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Syrie : après les frappes israéliennes des 18 et 22 août, Damas et Tel-Aviv négocient en Jordanie une désescalade sous médiation des États-Unis d’Amérique

Deux attaques israéliennes en quatre jours, une inquiétude croissante autour de la présence militaire turque en Syrie et, au lendemain d’une nouvelle frappe, une rencontre discrète entre le ministre syrien des Affaires étrangères et le chef du Mossad. Le 23 août, Assaad al-Chaibani et Roman Gofman se sont retrouvés en Jordanie avec la médiation des États-Unis d’Amérique. Damas veut faire cesser les opérations israéliennes et reprendre les négociations sur un accord de sécurité. Israël cherche à préserver ses intérêts militaires, tandis que la Turquie s’affirme comme l’un des principaux soutiens du nouveau pouvoir syrien.

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Il aura fallu quelques jours pour que les bombes et la diplomatie se succèdent au même endroit.

Le 18 août, Israël frappait la base aérienne d’Abou al-Duhur, dans la province d’Idlib, au nord-ouest de la Syrie. Le 22, un drone israélien touchait un véhicule près de Beit Jinn, à l’ouest de Damas. Le lendemain, le ministre syrien des Affaires étrangères Assaad al-Chaibani rencontrait Roman Gofman, le chef du Mossad, en Jordanie, sous médiation des États-Unis d’Amérique.

La proximité entre ces événements dit quelque chose de la fragilité du dialogue entre les deux pays. Les discussions ne portent pas encore sur la paix. Elles cherchent d’abord à empêcher que les opérations militaires israéliennes, la présence turque en Syrie et les ambitions du nouveau pouvoir de Damas ne se heurtent dans un pays qui sort à peine de quatorze années de guerre.

Selon l’agence officielle syrienne SANA, les représentants des deux camps ont discuté de mécanismes destinés à mettre fin aux frappes, arrestations et opérations ciblées israéliennes en Syrie. Ils ont également évoqué la reprise des négociations sur un accord de sécurité et les moyens d’empêcher la rivalité entre Israël et la Turquie de gagner le territoire syrien.

Une frappe qui avait la Turquie pour arrière-plan

L’affaire d’Abou al-Duhur permet de comprendre pourquoi cette rencontre a pris une telle importance.

Le 18 août, huit frappes israéliennes ont touché la piste et des installations de la base aérienne. Israël a affirmé vouloir empêcher le déploiement de forces turques sur le site. Le gouvernement syrien a rejeté cette accusation et assuré qu’aucune base turque permanente n’était prévue à Abou al-Duhur. La Turquie a également condamné l’attaque.

La base se trouve à environ 70 kilomètres de la frontière turque. Elle est restée hors service pendant des années après avoir été durement affectée par la guerre civile. La Turquie, devenue l’un des principaux soutiens du président syrien Ahmad al-Chareh, participe désormais à la reconstruction des forces armées syriennes et fournit une assistance militaire et politique au nouveau pouvoir de Damas.

Pour Israël, cette évolution change les données de sécurité à sa frontière nord. Pour la Turquie, les frappes israéliennes constituent une attaque contre la souveraineté syrienne et contre la capacité du nouveau gouvernement à reconstruire son armée.

La tension aurait pu monter davantage. Tom Barrack, ambassadeur des États-Unis d’Amérique en Turquie et envoyé spécial des États-Unis d’Amérique pour la Syrie, a déclaré que les autorités turques n’avaient pas été averties de l’attaque. Selon lui, Ankara aurait pu interpréter le passage des avions israéliens vers son territoire comme une menace et préparer une riposte. Il a qualifié la frappe d’« escalade inutile » et indiqué que les États-Unis d’Amérique travaillaient à un mécanisme de prévention des affrontements entre Israël, la Turquie et la Syrie.

Le lendemain, une nouvelle frappe dans le sud

Le 22 août, alors que les discussions entre Damas et Tel-Aviv étaient déjà envisagées, une nouvelle opération israélienne a touché le sud-ouest de la Syrie.

Un drone a frappé un véhicule près du village de Beit Jinn, à l’ouest de Damas. Le ministère syrien des Affaires étrangères a affirmé qu’il s’agissait d’un véhicule civil et fait état de blessés. L’armée israélienne a, de son côté, déclaré avoir visé un homme présenté comme un « terroriste » dont les activités constituaient, selon elle, une menace immédiate pour ses soldats.

Pour le gouvernement d’Ahmad al-Chareh, cette succession d’opérations est devenue difficilement compatible avec les discussions de sécurité. Pour Israël, elle répond à une logique différente : empêcher l’apparition de menaces qu’il estime susceptibles de viser ses soldats ou son territoire.

C’est dans cet espace étroit entre ces deux lectures que les États-Unis d’Amérique tentent de maintenir le dialogue.

Damas ne demande pas seulement l’arrêt des frappes

Assaad al-Chaibani avait déclaré avant la rencontre que la confiance entre la Syrie et Israël était inexistante. Il n’en demandait pas moins la reprise des négociations.

Le gouvernement syrien veut que les forces israéliennes reviennent aux positions qu’elles occupaient avant la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024. Il demande également le rétablissement complet de l’accord de désengagement de 1974 et la fin des frappes, incursions et opérations israéliennes sur son territoire.

Damas refuse en revanche qu’un éventuel accord de sécurité limite sa capacité à reconstruire ses forces armées ou à choisir ses partenaires. Assaad al-Chaibani a clairement défendu le droit de la Syrie à recevoir une aide militaire de la Turquie, mais aussi d’autres pays de la région.

La question du plateau du Golan reste entière. La Syrie continue de considérer ce territoire comme sien, tandis qu’Israël en contrôle la majeure partie depuis 1967. Mais Damas estime que son statut définitif ne doit pas être le préalable aux discussions actuelles. La priorité est d’abord de mettre fin aux opérations militaires et de rétablir un cadre de sécurité.

Israël regarde désormais autant vers Ankara que vers Damas

Depuis la chute de Bachar al-Assad, le problème israélien n’est plus seulement celui du régime syrien qui lui était hostile.

La Turquie a pris une place considérable auprès du nouveau pouvoir. Ankara aide à reconstruire l’armée syrienne, entretient des liens étroits avec Ahmad al-Chareh et entend conserver une influence durable en Syrie. Israël redoute qu’une présence militaire turque plus importante ne modifie l’équilibre stratégique à proximité de ses frontières.

Ce dossier avait d’ailleurs déjà été abordé directement entre Assaad al-Chaibani et Roman Gofman. Le 14 août, les deux hommes s’étaient entretenus par téléphone, quelques jours avant le bombardement d’Abou al-Duhur. Selon des sources citées par Reuters, la conversation avait notamment porté sur la présence militaire turque en Syrie, les livraisons d’armes et les drones fournis à l’armée syrienne.

La rencontre du 23 août n’est donc pas née de nulle part. Elle prolonge un canal de communication déjà utilisé au plus haut niveau, malgré une confiance presque inexistante entre les deux gouvernements.

Les États-Unis d’Amérique cherchent à empêcher une collision

L’administration de Donald Trump dispose d’un intérêt évident à empêcher que la Syrie ne devienne le lieu d’un affrontement entre Israël et la Turquie.

Les deux pays sont des partenaires importants des États-Unis d’Amérique, mais leurs intérêts en Syrie se rapprochent de moins en moins. L’attaque d’Abou al-Duhur a montré jusqu’où cette rivalité pouvait aller : Israël a frappé une installation syrienne en affirmant vouloir empêcher une implantation turque, tandis que la Turquie a dénoncé une atteinte à la souveraineté de son allié syrien.

Tom Barrack cherche donc à mettre en place un canal permettant aux trois gouvernements de se parler avant qu’une opération militaire ne provoque une réaction en chaîne. Un mécanisme de « désescalade » entre Israël, la Turquie et la Syrie est déjà en préparation.

Les États-Unis d’Amérique cherchent parallèlement depuis plus d’un an à obtenir un accord de sécurité entre Israël et le nouveau gouvernement syrien. Selon Assaad al-Chaibani, les deux parties étaient parvenues à un accord sur une grande partie du texte au début de l’année, notamment sur des zones de sécurité dans le sud de la Syrie et une zone tampon où seules les forces des Nations unies seraient présentes. Damas estime cependant qu’Israël n’a jamais réellement accepté de mettre ces dispositions en œuvre.

Pas de paix, mais une tentative pour éviter la prochaine frappe

Il serait donc excessif de parler d’un rapprochement entre la Syrie et Israël.

Les deux pays restent techniquement en état de guerre. Ils n’ont pas de relations diplomatiques et continuent de s’opposer sur le Golan. Israël maintient des forces dans des secteurs du sud de la Syrie qu’il a occupés après la chute de Bachar al-Assad et poursuit des opérations militaires qu’il présente comme nécessaires à sa sécurité. Damas considère ces opérations comme des violations de sa souveraineté.

Mais quelque chose a changé : les deux camps ont désormais intérêt à maintenir un canal direct.

La Syrie cherche du temps pour reconstruire son État et son armée. Israël veut éviter que la Turquie ne transforme son soutien à Damas en présence militaire durable près de ses frontières. La Turquie veut préserver son influence sans entrer dans une confrontation directe avec Israël. Et les États-Unis d’Amérique veulent empêcher que cette rivalité ne transforme la Syrie en nouveau foyer de guerre.

La rencontre entre Assaad al-Chaibani et Roman Gofman ne règle aucune de ces questions. Elle évite, pour l’instant, qu’elles ne soient réglées par les armes.

La véritable épreuve viendra maintenant : obtenir de chacun des engagements suffisamment précis pour qu’une prochaine frappe ne fasse pas voler en éclats le fragile canal de dialogue que les États-Unis d’Amérique tentent de maintenir.

Celine Dou

Syrie : après la chute du régime Assad, Damas condamne Bachar al-Assad à mort et ouvre le procès de son passé

Le verdict est historique autant que symbolique. Vingt mois après la chute du régime Assad, un tribunal syrien a condamné mardi 11 août Bachar al-Assad, son frère Maher et leur cousin Atef Najib à la peine capitale pour des crimes commis pendant les quatorze années de guerre. Mais l’ancien président vit en Russie : pour la nouvelle Syrie, la question de la justice commence donc par un condamné que Damas ne détient pas.

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Il aura fallu attendre la disparition du régime qui avait gouverné la Syrie pendant plus d’un demi-siècle pour voir ses principaux responsables répondre devant une juridiction syrienne.

Mardi, le Quatrième Tribunal pénal de Damas a condamné par contumace Bachar al-Assad et son frère cadet Maher al-Assad à mort. Leur cousin Atef Najib, ancien responsable de la Sécurité politique à Deraa, a reçu la même peine, après avoir comparu devant la cour. Le tribunal les a reconnus coupables notamment de meurtre prémédité, de torture et de crimes contre l’humanité.

Le verdict vise directement le fonctionnement de l’ancien pouvoir. Selon le juge Fakhareddine al-Aryan, Bachar al-Assad s’est servi des institutions de l’État pour commettre des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Ce n’est donc pas seulement un ancien chef d’État qui vient d’être condamné : c’est la responsabilité de tout un système de répression que la justice syrienne cherche désormais à établir.

Deraa, le point de départ d’une guerre qui a dévasté le pays

La condamnation d’Atef Najib donne au verdict une portée particulière. En 2011, il dirigeait la branche de la Sécurité politique à Deraa, dans le sud du pays. L’arrestation et la torture d’adolescents accusés d’avoir inscrit des graffitis hostiles au pouvoir sur les murs d’une école avaient alors déclenché une vague de manifestations.

La répression de ces protestations a rapidement transformé une contestation locale en soulèvement national, puis en une guerre qui allait ravager la Syrie pendant quatorze ans.

Environ un demi-million de personnes ont péri dans le conflit et des millions d’autres ont été déplacées. Les forces du régime ont été accusées de bombardements contre des zones civiles, de détentions arbitraires, de torture et d’autres violations graves du droit international. Des procédures judiciaires menées en Europe avaient déjà abouti à des condamnations de responsables du régime, mais jamais encore une juridiction syrienne n’avait condamné Bachar al-Assad lui-même.

Ce premier verdict national change donc la portée du dossier. La justice syrienne ne cherche plus seulement à documenter les crimes de l’ancien régime : elle entend désormais établir une responsabilité pénale au nom de l’État syrien lui-même.

Une condamnation qui se heurte à l’exil russe

Le principal obstacle est cependant évident. Bachar al-Assad n’était pas dans le tribunal.

Après la chute de son régime en décembre 2024, l’ancien président a fui vers la Russie avec sa famille. Moscou lui a accordé l’asile politique. Son frère Maher s’y trouve également.

La peine prononcée à Damas ne signifie donc pas que l’ancien président sera prochainement exécuté. Elle crée surtout une situation nouvelle : un tribunal syrien le reconnaît coupable et réclame sa condamnation, tandis que le pays qui l’accueille n’a, à ce stade, aucune raison apparente de le remettre aux nouvelles autorités syriennes.

C’est là que le dossier judiciaire rejoint la politique étrangère. Damas peut juger Assad, mais ne peut pas encore le faire comparaître physiquement. La portée réelle du verdict dépendra donc, en partie, de la capacité du nouveau pouvoir syrien à obtenir la coopération de Moscou.

Pour la nouvelle Syrie, rendre justice sans ouvrir une nouvelle fracture

Le procès intervient dans une période où les nouvelles autorités cherchent encore à reconstruire un État après quatorze années de guerre et plusieurs décennies de pouvoir autoritaire.

La justice constitue l’un des dossiers les plus sensibles de cette transition. Les victimes et leurs familles réclament des comptes, tandis que le nouveau pouvoir doit éviter que les procès ne soient perçus comme de simples règlements de comptes entre vainqueurs et vaincus.

La condamnation de Bachar al-Assad pose précisément cette question : comment juger les crimes d’un régime sans transformer la justice en instrument d’une nouvelle vengeance politique ?

Le choix d’une procédure judiciaire, avec des accusations précises et des audiences publiques, sera donc aussi important que la sévérité des peines. La Syrie ne pourra durablement tourner la page de l’ère Assad si la justice reste réservée à quelques figures emblématiques. Elle devra établir les responsabilités à différents niveaux, protéger les témoins et les victimes et traiter les crimes commis par l’ensemble des acteurs du conflit.

Le verdict du 11 août marque ainsi un début plus qu’un aboutissement. Pour la première fois, l’ancien dirigeant syrien est condamné par une justice de son propre pays. Mais tant que Bachar al-Assad restera en Russie, cette condamnation restera, dans les faits, suspendue à une question qui dépasse les murs du tribunal de Damas : la nouvelle Syrie pourra-t-elle un jour juger réellement ceux qui ont dirigé l’ancien régime ?

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après 18 mois de négociations, Damas reprend le contrôle des bases de Hmeimim et Tartous, mais Moscou reste sur place

Damas récupère la main sur les deux principaux points d’appui militaires russes en Syrie sans demander à Moscou de partir. Après dix-huit mois de négociations, un accord conclu entre les deux pays redéfinit le statut de Hmeimim et Tartous. Les anciennes bases russes doivent devenir des centres conjoints de formation, tandis que les installations civiles passent sous administration syrienne.

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L’accord marque la fin d’un dispositif militaire établi sous Bachar al-Assad, mais pas celle de la présence russe en Syrie. Le pouvoir de Damas récupère le contrôle des infrastructures civiles et modifie le statut des installations militaires. Moscou conserve toutefois une place dans ces sites à travers une coopération avec les forces syriennes. Le processus doit être achevé dans un délai de trois mois. Derrière cette formule se joue une question plus large : jusqu’où la nouvelle Syrie veut-elle rompre avec les arrangements de l’ancien régime sans se priver d’un partenaire dont elle a encore besoin ?

Les bases russes changent de statut

Pendant dix-huit mois, l’avenir de Hmeimim et Tartous a été négocié entre Damas et Moscou. Le compromis annoncé le 9 août prévoit une transformation profonde du dispositif russe.

Les installations militaires des deux sites ne doivent plus fonctionner comme des bases russes autonomes. Elles seront transformées en centres conjoints de formation et de qualification. Dans le même temps, les installations civiles, notamment l’aéroport de Hmeimim et le quatrième quai commercial du port de Tartous, doivent passer sous administration syrienne et être progressivement intégrées aux infrastructures civiles du pays.

Le délai fixé pour cette réorganisation ne dépasse pas trois mois.

Cette distinction permet de comprendre ce qui change réellement. Damas ne chasse pas les Russes de ces deux sites. Il met fin à leur statut de bases exclusivement russes et impose un nouveau cadre dans lequel la présence de Moscou doit désormais être partagée et négociée avec les autorités syriennes.

Moscou reste, mais dans une autre position

La formule retenue est loin d’être anodine pour la Russie.

Depuis son intervention militaire en Syrie en 2015, Moscou utilisait Hmeimim comme principale plateforme aérienne et Tartous comme point d’appui naval en Méditerranée. Ces deux installations avaient permis au Kremlin de soutenir Bachar al-Assad dans la guerre civile et de disposer d’une capacité de projection militaire bien au-delà de ses frontières.

La chute du régime, en décembre 2024, avait bouleversé cet équilibre.

Le nouveau pouvoir syrien aurait pu exiger le départ des forces russes. Il a préféré négocier avec Moscou. Des discussions sur l’avenir des installations militaires étaient déjà engagées avant l’accord annoncé en août. En juin, la Russie avait reconnu travailler avec Damas à une possible réorganisation de ses installations.

Le résultat est aujourd’hui connu : Moscou perd le privilège d’exploiter ces sites comme des bases militaires russes distinctes, mais conserve une présence à travers le nouveau dispositif conjoint.

Ce n’est donc ni le statu quo ni un retrait russe.

Pour Damas, récupérer le contrôle sans rompre avec Moscou

Le choix des nouvelles autorités syriennes répond à une logique de souveraineté, mais aussi de prudence.

Hmeimim et Tartous sont des infrastructures stratégiques. Leur contrôle touche directement à la capacité de Damas à exercer son autorité sur la façade méditerranéenne. La récupération des installations civiles constitue à ce titre un gain concret pour le pouvoir syrien.

Mais une rupture totale avec Moscou aurait un coût.

La Russie reste un acteur militaire important, un fournisseur historique d’armes à la Syrie et le pays qui accueille Bachar al-Assad depuis sa chute. Damas réclame l’extradition de l’ancien président, mais cela ne l’empêche pas de négocier avec le Kremlin sur les questions militaires et économiques.

Cette coexistence de deux dossiers montre la méthode du nouveau pouvoir : réduire l’emprise russe héritée de l’époque Assad sans transformer la Russie en adversaire.

Un recul stratégique pour Moscou

Pour le Kremlin, le changement est néanmoins réel.

Les accords conclus sous Bachar al-Assad avaient donné à la Russie une implantation militaire durable sur la côte syrienne. Tartous constituait son principal point d’appui naval en Méditerranée et Hmeimim sa plateforme aérienne. Les deux sites formaient le cœur de sa présence militaire au Moyen-Orient.

Le nouveau dispositif réduit cette autonomie.

Une base militaire russe permet à Moscou de décider directement de l’utilisation de ses infrastructures. Un centre conjoint de formation suppose, par définition, une autre relation avec l’État hôte. Les conditions d’accès, les activités et les responsabilités doivent être définies avec les autorités syriennes.

La Russie conserve donc une capacité d’influence, mais elle ne dispose plus du même rapport de force.

C’est une conséquence directe de la chute d’Assad : Moscou n’a pas été expulsé de Syrie, mais il a perdu la position privilégiée que lui garantissait l’ancien régime.

Pourquoi Damas laisse-t-il Moscou sur place ?

La réponse tient aussi au contexte régional.

La Syrie sort de plus d’une décennie de guerre. Son territoire reste soumis à plusieurs influences étrangères et son nouvel appareil d’État doit encore consolider son autorité. Dans ces conditions, expulser brutalement la Russie aurait pu ouvrir un nouveau front diplomatique sans apporter de bénéfice immédiat à Damas.

Le compromis permet au gouvernement syrien de récupérer les installations civiles, de modifier le statut militaire des deux sites et de conserver une relation avec Moscou.

Pour la Russie, l’intérêt est évident : elle évite de perdre totalement son implantation méditerranéenne.

Pour la Syrie, l’intérêt est différent : elle montre qu’elle peut désormais négocier les conditions de la présence étrangère sur son territoire.

La question qui reste ouverte

Le terme de « centres conjoints de formation » ne suffit toutefois pas à mesurer la future empreinte militaire russe.

Tout dépendra de la mise en œuvre de l’accord dans les trois prochains mois. Quels personnels russes resteront à Hmeimim et Tartous ? Quels moyens militaires pourront encore y être déployés ? Qui contrôlera concrètement les installations ? Quelle liberté d’action sera laissée aux forces russes ?

Les réponses à ces questions permettront de savoir si la transformation annoncée constitue une véritable réduction de la présence militaire russe ou une simple modification de son cadre juridique et opérationnel.

Pour l’instant, le constat est plus nuancé qu’un départ de Moscou : Damas reprend le contrôle des deux principaux sites russes, mais accepte que la Russie y conserve une présence sous une forme nouvelle.

Après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie ne tourne donc pas complètement le dos à son ancien allié. Elle cherche plutôt à passer d’une relation de dépendance à une relation négociée.

C’est toute la portée de l’accord de Hmeimim et Tartous : la Russie reste en Syrie, mais elle n’y est plus dans les mêmes conditions.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après quinze ans de rupture, Paris reprend pied à Damas

Les deux explosions qui ont retenti à Damas quelques heures avant la rencontre entre Emmanuel Macron et Ahmed al-Charaa auraient pu conduire à l’annulation d’une visite déjà chargée de symboles. Il n’en a rien été. En maintenant son déplacement et en annonçant une relance des relations franco-syriennes, le président français a fait le choix d’assumer une inflexion diplomatique majeure : renouer avec un pouvoir de transition dirigé par un homme dont le passé continue de susciter de profondes interrogations au sein de la communauté internationale.

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Le rapprochement engagé entre Paris et Damas dépasse le cadre d’une visite présidentielle. Il traduit une évolution de la politique française au Moyen-Orient, où les impératifs de stabilité, de sécurité et de reconstruction semblent désormais primer sur la stratégie d’isolement poursuivie durant les années Bachar al-Assad. Ce choix, qui ouvre de nouvelles perspectives diplomatiques, expose aussi la France à des critiques sur la nature du partenaire avec lequel elle accepte aujourd’hui de traiter.

Les images ont fait le tour du monde. Alors que deux engins explosifs improvisés éclataient dans le centre de Damas, à proximité de l’hôtel où séjournait la délégation française, Emmanuel Macron poursuivait son programme sans modification. Quelques heures plus tard, il apparaissait aux côtés d’Ahmed al-Charaa, président syrien de transition, pour annoncer l’ouverture d’une nouvelle page des relations entre les deux pays.

Le contraste est saisissant. D’un côté, une capitale qui demeure exposée à des attaques rappelant que la guerre n’a pas totalement quitté le territoire syrien. De l’autre, un chef d’État européen qui choisit de maintenir sa visite afin de signifier que la France entend désormais accompagner la reconstruction politique du pays plutôt que de l’observer à distance.

Cette décision marque une rupture avec la ligne suivie par Paris depuis le début de la guerre civile syrienne. Pendant plus d’une décennie, la France avait rompu tout dialogue politique avec le régime de Bachar al-Assad, faisant de son isolement diplomatique un principe constant de sa politique étrangère. La chute de ce dernier a toutefois rebattu les cartes.

À la tête de la Syrie se trouve désormais Ahmed al-Charaa, figure dont le parcours demeure l’un des plus controversés de la région. Connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Joulani, il a dirigé le Front al-Nosra, ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda, avant de prendre ses distances avec cette organisation et d’engager une transformation politique progressive. Depuis son accession au pouvoir, il s’efforce de convaincre les partenaires étrangers que son gouvernement est en mesure de conduire une transition, de restaurer les institutions de l’État et de garantir une forme de stabilité.

C’est précisément cette évolution que la France dit vouloir accompagner.

Emmanuel Macron n’a pas offert un soutien inconditionnel au nouveau pouvoir syrien. Il a rappelé que la poursuite du rapprochement dépendrait du respect des libertés fondamentales, de la protection des minorités, de la poursuite de la transition politique et de la lutte contre les organisations djihadistes encore actives sur le territoire. Ces réserves n’ont toutefois pas empêché Paris d’annoncer une reprise des relations diplomatiques, la nomination prochaine d’ambassadeurs, un renforcement de la coopération sécuritaire ainsi qu’un engagement accru dans les projets de reconstruction.

Pour les partisans de cette stratégie, il s’agit d’un choix dicté par le réalisme. Après quatorze années de guerre, la Syrie ne pourra être reconstruite sans partenaires internationaux. Maintenir une politique de mise à l’écart risquerait de laisser le champ libre à d’autres puissances déjà fortement implantées dans la région, tandis que la persistance de l’instabilité continuerait d’alimenter les réseaux extrémistes, les trafics et les mouvements migratoires.

Les détracteurs de cette orientation y voient au contraire un pari risqué. Ils rappellent que le passé d’Ahmed al-Charaa continue de peser sur son image internationale et estiment que la normalisation diplomatique intervient alors que les institutions syriennes demeurent fragiles et que les garanties apportées par le pouvoir de transition restent limitées. Les attentats survenus le jour même de la visite présidentielle nourrissent cette lecture : ils illustrent les difficultés persistantes des autorités à assurer une sécurité durable jusque dans la capitale.

La question dépasse cependant la seule personnalité d’Ahmed al-Charaa. Elle touche à la manière dont les États redéfinissent aujourd’hui leurs priorités diplomatiques. Face aux conflits prolongés, les capitales occidentales semblent de plus en plus privilégier un engagement pragmatique avec les autorités en place plutôt que l’attente d’une transition idéale. La Syrie devient ainsi le laboratoire d’une diplomatie fondée moins sur les intentions affichées que sur les rapports de force et les intérêts stratégiques.

C’est dans cette logique qu’il faut comprendre le « partenariat privilégié » évoqué à Damas. Derrière cette formule se dessinent des enjeux considérables : la reconstruction d’infrastructures détruites par quatorze années de guerre, le retour progressif des investisseurs étrangers, la lutte contre les cellules résiduelles de l’organisation État islamique et la recomposition des équilibres au Moyen-Orient, alors que les tensions entre l’Iran et les États-Unis d’Amérique continuent de peser sur l’ensemble de la région.

En choisissant de reprendre pied à Damas, la France prend un risque calculé. Elle mise sur l’idée qu’un dialogue exigeant avec les nouvelles autorités produira davantage d’effets qu’une politique d’isolement devenue difficile à maintenir. Reste à savoir si cette stratégie permettra réellement de consolider la transition syrienne ou si elle offrira avant tout une reconnaissance internationale à un pouvoir dont la capacité à stabiliser durablement le pays reste encore à démontrer.

Christian Estevez