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Japon : ils avaient évacué le centre commercial après le séisme, puis l’explosion a transformé le refuge en piège

Ils avaient fait ce qu’il fallait. Après la violente secousse qui venait de frapper Kumamoto, les clients de l’Aeon Mall ont quitté le centre commercial et gagné le parking. Environ 3 000 personnes ont ainsi pu être évacuées. Puis, un peu plus d’une heure après le séisme, une explosion a dévasté une partie du bâtiment. Ceux qui étaient encore à l’intérieur se sont retrouvés pris au piège sous les décombres.

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Le Japon vient de connaître l’un de ces séismes auxquels il s’est préparé pendant des décennies. La secousse, de magnitude 7,1, a frappé mardi 28 juillet la préfecture de Kumamoto, dans le sud-ouest de l’archipel. Le bilan s’élève désormais à au moins 18 morts et 62 blessés. Mais l’histoire la plus saisissante s’est jouée dans un centre commercial qui venait tout juste de renaître après le séisme meurtrier de 2016. Une explosion, vraisemblablement liée à une fuite de gaz, a transformé en piège un bâtiment dont les occupants avaient pourtant commencé à évacuer.

Le séisme, puis le silence avant l’explosion

Il était 16 h 27 mardi lorsque la terre a violemment tremblé dans la région de Kumamoto. La secousse a atteint une magnitude de 7,1 et une intensité maximale de 7 sur l’échelle japonaise, le niveau le plus élevé. Les autorités ont rapidement appelé les habitants des zones touchées à gagner des lieux sûrs.

À l’Aeon Mall de Kashima, la première réaction a été l’évacuation. Des milliers de clients se trouvaient dans le complexe. Ils sont sortis et ont rejoint le parking.

C’est ensuite que la situation a basculé.

Une explosion a retenti dans le centre commercial. Une partie du bâtiment s’est effondrée. Les secours ont découvert des personnes prisonnières des ruines et ont commencé à dégager les survivants. Huit personnes ont été sorties des décombres ; trois d’entre elles sont mortes. Quatre décès sont désormais associés au site du centre commercial selon les informations de l’Associated Press, tandis que trois employés restent recherchés.

L’origine exacte de l’explosion doit encore être établie. Les autorités privilégient cependant la piste d’une fuite de gaz. L’enquête devra déterminer comment les installations ont été endommagées et pourquoi l’explosion s’est produite après l’évacuation du public.

Ce détail change la lecture de la catastrophe. Le danger n’est pas venu uniquement de la secousse. Il a continué à produire ses effets après elle.

Un centre commercial qui venait de rouvrir

Le destin de l’Aeon Mall donne au drame une dimension particulière.

Le complexe avait déjà été durement touché par le séisme de Kumamoto de 2016. Dix ans plus tard, il venait de rouvrir après plusieurs années de travaux. La rénovation avait notamment intégré des renforcements antisismiques et des dispositifs destinés à améliorer la sécurité du bâtiment. Le centre comptait environ 200 commerces et un cinéma et était devenu l’un des grands pôles commerciaux de la région.

Sa réouverture, en juin 2026, devait marquer le retour à une vie normale après une décennie de reconstruction.

À peine quelques semaines plus tard, la terre a de nouveau frappé.

Le contraste est brutal. Un lieu reconstruit pour effacer les traces d’une catastrophe passée se retrouve au cœur d’une nouvelle tragédie.

Quand la prévention ne suffit plus à contenir le risque

Le Japon n’est pas un pays qui découvre les séismes. Il a construit une partie de sa législation, de son architecture et de sa culture collective autour de cette menace.

Les bâtiments doivent respecter des normes parasismiques strictes. Les populations sont régulièrement informées des comportements à adopter. Les autorités disposent de systèmes d’alerte et de moyens de secours considérables. La catastrophe de Kumamoto montre pourtant qu’une politique de prévention ne peut pas tout prévoir.

La question n’est plus seulement de savoir si un bâtiment résiste à la secousse.

Il faut aussi regarder ce que celle-ci peut provoquer après coup.

Une canalisation peut céder. Une installation électrique peut être endommagée. Une conduite de gaz peut fuir. Un incendie peut se déclarer. Un élément qui semblait tenir peut s’effondrer plusieurs minutes plus tard.

À l’Aeon Mall, c’est précisément cette succession qui intéresse désormais les enquêteurs : le bâtiment avait été évacué, mais le danger n’était pas terminé.

Il faudra donc déterminer si les dispositifs de sécurité ont fonctionné comme prévu et, surtout, si la fuite de gaz soupçonnée est bien la conséquence de la secousse.

Kumamoto replonge dans le souvenir de 2016

Pour les habitants de la région, cette nouvelle catastrophe fait remonter des souvenirs encore récents.

En avril 2016, Kumamoto avait subi une série de puissants séismes, dont deux avaient atteint le niveau 7 sur l’échelle japonaise. La catastrophe avait finalement fait 275 morts, en comptant notamment les décès indirects.

Les années suivantes avaient été consacrées à reconstruire, réparer et renforcer.

Le séisme du 28 juillet rappelle avec une violence particulière que la reconstruction ne signifie pas la fin du risque.

La terre, elle, ne tient aucun compte des calendriers de réouverture.

Une région économique également frappée

Les dégâts ne se limitent pas aux habitations et au centre commercial.

Des routes et des ponts ont été endommagés, des bâtiments se sont effondrés et des milliers de foyers ont été privés d’électricité. Les autorités ont également dû faire face à des perturbations dans les transports et dans les activités industrielles.

Kumamoto est devenue ces dernières années un important centre de production de semi-conducteurs. La présence de grandes entreprises comme Sony, Toyota, Honda, Renesas et TSMC donne à la catastrophe une dimension économique qui dépasse largement la seule préfecture.

Plusieurs groupes ont suspendu temporairement certaines activités afin d’inspecter leurs installations et de vérifier l’état de leurs équipements. La reconstruction devra donc concerner les logements, les infrastructures publiques et les commerces, mais aussi une région devenue stratégique pour l’industrie japonaise.

Les secours face à une course contre le temps

Mercredi, les sauveteurs continuaient de travailler dans les bâtiments endommagés.

Environ 4 500 militaires ont été mobilisés aux côtés des pompiers et des autres équipes de secours. La chaleur complique leur travail et augmente les risques pour les personnes qui pourraient encore se trouver sous les décombres. Les autorités japonaises restent également attentives aux nombreuses répliques qui suivent le séisme.

Dans le centre commercial, chaque minute compte.

Les sauveteurs doivent avancer dans une structure fragilisée tout en évitant de provoquer un nouvel effondrement. Ils travaillent avec l’espoir de retrouver des survivants, mais aussi avec la certitude que les conditions peuvent changer à tout moment.

Le véritable enseignement de Kumamoto

Il serait facile de regarder les images de l’Aeon Mall et de conclure que les normes japonaises ont échoué. Ce serait aller trop vite.

Le Japon reste l’un des pays les mieux préparés aux séismes. L’évacuation rapide des milliers de clients du centre commercial en est d’ailleurs une illustration. Ce qui s’est passé ensuite pose une question différente.

Comment protéger une population contre les conséquences d’un séisme lorsque celles-ci ne se manifestent pas toutes au même moment ?

C’est probablement là que se trouve la principale leçon de Kumamoto.

La prévention sismique ne peut pas se limiter à empêcher les immeubles de tomber. Elle doit aussi considérer la chaîne des événements qui peut suivre la secousse : réseaux de gaz, électricité, incendies, équipements industriels, infrastructures de transport et bâtiments déjà fragilisés.

Le Japon le sait mieux que beaucoup d’autres pays. Mais chaque catastrophe apporte ses propres questions.

Celle de Kumamoto en ajoute une particulièrement difficile : peut-on réellement parler de sécurité lorsque les survivants de la première catastrophe doivent encore affronter la seconde ?

L’enquête sur l’Aeon Mall sera donc suivie bien au-delà de Kumamoto. Si la fuite de gaz est confirmée et si un lien est établi avec le séisme, les autorités japonaises devront examiner à nouveau la sécurité des installations comparables.

Il ne s’agira pas de savoir seulement pourquoi un bâtiment s’est effondré.

Il faudra comprendre pourquoi le danger a continué après l’évacuation, et ce qui pourrait être fait pour éviter qu’une situation semblable ne se reproduise.

À Kumamoto, mardi après-midi, des milliers de personnes ont échappé à la première secousse en quittant le centre commercial. Quelques dizaines de minutes plus tard, une explosion a changé le destin de ceux qui étaient encore à l’intérieur.

Le bilan humain continuera peut-être encore de s’alourdir. Les recherches ne sont pas terminées et l’enquête sur l’explosion ne fait que commencer.

Mais une chose est déjà certaine : le séisme du 28 juillet ne raconte pas seulement l’histoire d’une terre qui tremble.

Il raconte celle d’un pays qui sait depuis longtemps comment affronter la secousse, mais auquel Kumamoto vient rappeler une vérité plus difficile : une catastrophe peut continuer longtemps après que la terre a cessé de bouger.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : Tourisme, agriculture, industrie… Ahmed al-Charaa détaille les secteurs où la France participera à la reconstruction

Au lendemain de la visite d’Emmanuel Macron à Damas, les annonces prennent une tournure plus concrète. Le président syrien de transition, Ahmed al-Charaa, affirme que la France contribuera à la reconstruction de plusieurs secteurs clés, donnant ainsi un contenu économique au rapprochement engagé entre les deux pays.

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Tourisme, agriculture, industrie, aviation et finance. En dévoilant les domaines appelés à bénéficier de la coopération française, Ahmed al-Charaa esquisse les contours d’un partenariat qui dépasse désormais le seul cadre diplomatique. Une évolution qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives pour la Syrie, tout en marquant le retour de la France dans un pays dont elle s’était éloignée depuis le début de la guerre.

Les échanges entre Emmanuel Macron et Ahmed al-Charaa n’auront pas seulement permis de relancer le dialogue entre Paris et Damas. Ils ouvrent aussi la voie à une coopération économique que les autorités syriennes présentent comme l’un des piliers de la reconstruction du pays.

Dans un entretien accordé à BFMTV, Ahmed al-Charaa a indiqué que la France participerait à la reconstruction d’infrastructures dans les secteurs du tourisme, de l’agriculture et de l’industrie. Il a également évoqué des projets liés au transport aérien et au secteur financier, ainsi que des discussions autour d’une future commande d’appareils Airbus.

Ces annonces interviennent alors que la Syrie tente de relancer une économie profondément fragilisée par plus de quatorze années de conflit. Les infrastructures, les réseaux de production et de nombreux services publics restent largement dégradés, faisant de la reconstruction une priorité nationale.

Pour la France, cette coopération traduit une évolution de sa politique à l’égard de Damas. Après des années de rupture diplomatique, Paris semble privilégier une stratégie d’engagement, en misant sur la reconstruction comme levier de stabilisation et de dialogue. Cette orientation s’inscrit également dans un contexte de recomposition des équilibres au Moyen-Orient, où plusieurs puissances cherchent à renforcer leur présence en Syrie.

Les ambitions affichées par Ahmed al-Charaa devront toutefois se confronter à la réalité. Les besoins financiers demeurent considérables, les sanctions internationales continuent de peser sur l’économie syrienne et la situation sécuritaire reste fragile, comme l’ont rappelé les explosions survenues à Damas le jour de la visite d’Emmanuel Macron.

Pour autant, les déclarations du président syrien donnent un premier aperçu de la direction que souhaitent prendre Paris et Damas. Si les projets annoncés se concrétisent, ils pourraient marquer le début d’une nouvelle étape dans les relations franco-syriennes, où la reconstruction économique deviendrait le principal moteur du rapprochement entre les deux pays.

Par Céline Dou, pour la Boussole-Infos

Syrie : après quinze ans de rupture, Paris reprend pied à Damas

Les deux explosions qui ont retenti à Damas quelques heures avant la rencontre entre Emmanuel Macron et Ahmed al-Charaa auraient pu conduire à l’annulation d’une visite déjà chargée de symboles. Il n’en a rien été. En maintenant son déplacement et en annonçant une relance des relations franco-syriennes, le président français a fait le choix d’assumer une inflexion diplomatique majeure : renouer avec un pouvoir de transition dirigé par un homme dont le passé continue de susciter de profondes interrogations au sein de la communauté internationale.

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Le rapprochement engagé entre Paris et Damas dépasse le cadre d’une visite présidentielle. Il traduit une évolution de la politique française au Moyen-Orient, où les impératifs de stabilité, de sécurité et de reconstruction semblent désormais primer sur la stratégie d’isolement poursuivie durant les années Bachar al-Assad. Ce choix, qui ouvre de nouvelles perspectives diplomatiques, expose aussi la France à des critiques sur la nature du partenaire avec lequel elle accepte aujourd’hui de traiter.

Les images ont fait le tour du monde. Alors que deux engins explosifs improvisés éclataient dans le centre de Damas, à proximité de l’hôtel où séjournait la délégation française, Emmanuel Macron poursuivait son programme sans modification. Quelques heures plus tard, il apparaissait aux côtés d’Ahmed al-Charaa, président syrien de transition, pour annoncer l’ouverture d’une nouvelle page des relations entre les deux pays.

Le contraste est saisissant. D’un côté, une capitale qui demeure exposée à des attaques rappelant que la guerre n’a pas totalement quitté le territoire syrien. De l’autre, un chef d’État européen qui choisit de maintenir sa visite afin de signifier que la France entend désormais accompagner la reconstruction politique du pays plutôt que de l’observer à distance.

Cette décision marque une rupture avec la ligne suivie par Paris depuis le début de la guerre civile syrienne. Pendant plus d’une décennie, la France avait rompu tout dialogue politique avec le régime de Bachar al-Assad, faisant de son isolement diplomatique un principe constant de sa politique étrangère. La chute de ce dernier a toutefois rebattu les cartes.

À la tête de la Syrie se trouve désormais Ahmed al-Charaa, figure dont le parcours demeure l’un des plus controversés de la région. Connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Joulani, il a dirigé le Front al-Nosra, ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda, avant de prendre ses distances avec cette organisation et d’engager une transformation politique progressive. Depuis son accession au pouvoir, il s’efforce de convaincre les partenaires étrangers que son gouvernement est en mesure de conduire une transition, de restaurer les institutions de l’État et de garantir une forme de stabilité.

C’est précisément cette évolution que la France dit vouloir accompagner.

Emmanuel Macron n’a pas offert un soutien inconditionnel au nouveau pouvoir syrien. Il a rappelé que la poursuite du rapprochement dépendrait du respect des libertés fondamentales, de la protection des minorités, de la poursuite de la transition politique et de la lutte contre les organisations djihadistes encore actives sur le territoire. Ces réserves n’ont toutefois pas empêché Paris d’annoncer une reprise des relations diplomatiques, la nomination prochaine d’ambassadeurs, un renforcement de la coopération sécuritaire ainsi qu’un engagement accru dans les projets de reconstruction.

Pour les partisans de cette stratégie, il s’agit d’un choix dicté par le réalisme. Après quatorze années de guerre, la Syrie ne pourra être reconstruite sans partenaires internationaux. Maintenir une politique de mise à l’écart risquerait de laisser le champ libre à d’autres puissances déjà fortement implantées dans la région, tandis que la persistance de l’instabilité continuerait d’alimenter les réseaux extrémistes, les trafics et les mouvements migratoires.

Les détracteurs de cette orientation y voient au contraire un pari risqué. Ils rappellent que le passé d’Ahmed al-Charaa continue de peser sur son image internationale et estiment que la normalisation diplomatique intervient alors que les institutions syriennes demeurent fragiles et que les garanties apportées par le pouvoir de transition restent limitées. Les attentats survenus le jour même de la visite présidentielle nourrissent cette lecture : ils illustrent les difficultés persistantes des autorités à assurer une sécurité durable jusque dans la capitale.

La question dépasse cependant la seule personnalité d’Ahmed al-Charaa. Elle touche à la manière dont les États redéfinissent aujourd’hui leurs priorités diplomatiques. Face aux conflits prolongés, les capitales occidentales semblent de plus en plus privilégier un engagement pragmatique avec les autorités en place plutôt que l’attente d’une transition idéale. La Syrie devient ainsi le laboratoire d’une diplomatie fondée moins sur les intentions affichées que sur les rapports de force et les intérêts stratégiques.

C’est dans cette logique qu’il faut comprendre le « partenariat privilégié » évoqué à Damas. Derrière cette formule se dessinent des enjeux considérables : la reconstruction d’infrastructures détruites par quatorze années de guerre, le retour progressif des investisseurs étrangers, la lutte contre les cellules résiduelles de l’organisation État islamique et la recomposition des équilibres au Moyen-Orient, alors que les tensions entre l’Iran et les États-Unis d’Amérique continuent de peser sur l’ensemble de la région.

En choisissant de reprendre pied à Damas, la France prend un risque calculé. Elle mise sur l’idée qu’un dialogue exigeant avec les nouvelles autorités produira davantage d’effets qu’une politique d’isolement devenue difficile à maintenir. Reste à savoir si cette stratégie permettra réellement de consolider la transition syrienne ou si elle offrira avant tout une reconnaissance internationale à un pouvoir dont la capacité à stabiliser durablement le pays reste encore à démontrer.

Christian Estevez

Après Assad, la Syrie face à l’inquiétude d’une paix inachevée

À Damas, les embouteillages ont repris autour des grandes artères. Dans certains quartiers d’Alep, les échoppes rouvrent derrière des façades encore éventrées par les combats. Les images d’une Syrie qui tente de renouer avec une forme de quotidien nourrissent l’idée d’un pays sorti de la guerre. Pourtant, derrière cette apparente accalmie, l’angoisse demeure intacte. Car si le régime de Bachar al-Assad s’est effondré, la stabilité, elle, ne s’est pas imposée avec lui.

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Quelques mois après la chute du pouvoir baasiste, la Syrie demeure suspendue entre deux réalités contradictoires : la fin des affrontements à grande échelle et la persistance d’un désordre profond. Violences locales, tensions confessionnelles, rivalités armées et effondrement économique entretiennent un climat de défiance dans une société exsangue. Dans plusieurs régions du pays, la population redoute désormais moins le retour de la guerre totale que l’enlisement dans une insécurité chronique.

Le reportage relayé par MSN traduit une inquiétude qui traverse aujourd’hui une grande partie de la société syrienne : celle d’un pays entré dans l’après-guerre sans être véritablement entré dans la paix.

Depuis la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024, les nouvelles autorités tentent de donner corps à une transition politique encore fragile. Une administration provisoire a été installée à Damas, plusieurs représentations diplomatiques arabes ont rouvert leurs portes et les discours officiels insistent sur la reconstruction nationale. Dans certaines villes, les services administratifs recommencent à fonctionner avec une relative régularité. Les barrages militaires se font moins nombreux sur certains axes et les commerces rouvrent progressivement.

Mais cette normalisation demeure précaire.

Au nord-est du pays, les tensions restent vives entre le pouvoir central et les forces kurdes. Malgré les accords annoncés ces derniers mois, la méfiance persiste et plusieurs incidents armés ont ravivé les inquiétudes autour d’une possible reprise des affrontements. Ankara continue, de son côté, de maintenir une forte pression militaire le long de la frontière turco-syrienne afin d’empêcher toute consolidation durable de l’autonomie kurde.

Dans le sud, les régions druzes connaissent également une instabilité persistante. Des groupes armés locaux contestent certaines décisions des nouvelles autorités et dénoncent des opérations sécuritaires menées sans véritable concertation. À cela s’ajoutent des enlèvements, des assassinats ciblés et des règlements de comptes qui entretiennent un climat d’insécurité diffus.

Les régions alaouites, longtemps considérées comme le socle du régime déchu, vivent elles aussi sous tension. Plusieurs organisations de défense des droits humains évoquent des exactions commises lors d’opérations conduites dans des zones soupçonnées d’avoir abrité d’anciens réseaux pro-Assad. Arrestations arbitraires, disparitions et violences de représailles nourrissent un sentiment de peur parmi les populations locales.

Treize années de guerre ont laissé derrière elles un pays profondément disloqué.

L’économie syrienne demeure en état de quasi-effondrement. La monnaie nationale a perdu l’essentiel de sa valeur, les coupures d’électricité rythment le quotidien et les infrastructures publiques restent largement dévastées dans de nombreuses provinces. Dans plusieurs villes, les habitants passent encore des heures à attendre du carburant ou des produits de première nécessité.

Le retour progressif de certains réfugiés ne suffit pas à masquer cette réalité.

Beaucoup découvrent un pays incapable, pour l’heure, d’offrir des conditions de vie stables. Des quartiers entiers demeurent inhabitables. Les écoles et les hôpitaux manquent de personnel comme de matériel. Quant au marché du travail, il reste exsangue dans une économie rongée par les pénuries et la pauvreté.

Pour une partie des Syriens revenus de l’exil, le sentiment dominant n’est plus celui de la guerre imminente, mais celui d’une incertitude permanente.

La Syrie entre aujourd’hui dans une phase plus complexe encore que celle des années de guerre ouverte. Car un régime peut tomber plus rapidement qu’un pays ne se relève.

Durant des années, le pouvoir de Bachar al-Assad avait fondé sa survie sur une équation redoutablement simple : lui disparu, le chaos l’emporterait. La chute du régime n’a pas confirmé totalement cette prophétie, mais elle n’a pas davantage permis l’émergence immédiate d’un ordre stable.

Ce qui apparaît désormais au grand jour, ce sont les fractures accumulées au fil du conflit : défiances confessionnelles, rivalités territoriales, logiques de milices et dépendances extérieures.

Le nouveau pouvoir hérite d’un pays morcelé, où l’autorité de l’État demeure inégale selon les régions et où les fidélités locales l’emportent souvent sur l’idée d’un destin national commun. Dans plusieurs provinces, les armes circulent encore abondamment et les structures sécuritaires restent fragmentées.

Surtout, une partie de la population continue de regarder les nouvelles autorités avec prudence. Les minorités alaouites et druzes redoutent une marginalisation politique. Les Kurdes craignent la remise en cause de l’autonomie acquise durant la guerre. Quant à de nombreux opposants historiques, ils doutent de la capacité du pouvoir transitoire à rompre avec les pratiques autoritaires qui ont longtemps structuré l’État syrien.

À ces fragilités internes s’ajoute le poids des puissances étrangères.

Israël poursuit ses frappes contre des positions jugées hostiles près du Golan et de Damas. La Turquie entend empêcher l’émergence d’une entité kurde autonome à sa frontière méridionale. Les États-Unis conservent une présence stratégique dans le nord-est, tandis que la Russie tente de préserver ses positions malgré la disparition de son principal allié régional.

La Syrie reste ainsi traversée par des intérêts contradictoires qui dépassent largement ses frontières.

Le véritable défi syrien ne réside plus seulement dans la reconstruction des villes détruites, mais dans la capacité du pays à réinventer une coexistence politique après plus d’une décennie de guerre civile.

Reconstruire des immeubles ou des routes prendra du temps. Restaurer la confiance entre des communautés meurtries pourrait exiger une génération entière.

La Syrie de 2026 n’est plus celle des sièges interminables, des bombardements quotidiens et des lignes de front figées qui avaient marqué les années les plus sombres du conflit. Pourtant, le pays demeure loin d’un retour à la sérénité.

Sous l’apparente accalmie, les tensions confessionnelles, les fragilités économiques et les rivalités régionales continuent de miner le quotidien des Syriens. Le fracas des armes s’est atténué, mais la paix, elle, peine encore à prendre corps.

Celine Dou, pour la Boussole-infos