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Ukraine : des russophones renoncent à leur langue maternelle

Fait sociolinguistique réel ou construction d’un récit géopolitique ?

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, de nombreux médias occidentaux relaient l’idée selon laquelle une part significative des Ukrainiens russophones aurait volontairement cessé d’utiliser le russe, leur langue maternelle, par rejet politique et moral de la Russie. Ce phénomène, présenté comme un basculement massif et spontané, est souvent invoqué pour illustrer l’isolement de Moscou jusque dans les franges historiquement russophones de la société ukrainienne. Une lecture qui, si elle repose sur des faits observables, mérite néanmoins d’être examinée avec prudence et mise en perspective.

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La langue est rarement un simple instrument de communication. Elle est mémoire, héritage, intimité. Peut-on s’en détacher sans contrainte, surtout lorsqu’elle devient, en temps de guerre, un marqueur politique et symbolique ?

L’Ukraine est, depuis son indépendance, un État marqué par une pluralité linguistique profonde. Pendant des décennies, le russe a occupé une place centrale dans la vie quotidienne de millions de citoyens, bien au-delà des régions orientales et méridionales du pays. À Kyiv, à Kharkiv, à Odessa, l’usage du russe n’impliquait ni remise en cause de l’identité ukrainienne ni adhésion politique à la Fédération de Russie.

Cette réalité commence à se fragiliser à partir de 2014. Les événements de l’Euromaidan, qui conduisent à la chute du président Viktor Ianoukovitch, s’inscrivent dans un climat de polarisation politique extrême. Dans les jours qui suivent, le vote par le Parlement ukrainien d’un texte visant à abroger la loi linguistique de 2012 sans qu’il soit ensuite promulgué suscite une inquiétude durable dans les régions majoritairement russophones.
Bien que ce vote n’ait jamais produit d’effet juridique, il agit comme un signal politique fort, perçu par une partie de la population comme l’annonce d’une marginalisation progressive du russe.

Les tensions qui éclatent dans le Donbass s’enracinent dans ce contexte. Elles ne peuvent être réduites à une seule cause linguistique, pas plus qu’elles ne sauraient être comprises sans tenir compte du rôle joué par la Russie dans leur amplification. La question de la langue devient alors un levier, à la fois local et géopolitique.

À partir de 2017, les autorités ukrainiennes adoptent plusieurs réformes visant à renforcer l’usage de l’ukrainien dans l’enseignement, les médias et l’administration. Ces politiques ne prohibent pas le russe, mais elles redéfinissent clairement les hiérarchies linguistiques dans l’espace public, au nom de la consolidation de l’État et de la souveraineté nationale.

L’offensive militaire russe de février 2022 marque une rupture supplémentaire. La guerre transforme la langue russe en un symbole chargé, souvent associé à l’agression, à l’occupation et à la violence. Dans ce contexte, certains Ukrainiens russophones choisissent effectivement de privilégier l’ukrainien, parfois par conviction profonde, parfois par nécessité morale.

Toutefois, assimiler ce phénomène à un rejet unanime et librement consenti de la langue russe relève d’une simplification. En situation de conflit armé, la langue cesse d’être neutre. Elle devient un indicateur d’appartenance, parfois de loyauté supposée. Sans qu’aucune interdiction formelle ne s’exerce dans la sphère privée, l’usage public du russe peut exposer à une forme de désapprobation sociale, voire à une suspicion implicite.

Dans ces conditions, le renoncement au russe ne relève pas toujours d’un choix strictement intime. Il peut aussi traduire une adaptation à un environnement où l’expression linguistique est politisée. Cette dimension est rarement interrogée dans le traitement médiatique dominant, qui privilégie des témoignages individuels cohérents avec un récit géopolitique largement partagé dans les capitales occidentales.

Il ne s’agit pas de nier la sincérité de ces témoignages, mais de souligner leur caractère partiel. Les voix de russophones réticents à politiser leur langue, celles des habitants des territoires occupés ou des exilés, restent largement absentes du débat public international.

La situation ukrainienne rappelle que la langue, en temps de guerre, devient un champ de bataille symbolique. Elle peut servir à affirmer une souveraineté, mais aussi à exclure, volontairement ou non, des identités plurielles héritées de l’histoire. Cette dynamique n’est pas propre à l’Ukraine et mérite d’être interrogée à l’aune d’autres contextes nationaux confrontés à des conflits identitaires.

Le renoncement au russe par certains Ukrainiens russophones est un fait observable, mais il ne saurait être érigé en preuve définitive d’un rejet homogène de la Russie par l’ensemble de cette population. Il s’inscrit dans une réalité plus complexe, où se croisent choix personnels, pressions symboliques, politiques linguistiques et stratégies narratives liées au conflit.

À l’heure où l’information participe elle aussi aux rapports de force internationaux, la rigueur impose de distinguer les faits, leurs interprétations et leur instrumentalisation. Comprendre cette nuance, c’est refuser les récits commodes pour privilégier l’analyse une exigence essentielle pour qui prétend informer sans œillères.

Celine Dou, pour la Boussole – infos

Iran : découverte d’un gisement de 61 millions de tonnes et enjeux géopolitiques face aux puissances internationales

L’Iran a annoncé la découverte d’un gisement minier estimé à 61 millions de tonnes dans la province de Shadan, au sud-est du pays. Cette révélation intervient dans un contexte de sanctions économiques prolongées et de tensions persistantes avec les États‑Unis d’Amérique, relançant les interrogations sur la souveraineté iranienne, la sécurité régionale et les équilibres stratégiques au Moyen-Orient.

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Dans un monde où la maîtrise des ressources naturelles conditionne la puissance et l’autonomie des États, la découverte de Shadan ne se limite pas à un enjeu économique. Pour l’Iran, ce gisement représente un levier de développement et de renforcement de son autonomie industrielle. Pour les observateurs internationaux, il soulève la possibilité d’une attention particulière de la part des grandes puissances, notamment des États‑Unis d’Amérique, qui pourraient invoquer des motifs politiques ou démocratiques dans leurs interactions avec Téhéran.

1. Nature du gisement et implications économiques

Le gisement découvert par le ministère iranien de l’Industrie, des Mines et du Commerce contient 61 millions de tonnes de minerai. Cette estimation correspond à la quantité de minerai identifiée, mais ne reflète pas nécessairement la réserve exploitable économiquement, laquelle dépend de la teneur métallique et des contraintes techniques d’extraction. Sur le plan économique, la valorisation de ce gisement pourrait permettre à l’Iran de diversifier ses sources de revenus, de renforcer ses industries minière et manufacturière, et de limiter l’impact des sanctions internationales qui pèsent sur son économie depuis plusieurs années. À titre de comparaison, le Chili utilise ses réserves de cuivre pour renforcer son influence économique tout en consolidant ses alliances stratégiques, tandis que l’Afrique du Sud a exploité ses gisements de platine et de manganèse pour développer ses capacités industrielles et accroître son autonomie vis-à-vis des circuits économiques internationaux. Ces exemples montrent que la maîtrise de ressources stratégiques peut transformer l’économie d’un pays et renforcer sa position sur la scène internationale.

2. Hypothèse de réactions internationales : le rôle potentiel des États‑Unis d’Amérique

Historiquement, les États‑Unis d’Amérique ont parfois justifié des interventions ou pressions sur des pays riches en ressources stratégiques en invoquant la promotion de la démocratie ou la stabilité régionale. Les interventions en Irak en 2003 ou en Syrie, par exemple, illustrent la coexistence entre discours officiel et motivations géopolitiques ou économiques sous-jacentes. Dans le cas de l’Iran, il n’existe aucune preuve d’une intervention américaine directe en lien avec le gisement de Shadan, mais il est plausible que la découverte attire l’attention internationale. Les États‑Unis pourraient formuler publiquement des préoccupations sur la stabilité régionale ou les normes démocratiques, tout en défendant simultanément leurs intérêts stratégiques et économiques. Cette analyse ne prétend pas anticiper une action concrète, mais repose sur des schémas historiques observés dans d’autres contextes où les ressources naturelles ont été au cœur de la diplomatie internationale.

3. Ressources naturelles et puissance stratégique

Les minerais stratégiques ne se limitent pas à leur valeur commerciale : ils alimentent l’industrie de haute technologie, la défense et les infrastructures critiques. Leur maîtrise confère à un État un levier de négociation dans ses relations internationales et contribue à la protection de sa souveraineté. La découverte du gisement iranien pourrait transformer le rapport de forces régional, à l’instar des stratégies de gestion de ressources observées au Nigéria, en Angola ou au Congo, où la richesse naturelle influence directement la diplomatie et les alliances. Cette dynamique souligne que la valorisation des ressources stratégiques est indissociable des choix géopolitiques et des interactions avec les puissances extérieures.

4. Perspectives pour l’Iran et les pays émergents

La découverte du gisement de Shadan offre plusieurs enseignements pour la région et au-delà. L’Iran doit sécuriser l’exploitation et la transformation du minerai pour préserver sa souveraineté et sa capacité d’action autonome. La maîtrise des ressources stratégiques permet également de renforcer les partenariats internationaux, notamment avec des puissances non occidentales, tout en réduisant la dépendance vis-à-vis des circuits dominés par les grandes puissances. Les pays émergents et africains peuvent tirer des leçons de cette situation en intégrant des stratégies de gestion souveraine de leurs propres ressources, afin de renforcer leur développement et leur influence sur la scène internationale. La gestion prudente et stratégique des ressources naturelles devient ainsi un élément clé de la diplomatie et de la sécurité nationale.

Le gisement de Shadan illustre l’intersection entre économie, géopolitique et souveraineté nationale. S’il peut renforcer l’autonomie iranienne et ses alliances stratégiques, il peut aussi attirer l’attention internationale, notamment celle des États‑Unis, pour des motifs officiellement politiques mais potentiellement liés à des intérêts stratégiques. Cette situation rappelle aux pays émergents et africains l’importance d’une gestion prudente et souveraine des ressources naturelles, condition essentielle pour protéger leur développement et renforcer leur influence dans un monde multipolaire.

Celine Dou

Ukraine : Macron et Zelensky officialisent un accord majeur pour la défense aérienne

La France et l’Ukraine franchissent une étape stratégique dans leur coopération militaire. Lors d’une visite à Paris, le président ukrainien Volodymyr Zelensky et son homologue français Emmanuel Macron ont signé une lettre d’intention visant l’acquisition potentielle de 100 avions Rafale, accompagnée de systèmes de défense aérienne et d’équipements associés. Cet accord, s’il se concrétise, pourrait transformer la capacité aérienne de l’Ukraine et marque un engagement politique fort de la France dans le conflit ukrainien.

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La visite de Volodymyr Zelensky à Paris s’inscrit dans une dynamique de renforcement de la coopération militaire bilatérale, un enjeu central dans le cadre du conflit en Ukraine. La lettre d’intention signée sur la base aérienne de Villacoublay prévoit l’acquisition à long terme de Rafale, ainsi que de systèmes de défense sol-air SAMP/T NG, de radars et de drones, sur un horizon temporel d’une dizaine d’années. Cette démarche ne constitue pas encore un contrat ferme, mais elle formalise une volonté politique claire et un engagement stratégique entre les deux pays.

L’achat potentiel de Rafale illustre les ambitions ukrainiennes de moderniser son aviation de combat et de renforcer sa capacité à protéger son espace aérien. Ces appareils, parmi les plus performants d’Europe, s’intègrent dans une stratégie globale de défense aérienne combinant avions, systèmes sol-air et drones de surveillance et de frappe. La formation des pilotes ukrainiens, la maintenance des équipements et le déploiement opérationnel représentent des défis techniques et logistiques considérables, qui s’inscrivent dans un calendrier à long terme.

Du côté français, Emmanuel Macron a souligné que cet accord permettrait de « mettre l’excellence de l’industrie d’armement française au service de la défense de l’Ukraine ». Pour la France, il ne s’agit pas seulement d’une transaction commerciale, mais d’une affirmation de son rôle stratégique sur la scène européenne et internationale. La coopération industrielle et technologique qui accompagne la livraison des Rafale témoigne d’un partenariat à long terme, au-delà de la simple fourniture d’armement.

L’accord revêt également une dimension symbolique et politique majeure. Pour Zelensky, il s’agit d’un « accord historique », qui renforce la posture militaire de l’Ukraine tout en signalant l’engagement de Paris dans la protection de son territoire face aux menaces russes. Cette coopération stratégique s’inscrit dans le cadre plus large des alliances internationales qui soutiennent Kiev, tout en envoyant un message clair sur la détermination occidentale à maintenir l’Ukraine dans un cadre souverain et défensif.

Au plan géopolitique, la mise en œuvre effective de ce projet pourrait modifier l’équilibre militaire régional. Les Rafale et les systèmes associés offrent une capacité de dissuasion accrue et renforcent la défense aérienne ukrainienne, tout en impliquant la France dans un rôle actif de soutien militaire. Ce soutien n’est pas dépourvu de risques : il s’inscrit dans un contexte de tensions persistantes avec la Russie et expose Paris à des responsabilités diplomatiques et sécuritaires supplémentaires.

Enfin, sur le plan économique, l’accord représente un levier pour l’industrie aéronautique française, notamment Dassault Aviation, et contribue à maintenir l’expertise technologique nationale. La montée du cours de l’action de Dassault à l’annonce de la lettre d’intention souligne l’importance stratégique et commerciale de cette coopération.

En résumé, la signature de cette lettre d’intention entre Paris et Kiev marque un tournant dans la stratégie militaire de l’Ukraine, tout en consolidant le rôle de la France comme acteur européen et industriel clé. Si l’accord se concrétise, il renforcera durablement les capacités aériennes ukrainiennes et illustrera la complexité et l’interdépendance des enjeux militaires, technologiques et diplomatiques dans le conflit actuel.

Celine Dou

Au Mali, le voile obligatoire dans les transports : quand le JNIM impose sa loi face à l’effacement de l’État

Depuis la mi-octobre 2025, un nouvel ordre s’impose dans plusieurs zones du centre du Mali : les femmes voyageant dans les transports publics doivent désormais porter le voile. Cette décision, édictée par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), une coalition jihadiste affiliée à Al-Qaïda, marque une nouvelle étape dans la mainmise du groupe sur la vie quotidienne des populations maliennes. Derrière cette mesure se lit moins une question religieuse qu’une réalité politique : celle d’un État qui perd chaque jour davantage de terrain face à des autorités de fait.

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Une injonction imposée par la force

Le JNIM a diffusé son ordre à partir du 17 octobre 2025. Selon plusieurs témoignages recueillis par des médias locaux, ses combattants ont averti les compagnies de transport interurbain : les femmes devront désormais être voilées à bord des véhicules. Dans le même texte, le groupe interdit aux transporteurs de collaborer avec les forces de sécurité et fixe même des règles de dédommagement en cas d’accident.

Cette intrusion dans la sphère civile n’est pas isolée. Dans les régions du centre et du nord du pays, les groupes armés imposent déjà des restrictions sur la musique, les mariages, la circulation ou encore la consommation d’alcool. Le voile obligatoire dans les transports vient compléter cet arsenal normatif. Mais cette fois, la portée symbolique est forte : le JNIM s’arroge le droit de régir un espace public la route jusque-là considéré comme relevant de la souveraineté de l’État.

Des réactions partagées entre peur, foi et résistance

Dans les villes encore contrôlées par les autorités maliennes, la mesure provoque indignation et inquiétude. « Je suis musulmane, mais je ne veux pas qu’on me dicte ma foi », confie une habitante de Bamako à AfricaNews. D’autres, plus résignés, admettent se soumettre par crainte : « Si je ne demande pas à ma femme de porter le voile, je mets sa vie en danger », témoigne un père de famille.

Ce contraste entre résistance individuelle et soumission contrainte illustre la tension morale qui traverse une société épuisée par plus d’une décennie de guerre. Pour beaucoup, il ne s’agit plus de religion, mais de survie. Le syndicat des transporteurs, pris entre la menace des jihadistes et les pressions des autorités de transition, a annoncé une grève illimitée, signe d’une profonde impasse.

Un État en recul, un pouvoir parallèle en expansion

L’imposition du voile dans les transports n’est qu’un symptôme parmi d’autres du recul de l’État malien dans de vastes territoires. Depuis le retrait des forces françaises en 2022 et la montée en puissance des forces russes du groupe Wagner, la priorité du gouvernement de transition s’est déplacée vers la consolidation militaire plutôt que la restauration administrative. Pendant ce temps, le JNIM et d’autres organisations armées, comme l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), remplissent le vide institutionnel, parfois en assurant des fonctions judiciaires, fiscales ou de sécurité.

En imposant un code vestimentaire, le JNIM ne cherche pas seulement à « moraliser » la société : il affirme sa souveraineté. Le voile devient un instrument de pouvoir, un marqueur d’obéissance, un signe d’allégeance à une autorité non étatique. Ce contrôle social, fondé sur la peur et la contrainte, transforme progressivement la société malienne dans ses habitudes les plus ordinaires.

Les femmes, premières victimes de la guerre invisible

La question du voile obligatoire révèle la vulnérabilité des femmes dans les zones de conflit. Elles se trouvent au carrefour de toutes les pressions : religieuses, sociales et sécuritaires. Là où l’État s’efface, leur liberté de mouvement, leur sécurité et leur autonomie sont les premières sacrifiées.

Pour les observateurs, l’enjeu dépasse le simple vêtement. Il s’agit de la capacité des femmes à continuer d’exister dans l’espace public sans risquer leur vie. À travers cette mesure, le JNIM étend sa domination sur les corps autant que sur les esprits.

Un défi pour les autorités de transition

Face à cette offensive normative, les autorités de Bamako demeurent silencieuses. Aucun communiqué officiel n’a, à ce jour, condamné la décision du JNIM ni apporté de garantie de sécurité pour les transporteurs. Ce mutisme, interprété par certains comme une forme d’impuissance, nourrit le sentiment d’abandon des populations rurales.

La restauration de l’autorité de l’État ne se joue pas seulement sur le terrain militaire. Elle se mesure aussi à sa capacité à garantir les droits fondamentaux des citoyens, notamment la liberté de conscience et de circulation. Or, sur ce terrain, la bataille semble perdue d’avance dans plusieurs régions du centre et du nord.

Au-delà du Mali : une question de souveraineté africaine

Ce qui se joue au Mali dépasse ses frontières. L’expansion de normes imposées par des groupes armés met en question la souveraineté de tout un État et, plus largement, celle des nations africaines confrontées à la fragmentation du pouvoir. Quand un mouvement jihadiste parvient à dicter la tenue vestimentaire de citoyennes dans l’espace public, c’est le principe même d’autorité nationale qui vacille.

La communauté internationale, tout comme les organisations régionales, observe sans réaction notable cette dérive qui, peu à peu, transforme le Sahel en mosaïque de micro-pouvoirs armés. Le défi malien n’est plus seulement sécuritaire : il est institutionnel, social et moral.

L’imposition du voile obligatoire dans les transports au Mali n’est pas un fait anecdotique. Elle résume en un geste la déliquescence d’un État, la résistance silencieuse de ses citoyens et la montée d’un ordre parallèle fondé sur la peur. En l’absence de réponse claire des autorités, chaque nouvelle règle imposée par le JNIM devient une victoire symbolique de l’arbitraire sur la loi. Et chaque femme contrainte de se couvrir pour voyager rappelle la fragilité des libertés dans les zones où l’État n’est plus qu’un souvenir.

Celine Dou

Tourisme de luxe contre nature protégée : l’Albanie joue une dangereuse partie

Alors que l’Albanie connaît une forte croissance touristique, le gouvernement autorise des projets immobiliers dans des zones jusqu’ici protégées. Le pays mise sur un tourisme haut de gamme au prix d’un sacrifice environnemental aux conséquences potentiellement irréversibles.

C’est une île à la beauté brute, nichée dans la mer Ionienne, au large de la côte albanaise. Sazan, autrefois base militaire, est aujourd’hui au cœur d’un projet touristique porté par Jared Kushner, gendre de Donald Trump, via la chaîne d’hôtels de luxe Aman Resorts. Le site fait pourtant partie du parc national de Karaburun-Sazan, une zone classée. Ce projet emblématique, loin d’être isolé, cristallise un choix politique de plus en plus contesté en Albanie : sacrifier une partie de son patrimoine naturel pour attirer une clientèle haut de gamme.

Depuis la sortie du régime communiste, l’Albanie a misé sur le tourisme pour dynamiser son économie. Ce pari semble partiellement réussi : le pays a accueilli plus de 10 millions de visiteurs en 2023, contre 6 millions en 2019. Les recettes touristiques ont dépassé les 4 milliards d’euros l’an dernier. L’image de « nouvelle Riviera des Balkans » séduit agences de voyage et influenceurs.

Mais cette croissance rapide s’est accompagnée d’un développement peu encadré. Le long du littoral adriatique et ionien, de Velipoja à Saranda, l’urbanisation galopante a transformé des villages côtiers en zones bétonnées. La forêt de pins centenaires de Velipoja a cédé la place à des hôtels bon marché. Les écosystèmes, déjà fragilisés par le changement climatique, sont sous pression.

En février 2024, le Parlement albanais a adopté un amendement controversé à la loi sur les zones protégées. Celui-ci permet la construction d’infrastructures hôtelières de catégorie cinq étoiles et plus au sein même de ces zones, sans que l’État ait l’obligation de mener des consultations publiques. Une brèche légale qui ouvre la voie à des investissements massifs dans des territoires jusqu’ici inaccessibles aux promoteurs.

Le delta de la Vjosa, dernier fleuve sauvage d’Europe, est lui aussi menacé. Bien que récemment classé parc national, ses abords sont convoités pour des projets d’infrastructures et de loisirs. La lagune de Narta, située dans le même secteur, constitue un refuge vital pour des espèces en danger comme le pélican frisé ou la tortue caouanne. ONG locales et internationales, dont EuroNatur et Riverwatch, dénoncent une politique qui fragilise délibérément les équilibres écologiques.

Le cas albanais illustre une dynamique plus large : celle d’un tourisme mondialisé où les pays en périphérie de l’Union européenne, en quête de devises, cèdent du terrain à des intérêts étrangers. L’implication de Jared Kushner n’est pas anodine. Elle souligne les ambitions stratégiques d’acteurs états-uniens dans les Balkans, région historiquement instable et désormais convoitée pour ses ressources naturelles, son foncier bon marché et sa position géographique.

Cette situation interroge la souveraineté réelle d’un État qui, pour séduire les investisseurs, assouplit sa législation au détriment de l’intérêt collectif et des engagements environnementaux. L’Albanie a pourtant rejoint le Conseil mondial du tourisme durable (GSTC) en décembre 2024 et affiché l’ambition de consacrer 30 % de son territoire à la préservation d’ici 2030.

Mais ces déclarations restent difficilement compatibles avec une libéralisation foncière aussi massive dans les zones naturelles.

Le cas albanais n’est pas isolé : du Monténégro à la Grèce, de nombreux pays cherchent à concilier attractivité touristique et protection de la biodiversité, souvent sans réel arbitrage en faveur de la nature. Le tourisme haut de gamme, présenté comme plus durable, repose néanmoins sur des infrastructures énergivores, des flux aériens croissants et des consommations d’eau disproportionnées, surtout dans des zones sensibles.

À terme, c’est la viabilité même du modèle qui est en cause : un pays peut-il espérer devenir une destination d’élite sans compromettre les écosystèmes qui en font le charme ?

L’Albanie se trouve à la croisée des chemins. L’effervescence touristique actuelle lui offre une visibilité nouvelle sur la scène internationale. Mais le prix à payer pourrait être élevé. Des voix s’élèvent, dans le pays comme à l’étranger, pour réclamer un moratoire sur les constructions en zones classées, une réelle transparence des appels d’offre, et une refonte de la législation qui replace la préservation de l’environnement au cœur des priorités nationales.

Le choix à faire n’est pas seulement technique ou économique : il engage une vision du développement, du territoire et de l’avenir. Préserver les zones sauvages de la Vjosa et du littoral ionien, ce n’est pas freiner la modernité. C’est peut-être, au contraire, garantir à l’Albanie un développement digne, durable, et respectueux de ses racines.

Culture hassanie : entre effacement algérien et reconnaissance marocaine, l’histoire invisible d’un peuple pluriel

La culture hassanie, issue du Sahara occidental et forgée par des siècles de nomadisme, de poésie orale et de traditions tribales sahariennes, vit aujourd’hui une double trajectoire géopolitique. D’un côté, elle est inscrite dans la Constitution marocaine de 2011 comme composante essentielle de l’identité nationale. De l’autre, elle demeure confinée, marginalisée, voire niée dans les camps de Tindouf, en territoire algérien. Derrière cette divergence se joue un affrontement plus large : celui du récit, du droit culturel et de la souveraineté.

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Procès de Boualem Sansal : l’écrivain algérien face à la justice, dans un contexte diplomatique délicat

L’écrivain algérien Boualem Sansal, figure reconnue des lettres francophones, se trouve au cœur d’une procédure judiciaire à Alger qui suscite de nombreuses réactions, tant sur le plan national qu’international. L’affaire, au-delà des enjeux strictement judiciaires, met en lumière la complexité des équilibres politiques internes et des relations bilatérales entre l’Algérie et la France.

Le mardi 24 juin 2025, le tribunal d’Alger a tenu l’audience en appel du procès de Boualem Sansal. Le parquet a requis dix années de prison ferme et une amende d’un million de dinars à l’encontre de l’écrivain, aujourd’hui âgé de 80 ans. Il avait déjà été condamné en première instance à cinq ans de prison et à 500 000 dinars d’amende.

Les poursuites concernent des déclarations publiques de l’auteur dans lesquelles il abordait notamment des questions relatives aux frontières héritées de la période coloniale et aux relations régionales. Les autorités judiciaires ont estimé que ces propos constituaient une atteinte à l’intégrité du territoire national.

Durant l’audience d’appel, qui a été brève, Boualem Sansal a assuré seul sa défense, affirmant que ses prises de position relevaient de l’expression littéraire et historique, et s’inscrivaient dans le cadre des libertés garanties par la Constitution.

Depuis de nombreuses années, Boualem Sansal s’est illustré par une œuvre littéraire largement diffusée à l’étranger, souvent caractérisée par une réflexion critique sur l’histoire et la société algérienne contemporaine. Dans un contexte national où les questions de souveraineté et de mémoire demeurent sensibles, ses prises de position ont suscité des réactions diverses au sein de l’opinion publique et des autorités.

L’affaire intervient dans un climat où les questions d’expression publique et de débat historique sont encadrées avec une attention particulière par les institutions algériennes.

Cette procédure judiciaire s’inscrit également dans un contexte diplomatique suivi avec attention par la France. Selon plusieurs sources médiatiques, des discussions auraient eu lieu concernant la représentation juridique de l’écrivain lors de son procès. La France, sollicitée sur ce point, aurait accepté une modification de l’avocat initialement pressenti. Toutefois, aucun avocat étranger n’a finalement été présent à l’audience.

Les autorités françaises ont, pour leur part, exprimé publiquement leur souhait qu’un geste humanitaire soit envisagé, eu égard à l’âge avancé et à l’état de santé de Boualem Sansal, qui est atteint d’une maladie chronique.

Le tribunal d’Alger doit rendre sa décision le 1er juillet 2025. L’issue de ce procès est suivie avec attention tant par les milieux littéraires internationaux que par diverses instances politiques et diplomatiques. Elle illustre la complexité des équilibres entre souveraineté nationale, liberté d’expression et relations bilatérales dans le cadre des enjeux actuels entre l’Algérie et ses partenaires.

Cette affaire met ainsi en lumière la délicate articulation entre expression intellectuelle et cadre juridique national, dans un contexte politique et historique particulièrement sensible.

Afrique : former pour durer | L’urgence des compétences vertes face aux défis de demain

Les discours sur la transition écologique se multiplient. Mais en Afrique, un constat demeure : sans transformation des compétences, le virage vert restera un mirage. Alors que le continent fait face à une double pression celle de l’urgence climatique et celle d’un chômage structurel des jeunes un expert international a appelé ce 12 juin à un basculement rapide et coordonné des systèmes éducatifs et professionnels vers les green skills, ces « compétences durables » désormais indispensables pour affronter les mutations économiques, sociales et environnementales du XXIe siècle.

L’expression « green skills » désigne l’ensemble des savoir-faire nécessaires pour exercer un métier dans une économie bas carbone, résiliente et soucieuse des ressources naturelles. Cela va bien au-delà des seuls emplois dans les énergies renouvelables ou la gestion des déchets : agriculture régénérative, bâtiment éco-conçu, numérique éco-responsable, transport propre, aménagement du territoire durable… les champs sont vastes.

Mais en Afrique, la formation professionnelle reste souvent figée dans des logiques héritées de l’ère postcoloniale, peu connectées aux enjeux contemporains. L’enseignement général, quant à lui, peine à intégrer les connaissances climatiques, l’éducation à la durabilité ou les pratiques circulaires. Résultat : un fossé se creuse entre les besoins du marché et les compétences disponibles.

Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, l’Afrique détient une ressource humaine considérable. Mais cette « manne démographique » peut se transformer en bombe sociale si elle n’est pas accompagnée d’une montée en compétence adaptée. D’après l’Organisation internationale du travail (OIT), le secteur de l’économie verte pourrait générer jusqu’à 14 millions d’emplois en Afrique d’ici 2030. Encore faut-il que ces postes soient pourvus par des jeunes formés, et non par des compétences importées.

L’expert, invité dans le cadre d’une conférence panafricaine sur l’éducation durable organisée à Nairobi, a pointé « l’inaction stratégique » des gouvernements africains dans l’alignement des politiques éducatives sur les objectifs climatiques. Il a également dénoncé l’effet d’aubaine de certains partenariats internationaux, qui s’emparent du sujet des green skills sans réelle volonté de structuration locale.

Loin d’être un luxe des pays riches, les compétences vertes sont un enjeu vital pour les pays africains, confrontés de plein fouet à l’insécurité climatique : sécheresses, désertification, crises hydriques, montée des eaux… Autant de phénomènes qui frappent les agricultures, déplacent les populations et alimentent les conflits. Dans ce contexte, ne pas investir massivement dans les green skills revient à hypothéquer la souveraineté du continent sur sa propre transition.

Car les grandes puissances, elles, avancent : l’Union européenne a inscrit les compétences vertes dans son agenda 2030 ; les États-Unis d’Amérique financent massivement la reconversion de leurs secteurs industriels via l’Inflation Reduction Act. Et l’Afrique ? Elle reste souvent cantonnée au rôle de pourvoyeuse de minerais critiques ou de main-d’œuvre bon marché pour les filières de recyclage.

Former à des métiers verts, oui. Mais il ne s’agit pas seulement d’accompagner une mutation technologique. Il s’agit aussi d’intégrer les principes de justice sociale : garantir que la transition bénéficie aux femmes, aux populations rurales, aux jeunes sans diplôme ; éviter que les emplois verts reproduisent les logiques de précarité déjà à l’œuvre dans l’économie informelle ; faire en sorte que les savoirs autochtones soient reconnus, et non balayés par un « verdissement » technocratique et importé.

L’expert a ainsi plaidé pour une approche holistique : adapter les curricula scolaires dès le primaire, soutenir la recherche locale sur les pratiques durables, créer des centres d’excellence régionaux, mais aussi offrir des passerelles entre l’éducation informelle, les savoirs communautaires et les certifications professionnelles.

Au fond, la question posée est simple : l’Afrique veut-elle être actrice ou spectatrice de la transition mondiale ? Le continent dispose de ressources exceptionnelles soleil, vent, biodiversité, jeunesse mais sans stratégie éducative ambitieuse, ces atouts resteront sous-exploités.

Il ne suffit plus de tenir des discours à la COP ou de parapher des accords climatiques. Il faut changer l’école, réformer l’apprentissage, valoriser l’intelligence locale. C’est à cette condition que l’Afrique pourra bâtir un modèle de développement durable, adapté à ses réalités, et non calqué sur des recettes extérieures.

La transition verte ne se fera pas sans l’Afrique. Mais elle ne se fera pas non plus sans les Africains.