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Une faille géante se creuse en Afrique : ce que révèle vraiment la formation d’un futur océan

Un phénomène géologique avéré, mais instrumentalisé par le sensationnalisme médiatique

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Une faille de plusieurs dizaines de kilomètres continue de s’ouvrir dans la région d’Afar, au nord-est de l’Éthiopie. Ce phénomène, observé depuis plus d’une décennie, est confirmé par une étude publiée en décembre 2024 dans la revue Nature Geoscience. Les chercheurs y décrivent une activité mantellique intense, sous la forme de remontées pulsées de magma, qui fragilisent la croûte terrestre.
Selon les mesures GPS et sismiques, les plaques africaine, somalienne et arabique s’écartent à une vitesse moyenne de 2 à 5 centimètres par an, un rythme comparable à celui observé entre l’Afrique et l’Amérique du Sud avant la formation de l’Atlantique.

Ce processus, connu sous le nom de rift est-africain, marque le stade précoce d’une désintégration continentale. À terme, il pourrait donner naissance à un nouvel océan, séparant la Corne de l’Afrique du reste du continent.
Mais contrairement à ce qu’avancent plusieurs titres de presse occidentaux, la transformation complète se compte en millions d’années, non en décennies.

Une déformation lente, mais décisive

Les travaux dirigés par la géophysicienne britannique Emma Watts (Université d’Oxford) confirment que la région d’Afar est soumise à un étirement progressif et à des injections répétées de magma. Ces “pulsations” du manteau profond provoquent des fissures, des séismes localisés et un volcanisme diffus.

« Le processus de rifting est bien en cours, mais il s’agit d’une évolution géologique lente. L’expression “plus vite que prévu” ne veut pas dire “imminente”, elle signifie simplement que nous comprenons mieux les dynamiques internes qui l’accélèrent localement », précise la chercheuse.

À court terme, les risques concernent surtout les populations installées à proximité des zones volcaniques : émissions de gaz, affaissements de terrain et micro-séismes fréquents.
Des programmes de surveillance géophysique sont déjà en place, notamment autour des volcans Dabbahu et Erta Ale, en Éthiopie.

Entre fascination et désinformation

L’annonce d’un “nouvel océan africain” a été largement relayée par des médias généralistes, souvent sans précision scientifique.
La confusion vient d’une traduction hâtive des données géologiques. Parler d’un océan “en formation” est exact au sens géologique, mais erroné dans sa portée temporelle.
L’article d’Ouest-France du 27 décembre 2024 illustre cette dérive : la découverte est authentique, mais la formulation “plus vite que prévu” donne l’impression d’un bouleversement soudain, voire imminent.
Or, les études sismiques situent la transition complète vers une croûte océanique entre 1 et 10 millions d’années, selon l’évolution des flux magmatiques et des contraintes tectoniques.

Cette confusion pose question sur la responsabilité des médias dans la vulgarisation scientifique. En privilégiant l’émotion à la rigueur, une partie de la presse alimente des perceptions fausses du changement naturel, et détourne l’attention des enjeux concrets : la surveillance des zones à risque, la sécurité des habitants et la recherche géothermique durable.

Un enjeu scientifique, humain et environnemental

La région du rift n’est pas un désert scientifique. C’est un territoire habité, traversé par des routes, des villages et des activités minières et géothermiques.
Pour les populations locales, l’enjeu n’est pas l’apparition d’un océan hypothétique, mais la gestion du risque volcanique et sismique.
Selon le Centre de recherche géologique d’Addis-Abeba, plus de 6 000 personnes ont dû être déplacées depuis 2010 à cause d’effondrements ou d’éruptions mineures.
L’autre enjeu, plus stratégique, réside dans l’exploitation énergétique : la chaleur géothermique issue de ce rift constitue un potentiel majeur pour la production d’électricité propre.
Plusieurs consortiums internationaux, dont KenGen (Kenya) et Reykjavik Geothermal (Islande), ont déjà investi dans la région.

Au-delà des aspects scientifiques et économiques, la faille est-africaine interroge notre rapport au temps et à la planète.
Loin d’une catastrophe, elle illustre la dynamique permanente de la Terre : un continent qui se transforme, lentement mais sûrement.

Lecture critique : ce que révèle ce débat

L’épisode médiatique de la “faille africaine” met en lumière un déséquilibre persistant dans la manière dont l’Afrique est racontée.
Souvent décrite sous le prisme du spectaculaire catastrophes, crises, mystères naturels, elle reste rarement présentée comme acteur scientifique de sa propre histoire géologique.
Pourtant, les universités éthiopiennes, kényanes et érythréennes participent activement aux recherches de terrain.
Il serait juste que leurs voix, leurs données et leurs interprétations trouvent la même place dans la narration globale.

La faille d’Afar n’annonce pas la fin d’un continent, mais la continuité de son évolution.
Les faits sont établis : un processus de rifting actif, une croûte qui s’amincit, et une transformation lente qui s’inscrit dans le temps long.
Ce que l’on observe aujourd’hui est moins un événement qu’une leçon : celle de la précision scientifique face au sensationnalisme médiatique.

Informer, c’est choisir de dire le vrai rythme du monde, même lorsqu’il échappe à l’immédiateté.

Celine Dou

Yeztugo : la révolution silencieuse de la prévention du VIH, entre percée scientifique et inégalités d’accès

Le 18 juin 2025, la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis d’Amérique a approuvé un nouveau traitement préventif contre le VIH : Yeztugo, nom commercial du lenacapavir. Présenté comme une avancée majeure dans la lutte contre le sida, ce médicament injecté seulement deux fois par an affiche une efficacité proche de 100 % dans la prévention des infections. Mais derrière l’enthousiasme scientifique, se dessinent déjà les contours familiers d’un monde médical à deux vitesses.

Développé par le laboratoire états-unien Gilead Sciences, Yeztugo repose sur une molécule innovante, le lenacapavir, qui agit en inhibant la capside du VIH, bloquant ainsi l’entrée du virus dans les cellules. Son mode d’administration une injection sous-cutanée tous les six mois représente une avancée pratique décisive par rapport aux traitements oraux quotidiens de PrEP (Prophylaxie pré-exposition), souvent contraignants en termes d’observance.

Les résultats des essais cliniques sont impressionnants. Lors de l’étude PURPOSE 1 menée en Afrique subsaharienne auprès de femmes cisgenres, aucune infection au VIH n’a été observée parmi les 2134 participantes. Dans une seconde étude, PURPOSE 2, conduite principalement aux États-Unis et en Amérique latine sur des hommes cisgenres et des personnes transgenres, seuls deux cas d’infection ont été recensés sur 2179 participants, soit une efficacité estimée à 99,9 %. De nombreux scientifiques évoquent un « tournant historique », et le prestigieux journal Science a classé le lenacapavir parmi les découvertes de l’année 2024.

L’approbation de Yeztugo aux États-Unis ouvre une nouvelle ère thérapeutique, mais interroge également sur le modèle d’accessibilité mondiale aux innovations médicales. Le prix annoncé pour le traitement est de 28 218 dollars par an. Certes, Gilead s’est engagé à proposer des licences gratuites à des fabricants de génériques dans 120 pays à revenu faible ou intermédiaire, principalement en Afrique et en Asie. Mais ce geste, s’il est notable, ne garantit en rien un accès effectif.

En effet, ces pays devront affronter des défis majeurs : infrastructure sanitaire adaptée, personnel formé, capacité de diagnostic régulier (notamment pour vérifier la séronégativité avant chaque injection, condition impérative à la sécurité du traitement), chaînes de froid, dispositifs de financement… autant d’obstacles qui risquent de ralentir, voire de limiter, l’impact de cette innovation là où elle pourrait être la plus salutaire.

L’introduction de Yeztugo ravive un débat ancien mais toujours brûlant : le droit à la santé est-il subordonné au pouvoir d’achat ? Alors que le VIH continue de faire des ravages, en particulier en Afrique subsaharienne, les technologies les plus efficaces émergent dans les pays riches et peinent à franchir les frontières des inégalités structurelles.

Plus encore, cette nouvelle génération de traitements pourrait rendre plus complexe la recherche vaccinale, car l’efficacité d’un vaccin devient plus difficile à démontrer en comparaison d’un produit déjà quasi infaillible. Cela pose un enjeu stratégique pour les politiques de santé publique à long terme.

L’Afrique, particulièrement touchée par le VIH, devra faire preuve de volontarisme politique, mais aussi de résilience face aux dépendances pharmaceutiques mondiales. La possibilité d’une production générique locale, la mise en place de campagnes de sensibilisation, et l’intégration du lenacapavir dans les programmes nationaux de santé publique seront des marqueurs décisifs.

Plus globalement, cette innovation interroge les institutions internationales telles que le Fonds mondial ou le PEPFAR : seront-elles à la hauteur de l’enjeu pour garantir un accès équitable à Yeztugo ? Ou verrons-nous se rejouer une distribution asymétrique comme lors des débuts des trithérapies ou, plus récemment, des vaccins contre la Covid-19 ?

Yeztugo est, sans doute, une révolution thérapeutique. Mais comme toute révolution, elle ne sera complète que si elle transforme la réalité des plus vulnérables, et pas seulement les pratiques médicales dans les cliniques huppées de San Francisco ou de Paris. Il ne suffit pas d’innover. Encore faut-il partager équitablement les fruits de l’innovation.

Alors que l’Occident célèbre à juste titre ce pas de géant, le reste du monde et particulièrement l’Afrique regarde l’horizon avec espoir, mais aussi lucidité. Une avancée scientifique n’est un progrès humain que lorsqu’elle devient un bien commun, accessible à toutes et tous.

Afrique : former pour durer | L’urgence des compétences vertes face aux défis de demain

Les discours sur la transition écologique se multiplient. Mais en Afrique, un constat demeure : sans transformation des compétences, le virage vert restera un mirage. Alors que le continent fait face à une double pression celle de l’urgence climatique et celle d’un chômage structurel des jeunes un expert international a appelé ce 12 juin à un basculement rapide et coordonné des systèmes éducatifs et professionnels vers les green skills, ces « compétences durables » désormais indispensables pour affronter les mutations économiques, sociales et environnementales du XXIe siècle.

L’expression « green skills » désigne l’ensemble des savoir-faire nécessaires pour exercer un métier dans une économie bas carbone, résiliente et soucieuse des ressources naturelles. Cela va bien au-delà des seuls emplois dans les énergies renouvelables ou la gestion des déchets : agriculture régénérative, bâtiment éco-conçu, numérique éco-responsable, transport propre, aménagement du territoire durable… les champs sont vastes.

Mais en Afrique, la formation professionnelle reste souvent figée dans des logiques héritées de l’ère postcoloniale, peu connectées aux enjeux contemporains. L’enseignement général, quant à lui, peine à intégrer les connaissances climatiques, l’éducation à la durabilité ou les pratiques circulaires. Résultat : un fossé se creuse entre les besoins du marché et les compétences disponibles.

Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, l’Afrique détient une ressource humaine considérable. Mais cette « manne démographique » peut se transformer en bombe sociale si elle n’est pas accompagnée d’une montée en compétence adaptée. D’après l’Organisation internationale du travail (OIT), le secteur de l’économie verte pourrait générer jusqu’à 14 millions d’emplois en Afrique d’ici 2030. Encore faut-il que ces postes soient pourvus par des jeunes formés, et non par des compétences importées.

L’expert, invité dans le cadre d’une conférence panafricaine sur l’éducation durable organisée à Nairobi, a pointé « l’inaction stratégique » des gouvernements africains dans l’alignement des politiques éducatives sur les objectifs climatiques. Il a également dénoncé l’effet d’aubaine de certains partenariats internationaux, qui s’emparent du sujet des green skills sans réelle volonté de structuration locale.

Loin d’être un luxe des pays riches, les compétences vertes sont un enjeu vital pour les pays africains, confrontés de plein fouet à l’insécurité climatique : sécheresses, désertification, crises hydriques, montée des eaux… Autant de phénomènes qui frappent les agricultures, déplacent les populations et alimentent les conflits. Dans ce contexte, ne pas investir massivement dans les green skills revient à hypothéquer la souveraineté du continent sur sa propre transition.

Car les grandes puissances, elles, avancent : l’Union européenne a inscrit les compétences vertes dans son agenda 2030 ; les États-Unis d’Amérique financent massivement la reconversion de leurs secteurs industriels via l’Inflation Reduction Act. Et l’Afrique ? Elle reste souvent cantonnée au rôle de pourvoyeuse de minerais critiques ou de main-d’œuvre bon marché pour les filières de recyclage.

Former à des métiers verts, oui. Mais il ne s’agit pas seulement d’accompagner une mutation technologique. Il s’agit aussi d’intégrer les principes de justice sociale : garantir que la transition bénéficie aux femmes, aux populations rurales, aux jeunes sans diplôme ; éviter que les emplois verts reproduisent les logiques de précarité déjà à l’œuvre dans l’économie informelle ; faire en sorte que les savoirs autochtones soient reconnus, et non balayés par un « verdissement » technocratique et importé.

L’expert a ainsi plaidé pour une approche holistique : adapter les curricula scolaires dès le primaire, soutenir la recherche locale sur les pratiques durables, créer des centres d’excellence régionaux, mais aussi offrir des passerelles entre l’éducation informelle, les savoirs communautaires et les certifications professionnelles.

Au fond, la question posée est simple : l’Afrique veut-elle être actrice ou spectatrice de la transition mondiale ? Le continent dispose de ressources exceptionnelles soleil, vent, biodiversité, jeunesse mais sans stratégie éducative ambitieuse, ces atouts resteront sous-exploités.

Il ne suffit plus de tenir des discours à la COP ou de parapher des accords climatiques. Il faut changer l’école, réformer l’apprentissage, valoriser l’intelligence locale. C’est à cette condition que l’Afrique pourra bâtir un modèle de développement durable, adapté à ses réalités, et non calqué sur des recettes extérieures.

La transition verte ne se fera pas sans l’Afrique. Mais elle ne se fera pas non plus sans les Africains.

Quand l’inceste se pare de rhétorique panafricaniste : une dangereuse dérive idéologique

Le 27 mai 2025, l’artiste camerounais Saint Désir Atango a publié sur les réseaux sociaux un message dans lequel il reconnaît avoir entretenu des relations sexuelles avec ses deux filles biologiques, qualifiant ces actes d’« unions consenties », et les justifiant par une démarche qu’il présente comme spirituelle et politique. L’homme affirme agir au nom de la « libération de l’Afrique » contre les « dogmes religieux impérialistes » et en appelle à une réforme des lois relatives à l’inceste.

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