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Espagne : après 15 signalements d’agressions sexuelles à Ceuta, Madrid transfère 500 jeunes filles migrantes vers la péninsule malgré les appels au retour vers le Maroc

À Ceuta, la crise migratoire née de l’afflux massif de personnes venues du Maroc prend une dimension nouvelle. Depuis le 30 juillet, au moins 15 signalements d’agressions sexuelles ont été enregistrés, plusieurs concernant des mineures. Face à la vulnérabilité des jeunes filles isolées, le gouvernement espagnol prépare le transfert d’environ 500 d’entre elles vers la péninsule. Le choix de Madrid ne fait pas disparaître la question de leur retour au Maroc, réclamé par Rabat et soutenu dans son principe par l’Union européenne.

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Plus de 72 000 personnes ont franchi la frontière de Ceuta les 30 et 31 juillet, selon les chiffres espagnols. Environ 70 000 ont depuis regagné le Maroc. Mais l’enclave conserve encore plusieurs milliers de personnes, dont des mineurs non accompagnés. Au 18 août, la police nationale en avait identifié 2 168. Pour les jeunes filles qui se retrouvent seules dans les rues ou sur les plages de Ceuta, la question n’est plus seulement celle du statut migratoire : leur sécurité est devenue une urgence.

Des jeunes filles exposées aux violences

Les premiers jours de la crise avaient surtout retenu l’attention par l’ampleur des arrivées. À Ceuta, les capacités d’accueil ont rapidement été dépassées et des migrants ont dormi dans des conditions précaires, parfois à proximité du centre d’accueil temporaire.

Les femmes et les jeunes filles se sont retrouvées parmi les personnes les plus exposées.

Depuis le début de l’afflux, 15 signalements d’agressions sexuelles ont été enregistrés. Plusieurs victimes sont mineures. Des femmes ont également été prises en charge pour des violences sexuelles.

Ces chiffres correspondent à des plaintes ou signalements faisant l’objet d’enquêtes. Ils ne permettent donc pas de présenter chacun de ces faits comme un viol définitivement établi par la justice. Ils donnent néanmoins une mesure de la situation à laquelle les autorités espagnoles doivent répondre.

La présence de jeunes filles isolées dans des lieux où elles ne disposent ni d’un hébergement adapté ni d’une protection suffisante a conduit Madrid à revoir leur prise en charge.

500 jeunes filles doivent quitter Ceuta

Le ministère espagnol de la Jeunesse et de l’Enfance prépare le transfert d’environ 500 jeunes filles migrantes non accompagnées vers la péninsule.

L’objectif est de les placer dans des structures capables d’assurer leur sécurité et leur prise en charge. Les autorités espagnoles envisagent notamment l’accueil par des organismes spécialisés dans la protection de l’enfance, afin de réserver les solutions les plus adaptées aux jeunes filles considérées comme les plus vulnérables.

La mesure répond à une situation précise : ces mineures sont seules, certaines ont été exposées à des violences et Ceuta ne dispose pas des capacités nécessaires pour assurer durablement leur accueil.

Le droit espagnol impose par ailleurs aux autorités de protéger les mineurs non accompagnés présents sur leur territoire jusqu’à leur majorité.

Le retour au Maroc reste pourtant demandé

Cette décision ne correspond pas à l’orientation défendue par Rabat depuis le début de la crise.

Le Maroc souhaite récupérer ses ressortissants encore présents à Ceuta. Madrid a déjà organisé le retour d’une grande partie des personnes entrées dans l’enclave lors de l’afflux de juillet.

La Commission européenne défend également l’application du droit européen en matière de retour des personnes en situation irrégulière. Bruxelles estime que les autorités espagnoles et marocaines doivent trouver les moyens de mettre en œuvre ces retours dans le respect des règles européennes.

Le cas des mineurs non accompagnés est cependant plus complexe.

Un enfant ne peut pas être traité comme un adulte en situation irrégulière. Avant un éventuel retour, les autorités doivent examiner sa situation individuelle, rechercher les garanties nécessaires à sa protection et tenir compte de son intérêt supérieur.

Pour les 500 jeunes filles concernées, Madrid choisit donc d’abord la mise à l’abri.

Une décision qui ne règle pas le sort des autres mineurs

Le transfert annoncé ne concerne qu’une partie des enfants présents à Ceuta.

Au 18 août, 2 168 mineurs avaient été identifiés par la police nationale depuis le début de la crise. Leur prise en charge représente une lourde charge pour l’enclave, dont les capacités d’accueil sont limitées.

Le gouvernement de Pedro Sánchez veut répartir cette charge avec les autres communautés autonomes espagnoles. Plusieurs d’entre elles refusent cependant d’accueillir de nouveaux mineurs.

Madrid a déjà accordé 25 millions d’euros à Ceuta pour faire face aux conséquences de l’afflux.

La question financière ne suffit toutefois pas à régler celle de l’accueil. Il faut encore trouver des places, assurer la protection des enfants et déterminer, pour chacun d’eux, quelle solution est compatible avec le droit espagnol et européen.

Entre protection et retour

Le dossier des jeunes filles de Ceuta concentre ainsi les deux exigences auxquelles l’Espagne est confrontée depuis la fin juillet.

D’un côté, Madrid veut réduire rapidement le nombre de personnes présentes dans l’enclave et maintenir la coopération avec le Maroc sur les retours. De l’autre, les agressions signalées et les conditions dans lesquelles vivent certaines mineures obligent les autorités à renforcer leur protection.

Le transfert des 500 jeunes filles ne signifie donc pas que l’Espagne renonce au principe du retour. Il signifie que leur statut de mineures isolées impose, dans l’immédiat, une prise en charge différente.

C’est toute la difficulté de la situation à Ceuta : contrôler les entrées et organiser les retours ne dispense pas l’État de protéger celles et ceux qui, une fois sur son territoire, sont particulièrement vulnérables.

Les 15 signalements d’agressions sexuelles ont donné un visage concret à cette contradiction. Pour ces 500 jeunes filles, Madrid a choisi de privilégier la sécurité. Pour les autres mineurs et pour les personnes encore présentes à Ceuta, le débat sur le retour au Maroc reste entier.

Celine Dou

Venezuela : un chef indigène enlevé près de la frontière colombienne retrouvé mort, les groupes armés gagnent du terrain dans les zones minières

Julio Rodríguez, chef de la communauté Jivi Ekunay, dans l’État de Bolívar, a été retrouvé mort après huit jours de disparition. Selon l’ONG vénézuélienne Provea, il avait été enlevé le 2 août par des hommes armés présentés comme des membres présumés de dissidences des Farc.

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Le meurtre de Julio Rodríguez met une nouvelle fois en cause l’emprise de groupes armés sur certaines communautés indigènes du sud du Venezuela. Dans le territoire ancestral Mapoyo, où vivent notamment des populations Jivi, la pression est aussi liée à l’exploitation minière illégale. Les communautés dénoncent une présence armée qui réduit leur capacité à contrôler leurs propres territoires.

Huit jours entre le rapt et la mort

Julio Rodríguez avait été emmené de force dans la nuit du 2 août, dans la communauté Jivi Ekunay, à Los Pijiguaos, dans l’État de Bolívar. Sa disparition avait été signalée par les autorités indigènes locales.

Deux jours après son enlèvement, des responsables et de jeunes membres de la communauté partis à sa recherche ont été pris dans une embuscade dans le secteur de Vincler. Selon Provea, des drones ont survolé le groupe et largué des engins explosifs. Un homme âgé, Alirio Rodríguez, a été grièvement blessé.

Le 11 août, Provea a confirmé la mort de Julio Rodríguez, qui était porté disparu depuis huit jours. L’organisation a demandé une enquête et des sanctions contre les responsables, ainsi que des mesures pour protéger les populations et les territoires indigènes.

Les circonstances exactes de sa mort restent à établir. La responsabilité des dissidences des Farc repose, à ce stade, sur les accusations des autorités et organisations indigènes relayées par Provea.

Dans les territoires miniers, les groupes armés imposent leur présence

L’affaire dépasse le sort d’un seul chef communautaire. Los Pijiguaos se trouve dans une région riche en ressources minières, notamment en or, en coltán et en terres rares. L’exploitation clandestine y attire des groupes armés qui cherchent à contrôler les sites, les routes et les circuits de commercialisation.

Provea et d’autres organisations de défense des droits humains dénoncent depuis plusieurs années la présence de groupes armés colombiens dans certaines zones minières vénézuéliennes. Le phénomène concerne notamment l’ELN et des dissidences des Farc. Des enquêtes ont également documenté les liens entre exploitation minière, groupes criminels et acteurs des forces de sécurité dans le sud du pays.

Le territoire ancestral Mapoyo se trouve précisément au milieu de cette pression. Les communautés y font face à l’exploitation illégale de plusieurs minerais et à la présence d’hommes armés. La disparition puis l’assassinat de Julio Rodríguez montrent jusqu’où cette situation peut aller : un responsable indigène peut être enlevé au sein même de sa communauté, tandis que ceux qui partent à sa recherche sont eux-mêmes attaqués.

Un problème qui dépasse la frontière

La présence de guérilleros colombiens au Venezuela n’est pas nouvelle. Des groupes comme l’ELN ont développé des implantations dans plusieurs secteurs du pays, particulièrement dans les zones frontalières et les régions riches en ressources. Leur présence s’appuie notamment sur les revenus tirés des activités minières et d’autres trafics.

La frontière entre la Colombie et le Venezuela constitue ainsi un espace où se croisent plusieurs enjeux : circulation des groupes armés, exploitation clandestine des minerais, contrôle des territoires et faiblesse de la protection des populations isolées.

Pour les peuples indigènes, le problème est aussi territorial. Le territoire Mapoyo est officiellement délimité, mais la reconnaissance juridique ne suffit pas à garantir son contrôle lorsque des groupes armés peuvent y imposer leurs propres règles.

La mort de Julio Rodríguez rappelle brutalement cette contradiction : un territoire peut être reconnu par l’État et rester, dans les faits, soumis à d’autres rapports de force.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Sénégal : l’incident de Bulock pousse Dakar et Banjul à solder un vieux dossier frontalier

Il aura suffi d’une clôture détruite dans un village frontalier méconnu pour remettre au premier plan une question que le Sénégal et la Gambie tentaient de régler depuis des années. L’incident survenu à Bulock n’a pas provoqué de rupture entre Dakar et Banjul. Il a, en revanche, accéléré un chantier longtemps repoussé : celui de la matérialisation de leur frontière commune.

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En annonçant la reprise des opérations de bornage après les tensions de Bulock, les autorités sénégalaises et gambiennes ne se contentent pas de répondre à un incident militaire. Elles cherchent à refermer une faille administrative héritée de l’époque coloniale avant qu’elle ne se transforme en véritable contentieux diplomatique. Derrière ce dossier technique se dessinent des enjeux de souveraineté, de sécurité et de stabilité régionale.

Pendant plusieurs jours, les versions de Dakar et de Banjul se sont opposées sans jamais rompre le fil du dialogue.

Le 16 juillet, des militaires sénégalais interviennent dans le secteur de Bulock, une localité située à proximité de la frontière entre les deux pays. Selon le gouvernement gambien, ils détruisent une partie de la clôture entourant un poste militaire implanté sur son territoire. Banjul dénonce une atteinte à sa souveraineté et convoque les mécanismes diplomatiques prévus entre les deux voisins.

Le Sénégal, de son côté, ne conteste pas l’intervention, mais en donne une lecture différente. Les autorités sénégalaises soutiennent que la zone concernée appartient à un secteur dont la matérialisation de la frontière demeure inachevée. Elles évoquent des installations réalisées dans un espace faisant encore l’objet de vérifications techniques, tout en réaffirmant leur attachement à une résolution concertée.

À première vue, l’affaire pourrait passer pour un différend frontalier de plus sur le continent africain. Pourtant, les faits racontent une autre histoire.

Ni Dakar ni Banjul ne remettent en cause le tracé juridique de leur frontière. Les deux États reconnaissent les limites héritées des accords conclus entre la France et le Royaume-Uni à la fin du XIXᵉ siècle, puis consacrées après les indépendances par le principe africain de l’intangibilité des frontières. Ce qui pose difficulté n’est donc pas la frontière elle-même, mais son inscription concrète sur le terrain.

Dans plusieurs secteurs, les bornes installées il y a plusieurs décennies ont disparu, se sont dégradées ou ne correspondent plus aux réalités du terrain. L’extension des villages, les activités agricoles, les mouvements des populations et les infrastructures de sécurité ont progressivement rendu certaines portions plus sensibles. Bulock appartient précisément à l’une de ces zones où les repères physiques ne permettent plus d’écarter toute ambiguïté.

L’incident a ainsi joué le rôle d’un révélateur.

Quelques jours seulement après les tensions, les deux gouvernements ont choisi de transformer un épisode potentiellement conflictuel en levier de coopération. Réunis dans le cadre des mécanismes bilatéraux existants, les responsables des deux pays se sont accordés sur une accélération des opérations de matérialisation de la frontière. Les travaux doivent reprendre par des vérifications conjointes, suivies de l’installation de nouvelles bornes dans les secteurs jugés sensibles.

Cette décision traduit une approche pragmatique. Plutôt que de laisser s’installer une confrontation politique autour de versions contradictoires, Dakar et Banjul cherchent à supprimer les zones d’incertitude qui favorisent ce type d’incident.

Cette prudence s’explique également par le caractère singulier des relations entre les deux pays.

La Gambie constitue une étroite bande de territoire qui s’enfonce au cœur du Sénégal en longeant le fleuve Gambie. Cette configuration géographique, héritée du partage colonial, fait de la frontière sénégalo-gambienne l’une des plus longues et des plus fréquentées d’Afrique de l’Ouest. Chaque jour, commerçants, transporteurs, familles et travailleurs la franchissent dans les deux sens, tandis que les forces de sécurité coopèrent étroitement pour lutter contre les trafics transfrontaliers et préserver la stabilité de la Casamance.

Dans un tel contexte, un incident local peut rapidement dépasser son cadre initial s’il n’est pas traité avec retenue.

C’est sans doute l’enseignement principal de l’affaire de Bulock. Les deux capitales ont défendu leurs positions respectives sans renoncer aux canaux diplomatiques. Aucune surenchère verbale, aucune démonstration de force, aucun gel de la coopération bilatérale n’est venu transformer un désaccord technique en crise politique.

Cette séquence contraste avec d’autres différends frontaliers observés sur le continent, où des incidents comparables ont parfois débouché sur des tensions durables. Ici, la réponse a consisté à renforcer les mécanismes de coopération plutôt qu’à les contourner.

Pour autant, le chantier qui s’ouvre ne se résume pas à la pose de nouvelles bornes.

La matérialisation de la frontière devra tenir compte des réalités humaines, économiques et sécuritaires qui caractérisent cette région. Les populations riveraines vivent souvent de part et d’autre de la limite internationale, entretiennent des liens familiaux anciens et partagent des espaces d’activité qui ignorent les découpages administratifs. Toute opération de bornage devra donc conjuguer précision technique et dialogue avec les communautés concernées.

L’épisode de Bulock rappelle enfin une évidence souvent reléguée au second plan : plus de soixante ans après les indépendances, les frontières africaines continuent de demander un travail patient d’entretien, de clarification et de coopération. Leur existence ne fait plus débat ; leur gestion, en revanche, demeure un exercice permanent.

En choisissant de relancer un dossier longtemps laissé en suspens plutôt que de s’enfermer dans une logique d’affrontement, le Sénégal et la Gambie ont privilégié une solution qui dépasse la seule question de Bulock. Le véritable enjeu n’était pas de savoir qui avait raison sur quelques mètres de terrain, mais d’empêcher qu’une incertitude cartographique ne fragilise une relation bilatérale essentielle à l’équilibre de cette partie de l’Afrique de l’Ouest.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

En annonçant la reprise des opérations de bornage après les tensions de Bulock, les autorités sénégalaises et gambiennes ne se contentent pas de répondre à un incident militaire. Elles cherchent à refermer une faille administrative héritée de l’époque coloniale avant qu’elle ne se transforme en véritable contentieux diplomatique. Derrière ce dossier technique se dessinent des enjeux de souveraineté, de sécurité et de stabilité régionale.

Pendant plusieurs jours, les versions de Dakar et de Banjul se sont opposées sans jamais rompre le fil du dialogue.

Le 16 juillet, des militaires sénégalais interviennent dans le secteur de Bulock, une localité située à proximité de la frontière entre les deux pays. Selon le gouvernement gambien, ils détruisent une partie de la clôture entourant un poste militaire implanté sur son territoire. Banjul dénonce une atteinte à sa souveraineté et convoque les mécanismes diplomatiques prévus entre les deux voisins.

Le Sénégal, de son côté, ne conteste pas l’intervention, mais en donne une lecture différente. Les autorités sénégalaises soutiennent que la zone concernée appartient à un secteur dont la matérialisation de la frontière demeure inachevée. Elles évoquent des installations réalisées dans un espace faisant encore l’objet de vérifications techniques, tout en réaffirmant leur attachement à une résolution concertée.

À première vue, l’affaire pourrait passer pour un différend frontalier de plus sur le continent africain. Pourtant, les faits racontent une autre histoire.

Ni Dakar ni Banjul ne remettent en cause le tracé juridique de leur frontière. Les deux États reconnaissent les limites héritées des accords conclus entre la France et le Royaume-Uni à la fin du XIXᵉ siècle, puis consacrées après les indépendances par le principe africain de l’intangibilité des frontières. Ce qui pose difficulté n’est donc pas la frontière elle-même, mais son inscription concrète sur le terrain.

Dans plusieurs secteurs, les bornes installées il y a plusieurs décennies ont disparu, se sont dégradées ou ne correspondent plus aux réalités du terrain. L’extension des villages, les activités agricoles, les mouvements des populations et les infrastructures de sécurité ont progressivement rendu certaines portions plus sensibles. Bulock appartient précisément à l’une de ces zones où les repères physiques ne permettent plus d’écarter toute ambiguïté.

L’incident a ainsi joué le rôle d’un révélateur.

Quelques jours seulement après les tensions, les deux gouvernements ont choisi de transformer un épisode potentiellement conflictuel en levier de coopération. Réunis dans le cadre des mécanismes bilatéraux existants, les responsables des deux pays se sont accordés sur une accélération des opérations de matérialisation de la frontière. Les travaux doivent reprendre par des vérifications conjointes, suivies de l’installation de nouvelles bornes dans les secteurs jugés sensibles.

Cette décision traduit une approche pragmatique. Plutôt que de laisser s’installer une confrontation politique autour de versions contradictoires, Dakar et Banjul cherchent à supprimer les zones d’incertitude qui favorisent ce type d’incident.

Cette prudence s’explique également par le caractère singulier des relations entre les deux pays.

La Gambie constitue une étroite bande de territoire qui s’enfonce au cœur du Sénégal en longeant le fleuve Gambie. Cette configuration géographique, héritée du partage colonial, fait de la frontière sénégalo-gambienne l’une des plus longues et des plus fréquentées d’Afrique de l’Ouest. Chaque jour, commerçants, transporteurs, familles et travailleurs la franchissent dans les deux sens, tandis que les forces de sécurité coopèrent étroitement pour lutter contre les trafics transfrontaliers et préserver la stabilité de la Casamance.

Dans un tel contexte, un incident local peut rapidement dépasser son cadre initial s’il n’est pas traité avec retenue.

C’est sans doute l’enseignement principal de l’affaire de Bulock. Les deux capitales ont défendu leurs positions respectives sans renoncer aux canaux diplomatiques. Aucune surenchère verbale, aucune démonstration de force, aucun gel de la coopération bilatérale n’est venu transformer un désaccord technique en crise politique.

Cette séquence contraste avec d’autres différends frontaliers observés sur le continent, où des incidents comparables ont parfois débouché sur des tensions durables. Ici, la réponse a consisté à renforcer les mécanismes de coopération plutôt qu’à les contourner.

Pour autant, le chantier qui s’ouvre ne se résume pas à la pose de nouvelles bornes.

La matérialisation de la frontière devra tenir compte des réalités humaines, économiques et sécuritaires qui caractérisent cette région. Les populations riveraines vivent souvent de part et d’autre de la limite internationale, entretiennent des liens familiaux anciens et partagent des espaces d’activité qui ignorent les découpages administratifs. Toute opération de bornage devra donc conjuguer précision technique et dialogue avec les communautés concernées.

L’épisode de Bulock rappelle enfin une évidence souvent reléguée au second plan : plus de soixante ans après les indépendances, les frontières africaines continuent de demander un travail patient d’entretien, de clarification et de coopération. Leur existence ne fait plus débat ; leur gestion, en revanche, demeure un exercice permanent.

En choisissant de relancer un dossier longtemps laissé en suspens plutôt que de s’enfermer dans une logique d’affrontement, le Sénégal et la Gambie ont privilégié une solution qui dépasse la seule question de Bulock. Le véritable enjeu n’était pas de savoir qui avait raison sur quelques mètres de terrain, mais d’empêcher qu’une incertitude cartographique ne fragilise une relation bilatérale essentielle à l’équilibre de cette partie de l’Afrique de l’Ouest.

Celine Dou, pour la Boussole-infos