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Tour Eiffel : 72 femmes scientifiques proposées pour rejoindre la frise historique

Pour la première fois depuis sa construction en 1889, la frise du premier étage de la tour Eiffel pourrait accueillir des noms de femmes scientifiques, un projet initié par la Ville de Paris et l’association Femmes & Sciences visant à corriger une absence historique.

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Depuis l’inauguration du monument, la frise rend hommage à 72 scientifiques et ingénieurs français, tous masculins. L’initiative de 2025 de compléter cette frise par des figures féminines constitue un geste symbolique majeur, qui interroge la mémoire institutionnelle et les hiérarchies de reconnaissance dans l’histoire des sciences. Le projet reste soumis à validation par les Académies des sciences, des technologies et de médecine avant d’être concrétisé.

La tour Eiffel, érigée pour l’Exposition universelle de 1889, présente sur sa frise du premier étage les noms de 72 personnalités ayant contribué au développement scientifique et industriel français du XIXᵉ siècle. Ces inscriptions, dorées et visibles depuis le sol, reflétaient les normes et hiérarchies de reconnaissance de l’époque, qui excluaient les femmes de l’espace scientifique institutionnel. Cette situation a perduré pendant plus d’un siècle, faisant de la frise un symbole de la marginalisation historique des femmes dans le domaine scientifique.

En 2025, la Ville de Paris, la Société d’exploitation de la tour Eiffel et l’association Femmes & Sciences ont proposé d’ajouter à la frise 72 noms de femmes scientifiques. Les propositions incluent des figures majeures comme Marie Curie, physicienne et chimiste doublement lauréate du prix Nobel, Sophie Germain, reconnue pour ses travaux en théorie des nombres et en élasticité, Marguerite Perey, chimiste française ayant participé à la découverte du francium, et Yvonne Choquet-Bruhat, mathématicienne et physicienne pionnière dans son domaine. Les candidates retenues ont été sélectionnées en fonction de leur contribution scientifique, de leur lien avec la France par la naissance ou l’activité scientifique, et de la période historique allant de la Révolution française à nos jours. La liste a été transmise aux Académies compétentes pour validation finale avant gravure sur le monument.

Cette initiative dépasse le simple geste symbolique. Elle met en lumière la manière dont la mémoire scientifique et institutionnelle a historiquement exclu les femmes, reflétant des hiérarchies symboliques profondément enracinées. La frise de la tour Eiffel représente non seulement une reconnaissance publique des contributions scientifiques, mais également un instrument de légitimation culturelle et symbolique. L’ajout de noms féminins constitue un ajustement institutionnel visant à corriger une lacune historique, tout en renforçant la visibilité de figures longtemps marginalisées.

Par ailleurs, cette démarche s’inscrit dans un mouvement international de réévaluation des mémoires publiques. Dans plusieurs pays européens et aux États-Unis d’Amérique, des monuments et institutions ont entrepris des initiatives similaires afin de reconnaître la contribution des femmes scientifiques et de moderniser leur image institutionnelle. Toutefois, ce geste demeure avant tout symbolique : il ne modifie pas les structures réelles de pouvoir ni les inégalités persistantes dans les carrières scientifiques et académiques. La visibilité accordée sur un monument emblématique comme la tour Eiffel reflète la volonté de projeter une image modernisée et inclusive de la France sur le plan culturel et international, sans que cela traduise automatiquement une transformation des rapports de pouvoir dans la sphère scientifique.

Le projet ouvre des perspectives sur la manière dont d’autres institutions pourraient réévaluer leur patrimoine et leur mémoire pour inclure des figures féminines. Il soulève la question de la différence entre visibilité symbolique et pouvoir effectif, et invite à réfléchir sur la manière dont la mémoire collective et les récits nationaux peuvent être ajustés pour refléter davantage la diversité et la contribution effective de toutes les catégories d’acteurs historiques. La démarche de la Ville de Paris pourrait servir de modèle pour les musées, les universités et les académies qui cherchent à rééquilibrer la représentation des femmes dans l’espace public et institutionnel.

L’inscription prochaine de 72 noms de femmes scientifiques sur la tour Eiffel constitue un événement symbolique majeur. Elle met en lumière les dynamiques de reconnaissance institutionnelle et les hiérarchies historiques dans le domaine scientifique, tout en soulignant que la visibilité symbolique ne suffit pas à rétablir l’égalité réelle dans les institutions scientifiques. Plus qu’une simple correction historique, cette initiative révèle le rôle du patrimoine dans la reconfiguration des récits collectifs et dans la projection d’une image contemporaine et inclusive de la France.

Celine Dou pour, la Boussole-infos

France : retrait d’un manuel scolaire jugé antisémite relance le débat sur l’éducation et la mémoire

Un manuel parascolaire publié par Hachette a été retiré après avoir qualifié de « colons » les victimes du pogrom du 7 octobre, faisant réagir jusqu’au sommet de l’État. La polémique soulève des interrogations sur la diffusion de contenus sensibles dans les programmes éducatifs et sur la responsabilité des éditeurs et institutions dans la transmission du savoir aux jeunes.

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L’ouvrage, révélé par le compte X Sword of Salomon, a été jugé « intolérable » par Emmanuel Macron, qui a rappelé que « le révisionnisme n’avait pas sa place en République ». Au-delà de cette réaction officielle, la situation illustre la difficulté de maintenir un équilibre entre la liberté pédagogique, la rigueur historique et la vigilance contre la diffusion de représentations partiales ou idéologiques.

Le manuel parascolaire ciblé contenait des passages controversés sur le conflit israélo-palestinien, notamment la mention selon laquelle « 1200 colons juifs » seraient morts le 7 octobre. Cette formulation a été interprétée comme un déni du statut de victime de populations juives et comme un biais dans la présentation des faits historiques.

Les critiques ne se limitent pas au vocabulaire employé. Elles pointent également la responsabilité du processus éditorial : le cahier des charges, les rédacteurs, les relecteurs et les équipes du ministère de l’Éducation nationale qui autorisent la publication. Plusieurs observateurs estiment que l’ensemble du système a failli à garantir l’exactitude et la neutralité du contenu distribué aux élèves.

En réponse, Hachette a retiré le manuel de la circulation et a reconnu la gravité des propos. Le président de la République a rappelé que le révisionnisme, en niant ou déformant la réalité historique, « n’avait pas sa place en République ». L’affaire a été largement relayée sur les réseaux sociaux, suscitant indignation et débat parmi enseignants, parents et commentateurs.

Au-delà de l’incident précis, cette polémique révèle la complexité de la transmission des savoirs dans un contexte scolaire contemporain. Les manuels ne sont pas de simples instruments de diffusion d’information : ils organisent, hiérarchisent et interprètent des faits, souvent sensibles. Lorsqu’ils abordent des événements récents ou des mémoires collectives, chaque mot, chaque encadré ou illustration peut devenir le vecteur d’une lecture contestée.

Le retrait du manuel illustre la tension entre plusieurs exigences : la rigueur historique, la liberté pédagogique et la vigilance face aux biais idéologiques. Il interroge également le rôle des institutions éducatives dans la prévention de la diffusion de contenus susceptibles de renforcer des stéréotypes ou de banaliser des violences passées. Enfin, cette affaire met en lumière la rapidité avec laquelle une controverse médiatique peut amplifier un incident isolé, transformant un manuel parascolaire en symbole d’un enjeu social et politique plus large.

Cette controverse pose une question plus large : comment garantir que l’éducation transmette des savoirs fiables et équilibrés sans tomber dans la censure ni exposer les élèves à des visions partiales ou idéologisées du monde ? La situation montre qu’au-delà de chaque manuel, c’est l’ensemble du système éducatif et éditorial qui doit être attentif à la façon dont il façonne les représentations des jeunes générations.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Ukraine : des russophones renoncent à leur langue maternelle

Fait sociolinguistique réel ou construction d’un récit géopolitique ?

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, de nombreux médias occidentaux relaient l’idée selon laquelle une part significative des Ukrainiens russophones aurait volontairement cessé d’utiliser le russe, leur langue maternelle, par rejet politique et moral de la Russie. Ce phénomène, présenté comme un basculement massif et spontané, est souvent invoqué pour illustrer l’isolement de Moscou jusque dans les franges historiquement russophones de la société ukrainienne. Une lecture qui, si elle repose sur des faits observables, mérite néanmoins d’être examinée avec prudence et mise en perspective.

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La langue est rarement un simple instrument de communication. Elle est mémoire, héritage, intimité. Peut-on s’en détacher sans contrainte, surtout lorsqu’elle devient, en temps de guerre, un marqueur politique et symbolique ?

L’Ukraine est, depuis son indépendance, un État marqué par une pluralité linguistique profonde. Pendant des décennies, le russe a occupé une place centrale dans la vie quotidienne de millions de citoyens, bien au-delà des régions orientales et méridionales du pays. À Kyiv, à Kharkiv, à Odessa, l’usage du russe n’impliquait ni remise en cause de l’identité ukrainienne ni adhésion politique à la Fédération de Russie.

Cette réalité commence à se fragiliser à partir de 2014. Les événements de l’Euromaidan, qui conduisent à la chute du président Viktor Ianoukovitch, s’inscrivent dans un climat de polarisation politique extrême. Dans les jours qui suivent, le vote par le Parlement ukrainien d’un texte visant à abroger la loi linguistique de 2012 sans qu’il soit ensuite promulgué suscite une inquiétude durable dans les régions majoritairement russophones.
Bien que ce vote n’ait jamais produit d’effet juridique, il agit comme un signal politique fort, perçu par une partie de la population comme l’annonce d’une marginalisation progressive du russe.

Les tensions qui éclatent dans le Donbass s’enracinent dans ce contexte. Elles ne peuvent être réduites à une seule cause linguistique, pas plus qu’elles ne sauraient être comprises sans tenir compte du rôle joué par la Russie dans leur amplification. La question de la langue devient alors un levier, à la fois local et géopolitique.

À partir de 2017, les autorités ukrainiennes adoptent plusieurs réformes visant à renforcer l’usage de l’ukrainien dans l’enseignement, les médias et l’administration. Ces politiques ne prohibent pas le russe, mais elles redéfinissent clairement les hiérarchies linguistiques dans l’espace public, au nom de la consolidation de l’État et de la souveraineté nationale.

L’offensive militaire russe de février 2022 marque une rupture supplémentaire. La guerre transforme la langue russe en un symbole chargé, souvent associé à l’agression, à l’occupation et à la violence. Dans ce contexte, certains Ukrainiens russophones choisissent effectivement de privilégier l’ukrainien, parfois par conviction profonde, parfois par nécessité morale.

Toutefois, assimiler ce phénomène à un rejet unanime et librement consenti de la langue russe relève d’une simplification. En situation de conflit armé, la langue cesse d’être neutre. Elle devient un indicateur d’appartenance, parfois de loyauté supposée. Sans qu’aucune interdiction formelle ne s’exerce dans la sphère privée, l’usage public du russe peut exposer à une forme de désapprobation sociale, voire à une suspicion implicite.

Dans ces conditions, le renoncement au russe ne relève pas toujours d’un choix strictement intime. Il peut aussi traduire une adaptation à un environnement où l’expression linguistique est politisée. Cette dimension est rarement interrogée dans le traitement médiatique dominant, qui privilégie des témoignages individuels cohérents avec un récit géopolitique largement partagé dans les capitales occidentales.

Il ne s’agit pas de nier la sincérité de ces témoignages, mais de souligner leur caractère partiel. Les voix de russophones réticents à politiser leur langue, celles des habitants des territoires occupés ou des exilés, restent largement absentes du débat public international.

La situation ukrainienne rappelle que la langue, en temps de guerre, devient un champ de bataille symbolique. Elle peut servir à affirmer une souveraineté, mais aussi à exclure, volontairement ou non, des identités plurielles héritées de l’histoire. Cette dynamique n’est pas propre à l’Ukraine et mérite d’être interrogée à l’aune d’autres contextes nationaux confrontés à des conflits identitaires.

Le renoncement au russe par certains Ukrainiens russophones est un fait observable, mais il ne saurait être érigé en preuve définitive d’un rejet homogène de la Russie par l’ensemble de cette population. Il s’inscrit dans une réalité plus complexe, où se croisent choix personnels, pressions symboliques, politiques linguistiques et stratégies narratives liées au conflit.

À l’heure où l’information participe elle aussi aux rapports de force internationaux, la rigueur impose de distinguer les faits, leurs interprétations et leur instrumentalisation. Comprendre cette nuance, c’est refuser les récits commodes pour privilégier l’analyse une exigence essentielle pour qui prétend informer sans œillères.

Celine Dou, pour la Boussole – infos

Bulgarie : un rocher gravé pourrait révéler la toute première carte des étoiles – Une fenêtre sur les savoirs et le patrimoine préhistorique

Une pierre gravée découverte par hasard dans les montagnes Rhodopes, au sud de la Bulgarie, pourrait constituer l’une des premières représentations du ciel nocturne réalisées par l’homme. Cette découverte exceptionnelle invite à réfléchir non seulement sur la sophistication scientifique des sociétés préhistoriques, mais aussi sur la dimension culturelle et la nécessité de protéger un patrimoine fragile.

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À première vue, il s’agit d’un simple rocher au milieu d’une forêt. Mais à y regarder de plus près, ses 56 cavités coniques orientées avec précision suggèrent une cartographie consciente du ciel nocturne. Entre science, culture et préservation, cette pierre pourrait bouleverser notre compréhension des savoirs préhistoriques.

Le rocher, situé près du village de Skobelevo, mesure environ 2 mètres sur 3 et présente une surface couverte de cavités coniques disposées de manière non aléatoire. Les chercheurs identifient des correspondances possibles avec des constellations visibles à l’œil nu, telles que la Grande Ourse, Cassiopée, le Lion ou les Pléiades. La présence de mica dans la roche, qui reflète la lumière, renforce l’impression d’un ciel étoilé et pourrait indiquer un usage symbolique ou rituel.

Bien que la datation précise reste à confirmer en raison de l’absence de matières organiques associées, les comparaisons avec des sites voisins situent le rocher entre le Néolithique final et le début de l’Âge du fer, soit entre 2000 et 500 avant notre ère. Les chercheurs envisagent que cette pierre ait pu servir de calendrier stellaire permettant de repérer les cycles saisonniers, rythmer les pratiques agricoles ou guider les rituels communautaires.

La découverte ne se limite pas à un artefact archéologique : elle offre une lecture multidimensionnelle de la cognition et de la culture préhistorique. D’un point de vue scientifique, la répartition intentionnelle des cavités et l’orientation de la pierre suggèrent une représentation consciente du ciel, témoignant d’une capacité à observer et codifier l’environnement avec rigueur.

Sur le plan culturel, la gravure des constellations reflète des pratiques rituelles et sociales complexes, un lien étroit entre l’observation du ciel et l’organisation communautaire, ainsi qu’une forme de transmission des savoirs. Cette dimension symbolique rappelle que les sociétés préhistoriques concevaient l’astronomie autant comme un outil pratique que comme une expression culturelle, mêlant observation, croyances et mémoire collective.

Enfin, le site souligne l’importance de la préservation du patrimoine. Non protégé juridiquement, le rocher reste exposé aux éléments et aux risques liés à l’activité humaine. Sa conservation est essentielle pour permettre aux chercheurs de continuer à étudier les savoirs préhistoriques et pour que ce témoignage exceptionnel demeure accessible aux générations futures.

Au-delà de la Bulgarie, cette découverte invite à repenser la diffusion et la sophistication des savoirs astronomiques en Europe préhistorique. Elle incite également à réfléchir à la manière dont l’humanité comprend et représente le monde qui l’entoure, ainsi qu’à la responsabilité collective de préserver ce patrimoine unique.

Ce rocher gravé n’est pas seulement un témoin de l’astronomie naissante ; il incarne la rencontre entre observation scientifique, expression culturelle et mémoire historique. Sa découverte rappelle que même dans les sociétés anciennes, l’homme cherchait à comprendre, à représenter et à transmettre le cosmos, et qu’il nous incombe aujourd’hui de protéger ces traces précieuses de notre héritage commun.

B

Celine Dou, pour la boussole-infos

Les bûchers ne sont que la partie émergée de l’iceberg; Trois siècles de chasses aux sorcières : quand la peur s’institutionnalise

Au-delà des images spectaculaires des bûchers, les archives révèlent que la chasse aux sorcières en Europe et dans certaines colonies s’est étendue sur plus de trois siècles, mobilisant tribunaux, clergé et populations locales. Femmes, marginaux et minorités furent les cibles principales d’un système judiciaire et social où la peur collective se transformait en persécution normalisée. Comprendre cette histoire, c’est dépasser les clichés pour saisir les mécanismes de stigmatisation et de violence institutionnalisée qui ont marqué plusieurs générations.

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Lorsque l’on évoque la chasse aux sorcières, les bûchers viennent immédiatement à l’esprit. Pourtant, ces flammes spectaculaires ne révèlent qu’une fraction des persécutions. Derrière l’image dramatique des exécutions se cache un monde complexe : procès, tortures, bannissements et confiscations se sont succédé pendant des siècles, orchestrés par des institutions religieuses et judiciaires qui légitimaient la peur et l’accusation arbitraire. L’histoire de ces trois siècles nous invite à réfléchir sur les mécanismes sociaux et politiques qui transforment la peur en violence collective.

Un phénomène étendu dans le temps et l’espace

Les premières poursuites pour sorcellerie apparaissent au XIVᵉ siècle, mais c’est à partir du XVe siècle que la chasse prend une forme structurée, portée par des textes théologiques et juridiques, comme la bulle papale Summis desiderantes affectibus (1484) ou le Malleus maleficarum (1487). Ces documents codifient l’association de la sorcellerie au diable, offrant un cadre légitime aux persécutions.

Le XVIᵉ et le début du XVIIᵉ siècle constituent l’apogée de ce phénomène : dans certaines régions, des dizaines voire des centaines de procès ont lieu chaque année. La torture, la dénonciation sociale et l’accusation arbitraire deviennent des instruments de contrôle social, et ce sont surtout les femmes, veuves, célibataires ou marginales qui sont ciblées.

Au‑delà du spectacle : des victimes multiples et invisibles

Les bûchers, bien que spectaculaires, ne représentent qu’une minorité des cas d’abus. De nombreuses victimes furent emprisonnées, torturées, bannies ou dépossédées de leurs biens sans jamais être exécutées. Les archives écossaises et allemandes montrent que les procès ont été innombrables, révélant une persécution systémique où la peur était institutionnalisée et prolongée sur des décennies.

Cette réalité contredit les représentations simplistes et met en évidence un mécanisme social de stigmatisation et de contrôle, qui s’est inscrit durablement dans les mentalités et les pratiques judiciaires de l’époque.

Le rôle des institutions et des doctrines

L’étude des documents historiques révèle que la persécution ne fut pas uniquement le fruit de superstitions populaires. Les tribunaux, le clergé et les autorités locales ont structuré et validé ces chasses, transformant la peur en outil de légitimation sociale et judiciaire. Le recours à la torture et aux confessions extorquées illustre l’artificialité des preuves et la violence institutionnalisée, qui dépasse largement le cadre des bûchers visibles.

Une transition vers la raison et la modernité

À partir du XVIIᵉ siècle, la fréquence des procès diminue, portée par l’influence de la raison, des Lumières et des réformes judiciaires. La critique du recours à la torture et la mise en place de normes probatoires plus strictes ont contribué à freiner les excès. La dernière exécution connue pour sorcellerie en Europe remonte à 1782 en Suisse, mettant un terme à des siècles de persécution.

Cette transition souligne un point essentiel : les sociétés peuvent corriger des excès de peur et d’injustice si la raison et la critique institutionnelle l’emportent sur la superstition et le pouvoir arbitraire.

Les bûchers ne sont que la partie visible d’un iceberg de persécutions qui a perduré sur trois siècles, touchant des milliers de victimes et mobilisant institutions et sociétés entières. Comprendre cette histoire, c’est saisir comment la peur, lorsqu’elle est institutionnalisée et légitimée, peut engendrer des violences systématiques et durables. Aujourd’hui, cette mémoire doit nous servir de leçon : la vigilance contre la stigmatisation, l’injustice et l’abus institutionnel reste un impératif universel.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Patrimoine immatériel et tensions régionales : l’inscription du caftan marocain révèle la polarisation de la culture

L’inscription du caftan marocain au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO a suscité une vive réaction en Algérie, ravivant une querelle qui dépasse largement la question vestimentaire. Cette controverse met en lumière le rôle stratégique que jouent désormais les éléments culturels dans les rapports de force géopolitiques, notamment entre États en situation de rivalité durable.

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À première vue, il ne s’agit que d’un vêtement traditionnel. Mais dans le contexte maghrébin actuel, le caftan est devenu bien plus qu’un habit d’apparat : il est un symbole, un récit, et un enjeu de pouvoir.

Lors de sa récente session, l’UNESCO a inscrit le caftan marocain sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, reconnaissant ainsi les savoir-faire, les pratiques sociales et l’ancrage historique de ce vêtement dans la culture du Royaume. Cette décision, présentée par Rabat comme une consécration patrimoniale, a immédiatement suscité une vague de réactions critiques en Algérie, tant dans les médias que sur les réseaux sociaux.

À Alger, plusieurs voix ont dénoncé ce qu’elles perçoivent comme une forme d’appropriation culturelle, estimant que le caftan ferait également partie du patrimoine algérien, plus largement maghrébin. Les autorités algériennes ont rappelé, de manière indirecte, que certains costumes traditionnels intégrant le caftan avaient déjà été valorisés dans des dossiers culturels antérieurs, contestant ainsi l’idée d’une exclusivité marocaine.

Cette controverse illustre une réalité de plus en plus manifeste dans les relations internationales : la culture n’est plus un domaine neutre, périphérique ou strictement symbolique. Elle est devenue un levier stratégique à part entière. Dans un contexte de tensions politiques prolongées entre le Maroc et l’Algérie, chaque reconnaissance internationale prend une dimension politique implicite, voire conflictuelle.

L’UNESCO, souvent perçue comme une institution technique de sauvegarde culturelle, fonctionne également comme un espace de légitimation symbolique. L’inscription d’un élément au patrimoine immatériel contribue à fixer un récit officiel, à consacrer une continuité historique et à renforcer une identité nationale sur la scène internationale. Pour des États engagés dans une rivalité d’influence, cette reconnaissance équivaut à un gain de prestige et de crédibilité culturelle.

Lorsque les canaux diplomatiques traditionnels sont rompus ou gelés, la confrontation se déplace vers des terrains alternatifs : la mémoire, l’histoire, le patrimoine. Le caftan devient alors un territoire symbolique disputé, au même titre que d’autres éléments culturels déjà au cœur de tensions régionales. Ce type de conflit est d’autant plus sensible qu’il mobilise l’émotion, l’identité et le sentiment d’appartenance, rendant toute concession politiquement coûteuse.

Plus largement, cette affaire s’inscrit dans une dynamique mondiale où les États investissent la diplomatie culturelle comme outil de soft power. Musiques, gastronomie, vêtements traditionnels et récits historiques sont mobilisés pour influencer les perceptions, renforcer la cohésion interne et projeter une image favorable à l’international. La culture cesse ainsi d’être un simple héritage à préserver ; elle devient un instrument actif de la stratégie étatique.

La polémique autour du caftan marocain rappelle que, dans la géopolitique contemporaine, les batailles ne se livrent pas uniquement sur les terrains militaires ou économiques. Elles se jouent aussi dans l’arène symbolique, là où se construisent les récits et se consolident les identités. Réduire ces tensions à une querelle folklorique serait une erreur d’analyse. Derrière un élément de patrimoine se dessinent des enjeux de souveraineté, de légitimité et d’influence, révélateurs d’un monde où la culture est devenue l’un des champs de confrontation les plus durables et les plus stratégiques.

Celine Dou, pour la boussole-infos

Algérie : mémoire coloniale et enjeux géopolitiques à l’épreuve d’Alger

Alger accueille depuis le 30 novembre une conférence internationale sur les crimes du colonialisme, organisée sous l’égide de l’Union africaine. Présentée comme une initiative visant à faire reconnaître les injustices du colonialisme et à explorer des mécanismes de réparation, l’événement est déjà l’objet de controverses, tant pour son instrumentalisation politique que pour les angles historiques qu’il omet.

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Alors que le colonialisme européen est au centre des débats, la conférence d’Alger révèle ce qui demeure largement tabou : la colonisation arabo-musulmane, qui fut souvent bien plus violente et destructrice. Par ailleurs, la réunion est rapidement devenue un outil diplomatique, permettant à l’Algérie de soutenir le Polisario et d’instrumentaliser la mémoire historique à des fins géopolitiques.

Une conférence à double enjeu

Officiellement, la conférence vise à promouvoir la reconnaissance des crimes coloniaux et à envisager des réparations pour les Africains et leurs descendants, sous le thème “Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine à travers les réparations”. Diplomates, juristes, historiens et représentants de la diaspora africaine et caribéenne participent à l’événement. Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a insisté sur la nécessité d’un cadre juridique pour restituer équitablement les biens volés et compenser les victimes, affirmant que ces mesures ne doivent être perçues ni comme des cadeaux ni comme des faveurs.

Pourtant, selon certains médias, l’Algérie a transformé cette réunion en tribune pour le Polisario, détournant partiellement l’objectif initial. La conférence illustre ainsi le risque de récupération politique de la mémoire historique, où le souvenir des crimes coloniaux sert des intérêts diplomatiques contemporains.

Contextualisation historique : entre colonialismes européen et arabo-musulman

Si la colonisation française a profondément marqué l’Algérie, il est nécessaire de nuancer le récit. Les incursions européennes ont eu pour objectif partiel de mettre un terme aux raids barbaresques qui, depuis le Maghreb, dévastaient les côtes méditerranéennes et atlantiques, allant jusqu’en Islande. Ces raids impliquaient pillages, massacres et enlèvements d’hommes, femmes et enfants, réduits en esclavage, affectant non seulement les populations africaines du Nord et sub-sahariennes, mais aussi européennes.

Par ailleurs, la composition actuelle de la population algérienne complexifie la légitimité morale d’Alger comme “pays le plus meurtri” par la colonisation européenne. Les Amazighs constituent les habitants originels, tandis que la majorité de la population est descendante de colons arabes venus après la conquête islamique. Cette réalité historique illustre un paradoxe : l’Algérie, tout en revendiquant le statut de victime du colonialisme français, est elle-même héritière d’une longue histoire coloniale interne et régionale.

mémoire et instrumentalisation

Le choix d’Alger pour accueillir la conférence n’est pas neutre. Il offre au pays une tribune stratégique pour soutenir le Polisario dans le cadre du conflit du Sahara occidental, transformant un événement de mémoire en outil diplomatique. Cette instrumentalisation illustre une tendance plus large : la mémoire historique devient un levier géopolitique, capable de renforcer l’influence régionale et internationale, tout en masquant certains aspects du passé colonial, notamment la colonisation arabo-musulmane.

La conférence met ainsi en lumière les tensions entre mémoire, justice et stratégie : comment concilier reconnaissance des injustices passées avec les réalités diplomatiques contemporaines, sans que la mémoire ne soit détournée pour servir des intérêts politiques immédiats ?

La conférence internationale sur les crimes du colonialisme à Alger révèle le double enjeu des initiatives de mémoire historique. Si elle offre une opportunité de justice et de réparation pour les victimes du colonialisme européen, elle montre également comment la mémoire peut être instrumentalisée à des fins politiques et territoriales. Les omissions historiques, notamment le silence sur la colonisation arabo-musulmane, et l’usage du forum pour soutenir le Polisario, posent la question du rôle réel de telles conférences dans la diplomatie africaine et mondiale. La mémoire historique, pour être pleinement légitime et constructive, doit être traitée avec rigueur, nuance et intégrité, au-delà des intérêts immédiats des États hôtes.

Christian Estevez

Décès de Monique Pelletier : une pionnière des droits des femmes s’éteint à 99 ans

Ancienne ministre à la Condition féminine sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, Monique Pelletier s’est éteinte le 19 octobre 2025 à l’âge de 99 ans. Figure marquante du combat pour les droits des femmes en France, elle laisse derrière elle un héritage juridique et politique qui continue d’influencer les débats contemporains sur l’égalité et la dignité humaine.

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Une femme de loi au service de la justice sociale

Née Monique Bédier à Trouville-sur-Mer en 1926, avocate de formation, elle s’impose dans les années 1970 comme une personnalité engagée, à la croisée du droit et de la politique. Sa carrière débute au barreau de Paris avant de la conduire dans les sphères du pouvoir. Nommée en 1978 ministre déléguée à la Condition féminine, elle devient l’une des rares femmes à occuper un poste ministériel sous la Ve République à cette époque.

Monique Pelletier s’emploie alors à transformer la condition féminine en cause d’État. Elle milite pour une meilleure reconnaissance du viol comme crime, défend la pérennisation de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse et œuvre pour la visibilité des femmes dans la vie publique.

Une ministre de conviction, pas de posture

Dans un monde politique encore largement masculin, Monique Pelletier refuse les compromis de façade. Elle s’attache à inscrire ses combats dans la loi plutôt que dans le slogan. En 1980, elle participe à la réforme qui reconnaît le viol comme un crime relevant de la cour d’assises une avancée majeure pour la justice française. Elle s’oppose à la banalisation des discriminations et plaide, tout au long de sa carrière, pour une égalité de traitement fondée sur la dignité et non sur la revendication partisane.

Elle rappelait souvent que la conquête des droits n’était pas une victoire acquise, mais un effort à poursuivre : « Les lois sont des outils. Elles ne valent que si les consciences suivent. » Cette lucidité, héritée de son expérience d’avocate, marquera durablement les générations de militantes venues après elle.

Du gouvernement au Conseil constitutionnel

Après son passage au gouvernement, Monique Pelletier poursuit son engagement au sein du Conseil constitutionnel de 2000 à 2004, où elle défend une lecture équilibrée des droits fondamentaux. Fidèle à ses principes, elle s’élève contre toute dérive idéologique dans l’interprétation du droit, estimant que « la justice n’a pas de sexe, mais elle a une exigence ».

Elle s’investit également dans la défense des personnes âgées et des personnes handicapées, considérant que la société devait son humanité à la manière dont elle traitait ses plus fragiles membres.

Un héritage qui dépasse son époque

La disparition de Monique Pelletier réveille un souvenir collectif : celui des années où la question féminine devenait un enjeu républicain. En plaçant la dignité des femmes au cœur du droit, elle a contribué à redéfinir les rapports sociaux dans une France en mutation.

Son parcours incarne cette génération de femmes d’État qui ont fait de l’engagement une discipline de rigueur et non une posture médiatique. À l’heure où le débat sur les droits des femmes continue de se heurter à des résistances culturelles ou idéologiques, son œuvre rappelle que la conquête de la liberté passe par la loi, mais aussi par la conscience morale d’une nation.

Celine Dou

Mémoire et diplomatie : le 64e anniversaire du massacre d’Algériens à Paris et ses répercussions sur les relations Algérie-France

Le 17 octobre 2025, l’Algérie commémore le 64e anniversaire du massacre d’Algériens à Paris en 1961, un épisode longtemps occulté de l’histoire coloniale française. Alors que les tensions diplomatiques entre Alger et Paris connaissent leur plus grave crise depuis l’indépendance, cette commémoration invite à réfléchir sur le poids du passé colonial dans les relations bilatérales contemporaines.

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Il y a 64 ans, des manifestants algériens pacifiques étaient violemment réprimés à Paris : dizaines de morts, blessés jetés dans la Seine et milliers d’arrestations. Aujourd’hui, ce souvenir se retrouve au cœur d’une crise diplomatique, rappelant que l’histoire coloniale continue d’influencer les relations politiques et diplomatiques.

Contexte historique : un massacre longtemps occulté

Le 17 octobre 1961, des milliers d’Algériens manifestaient à Paris contre un couvre-feu discriminatoire imposé exclusivement aux résidents algériens. La répression, orchestrée par le préfet de police Maurice Papon, fut d’une brutalité extrême : des dizaines de manifestants furent tués, des blessés jetés dans la Seine et plus de 12 000 personnes arrêtées. Des témoignages historiques rapportent également des cas de tortures et de mauvais traitements sur les détenus.

Cet événement, longtemps nié ou minimisé par les autorités françaises, est désormais reconnu comme un crime d’État, mais les débats sur l’ampleur exacte des pertes humaines perdurent.

Mémoire et reconnaissance

La reconnaissance officielle fut tardive. Ce n’est qu’en 1998 que le président Jacques Chirac évoqua le massacre du 17 octobre comme un crime d’État. Depuis, des plaques commémoratives et des cérémonies annuelles sont organisées à Paris et dans d’autres villes, rendant hommage aux victimes. Toutefois, certains historiens et associations jugent que la France n’a pas encore pleinement fait la lumière sur cet épisode et que les excuses officielles restent partielles.

En Algérie, la mémoire du 17 octobre 1961 reste vivace : elle est célébrée chaque année comme un symbole des souffrances endurées pendant la colonisation et de la lutte pour la reconnaissance des crimes coloniaux.

Crise diplomatique et héritage colonial

La commémoration de 2025 intervient dans un contexte de crise diplomatique majeure entre l’Algérie et la France, la plus grave depuis 1962. Depuis juillet 2024, le rappel de l’ambassadeur algérien à Paris a entraîné des expulsions réciproques de diplomates et une « guerre des visas », affectant voyageurs, étudiants et échanges économiques.

Le souvenir du massacre de 1961 s’inscrit dans ce contexte : il renforce la sensibilité des autorités et de l’opinion publique algérienne face aux gestes et discours français, et illustre comment le passé colonial continue de peser sur les relations bilatérales.

Mémoire, justice et dialogue

L’anniversaire du 17 octobre 1961 illustre la nécessité d’un dialogue sincère sur la mémoire coloniale. Pour l’Algérie, il s’agit d’une question de justice historique et de reconnaissance des victimes. Pour la France, cet épisode met en lumière l’importance de transparence et responsabilité, afin de construire un cadre de relations bilatérales apaisé et durable.

La mémoire du 17 octobre 1961 est ainsi bien plus qu’un rappel historique : elle conditionne la diplomatie, influence les perceptions politiques et façonne les relations contemporaines entre les deux pays.

Le 64e anniversaire du massacre du 17 octobre 1961 constitue un moment de mémoire et de réflexion. Dans un contexte diplomatique tendu, il rappelle que la reconnaissance des injustices passées et le dialogue historique sont essentiels pour établir une relation équilibrée et respectueuse entre l’Algérie et la France.

Celine Dou

Sanae Takaichi « Trump du Pacifique » : La nationaliste qui veut réarmer le Japon et rompre avec l’héritage pacifiste

Elle est sur le point d’entrer dans l’histoire comme la première femme à diriger le Japon. Mais derrière ce symbole, Sanae Takaichi porte une ambition bien plus radicale : réarmer le pays, revisiter son histoire et affirmer une puissance japonaise affranchie du pacifisme imposé depuis 1945. Une orientation qui inquiète autant qu’elle fascine, au sein d’une Asie déjà sous haute tension.

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À 64 ans, Sanae Takaichi incarne un paradoxe : première femme à pouvoir accéder au poste de Première ministre du Japon, mais issue de l’aile la plus conservatrice du Parti libéral-démocrate (PLD). Fille d’un épicier de Nara, elle a gravi les échelons d’un monde politique longtemps fermé aux femmes, portée par une ténacité qu’elle revendique comme son principal atout.

Élue présidente du PLD en octobre 2025, Takaichi s’est imposée comme la figure la plus en vue de la droite dure japonaise. Admiratrice revendiquée de Shinzo Abe, dont elle se veut l’héritière, elle prône un Japon fort, décomplexé, maître de son destin militaire et historique.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Japon vit sous le régime de la Constitution pacifiste de 1947, qui interdit à l’armée tout rôle offensif. Pour Takaichi, ce cadre est devenu obsolète face à la montée en puissance de la Chine et aux provocations nord-coréennes.

Elle veut doter le Japon de capacités de frappe à longue portée, moderniser ses missiles, et réviser l’article 9 de la Constitution pour reconnaître officiellement le droit à la défense préventive. Son discours séduit une partie de l’opinion, lassée de voir le pays dépendre du parapluie sécuritaire des États-Unis d’Amérique, mais suscite aussi des craintes dans la région.

Pékin y voit un glissement vers le militarisme, Séoul dénonce une remise en cause de l’histoire, et les centristes japonais redoutent une dérive nationaliste qui isolerait Tokyo sur la scène asiatique.

L’un des aspects les plus controversés de Sanae Takaichi réside dans sa gestion de la mémoire. Elle se rend régulièrement au sanctuaire Yasukuni, où sont honorés des criminels de guerre de l’ère impériale, un geste perçu comme une provocation par les voisins asiatiques.

Sur les sujets de société, elle défend une vision conservatrice : opposition au mariage homosexuel, refus de l’égalité du nom de famille pour les couples mariés, hostilité à une politique migratoire ouverte. Ces positions, combinées à sa rhétorique nationaliste, lui valent le surnom médiatique de « Trump du Pacifique » une formule qu’elle ne rejette pas totalement.

Malgré sa victoire interne, Takaichi ne dispose pas encore d’une majorité stable pour gouverner. Le Komeito, parti centriste et allié traditionnel du PLD, a annoncé son retrait de la coalition, jugeant sa ligne trop radicale. Le PLD, affaibli par les élections récentes, ne détient plus la majorité absolue au Parlement.

Cette fragilité pourrait limiter sa marge de manœuvre, notamment sur la réforme constitutionnelle, qui exige une large majorité. Son défi immédiat sera donc de concilier un discours de fermeté nationale avec les impératifs de coalition dans un système politique marqué par le compromis.

Si Sanae Takaichi accède à la tête du gouvernement, le Japon pourrait connaître une inflexion majeure de sa politique étrangère. Son objectif est clair : restaurer la fierté nationale et rompre avec l’autocensure diplomatique héritée de l’après-guerre.

Mais cette ambition se heurte à plusieurs réalités : une population vieillissante, une dette publique colossale, une dépendance énergétique extérieure et une société encore prudente face au militarisme. Les défis économiques et sociaux pourraient vite rattraper les rêves de grandeur.

Le Japon se trouve à la croisée des chemins. Entre déclin démographique, dépendance technologique et montée des tensions régionales, la tentation du réarmement traduit une inquiétude existentielle : celle d’un pays longtemps pacifié, désormais rattrapé par la logique des blocs.

Sanae Takaichi symbolise cette mutation. Pour la première fois depuis 1945, une dirigeante japonaise revendique une puissance militaire et un récit national affranchi des tutelles.
Reste à savoir si le Japon saura conjuguer affirmation stratégique et prudence historique, ou s’il s’engagera sur la voie d’un nationalisme dont les cicatrices sont encore vives dans la mémoire asiatique.

Celine Dou