Archives pour la catégorie géopolitique

États Unis d’Amérique : Trump réduit la participation états-unienne aux exercices militaires avec la Corée du Sud pour ménager Pyongyang

À la veille des manœuvres annuelles entre les États Unis d’Amérique et la Corée du Sud, Donald Trump a demandé au Pentagone de réduire « considérablement » la participation des forces états-uniennes. Il juge ces exercices coûteux et estime qu’ils envoient à la Corée du Nord un signal « totalement inapproprié et hostile ». Il met aussi en avant sa « très bonne relation » avec Kim Jong-un.

Lire la suite: États Unis d’Amérique : Trump réduit la participation états-unienne aux exercices militaires avec la Corée du Sud pour ménager Pyongyang

Les exercices Ulchi Freedom Shield ont pourtant commencé comme prévu ce lundi 17 août. Environ 18 000 militaires sud-coréens y participent jusqu’au 27 août. La décision de Donald Trump ne supprime donc pas les manœuvres : elle réduit l’engagement états-unien au moment où le président sud-coréen Lee Jae Myung cherche lui aussi à renouer le dialogue avec Pyongyang.

Donald Trump a choisi de parler de Kim Jong-un au moment même où ses forces doivent s’entraîner avec celles de la Corée du Sud.

Dimanche, le président états-unien a annoncé avoir demandé au Pentagone de réduire fortement la participation des États Unis d’Amérique aux exercices militaires conjoints. Il n’a pas demandé leur arrêt. Quelques heures plus tard, les manœuvres ont commencé comme prévu en Corée du Sud.

Pour justifier son choix, Donald Trump avance le coût des exercices et leur caractère, selon lui, inutilement provocateur. Mais son argument le plus politique concerne la Corée du Nord. Il affirme que Pyongyang s’est montré « non menaçant et respectueux » depuis son retour à la Maison-Blanche et rappelle sa « très bonne relation » avec Kim Jong-un.

La veille, Trump avait publié sur Truth Social une photographie de sa rencontre avec Kim Jong-un en 2019. Il voulait rappeler une relation personnelle qui avait marqué son premier mandat, lorsque les deux dirigeants s’étaient rencontrés à Singapour, à Hanoï puis à la frontière intercoréenne.

Le rapprochement de l’époque n’avait pourtant pas survécu au sommet de Hanoï, en février 2019. Les discussions sur le programme nucléaire nord-coréen avaient échoué et Washington comme Pyongyang avaient ensuite repris leurs positions de confrontation.

Une concession à Pyongyang, mais pas un retrait de Séoul

La décision de Trump répond à l’une des principales critiques de la Corée du Nord contre l’alliance entre Washington et Séoul. Pyongyang présente depuis des années les exercices conjoints comme des répétitions d’une invasion.

Avant le début des manœuvres, les autorités nord-coréennes avaient encore dénoncé leur caractère provocateur et menacé de renforcer leur dissuasion nucléaire.

Pour autant, Séoul n’a pas suspendu les exercices.

Le ministère sud-coréen de la Défense a confirmé lundi leur lancement conformément au calendrier prévu. Les deux armées continuent donc de s’entraîner ensemble, même si Washington doit réduire sa participation.

Cette distinction est importante. Donald Trump ne retire pas les forces états-uniennes de Corée du Sud et ne met pas fin à l’alliance militaire avec Séoul. Il réduit l’un de ses instruments d’entraînement commun au moment où il cherche à obtenir un nouveau contact avec Kim Jong-un.

Les exercices de cette année doivent notamment préparer les forces sud-coréennes et états-uniennes à des attaques de drones, des opérations informatiques et des perturbations des systèmes GPS. Les militaires tiennent aussi compte de ce que les conflits récents, notamment la guerre en Ukraine, ont changé dans la manière de combattre.

Séoul veut profiter du lien entre Trump et Kim

Le gouvernement sud-coréen ne ferme pas la porte à la démarche de Donald Trump.

La présidence de Lee Jae Myung a déclaré espérer que la relation entre les deux dirigeants puisse conduire à des discussions sérieuses entre Washington et Pyongyang. Lee avait lui-même appelé samedi à des négociations avec la Corée du Nord et à la recherche d’une coexistence pacifique.

Le président sud-coréen tente depuis son arrivée au pouvoir de réduire les tensions avec le Nord. Mais il doit en même temps préserver l’alliance militaire avec Washington.

C’est toute la difficulté pour Séoul : dialoguer avec Kim Jong-un sans donner l’impression d’affaiblir sa propre défense.

Pour Pyongyang, le geste de Trump est donc plus intéressant que les appels au dialogue venus de Séoul. Le président états-unien dispose d’un pouvoir que Lee Jae Myung n’a pas : celui de modifier directement la présence et les activités militaires des États Unis d’Amérique dans la péninsule.

Trump reproche aussi quelque chose à Séoul

Dans son message, Donald Trump ne s’est pas limité à la question nord-coréenne.

Il a également rappelé que Séoul avait refusé, selon lui, de participer aux efforts des États Unis d’Amérique concernant la dénucléarisation de l’Iran. Trump affirme avoir demandé à Lee Jae Myung si la Corée du Sud souhaitait se joindre à ces opérations et avoir reçu un « Non merci ! ».

Le président états-unien fait ainsi le lien entre son désaccord avec Séoul et la réduction des exercices militaires. Son message est clair : Washington attend davantage de ses alliés lorsque les États Unis d’Amérique leur demandent un soutien sur des dossiers militaires ou diplomatiques.

La Corée du Sud, elle, affirme continuer à discuter avec Washington de sa contribution aux efforts concernant l’Iran. Elle cherche donc à éviter que le désaccord ne déborde sur l’ensemble de l’alliance.

Kim Jong-un reste maître du calendrier

Il manque encore un élément essentiel à la stratégie de Donald Trump : la réponse de Kim Jong-un.

Pyongyang n’a pas annoncé de reprise des négociations avec Washington. La Corée du Nord continue de développer ses capacités militaires et a procédé récemment à de nouveaux tirs de missiles. Elle dispose aussi aujourd’hui d’une relation beaucoup plus étroite avec la Russie qu’en 2019.

Le calcul de Trump est donc différent de celui de son premier mandat. Il ne retrouve pas le même Kim Jong-un, ni la même Corée du Nord. Depuis l’échec de Hanoï, Pyongyang a renforcé son arsenal et resserré ses liens avec Moscou.

Le président états-unien parie malgré tout sur ce qu’il considère comme un avantage : son contact personnel avec Kim Jong-un.

La Corée du Nord n’a pas encore répondu. Si Kim accepte de reprendre les discussions, Trump pourra présenter la réduction des exercices comme le premier geste d’un nouvel échange. S’il reste silencieux, Washington aura fait une concession militaire sans obtenir de contrepartie.

Pour l’heure, les soldats sud-coréens et états-uniens continuent de s’entraîner ensemble. Mais Donald Trump vient de faire un choix politique qui ne passe pas inaperçu à Pyongyang : réduire l’engagement militaire états-unien tout en rappelant publiquement à Kim Jong-un que la porte du dialogue lui reste ouverte.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Russie : Putin libère un ancien Marine états-unien détenu depuis 2022, un geste adressé à Trump

Pendant plus de quatre ans, Robert Gilman n’était qu’un nom de plus sur la liste des citoyens états-uniens enfermés en Russie. Puis son état de santé s’est effondré. Lorsqu’il a finalement quitté le pays, le 11 août, ce n’est pas à la faveur d’un échange de prisonniers, comme cela s’était produit tant de fois entre Moscou et Washington. Putin l’avait gracié. Sans contrepartie annoncée. Après avoir parlé avec Donald Trump.

Lire la suite: Russie : Putin libère un ancien Marine états-unien détenu depuis 2022, un geste adressé à Trump

Dans les relations entre la Russie et les États-Unis d’Amérique, les prisonniers ont souvent une valeur diplomatique. On les échange, on les négocie, on les garde parfois pendant des années avant de les remettre contre un ressortissant russe détenu à l’Ouest. Robert Gilman est rentré chez lui sans que Moscou réclame officiellement quoi que ce soit en retour. Cette singularité donne à sa libération une portée qui dépasse largement son cas personnel : elle dit quelque chose du canal direct que Trump et Putin ont choisi de maintenir, malgré la guerre en Ukraine et les tensions entre leurs deux pays.

Cette fois, il n’y a pas eu de marché

La Russie et les États-Unis d’Amérique connaissent bien la diplomatie des prisonniers. Ces dernières années, plusieurs ressortissants détenus de part et d’autre ont retrouvé la liberté après des négociations longues et souvent secrètes.

Robert Gilman n’a pas suivi ce chemin.

Aucun prisonnier russe n’a été remis à Washington. Aucune concession états-unienne n’a été annoncée. Les autorités des États-Unis d’Amérique parlent d’une libération pour raisons humanitaires et d’un « geste de bonne volonté ». Trump, lui, affirme que la décision a été prise après ses discussions avec Putin.

C’est ce détail qui distingue l’affaire Gilman des précédents dossiers.

Dans une relation où chaque geste est habituellement pesé, Moscou a accepté de rendre un détenu sans exiger publiquement de contrepartie.

Quatre ans derrière les barreaux

Robert Gilman avait été arrêté en janvier 2022 à Voronej. Ancien Marine âgé de 32 ans, il était alors en Russie lorsqu’un incident avec la police avait conduit à son arrestation. Les autorités russes l’ont accusé d’avoir agressé un policier alors qu’il était ivre.

Il a été condamné à quatre ans et demi de prison.

Puis les années de détention ont ajouté d’autres accusations. Des violences contre des membres du personnel pénitentiaire lui ont valu de nouvelles condamnations. Sa peine a fini par atteindre dix ans.

Sa famille conteste depuis longtemps la version russe des faits. Elle affirme que Gilman était malade au moment de son arrestation et que les accusations portées contre lui ne rendaient pas compte de ce qui s’était réellement passé. Les autorités états-uniennes ont, elles aussi, fini par le considérer comme injustement détenu.

Le prisonnier que l’on craignait de perdre

Au printemps, le dossier a pris une tournure dramatique.

La santé de Gilman s’est rapidement dégradée. Ses proches ont parlé d’un homme devenu presque incapable de bouger ou de communiquer. Il a été transféré dans un établissement psychiatrique après avoir passé plusieurs semaines dans un état décrit comme proche de la catatonie.

Sa famille craignait qu’il ne meure en Russie. Des organisations qui défendaient son dossier ont alerté les autorités états-uniennes sur l’urgence médicale.

C’est à ce moment que Washington a intensifié ses démarches auprès de Moscou.

Quelques semaines plus tard, Gilman était dans un avion à destination des États-Unis d’Amérique.

Trump met en scène la diplomatie personnelle

Donald Trump n’a pas laissé l’événement passer inaperçu.

Sur son réseau Truth Social, il a expliqué avoir parlé avec Putin et obtenu la libération de Gilman. Il a ensuite raconté avoir échangé quelques mots avec l’ancien Marine pendant son voyage de retour.

L’image a été soigneusement construite : un détenu amaigri, entouré de responsables états-uniens, puis la promesse d’un repas à son arrivée.

Trump aime les résultats visibles. Un citoyen qui rentre chez lui après quatre ans de prison en Russie en offre un, immédiatement compréhensible.

Mais derrière cette mise en scène se trouve une méthode diplomatique qu’il revendique depuis longtemps : privilégier les relations personnelles avec les dirigeants étrangers et chercher, par ce canal, à débloquer des dossiers que les administrations et les négociations classiques n’ont pas réussi à résoudre.

Ce que Moscou y gagne

Il serait naïf de considérer la décision russe comme un simple acte de compassion.

La situation médicale de Gilman rendait évidemment sa libération plus facile à justifier. Sa mort en détention aurait créé une affaire embarrassante pour Moscou.

Mais la décision intervient aussi alors que Putin continue de parler directement avec Trump, malgré les désaccords profonds entre les deux pays, notamment sur l’Ukraine.

Libérer Gilman sans échange permet au Kremlin de montrer qu’un dialogue reste possible avec la Maison-Blanche, sans rien céder sur les dossiers stratégiques.

Moscou ne modifie pas sa position sur la guerre. Elle ne retire aucune exigence. Elle accorde une grâce individuelle.

C’est un geste limité, mais lisible.

Une liberté qui ne change pas le rapport de force

La libération de Robert Gilman ne marque pas un rapprochement entre la Russie et les États-Unis d’Amérique.

Les tensions restent considérables. D’autres citoyens états-uniens sont toujours détenus en Russie. Marco Rubio a d’ailleurs demandé la libération de Stephen Hubbard et d’autres prisonniers que Washington considère comme injustement incarcérés.

Mais l’affaire Gilman montre qu’au milieu des grandes crises, les relations entre Moscou et Washington ne sont pas entièrement figées.

Il existe encore des dossiers sur lesquels les deux capitales peuvent parler. Et parfois, obtenir un résultat.

Robert Gilman a retrouvé sa famille parce que sa santé ne permettait plus d’attendre. Mais sa libération restera aussi comme un épisode diplomatique singulier : dans une relation où les prisonniers servent presque toujours de monnaie d’échange, Putin a choisi d’en rendre un sans réclamer publiquement son équivalent.

Pour Trump, c’est la preuve qu’un dialogue personnel avec le Kremlin peut produire des résultats.

Pour Moscou, c’est une manière de rappeler qu’elle peut faire un geste envers Washington sans rien abandonner de l’essentiel.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos

Japon-Russie : après la première visite de Vladimir Putin à Iturup, les États-Unis d’Amérique reconnaissent la souveraineté japonaise sur les quatre îles disputées

Jeudi 13 août, Vladimir Putin s’est rendu à Iturup, l’une des quatre îles des Kouriles méridionales que la Russie contrôle et que le Japon revendique. Le lendemain, George Glass, ambassadeur des États-Unis d’Amérique à Tokyo, a déclaré que son pays reconnaissait la souveraineté du Japon sur les « Territoires du Nord », le nom utilisé par les autorités japonaises pour désigner ces quatre îles. Entre Moscou et Tokyo, les protestations ont immédiatement suivi.

Lire la suite: Japon-Russie : après la première visite de Vladimir Putin à Iturup, les États-Unis d’Amérique reconnaissent la souveraineté japonaise sur les quatre îles disputées

La visite de Vladimir Putin à Iturup est une première pour un président russe. Tokyo y voit une provocation et a convoqué l’ambassadeur russe. Moscou affirme de son côté que sa souveraineté sur les quatre îles ne peut être contestée. La déclaration de George Glass, rendue publique le 14 août, ajoute les États-Unis d’Amérique à une dispute territoriale vieille de plusieurs décennies.

Vladimir Putin est arrivé à Iturup jeudi 13 août. Il a visité une usine de transformation de produits de la mer, un hôpital et une école. Pour le président russe, le déplacement est aussi une manière d’affirmer la présence de la Russie sur une terre que le Japon considère comme sienne.

Les quatre îles concernées sont Iturup, Kunashir, Shikotan et les îlots Habomai. Elles sont administrées par la Russie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tokyo les appelle les « Territoires du Nord » et demande leur restitution. La question empêche toujours la Russie et le Japon de signer un traité de paix définitif depuis 1945.

La réaction japonaise n’a pas tardé. La Première ministre Sanae Takaichi a qualifié la visite de « absolument inacceptable ». Le ministre japonais des Affaires étrangères, Toshimitsu Motegi, a convoqué l’ambassadeur russe à Tokyo pour lui transmettre une protestation officielle.

Moscou a rejeté cette protestation. La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a jugé les critiques japonaises infondées et réaffirmé que la Russie exerçait sa souveraineté et sa juridiction sur ces îles. Dmitri Medvedev, ancien président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, a lui aussi assuré que les territoires resteraient russes.

Vendredi 14 août, George Glass a pris position à son tour. L’ambassadeur des États-Unis d’Amérique au Japon a écrit sur X que son pays maintenait son soutien au Japon, « son plus important allié », et reconnaissait la souveraineté japonaise sur les « Territoires du Nord ». Il a aussi déclaré que les deux pays s’opposaient à toute action susceptible de menacer la paix et la stabilité dans l’Indo-Pacifique.

Il ne s’agit pas d’une nouvelle revendication territoriale étatsunienne. Les États-Unis d’Amérique avaient déjà exprimé leur position sur ces îles. La déclaration de George Glass intervient toutefois quelques heures après la protestation japonaise contre la visite de Vladimir Putin. Elle donne donc un écho supplémentaire au différend.

La Russie et le Japon se disputent ces quatre îles depuis 1945. L’Union soviétique en avait pris le contrôle dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. Le Japon affirme qu’elles lui appartiennent et continue d’en réclamer la restitution. La Russie refuse cette demande et considère les îles comme une partie de son territoire.

Cette querelle a empêché les deux pays de conclure un traité de paix après la guerre. Des négociations ont pourtant connu des périodes de rapprochement, notamment sous Shinzo Abe. L’ancien Premier ministre japonais avait développé une relation personnelle avec Vladimir Putin et tenté de trouver un compromis sur les îles.

La guerre en Ukraine a changé les rapports entre les deux pays. Tokyo a adopté des sanctions contre Moscou et renforcé son alliance militaire avec les États-Unis d’Amérique. La Russie a, de son côté, suspendu les négociations sur le traité de paix et renforcé sa présence militaire dans les Kouriles.

Iturup occupe une position stratégique. L’île se trouve au nord-est de Hokkaido et contrôle un passage entre la mer d’Okhotsk et le Pacifique. La Russie y maintient des installations militaires et des moyens de défense côtière. Pour le Japon, la présence militaire russe dans les quatre îles est devenue un sujet de sécurité, au même titre que l’évolution militaire de la Chine et les programmes nucléaires et balistiques de la Corée du Nord.

La visite de Vladimir Putin donne aussi à la dispute une forte portée symbolique. Il s’est rendu à Iturup quelques jours avant les cérémonies japonaises marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Tokyo y voit un geste hostile. Moscou assume, au contraire, l’administration russe de l’île et refuse de considérer la question comme ouverte.

La réaction de George Glass montre surtout que Tokyo peut compter sur son principal allié dans ce différend. Les États-Unis d’Amérique reconnaissent la souveraineté japonaise sur les quatre îles, tandis que la Russie affirme qu’elles sont russes. Entre les deux positions, aucune solution diplomatique n’a encore été trouvée.

Le différend des Kouriles n’a donc pas changé de nature en quelques jours. Mais la visite de Vladimir Putin à Iturup, suivie le lendemain de la déclaration publique de l’ambassadeur des États-Unis d’Amérique, rappelle que cette vieille querelle territoriale reste un sujet sensible pour les trois puissances.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos

Cisjordanie : de Taybeh à Qusra, quand l’armée israélienne doit contenir les colons qui veulent imposer leur retour par la force

À Taybeh, l’armée israélienne a fermé un village chrétien pour le protéger des attaques de colons. À Qusra, elle a envoyé des soldats dans des maisons palestiniennes encerclées par des colons. Et à Washington, Mike Huckabee, ambassadeur des États Unis d’Amérique en Israël et pourtant partisan déclaré de la colonisation, a parlé d’un « acte de terreur ». Deux villages, deux situations différentes, mais une même question : que se passe-t-il lorsque la revendication d’un retour sur une terre historiquement juive se transforme en violence contre ceux qui y vivent aujourd’hui ?

Lire la suite: Cisjordanie : de Taybeh à Qusra, quand l’armée israélienne doit contenir les colons qui veulent imposer leur retour par la force

La réponse apportée ces derniers jours par l’État d’Israël est sans ambiguïté sur un point : les violences de certains colons ne constituent pas une politique que l’armée est chargée de laisser faire. À Taybeh, les militaires ont fermé le village pour empêcher de nouvelles attaques. À Qusra, ils ont démantelé des avant-postes et pris position autour des maisons assiégées. Cette réalité n’efface ni l’histoire des communautés juives chassées de plusieurs parties de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est en 1948, ni les controverses actuelles sur les implantations. Elle permet toutefois de distinguer une revendication historique, même radicale, de la décision de la faire respecter par la force.

À Taybeh, un village chrétien placé sous protection militaire

Taybeh n’est pas un village comme les autres.

Situé à l’est de Ramallah, il est considéré comme le dernier village entièrement chrétien de Cisjordanie. Environ 1 150 habitants y vivent encore. Depuis plusieurs mois, la population est confrontée à des attaques attribuées à des colons.

Le 23 juillet, l’armée israélienne a pris une mesure pour le moins singulière : elle a déclaré Taybeh zone militaire fermée afin d’empêcher de nouvelles incursions et de protéger ses habitants.

La protection a toutefois un goût amer. Les habitants doivent désormais composer avec les restrictions d’accès qui accompagnent le dispositif militaire, notamment pour rejoindre leurs terres agricoles.

Le père Bachar Fawadleh, curé de la paroisse latine, affirme que la situation demeure préoccupante. Le 10 août, des habitants bédouins auraient encore été agressés à proximité de l’entrée orientale du village, pourtant comprise dans la zone placée sous contrôle militaire.

Le prêtre redoute surtout que l’insécurité accélère un mouvement déjà engagé : le départ des familles.

Nadim Khoury, entrepreneur originaire de Taybeh, affirme que quinze familles ont quitté le village depuis octobre. Lui refuse de partir. Sa famille, explique-t-il, y est installée depuis environ six siècles.

Derrière ces chiffres se trouve une inquiétude qui dépasse largement la question sécuritaire : si les familles partent, qui restera pour faire vivre le village ?

À Qusra, des maisons encerclées

À quelques dizaines de kilomètres de là, le scénario est différent.

Dans le village de Qusra, au sud de Naplouse, des colons ont encerclé trois maisons palestiniennes. Des tentes ont été installées à proximité, les accès ont été bloqués et, selon les familles, l’eau et l’électricité ont été coupées.

Les occupants se sont retrouvés pratiquement prisonniers de leurs propres maisons.

L’une d’elles appartient à la famille d’un Palestinien possédant également la nationalité des États Unis d’Amérique. C’est notamment ce qui a donné à l’affaire une dimension diplomatique particulière.

Mike Huckabee a alors rompu avec la prudence habituelle du langage diplomatique.

L’ambassadeur a qualifié les agissements des colons d’« acte de terreur », dénonçant un « comportement de voyous ». Il a également confirmé que Washington avait demandé aux autorités israéliennes d’intervenir.

Le choix des mots est d’autant plus frappant que Mike Huckabee est loin d’être un adversaire des implantations israéliennes. Il en est au contraire l’un des soutiens les plus connus au sein de l’administration des États Unis d’Amérique.

Sa condamnation ne porte donc pas sur l’existence même des implantations. Elle porte sur la manière dont certains de leurs habitants cherchent à imposer leur volonté.

L’armée israélienne intervient contre ceux qui prétendent défendre les terres juives

C’est ici que l’affaire devient particulièrement révélatrice.

L’armée israélienne a envoyé des renforts à Qusra. Elle a démantelé deux avant-postes et procédé à une arrestation. Jeudi, des soldats ont pris position dans les maisons encerclées.

Mais l’intervention n’a pas été parfaitement linéaire.

Certaines familles affirment avoir reçu l’ordre de quitter temporairement leur maison. L’armée a ensuite expliqué qu’il ne s’agissait pas de les expulser et qu’elle cherchait à assurer leur sécurité. Des images montrant par ailleurs des soldats en compagnie de colons ont suscité de nouvelles critiques et entraîné des mesures disciplinaires.

Cette contradiction mérite d’être regardée en face.

L’armée israélienne intervient contre des colons violents, mais son comportement sur le terrain n’est pas à l’abri des critiques.

Il serait donc faux de transformer chaque soldat en complice des violences. Il serait tout aussi faux de présenter chaque intervention militaire comme une protection parfaitement exécutée.

La réalité est plus inconfortable : l’État israélien doit parfois contenir des citoyens israéliens qui estiment que leur droit à cette terre leur permet d’aller plus loin que ce que la loi autorise.

Pourquoi certains colons parlent-ils de « retour » ?

Pour comprendre cette conviction, il faut revenir beaucoup plus loin que 1967.

La présence juive dans cette partie de la région ne commence pas avec les implantations israéliennes apparues après la guerre des Six Jours.

Jérusalem comptait une importante population juive avant 1948. Les archives du ministère israélien de la Défense indiquent qu’à la veille de la guerre, la ville comptait environ 100 000 Juifs pour 65 000 Arabes. Plusieurs quartiers juifs étaient toutefois isolés au milieu de zones arabes. Le quartier juif de la Vieille Ville constituait l’un de ces espaces.

Il existait également des communautés juives à Hébron et dans le Goush Etzion, au sud de Jérusalem.

La guerre de 1948 a bouleversé cette présence.

Lorsque la Légion arabe jordanienne prit le contrôle de la Vieille Ville de Jérusalem, les habitants juifs du quartier furent évacués. Des documents diplomatiques américains de l’époque évoquent environ 2 000 femmes, enfants, personnes âgées et religieux évacués, tandis que des hommes furent faits prisonniers.

Dans le Goush Etzion, la chute des implantations juives fut particulièrement sanglante. Kfar Etzion tomba le 13 mai 1948. Des dizaines de ses défenseurs furent massacrés après la reddition, tandis que les survivants des autres implantations furent capturés et leurs villages détruits ou abandonnés.

Après la guerre, la Cisjordanie et Jérusalem-Est passèrent sous contrôle jordanien. La Jordanie annexa officiellement la Cisjordanie en 1950.

Les communautés juives qui y subsistaient avaient pratiquement disparu.

C’est dans cette histoire que certains habitants des implantations actuelles inscrivent leur propre revendication. Pour eux, 1967 ne représente pas le début d’une présence juive dans ces territoires, mais la possibilité d’y revenir après près de deux décennies d’absence forcée.

Cette mémoire n’est donc pas inventée.

Mais elle ne suffit pas à régler la question contemporaine.

Une terre peut avoir plusieurs mémoires

C’est là que le débat devient particulièrement difficile.

Pour un Israélien dont les ancêtres vivaient à Hébron, à Jérusalem-Est ou dans le Goush Etzion avant 1948, l’histoire peut être vécue comme celle d’une expulsion suivie d’un retour.

Pour une famille palestinienne installée depuis plusieurs générations dans le même secteur, l’histoire est évidemment racontée autrement.

Ces deux mémoires existent.

La difficulté commence lorsque l’une prétend supprimer l’autre.

Le droit de revendiquer une terre ne donne pas le droit de terroriser son voisin. Le souvenir d’une expulsion ne transforme pas automatiquement une propriété ancienne en titre de propriété actuel. Et l’existence d’une population palestinienne depuis plusieurs générations ne fait pas disparaître l’histoire juive de ces territoires.

C’est précisément parce que l’histoire est réelle des deux côtés que la violence ne peut pas devenir son arbitre.

Le cas de Taybeh montre où mène cette logique

Taybeh apporte un autre élément essentiel.

Les habitants du village ne sont pas seulement des Palestiniens vivant dans une zone disputée. Ils appartiennent à une communauté chrétienne ancienne, dont l’existence même est aujourd’hui fragilisée par les départs.

Lorsque l’armée ferme le village pour le protéger des colons, un paradoxe apparaît : une communauté chrétienne palestinienne doit être protégée par les forces israéliennes contre des Israéliens qui prétendent, eux aussi, défendre leur droit à vivre sur cette terre.

Ce paradoxe devrait empêcher toute lecture trop simple.

Il est possible de considérer que les Juifs ont des liens historiques profonds avec cette terre sans considérer que tous les moyens employés par certains colons pour s’y maintenir sont légitimes.

Il est possible de reconnaître l’histoire des expulsions juives de 1948 sans nier les droits et la sécurité des habitants palestiniens actuels.

Et il est possible de condamner les violences de certains colons sans transformer chaque Israélien vivant dans une implantation en auteur ou complice de ces violences.

Le précédent de Qusra dépasse le seul village

Qusra n’est pas un cas isolé.

Au cours des derniers mois, les violences commises par certains colons ont touché plusieurs villages et communautés rurales. Dans la vallée du Jourdain, par exemple, des familles bédouines ont quitté leurs habitations après des actes d’intimidation et des intrusions répétées attribués à des colons installés dans des avant-postes voisins. À Ras Ein el-Auja, plus de vingt familles ont ainsi quitté leur village au cours d’une période récente.

À Taybeh, des terres agricoles ont été incendiées en juin. Des habitants et des pompiers palestiniens ont affirmé que des colons avaient entravé les opérations visant à maîtriser le feu.

Ces exemples donnent une autre dimension au dossier.

Lorsqu’un groupe s’installe sur une terre avec l’ambition d’y rétablir une présence historique, il peut considérer les habitants voisins comme des obstacles à cette entreprise. Mais dès lors que l’intimidation, les destructions, le siège de maisons ou les agressions deviennent les instruments employés pour y parvenir, la revendication change de nature.

Elle ne se limite plus à une revendication territoriale.

Elle devient une question d’ordre public.

Une ligne rouge que Washington vient de nommer

C’est précisément ce qui explique la portée de la déclaration de Mike Huckabee.

Un ambassadeur américain connu pour son soutien aux implantations vient de qualifier les auteurs du siège de Qusra de « terroristes ». L’administration des États Unis d’Amérique a parallèlement demandé à Israël d’assurer la sécurité des familles prises au piège.

Ce n’est pas un détail.

Depuis plusieurs années, les violences de certains colons alimentent une critique internationale croissante. Mais la question est devenue plus embarrassante encore pour Israël lorsque ses propres forces doivent intervenir pour protéger des Palestiniens contre des citoyens israéliens.

À Qusra, l’armée a été appelée pour faire ce qu’une armée est censée faire : empêcher qu’un groupe impose sa volonté par la force.

À Taybeh, elle est allée plus loin encore en fermant tout un village afin de prévenir les attaques.

Cela ne signifie pas que le conflit territorial est réglé. Cela ne signifie pas non plus que toutes les critiques adressées à l’armée sont infondées. Les événements de Qusra montrent justement que les forces israéliennes peuvent à la fois intervenir contre des colons et être elles-mêmes accusées de comportements contestables.

Mais une chose apparaît clairement : les violences commises par certains colons ne peuvent pas être automatiquement présentées comme l’expression de la volonté de l’État d’Israël.

Le retour ne peut pas être confondu avec la conquête par la force

Il existe une différence fondamentale entre dire : « cette terre appartenait à ma famille et je veux y revenir » et dire : « parce que cette terre appartenait à mes ancêtres, je peux en chasser ceux qui y vivent aujourd’hui ».

La première affirmation relève de l’histoire, de la mémoire, parfois d’un droit de propriété qu’il faut établir au cas par cas.

La seconde relève de la force.

Et c’est précisément cette frontière que les événements de Taybeh et de Qusra viennent rappeler.

Les Juifs expulsés de Jérusalem-Est, d’Hébron ou du Goush Etzion en 1948 n’ont pas disparu de l’histoire parce qu’ils ont été contraints de partir. Leur mémoire, leurs propriétés et leur attachement à ces lieux restent des réalités.

Mais la mémoire d’une expulsion ne peut pas devenir une permission permanente d’expulser à son tour.

C’est aussi pourquoi la réaction de l’armée israélienne mérite d’être regardée dans toute sa complexité. Elle ne consiste pas simplement à « protéger les colons ». Dans ces deux affaires récentes, elle est précisément appelée à contenir certains d’entre eux.

À Taybeh, elle protège un village chrétien.

À Qusra, elle intervient dans des maisons encerclées.

Et à Washington, même un ambassadeur favorable aux implantations estime qu’une limite a été franchie.

La véritable question n’est donc plus de savoir qui peut revendiquer cette terre au nom de l’histoire. Elle est de savoir si cette histoire peut servir à justifier la violence contre ceux qui y vivent aujourd’hui.

C’est à cette frontière que se joue désormais une partie du destin de la Cisjordanie.

Celine Dou, pour la Boussole-Infos

Japon : Pékin et Moscou font le tour du pays avec leurs navires de guerre et adressent un avertissement à Tokyo et à Washington

Pendant près de deux semaines, des bâtiments de guerre chinois et russes ont contourné le Japon. Le parcours est inédit par son ampleur. Pour Tokyo, il ne s’agit pas d’une simple patrouille navale, mais d’une démonstration de force menée à quelques encablures de son territoire. Pour Pékin et Moscou, l’objectif est clair : montrer que leurs marines peuvent désormais évoluer ensemble autour du Japon et franchir sans difficulté la première chaîne d’îles, longtemps considérée comme l’un des principaux verrous stratégiques de la région.

Lire la suite: Japon : Pékin et Moscou font le tour du pays avec leurs navires de guerre et adressent un avertissement à Tokyo et à Washington

Le ministère japonais de la Défense a suivi chaque étape de cette opération. Le 16 juillet, des bâtiments de guerre chinois et russes ont franchi le détroit de Miyako, au sud d’Okinawa. Ils ont ensuite poursuivi leur route au large des îles Ogasawara avant de longer les eaux situées au sud puis à l’est du Japon. Le 27 juillet, ils ont atteint le détroit de La Pérouse, entre Hokkaido et l’île russe de Sakhaline. Quelques jours plus tard, le 3 août, trois autres navires chinois – deux destroyers lance-missiles de type 055 et 052D ainsi qu’un navire de soutien de type 903 – ont traversé le détroit de Corée, prolongeant cette présence navale autour du Japon.

Face à ces mouvements, les Forces maritimes d’autodéfense japonaises ont déployé des bâtiments et des avions de patrouille pour suivre les navires chinois et russes et recueillir des renseignements sur leurs activités. Les autorités japonaises ont également rendu publique une carte retraçant leur itinéraire, soulignant le caractère exceptionnel de cette navigation.

Pour Tokyo, le message ne prête pas à confusion. Le ministère japonais de la Défense considère que cette série d’opérations constitue une démonstration de force dirigée contre le Japon et une source de vive préoccupation pour la sécurité nationale. Ce n’est pas le passage d’un détroit qui retient l’attention des responsables japonais, mais l’ensemble de la manœuvre : des bâtiments chinois et russes naviguant de concert tout autour du pays.

Cette opération confirme le resserrement du partenariat stratégique entre Pékin et Moscou. Depuis plusieurs années, les deux puissances multiplient les exercices militaires conjoints. Les manœuvres navales « Joint Sea », organisées chaque année depuis 2012, ont progressivement changé d’échelle. Les zones d’entraînement se sont élargies, les déploiements se sont allongés et les scénarios sont devenus plus complexes. La coopération militaire entre les deux pays ne se limite plus à des exercices symboliques ; elle traduit une volonté d’agir ensemble sur les principaux théâtres maritimes de la région.

Pour Stephen Nagy, professeur de relations internationales à l’Université chrétienne internationale de Tokyo, cette patrouille poursuit un objectif politique autant que militaire. Pékin et Moscou veulent rappeler au Japon, mais aussi aux États Unis d’Amérique, qu’ils sont capables de coordonner leurs forces dans une zone où Washington demeure le principal garant de la sécurité japonaise. Selon lui, la Chine cherche également à accroître la pression sur les autorités japonaises en démontrant que sa marine peut évoluer librement dans des espaces qui limitaient autrefois son accès au Pacifique.

Cette démonstration vise aussi Taïwan. En parcourant les détroits qui jalonnent la première chaîne d’îles, Pékin cherche à montrer que cette barrière géographique ne constitue plus un obstacle à ses ambitions navales. Pour les stratèges chinois, la capacité à franchir cette ligne est un élément essentiel dans l’hypothèse d’une crise autour de Taïwan. La présence de bâtiments russes aux côtés de la marine chinoise renforce encore la portée politique de cette opération.

Benjamin Blandin, chercheur au Conseil de Yokosuka sur les études Asie-Pacifique, estime que les patrouilles conjointes sino-russes sont devenues plus longues, plus étendues et plus affirmées qu’auparavant. Selon lui, l’inquiétude de Tokyo ne tient pas uniquement à cette navigation autour du Japon. Elle résulte de l’accumulation d’exercices, de déploiements et de démonstrations militaires qui, année après année, modifient les équilibres de sécurité en Asie orientale.

Ce tour du Japon n’était pas une simple navigation. C’était un message. À Tokyo d’abord, à qui Pékin et Moscou montrent qu’ils peuvent évoluer ensemble tout autour du pays. À Washington ensuite, pour rappeler que la première chaîne d’îles n’est plus le verrou qu’elle représentait autrefois pour la marine chinoise. Derrière les bâtiments de guerre, c’est donc un nouveau rapport de force qui se dessine dans l’Indo-Pacifique.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Liban – Israël : les discussions de Rome sur le désarmement du Hezbollah se poursuivent sans le Hezbollah

À Rome, les délégations libanaise et israélienne tentent de donner une traduction concrète à un accord-cadre négocié sous médiation états-unienne. Au centre des échanges : le retrait progressif des forces israéliennes du sud du Liban, le déploiement de l’armée libanaise et le désarmement du Hezbollah. Mais le mouvement chiite, directement concerné par ce dernier point, refuse de reconnaître ce processus.

Lire la suite: Liban – Israël : les discussions de Rome sur le désarmement du Hezbollah se poursuivent sans le Hezbollah

La scène résume à elle seule la difficulté des discussions engagées à Rome : les acteurs chargés de négocier l’avenir sécuritaire du sud du Liban avancent sans la participation du mouvement dont les armes se trouvent au cœur du dossier. Entre exigences israéliennes, volonté de contrôle du territoire par Beyrouth et refus catégorique du Hezbollah, l’accord-cadre conclu fin juin cherche encore sa traduction sur le terrain.

À l’ambassade des États-Unis d’Amerique à Rome, les discussions se poursuivent autour d’une question qui concentre toutes les tensions : qui contrôlera les armes dans le sud du Liban ?

Depuis plusieurs mois, Israël et le Liban tentent de transformer une succession d’engagements politiques en mécanisme concret de sécurité. L’accord-cadre conclu fin juin prévoit notamment le retrait progressif des forces israéliennes de certaines zones du sud du pays, le déploiement de l’armée libanaise et le transfert des capacités armées sous l’autorité de l’État libanais.

Mais un acteur manque à la table des négociations : le Hezbollah.

Le mouvement, qui dispose de sa propre structure militaire, rejette l’accord et refuse toute discussion portant sur son désarmement. Son chef, Naim Qassem, a réaffirmé son opposition au processus engagé avec Israël et les États-Unis d’Amerique, estimant que le mouvement n’avait pas à renoncer à ses armes dans ces conditions.

Cette position place le gouvernement libanais face à une équation difficile. Beyrouth participe aux discussions et affirme vouloir renforcer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire, notamment dans le sud du pays. Le Premier ministre Nawaf Salam a accusé ceux qui ont entraîné le Liban dans des affrontements passés d’avoir donné des arguments à Israël pour agir contre le pays.

Pour Israël, la question est avant tout sécuritaire. Les autorités israéliennes considèrent que la présence d’un groupe armé indépendant à proximité de leur frontière représente une menace persistante. La délégation israélienne présente à Rome comprend d’ailleurs des responsables militaires chargés de suivre les aspects liés à la sécurité et au retrait progressif.

Washington tente, de son côté, de maintenir le dialogue entre deux positions difficilement conciliables. Les États-Unis d’Amerique présentent ces discussions comme un moyen de garantir la sécurité d’Israël tout en permettant à l’État libanais de reprendre pleinement le contrôle du sud du pays.

Sur le terrain, les désaccords restent visibles. Alors que Beyrouth attend un retrait israélien progressif, Israël affirme vouloir des garanties concrètes avant d’aller plus loin. Des tensions persistent également autour des opérations militaires menées dans certaines zones du sud libanais, malgré le processus diplomatique engagé.

Le problème central reste donc inchangé : le désarmement du Hezbollah est inscrit au cœur des discussions, mais le mouvement refuse d’en faire un sujet de négociation.

Les réunions de Rome ne constituent pas encore un accord final. Elles montrent surtout la difficulté de trouver un compromis entre trois exigences qui ne coïncident pas totalement : la volonté israélienne d’obtenir des garanties de sécurité, celle du gouvernement libanais de restaurer son autorité sur son territoire, et le refus du Hezbollah d’abandonner son arsenal.

Tant que ces positions resteront éloignées, l’avenir du sud du Liban continuera de se jouer autant dans les salles de négociations que sur le terrain.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Sénégal : l’incident de Bulock pousse Dakar et Banjul à solder un vieux dossier frontalier

Il aura suffi d’une clôture détruite dans un village frontalier méconnu pour remettre au premier plan une question que le Sénégal et la Gambie tentaient de régler depuis des années. L’incident survenu à Bulock n’a pas provoqué de rupture entre Dakar et Banjul. Il a, en revanche, accéléré un chantier longtemps repoussé : celui de la matérialisation de leur frontière commune.

Lire la suite: Sénégal : l’incident de Bulock pousse Dakar et Banjul à solder un vieux dossier frontalier

En annonçant la reprise des opérations de bornage après les tensions de Bulock, les autorités sénégalaises et gambiennes ne se contentent pas de répondre à un incident militaire. Elles cherchent à refermer une faille administrative héritée de l’époque coloniale avant qu’elle ne se transforme en véritable contentieux diplomatique. Derrière ce dossier technique se dessinent des enjeux de souveraineté, de sécurité et de stabilité régionale.

Pendant plusieurs jours, les versions de Dakar et de Banjul se sont opposées sans jamais rompre le fil du dialogue.

Le 16 juillet, des militaires sénégalais interviennent dans le secteur de Bulock, une localité située à proximité de la frontière entre les deux pays. Selon le gouvernement gambien, ils détruisent une partie de la clôture entourant un poste militaire implanté sur son territoire. Banjul dénonce une atteinte à sa souveraineté et convoque les mécanismes diplomatiques prévus entre les deux voisins.

Le Sénégal, de son côté, ne conteste pas l’intervention, mais en donne une lecture différente. Les autorités sénégalaises soutiennent que la zone concernée appartient à un secteur dont la matérialisation de la frontière demeure inachevée. Elles évoquent des installations réalisées dans un espace faisant encore l’objet de vérifications techniques, tout en réaffirmant leur attachement à une résolution concertée.

À première vue, l’affaire pourrait passer pour un différend frontalier de plus sur le continent africain. Pourtant, les faits racontent une autre histoire.

Ni Dakar ni Banjul ne remettent en cause le tracé juridique de leur frontière. Les deux États reconnaissent les limites héritées des accords conclus entre la France et le Royaume-Uni à la fin du XIXᵉ siècle, puis consacrées après les indépendances par le principe africain de l’intangibilité des frontières. Ce qui pose difficulté n’est donc pas la frontière elle-même, mais son inscription concrète sur le terrain.

Dans plusieurs secteurs, les bornes installées il y a plusieurs décennies ont disparu, se sont dégradées ou ne correspondent plus aux réalités du terrain. L’extension des villages, les activités agricoles, les mouvements des populations et les infrastructures de sécurité ont progressivement rendu certaines portions plus sensibles. Bulock appartient précisément à l’une de ces zones où les repères physiques ne permettent plus d’écarter toute ambiguïté.

L’incident a ainsi joué le rôle d’un révélateur.

Quelques jours seulement après les tensions, les deux gouvernements ont choisi de transformer un épisode potentiellement conflictuel en levier de coopération. Réunis dans le cadre des mécanismes bilatéraux existants, les responsables des deux pays se sont accordés sur une accélération des opérations de matérialisation de la frontière. Les travaux doivent reprendre par des vérifications conjointes, suivies de l’installation de nouvelles bornes dans les secteurs jugés sensibles.

Cette décision traduit une approche pragmatique. Plutôt que de laisser s’installer une confrontation politique autour de versions contradictoires, Dakar et Banjul cherchent à supprimer les zones d’incertitude qui favorisent ce type d’incident.

Cette prudence s’explique également par le caractère singulier des relations entre les deux pays.

La Gambie constitue une étroite bande de territoire qui s’enfonce au cœur du Sénégal en longeant le fleuve Gambie. Cette configuration géographique, héritée du partage colonial, fait de la frontière sénégalo-gambienne l’une des plus longues et des plus fréquentées d’Afrique de l’Ouest. Chaque jour, commerçants, transporteurs, familles et travailleurs la franchissent dans les deux sens, tandis que les forces de sécurité coopèrent étroitement pour lutter contre les trafics transfrontaliers et préserver la stabilité de la Casamance.

Dans un tel contexte, un incident local peut rapidement dépasser son cadre initial s’il n’est pas traité avec retenue.

C’est sans doute l’enseignement principal de l’affaire de Bulock. Les deux capitales ont défendu leurs positions respectives sans renoncer aux canaux diplomatiques. Aucune surenchère verbale, aucune démonstration de force, aucun gel de la coopération bilatérale n’est venu transformer un désaccord technique en crise politique.

Cette séquence contraste avec d’autres différends frontaliers observés sur le continent, où des incidents comparables ont parfois débouché sur des tensions durables. Ici, la réponse a consisté à renforcer les mécanismes de coopération plutôt qu’à les contourner.

Pour autant, le chantier qui s’ouvre ne se résume pas à la pose de nouvelles bornes.

La matérialisation de la frontière devra tenir compte des réalités humaines, économiques et sécuritaires qui caractérisent cette région. Les populations riveraines vivent souvent de part et d’autre de la limite internationale, entretiennent des liens familiaux anciens et partagent des espaces d’activité qui ignorent les découpages administratifs. Toute opération de bornage devra donc conjuguer précision technique et dialogue avec les communautés concernées.

L’épisode de Bulock rappelle enfin une évidence souvent reléguée au second plan : plus de soixante ans après les indépendances, les frontières africaines continuent de demander un travail patient d’entretien, de clarification et de coopération. Leur existence ne fait plus débat ; leur gestion, en revanche, demeure un exercice permanent.

En choisissant de relancer un dossier longtemps laissé en suspens plutôt que de s’enfermer dans une logique d’affrontement, le Sénégal et la Gambie ont privilégié une solution qui dépasse la seule question de Bulock. Le véritable enjeu n’était pas de savoir qui avait raison sur quelques mètres de terrain, mais d’empêcher qu’une incertitude cartographique ne fragilise une relation bilatérale essentielle à l’équilibre de cette partie de l’Afrique de l’Ouest.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

En annonçant la reprise des opérations de bornage après les tensions de Bulock, les autorités sénégalaises et gambiennes ne se contentent pas de répondre à un incident militaire. Elles cherchent à refermer une faille administrative héritée de l’époque coloniale avant qu’elle ne se transforme en véritable contentieux diplomatique. Derrière ce dossier technique se dessinent des enjeux de souveraineté, de sécurité et de stabilité régionale.

Pendant plusieurs jours, les versions de Dakar et de Banjul se sont opposées sans jamais rompre le fil du dialogue.

Le 16 juillet, des militaires sénégalais interviennent dans le secteur de Bulock, une localité située à proximité de la frontière entre les deux pays. Selon le gouvernement gambien, ils détruisent une partie de la clôture entourant un poste militaire implanté sur son territoire. Banjul dénonce une atteinte à sa souveraineté et convoque les mécanismes diplomatiques prévus entre les deux voisins.

Le Sénégal, de son côté, ne conteste pas l’intervention, mais en donne une lecture différente. Les autorités sénégalaises soutiennent que la zone concernée appartient à un secteur dont la matérialisation de la frontière demeure inachevée. Elles évoquent des installations réalisées dans un espace faisant encore l’objet de vérifications techniques, tout en réaffirmant leur attachement à une résolution concertée.

À première vue, l’affaire pourrait passer pour un différend frontalier de plus sur le continent africain. Pourtant, les faits racontent une autre histoire.

Ni Dakar ni Banjul ne remettent en cause le tracé juridique de leur frontière. Les deux États reconnaissent les limites héritées des accords conclus entre la France et le Royaume-Uni à la fin du XIXᵉ siècle, puis consacrées après les indépendances par le principe africain de l’intangibilité des frontières. Ce qui pose difficulté n’est donc pas la frontière elle-même, mais son inscription concrète sur le terrain.

Dans plusieurs secteurs, les bornes installées il y a plusieurs décennies ont disparu, se sont dégradées ou ne correspondent plus aux réalités du terrain. L’extension des villages, les activités agricoles, les mouvements des populations et les infrastructures de sécurité ont progressivement rendu certaines portions plus sensibles. Bulock appartient précisément à l’une de ces zones où les repères physiques ne permettent plus d’écarter toute ambiguïté.

L’incident a ainsi joué le rôle d’un révélateur.

Quelques jours seulement après les tensions, les deux gouvernements ont choisi de transformer un épisode potentiellement conflictuel en levier de coopération. Réunis dans le cadre des mécanismes bilatéraux existants, les responsables des deux pays se sont accordés sur une accélération des opérations de matérialisation de la frontière. Les travaux doivent reprendre par des vérifications conjointes, suivies de l’installation de nouvelles bornes dans les secteurs jugés sensibles.

Cette décision traduit une approche pragmatique. Plutôt que de laisser s’installer une confrontation politique autour de versions contradictoires, Dakar et Banjul cherchent à supprimer les zones d’incertitude qui favorisent ce type d’incident.

Cette prudence s’explique également par le caractère singulier des relations entre les deux pays.

La Gambie constitue une étroite bande de territoire qui s’enfonce au cœur du Sénégal en longeant le fleuve Gambie. Cette configuration géographique, héritée du partage colonial, fait de la frontière sénégalo-gambienne l’une des plus longues et des plus fréquentées d’Afrique de l’Ouest. Chaque jour, commerçants, transporteurs, familles et travailleurs la franchissent dans les deux sens, tandis que les forces de sécurité coopèrent étroitement pour lutter contre les trafics transfrontaliers et préserver la stabilité de la Casamance.

Dans un tel contexte, un incident local peut rapidement dépasser son cadre initial s’il n’est pas traité avec retenue.

C’est sans doute l’enseignement principal de l’affaire de Bulock. Les deux capitales ont défendu leurs positions respectives sans renoncer aux canaux diplomatiques. Aucune surenchère verbale, aucune démonstration de force, aucun gel de la coopération bilatérale n’est venu transformer un désaccord technique en crise politique.

Cette séquence contraste avec d’autres différends frontaliers observés sur le continent, où des incidents comparables ont parfois débouché sur des tensions durables. Ici, la réponse a consisté à renforcer les mécanismes de coopération plutôt qu’à les contourner.

Pour autant, le chantier qui s’ouvre ne se résume pas à la pose de nouvelles bornes.

La matérialisation de la frontière devra tenir compte des réalités humaines, économiques et sécuritaires qui caractérisent cette région. Les populations riveraines vivent souvent de part et d’autre de la limite internationale, entretiennent des liens familiaux anciens et partagent des espaces d’activité qui ignorent les découpages administratifs. Toute opération de bornage devra donc conjuguer précision technique et dialogue avec les communautés concernées.

L’épisode de Bulock rappelle enfin une évidence souvent reléguée au second plan : plus de soixante ans après les indépendances, les frontières africaines continuent de demander un travail patient d’entretien, de clarification et de coopération. Leur existence ne fait plus débat ; leur gestion, en revanche, demeure un exercice permanent.

En choisissant de relancer un dossier longtemps laissé en suspens plutôt que de s’enfermer dans une logique d’affrontement, le Sénégal et la Gambie ont privilégié une solution qui dépasse la seule question de Bulock. Le véritable enjeu n’était pas de savoir qui avait raison sur quelques mètres de terrain, mais d’empêcher qu’une incertitude cartographique ne fragilise une relation bilatérale essentielle à l’équilibre de cette partie de l’Afrique de l’Ouest.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Russie/Moscou : un attentat vise un haut gradé de l’armée, la guerre clandestine menée par Kiev franchit un nouveau cap depuis 2022

Une explosion en plein Moscou. Trois morts. Un haut responsable militaire russe pris pour cible. En quelques secondes, l’attentat a rappelé une réalité que le Kremlin tente de contenir depuis le début de la guerre en Ukraine : le conflit ne se limite plus aux tranchées. Il se joue aussi dans les capitales, dans les réseaux clandestins et contre des figures considérées comme stratégiques.

Lire la suite: Russie/Moscou : un attentat vise un haut gradé de l’armée, la guerre clandestine menée par Kiev franchit un nouveau cap depuis 2022

Depuis 2022, plusieurs responsables militaires, sécuritaires ou proches de l’appareil d’État russe ont été visés dans des opérations attribuées aux services ukrainiens. L’attentat qui a frappé Moscou et ciblé un haut gradé de l’armée russe s’inscrit dans cette évolution : celle d’une guerre où les hommes deviennent des objectifs, où l’arrière n’est plus totalement protégé et où les opérations clandestines cherchent désormais à dépasser les frontières russes.

À Moscou, la guerre est entrée par une porte que le pouvoir russe voulait maintenir fermée.

L’explosion qui a fait trois morts dans la capitale russe n’a pas seulement frappé un lieu public. Elle a touché une figure de l’appareil militaire russe. Selon les informations disponibles, la cible était Alexandre Tchaïko, ancien commandant des forces russes en Syrie et haut responsable de l’armée.

L’attaque intervient dans un contexte particulier : depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, les responsables liés à l’appareil militaire et sécuritaire russe sont progressivement devenus des cibles privilégiées.

Le champ de bataille ne se limite plus aux régions ukrainiennes bombardées ou aux lignes de front. Il s’est déplacé vers les centres de décision, les symboles du pouvoir militaire et les réseaux qui soutiennent l’effort de guerre.

Le passage d’une guerre territoriale à une guerre de cibles

Au début du conflit, l’affrontement semblait obéir aux règles classiques d’une guerre conventionnelle : conquérir du terrain, détruire des capacités militaires, affaiblir l’adversaire sur le front.

Mais une autre bataille s’est installée parallèlement.

Depuis 2022, plusieurs personnalités russes liées à l’armée, aux services de sécurité ou aux institutions chargées de soutenir la guerre ont été éliminées ou visées dans des opérations attribuées à Kiev.

L’objectif dépasse la neutralisation d’un individu. Il s’agit de créer une pression permanente sur l’appareil russe, de montrer que ses responsables ne bénéficient plus d’une protection absolue et de faire entrer l’incertitude au cœur même du système militaire.

Cette stratégie repose sur une idée simple : atteindre les responsables qui organisent, commandent ou incarnent la guerre peut avoir un effet psychologique supérieur à une frappe classique.

La Russie possède une puissance militaire considérable. Mais comme toutes les grandes armées, elle dépend aussi d’hommes, de structures et de chaînes de commandement.

C’est cette architecture que les opérations clandestines cherchent à fragiliser.

Moscou n’est plus un sanctuaire

Pendant longtemps, la capitale russe est restée largement éloignée des conséquences directes du conflit. Les combats se déroulaient en Ukraine, tandis que la majorité de la population russe vivait la guerre à distance.

Cette séparation est devenue plus fragile.

Les attaques contre des personnalités liées au pouvoir ou à l’appareil militaire ont progressivement modifié la perception du conflit. Elles montrent que la profondeur territoriale russe n’offre plus la même garantie de sécurité qu’auparavant.

Pour le Kremlin, cette évolution représente un défi politique majeur. La Russie veut apparaître comme une puissance capable de contrôler son territoire et de protéger ses dirigeants. Chaque attaque réussie fragilise cette image.

Pour Kiev, ces opérations répondent à une logique stratégique : démontrer que la Russie n’est pas hors d’atteinte et que la guerre peut atteindre ceux qui la dirigent.

Quand la guerre sort du territoire russe

L’autre évolution majeure concerne la géographie des opérations.

La confrontation ne se limite plus aux frontières russes ou ukrainiennes. Elle touche désormais d’autres espaces européens, où les services de renseignement, les réseaux clandestins et les acteurs liés au conflit s’affrontent dans l’ombre.

L’affaire de Monaco illustre cette nouvelle dimension.

Une femme soupçonnée d’avoir participé à une tentative d’assassinat à l’explosif contre un homme d’affaires ukrainien avait été identifiée par les autorités monégasques avant d’être retrouvée morte en Ukraine. Les autorités ukrainiennes ont ensuite annoncé l’arrestation de deux suspects dans cette affaire, dont un homme présenté comme appartenant au renseignement militaire ukrainien.

Cet épisode a renforcé les interrogations autour de l’expansion des opérations clandestines liées à la guerre.

Le conflit ne se contente plus de produire des combats. Il génère une confrontation parallèle entre services, réseaux et acteurs qui opèrent parfois loin des zones de guerre.

Une guerre invisible aux conséquences bien réelles

Les opérations clandestines offrent un avantage évident : elles permettent de frapper l’adversaire sans mobiliser de grandes forces militaires.

Mais elles ouvrent aussi une période plus instable.

Chaque attaque ciblée crée un risque de représailles. Chaque opération réussie encourage l’autre camp à chercher de nouvelles méthodes. La logique devient celle d’une confrontation permanente où les frontières entre renseignement, sabotage et action militaire deviennent de plus en plus floues.

Cette évolution inquiète également les pays européens. Car lorsque les opérations liées à une guerre se déplacent hors de son théâtre principal, les États voisins deviennent eux aussi concernés.

L’Europe découvre ainsi une nouvelle facette du conflit ukrainien : une guerre qui ne se joue pas seulement avec des chars et des missiles, mais aussi avec des réseaux, des informations et des opérations secrètes.

L’attentat de Moscou marque une nouvelle étape dans une transformation déjà visible depuis 2022.

La guerre russo-ukrainienne n’est plus uniquement une confrontation entre deux armées. Elle est devenue une bataille où les responsables militaires, les structures de pouvoir et les réseaux stratégiques sont eux-mêmes des cibles.

Le front reste en Ukraine. Mais la guerre, elle, a changé de dimension.

Elle se joue désormais partout où les deux camps pensent pouvoir atteindre l’autre.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Espagne/Ceuta : 48 000 migrants quittent l’enclave après la crise, un volume comparable aux arrivées irrégulières mensuelles dans l’Union européenne

Pendant quelques jours, Ceuta a semblé devenir la brèche tant recherchée vers l’Europe. Puis le mouvement s’est inversé. Les mêmes routes qui avaient vu affluer des milliers de migrants se sont transformées en voies de retour vers le Maroc. En quelques jours, près de 48 000 personnes ont quitté l’enclave espagnole, certaines reconduites par les autorités, d’autres repartant volontairement après avoir découvert une réalité bien différente de celle qu’elles imaginaient.

Lire la suite: Espagne/Ceuta : 48 000 migrants quittent l’enclave après la crise, un volume comparable aux arrivées irrégulières mensuelles dans l’Union européenne

L’ampleur du chiffre donne la mesure du choc : jamais une enclave européenne n’avait concentré en si peu de temps un mouvement migratoire d’une telle intensité. Mais derrière les statistiques se cache une histoire plus complexe qu’une simple confrontation entre une Europe qui ferme ses frontières et des migrants qui cherchent à les franchir. La crise de Ceuta révèle les limites d’un système migratoire européen fondé sur le contrôle, la coopération avec les pays voisins et la gestion de l’urgence.

À Ceuta, le silence est revenu.

Les rues qui avaient été envahies par les arrivées massives ont retrouvé une apparence normale. Les forces de sécurité sont moins visibles, les dispositifs d’urgence se réduisent progressivement et les habitants reprennent leurs habitudes. Pourtant, derrière cette impression de retour à la normale, l’enclave espagnole garde les traces d’un épisode qui aura rappelé brutalement sa place particulière sur la carte du monde.

Ceuta est une anomalie géographique devenue un symbole politique. Située sur la côte nord de l’Afrique, elle appartient à l’Espagne et constitue donc une frontière extérieure de l’Union européenne. Quelques kilomètres seulement séparent des populations qui vivent dans des réalités économiques et sociales profondément différentes.

C’est cette proximité qui fait de l’enclave un point d’attraction permanent.

Mais la crise récente a révélé un paradoxe inattendu : l’objectif ultime n’était pas seulement d’entrer à Ceuta. Pour beaucoup, il fallait surtout continuer le voyage vers l’Espagne continentale et, au-delà, vers un avenir européen. Or l’enclave s’est rapidement transformée en une zone d’attente où les espoirs se sont heurtés aux contraintes administratives et matérielles.

Le rêve européen confronté à la réalité de Ceuta

Lorsqu’ils ont franchi la frontière, beaucoup pensaient avoir franchi l’obstacle principal. Ils découvraient finalement qu’ils n’avaient atteint qu’un territoire intermédiaire.

Ceuta n’est pas une grande métropole européenne. Son territoire limité ne permet pas d’accueillir durablement des dizaines de milliers de personnes. Les structures locales ont rapidement été dépassées, obligeant les autorités à organiser dans l’urgence l’accueil, l’hébergement et les retours.

Pour certains migrants, l’attente a été plus difficile que le voyage lui-même. Les conditions précaires, l’incertitude sur leur avenir et l’impossibilité de poursuivre rapidement leur route ont conduit plusieurs d’entre eux à faire un choix qu’ils n’avaient pas imaginé quelques jours auparavant : repartir.

Ce retournement est probablement l’une des images les plus fortes de cette crise. Des personnes qui avaient risqué leur vie pour atteindre l’Europe ont finalement décidé de revenir en arrière.

Ce n’est pas un renoncement au rêve européen. C’est la découverte brutale de ses frontières invisibles.

Un chiffre qui dépasse Ceuta

Le nombre de 48 000 migrants ayant quitté l’enclave espagnole donne une dimension exceptionnelle à l’événement.

À lui seul, ce volume rappelle l’ampleur des mouvements migratoires irréguliers auxquels l’Union européenne est confrontée. Il correspond à un ordre de grandeur comparable aux arrivées clandestines enregistrées sur certaines périodes à l’échelle mensuelle dans l’espace européen.

La particularité de Ceuta n’est donc pas seulement le nombre de personnes concernées. C’est la concentration du phénomène dans un espace minuscule et en quelques jours seulement.

Cette concentration a transformé une question européenne permanente en crise visible. Ce qui se déroule habituellement sur plusieurs routes migratoires en Méditerranée centrale, dans les Balkans ou aux frontières orientales de l’Europe s’est retrouvé soudainement résumé dans une seule enclave.

Ceuta est devenue le miroir d’un problème que l’Union européenne peine toujours à résoudre.

Madrid et Rabat : une coopération devenue stratégique

Cette crise rappelle également le rôle central du Maroc dans la politique migratoire européenne.

Depuis plusieurs années, l’Union européenne et l’Espagne comptent sur la coopération marocaine pour limiter les départs et contrôler les routes vers le continent. La position géographique du royaume en fait un acteur incontournable : pays d’origine pour certains, territoire de transit pour d’autres, partenaire sécuritaire pour l’Europe.

Mais cette coopération n’est jamais purement technique. Elle est aussi diplomatique.

La gestion des frontières est devenue un élément majeur de la relation entre Rabat, Madrid et Bruxelles. Le Maroc dispose d’un levier important dans ses relations avec ses partenaires européens, tandis que l’Espagne dépend de cette collaboration pour protéger ses territoires africains.

L’épisode de Ceuta montre une nouvelle fois que la frontière européenne ne se situe plus uniquement aux portes de l’Union. Elle commence désormais bien en amont, dans les pays de transit.

Une ville européenne qui paie le prix d’une crise mondiale

Pour les habitants de Ceuta, l’événement a laissé une autre empreinte : celle d’une ville qui a eu le sentiment de porter seule une crise qui dépasse largement ses capacités.

La population locale a vécu plusieurs jours d’incertitude. Les commerces ont été perturbés, les services publics mobilisés et les inquiétudes multipliées face à une situation exceptionnelle.

Mais la réaction des habitants ne peut pas être réduite à une opposition entre rejet et solidarité. Comme souvent dans les crises migratoires, les sentiments sont plus complexes : inquiétude face à l’ampleur du phénomène, compassion envers des personnes en difficulté et frustration devant l’impression d’être abandonnés par les autorités centrales.

Ceuta rappelle une réalité souvent oubliée : les frontières ne sont pas seulement des lignes sur une carte. Ce sont aussi des territoires habités par des populations qui vivent directement les conséquences des décisions prises à plusieurs centaines de kilomètres.

L’Europe face à son équation migratoire

La crise de Ceuta pose une question que les gouvernements européens tentent depuis des années de repousser : combien de temps une politique migratoire peut-elle reposer principalement sur la fermeture des frontières ?

Les contrôles renforcés, les accords avec les pays de transit et les opérations de retour permettent de gérer les épisodes d’urgence. Mais ils ne suppriment pas les raisons profondes qui poussent des milliers de personnes à partir.

Les écarts de développement, le chômage, les crises politiques et les conflits continueront d’alimenter les mouvements migratoires.

Pour Bruxelles, le défi est donc double : protéger ses frontières tout en évitant de transformer chaque crise en simple opération de gestion temporaire.

Car l’histoire récente montre une constante : lorsque les routes migratoires sont bloquées, elles ne disparaissent pas. Elles changent de forme et de direction.

À Ceuta, la crise visible est terminée. Les migrants sont moins nombreux, les rues ont retrouvé leur calme et l’urgence médiatique est passée.

Mais le chiffre reste : 48 000 personnes ont quitté une enclave européenne en quelques jours après avoir tenté d’y entrer.

Ce nombre raconte une opération de retour. Il raconte aussi une réalité plus profonde : l’Europe reste une destination suffisamment attractive pour pousser des milliers de personnes à prendre des risques considérables, mais ses frontières sont devenues suffisamment difficiles à franchir pour transformer l’espoir en attente, puis parfois l’attente en retour.

Ceuta n’a pas seulement connu une crise migratoire. Elle a révélé, pendant quelques jours, toute la complexité d’un phénomène que ni les murs, ni les accords, ni les contrôles ne semblent capables de résoudre à eux seuls.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Azerbaïdjan : derrière la condamnation d’un Français pour espionnage, la bataille d’influence qui se joue dans le Caucase

Le 30 juillet, la justice azerbaïdjanaise a refermé une nouvelle page du dossier Martin Ryan sans mettre fin à la controverse. Condamné à dix ans de prison pour espionnage au profit de la France, ce ressortissant français a vu sa peine confirmée en appel. Pour Bakou, l’affaire est celle d’un réseau qui aurait cherché à obtenir des informations sensibles sur un pays devenu stratégique. Pour Paris, elle est celle d’une condamnation politique contre un Français dont la culpabilité n’a jamais été démontrée.

Lire la suite: Azerbaïdjan : derrière la condamnation d’un Français pour espionnage, la bataille d’influence qui se joue dans le Caucase

Entre les deux lectures, une certitude demeure : l’affaire Martin Ryan est devenue le symbole d’une relation franco-azerbaïdjanaise entrée dans une période de confrontation ouverte.

Depuis son arrestation en décembre 2023, l’homme d’affaires français est accusé par les autorités azerbaïdjanaises d’avoir recueilli des informations pour le compte de services français de renseignement. Le parquet de Bakou affirme qu’il aurait été approché par des membres de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) alors en poste à l’ambassade de France. Ces agents ont depuis été expulsés par les autorités azerbaïdjanaises.

Selon l’accusation, les informations recherchées concernaient notamment les relations de Bakou avec plusieurs pays, dont la Russie, la Chine, l’Iran, le Pakistan ou encore l’Algérie, ainsi que des données relatives à certains équipements militaires. Martin Ryan rejette ces accusations. La France également. Le Quai d’Orsay a dénoncé une « condamnation arbitraire » et demandé sa libération.

Mais cette affaire ne commence pas dans une salle d’audience. Elle trouve ses racines dans une région où les alliances se déplacent rapidement.

Le Haut-Karabakh, point de rupture entre Paris et Bakou

La relation entre la France et l’Azerbaïdjan s’est fortement dégradée après la reprise du Haut-Karabakh par Bakou en septembre 2023.

Pendant des décennies, cette région montagneuse, peuplée majoritairement d’Arméniens avant l’offensive azerbaïdjanaise, a été au centre d’un conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La victoire militaire de Bakou a entraîné le départ de plus de 100 000 habitants arméniens vers l’Arménie.

Paris a alors renforcé son soutien politique à Erevan, dénonçant la situation humanitaire et appelant au respect des droits de la population arménienne. À Bakou, cette position a été interprétée comme un alignement français contre les intérêts azerbaïdjanais.

La crise diplomatique s’est installée. Les déclarations hostiles se sont multipliées. Les expulsions de diplomates ont succédé aux accusations d’ingérence. Dans ce climat tendu, l’affaire Martin Ryan a pris une dimension qui dépasse largement son parcours personnel.

Un petit État devenu un grand enjeu

Pour comprendre pourquoi l’Azerbaïdjan attire autant l’attention des puissances étrangères, il faut regarder sa carte.

Coincé entre la Russie, l’Iran et la Turquie, bordé par la mer Caspienne, le pays occupe une position stratégique dans un espace où circulent hydrocarbures, marchandises et ambitions politiques.

Ankara voit en Bakou un allié privilégié. Les deux pays revendiquent une proximité culturelle et politique résumée par la formule « deux États, une nation ». La coopération militaire entre les deux capitales a joué un rôle important dans la montée en puissance de l’armée azerbaïdjanaise.

Moscou, malgré l’affaiblissement de son influence régionale depuis la guerre en Ukraine, reste un acteur incontournable dans le Caucase. L’Iran observe avec méfiance le rapprochement entre l’Azerbaïdjan et la Turquie. L’Union européenne, de son côté, cherche à renforcer ses relations énergétiques avec Bakou afin de diversifier ses approvisionnements.

Dans ce jeu d’équilibre, l’information devient une ressource stratégique.

Quand le renseignement devient une arme diplomatique

Les grandes rivalités internationales ne se déroulent pas uniquement sur les champs de bataille ou dans les négociations officielles. Elles passent aussi par les services de renseignement, les expulsions diplomatiques et les procès très médiatisés.

Les accusations d’espionnage sont souvent le reflet d’un affrontement plus large : celui de deux États qui cherchent à imposer leur propre récit.

Pour Bakou, la condamnation de Martin Ryan affirme la capacité de l’Azerbaïdjan à défendre ses intérêts face aux tentatives étrangères d’influence. Pour Paris, elle illustre l’usage de la justice comme instrument de pression politique.

La difficulté, dans ce type d’affaire, est précisément de distinguer l’opération de renseignement réelle de l’exploitation diplomatique qui peut l’accompagner. Les deux dimensions peuvent parfois se confondre.

Le Caucase, laboratoire des nouvelles rivalités

L’affaire Martin Ryan rappelle une évolution profonde des relations internationales : les puissances moyennes occupent désormais une place croissante dans les jeux d’influence.

L’Azerbaïdjan n’est plus seulement observé à travers le prisme du conflit du Haut-Karabakh. Il est devenu un acteur avec lequel il faut compter, capable de jouer entre plusieurs partenaires et de tirer profit de sa position géographique.

Pour la France, cette séquence pose une question plus large : comment maintenir une influence dans des régions où de nouveaux acteurs imposent leurs propres règles ?

Pour Bakou, elle confirme une stratégie déjà visible : défendre une souveraineté renforcée et ne laisser aucune puissance étrangère définir seule la lecture de ses affaires intérieures.

Derrière le destin judiciaire d’un Français, c’est donc une bataille plus vaste qui se joue. Celle d’un Caucase où chaque alliance, chaque accusation et chaque procès peuvent devenir les pièces d’un affrontement international.

Celine Dou, pour la Boussole-infos