. Les anciennes bases russes doivent devenir des centres conjoints de formation, tandis que les installations civiles passent sous administration syrienne.

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L’accord marque la fin d’un dispositif militaire établi sous Bachar al-Assad, mais pas celle de la présence russe en Syrie. Le pouvoir de Damas récupère le contrôle des infrastructures civiles et modifie le statut des installations militaires. Moscou conserve toutefois une place dans ces sites à travers une coopération avec les forces syriennes. Le processus doit être achevé dans un délai de trois mois. Derrière cette formule se joue une question plus large : jusqu’où la nouvelle Syrie veut-elle rompre avec les arrangements de l’ancien régime sans se priver d’un partenaire dont elle a encore besoin ?

Les bases russes changent de statut

Pendant dix-huit mois, l’avenir de Hmeimim et Tartous a été négocié entre Damas et Moscou. Le compromis annoncé le 9 août prévoit une transformation profonde du dispositif russe.

Les installations militaires des deux sites ne doivent plus fonctionner comme des bases russes autonomes. Elles seront transformées en centres conjoints de formation et de qualification. Dans le même temps, les installations civiles, notamment l’aéroport de Hmeimim et le quatrième quai commercial du port de Tartous, doivent passer sous administration syrienne et être progressivement intégrées aux infrastructures civiles du pays.

Le délai fixé pour cette réorganisation ne dépasse pas trois mois.

Cette distinction permet de comprendre ce qui change réellement. Damas ne chasse pas les Russes de ces deux sites. Il met fin à leur statut de bases exclusivement russes et impose un nouveau cadre dans lequel la présence de Moscou doit désormais être partagée et négociée avec les autorités syriennes.

Moscou reste, mais dans une autre position

La formule retenue est loin d’être anodine pour la Russie.

Depuis son intervention militaire en Syrie en 2015, Moscou utilisait Hmeimim comme principale plateforme aérienne et Tartous comme point d’appui naval en Méditerranée. Ces deux installations avaient permis au Kremlin de soutenir Bachar al-Assad dans la guerre civile et de disposer d’une capacité de projection militaire bien au-delà de ses frontières.

La chute du régime, en décembre 2024, avait bouleversé cet équilibre.

Le nouveau pouvoir syrien aurait pu exiger le départ des forces russes. Il a préféré négocier avec Moscou. Des discussions sur l’avenir des installations militaires étaient déjà engagées avant l’accord annoncé en août. En juin, la Russie avait reconnu travailler avec Damas à une possible réorganisation de ses installations.

Le résultat est aujourd’hui connu : Moscou perd le privilège d’exploiter ces sites comme des bases militaires russes distinctes, mais conserve une présence à travers le nouveau dispositif conjoint.

Ce n’est donc ni le statu quo ni un retrait russe.

Pour Damas, récupérer le contrôle sans rompre avec Moscou

Le choix des nouvelles autorités syriennes répond à une logique de souveraineté, mais aussi de prudence.

Hmeimim et Tartous sont des infrastructures stratégiques. Leur contrôle touche directement à la capacité de Damas à exercer son autorité sur la façade méditerranéenne. La récupération des installations civiles constitue à ce titre un gain concret pour le pouvoir syrien.

Mais une rupture totale avec Moscou aurait un coût.

La Russie reste un acteur militaire important, un fournisseur historique d’armes à la Syrie et le pays qui accueille Bachar al-Assad depuis sa chute. Damas réclame l’extradition de l’ancien président, mais cela ne l’empêche pas de négocier avec le Kremlin sur les questions militaires et économiques.

Cette coexistence de deux dossiers montre la méthode du nouveau pouvoir : réduire l’emprise russe héritée de l’époque Assad sans transformer la Russie en adversaire.

Un recul stratégique pour Moscou

Pour le Kremlin, le changement est néanmoins réel.

Les accords conclus sous Bachar al-Assad avaient donné à la Russie une implantation militaire durable sur la côte syrienne. Tartous constituait son principal point d’appui naval en Méditerranée et Hmeimim sa plateforme aérienne. Les deux sites formaient le cœur de sa présence militaire au Moyen-Orient.

Le nouveau dispositif réduit cette autonomie.

Une base militaire russe permet à Moscou de décider directement de l’utilisation de ses infrastructures. Un centre conjoint de formation suppose, par définition, une autre relation avec l’État hôte. Les conditions d’accès, les activités et les responsabilités doivent être définies avec les autorités syriennes.

La Russie conserve donc une capacité d’influence, mais elle ne dispose plus du même rapport de force.

C’est une conséquence directe de la chute d’Assad : Moscou n’a pas été expulsé de Syrie, mais il a perdu la position privilégiée que lui garantissait l’ancien régime.

Pourquoi Damas laisse-t-il Moscou sur place ?

La réponse tient aussi au contexte régional.

La Syrie sort de plus d’une décennie de guerre. Son territoire reste soumis à plusieurs influences étrangères et son nouvel appareil d’État doit encore consolider son autorité. Dans ces conditions, expulser brutalement la Russie aurait pu ouvrir un nouveau front diplomatique sans apporter de bénéfice immédiat à Damas.

Le compromis permet au gouvernement syrien de récupérer les installations civiles, de modifier le statut militaire des deux sites et de conserver une relation avec Moscou.

Pour la Russie, l’intérêt est évident : elle évite de perdre totalement son implantation méditerranéenne.

Pour la Syrie, l’intérêt est différent : elle montre qu’elle peut désormais négocier les conditions de la présence étrangère sur son territoire.

La question qui reste ouverte

Le terme de « centres conjoints de formation » ne suffit toutefois pas à mesurer la future empreinte militaire russe.

Tout dépendra de la mise en œuvre de l’accord dans les trois prochains mois. Quels personnels russes resteront à Hmeimim et Tartous ? Quels moyens militaires pourront encore y être déployés ? Qui contrôlera concrètement les installations ? Quelle liberté d’action sera laissée aux forces russes ?

Les réponses à ces questions permettront de savoir si la transformation annoncée constitue une véritable réduction de la présence militaire russe ou une simple modification de son cadre juridique et opérationnel.

Pour l’instant, le constat est plus nuancé qu’un départ de Moscou : Damas reprend le contrôle des deux principaux sites russes, mais accepte que la Russie y conserve une présence sous une forme nouvelle.

Après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie ne tourne donc pas complètement le dos à son ancien allié. Elle cherche plutôt à passer d’une relation de dépendance à une relation négociée.

C’est toute la portée de l’accord de Hmeimim et Tartous : la Russie reste en Syrie, mais elle n’y est plus dans les mêmes conditions.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Après Assad, la Syrie face à l’inquiétude d’une paix inachevée

À Damas, les embouteillages ont repris autour des grandes artères. Dans certains quartiers d’Alep, les échoppes rouvrent derrière des façades encore éventrées par les combats. Les images d’une Syrie qui tente de renouer avec une forme de quotidien nourrissent l’idée d’un pays sorti de la guerre. Pourtant, derrière cette apparente accalmie, l’angoisse demeure intacte. Car si le régime de Bachar al-Assad s’est effondré, la stabilité, elle, ne s’est pas imposée avec lui.

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Quelques mois après la chute du pouvoir baasiste, la Syrie demeure suspendue entre deux réalités contradictoires : la fin des affrontements à grande échelle et la persistance d’un désordre profond. Violences locales, tensions confessionnelles, rivalités armées et effondrement économique entretiennent un climat de défiance dans une société exsangue. Dans plusieurs régions du pays, la population redoute désormais moins le retour de la guerre totale que l’enlisement dans une insécurité chronique.

Le reportage relayé par MSN traduit une inquiétude qui traverse aujourd’hui une grande partie de la société syrienne : celle d’un pays entré dans l’après-guerre sans être véritablement entré dans la paix.

Depuis la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024, les nouvelles autorités tentent de donner corps à une transition politique encore fragile. Une administration provisoire a été installée à Damas, plusieurs représentations diplomatiques arabes ont rouvert leurs portes et les discours officiels insistent sur la reconstruction nationale. Dans certaines villes, les services administratifs recommencent à fonctionner avec une relative régularité. Les barrages militaires se font moins nombreux sur certains axes et les commerces rouvrent progressivement.

Mais cette normalisation demeure précaire.

Au nord-est du pays, les tensions restent vives entre le pouvoir central et les forces kurdes. Malgré les accords annoncés ces derniers mois, la méfiance persiste et plusieurs incidents armés ont ravivé les inquiétudes autour d’une possible reprise des affrontements. Ankara continue, de son côté, de maintenir une forte pression militaire le long de la frontière turco-syrienne afin d’empêcher toute consolidation durable de l’autonomie kurde.

Dans le sud, les régions druzes connaissent également une instabilité persistante. Des groupes armés locaux contestent certaines décisions des nouvelles autorités et dénoncent des opérations sécuritaires menées sans véritable concertation. À cela s’ajoutent des enlèvements, des assassinats ciblés et des règlements de comptes qui entretiennent un climat d’insécurité diffus.

Les régions alaouites, longtemps considérées comme le socle du régime déchu, vivent elles aussi sous tension. Plusieurs organisations de défense des droits humains évoquent des exactions commises lors d’opérations conduites dans des zones soupçonnées d’avoir abrité d’anciens réseaux pro-Assad. Arrestations arbitraires, disparitions et violences de représailles nourrissent un sentiment de peur parmi les populations locales.

Treize années de guerre ont laissé derrière elles un pays profondément disloqué.

L’économie syrienne demeure en état de quasi-effondrement. La monnaie nationale a perdu l’essentiel de sa valeur, les coupures d’électricité rythment le quotidien et les infrastructures publiques restent largement dévastées dans de nombreuses provinces. Dans plusieurs villes, les habitants passent encore des heures à attendre du carburant ou des produits de première nécessité.

Le retour progressif de certains réfugiés ne suffit pas à masquer cette réalité.

Beaucoup découvrent un pays incapable, pour l’heure, d’offrir des conditions de vie stables. Des quartiers entiers demeurent inhabitables. Les écoles et les hôpitaux manquent de personnel comme de matériel. Quant au marché du travail, il reste exsangue dans une économie rongée par les pénuries et la pauvreté.

Pour une partie des Syriens revenus de l’exil, le sentiment dominant n’est plus celui de la guerre imminente, mais celui d’une incertitude permanente.

La Syrie entre aujourd’hui dans une phase plus complexe encore que celle des années de guerre ouverte. Car un régime peut tomber plus rapidement qu’un pays ne se relève.

Durant des années, le pouvoir de Bachar al-Assad avait fondé sa survie sur une équation redoutablement simple : lui disparu, le chaos l’emporterait. La chute du régime n’a pas confirmé totalement cette prophétie, mais elle n’a pas davantage permis l’émergence immédiate d’un ordre stable.

Ce qui apparaît désormais au grand jour, ce sont les fractures accumulées au fil du conflit : défiances confessionnelles, rivalités territoriales, logiques de milices et dépendances extérieures.

Le nouveau pouvoir hérite d’un pays morcelé, où l’autorité de l’État demeure inégale selon les régions et où les fidélités locales l’emportent souvent sur l’idée d’un destin national commun. Dans plusieurs provinces, les armes circulent encore abondamment et les structures sécuritaires restent fragmentées.

Surtout, une partie de la population continue de regarder les nouvelles autorités avec prudence. Les minorités alaouites et druzes redoutent une marginalisation politique. Les Kurdes craignent la remise en cause de l’autonomie acquise durant la guerre. Quant à de nombreux opposants historiques, ils doutent de la capacité du pouvoir transitoire à rompre avec les pratiques autoritaires qui ont longtemps structuré l’État syrien.

À ces fragilités internes s’ajoute le poids des puissances étrangères.

Israël poursuit ses frappes contre des positions jugées hostiles près du Golan et de Damas. La Turquie entend empêcher l’émergence d’une entité kurde autonome à sa frontière méridionale. Les États-Unis conservent une présence stratégique dans le nord-est, tandis que la Russie tente de préserver ses positions malgré la disparition de son principal allié régional.

La Syrie reste ainsi traversée par des intérêts contradictoires qui dépassent largement ses frontières.

Le véritable défi syrien ne réside plus seulement dans la reconstruction des villes détruites, mais dans la capacité du pays à réinventer une coexistence politique après plus d’une décennie de guerre civile.

Reconstruire des immeubles ou des routes prendra du temps. Restaurer la confiance entre des communautés meurtries pourrait exiger une génération entière.

La Syrie de 2026 n’est plus celle des sièges interminables, des bombardements quotidiens et des lignes de front figées qui avaient marqué les années les plus sombres du conflit. Pourtant, le pays demeure loin d’un retour à la sérénité.

Sous l’apparente accalmie, les tensions confessionnelles, les fragilités économiques et les rivalités régionales continuent de miner le quotidien des Syriens. Le fracas des armes s’est atténué, mais la paix, elle, peine encore à prendre corps.

Celine Dou, pour la Boussole-infos