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Espagne/Ceuta : 48 000 migrants quittent l’enclave après la crise, un volume comparable aux arrivées irrégulières mensuelles dans l’Union européenne

Pendant quelques jours, Ceuta a semblé devenir la brèche tant recherchée vers l’Europe. Puis le mouvement s’est inversé. Les mêmes routes qui avaient vu affluer des milliers de migrants se sont transformées en voies de retour vers le Maroc. En quelques jours, près de 48 000 personnes ont quitté l’enclave espagnole, certaines reconduites par les autorités, d’autres repartant volontairement après avoir découvert une réalité bien différente de celle qu’elles imaginaient.

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L’ampleur du chiffre donne la mesure du choc : jamais une enclave européenne n’avait concentré en si peu de temps un mouvement migratoire d’une telle intensité. Mais derrière les statistiques se cache une histoire plus complexe qu’une simple confrontation entre une Europe qui ferme ses frontières et des migrants qui cherchent à les franchir. La crise de Ceuta révèle les limites d’un système migratoire européen fondé sur le contrôle, la coopération avec les pays voisins et la gestion de l’urgence.

À Ceuta, le silence est revenu.

Les rues qui avaient été envahies par les arrivées massives ont retrouvé une apparence normale. Les forces de sécurité sont moins visibles, les dispositifs d’urgence se réduisent progressivement et les habitants reprennent leurs habitudes. Pourtant, derrière cette impression de retour à la normale, l’enclave espagnole garde les traces d’un épisode qui aura rappelé brutalement sa place particulière sur la carte du monde.

Ceuta est une anomalie géographique devenue un symbole politique. Située sur la côte nord de l’Afrique, elle appartient à l’Espagne et constitue donc une frontière extérieure de l’Union européenne. Quelques kilomètres seulement séparent des populations qui vivent dans des réalités économiques et sociales profondément différentes.

C’est cette proximité qui fait de l’enclave un point d’attraction permanent.

Mais la crise récente a révélé un paradoxe inattendu : l’objectif ultime n’était pas seulement d’entrer à Ceuta. Pour beaucoup, il fallait surtout continuer le voyage vers l’Espagne continentale et, au-delà, vers un avenir européen. Or l’enclave s’est rapidement transformée en une zone d’attente où les espoirs se sont heurtés aux contraintes administratives et matérielles.

Le rêve européen confronté à la réalité de Ceuta

Lorsqu’ils ont franchi la frontière, beaucoup pensaient avoir franchi l’obstacle principal. Ils découvraient finalement qu’ils n’avaient atteint qu’un territoire intermédiaire.

Ceuta n’est pas une grande métropole européenne. Son territoire limité ne permet pas d’accueillir durablement des dizaines de milliers de personnes. Les structures locales ont rapidement été dépassées, obligeant les autorités à organiser dans l’urgence l’accueil, l’hébergement et les retours.

Pour certains migrants, l’attente a été plus difficile que le voyage lui-même. Les conditions précaires, l’incertitude sur leur avenir et l’impossibilité de poursuivre rapidement leur route ont conduit plusieurs d’entre eux à faire un choix qu’ils n’avaient pas imaginé quelques jours auparavant : repartir.

Ce retournement est probablement l’une des images les plus fortes de cette crise. Des personnes qui avaient risqué leur vie pour atteindre l’Europe ont finalement décidé de revenir en arrière.

Ce n’est pas un renoncement au rêve européen. C’est la découverte brutale de ses frontières invisibles.

Un chiffre qui dépasse Ceuta

Le nombre de 48 000 migrants ayant quitté l’enclave espagnole donne une dimension exceptionnelle à l’événement.

À lui seul, ce volume rappelle l’ampleur des mouvements migratoires irréguliers auxquels l’Union européenne est confrontée. Il correspond à un ordre de grandeur comparable aux arrivées clandestines enregistrées sur certaines périodes à l’échelle mensuelle dans l’espace européen.

La particularité de Ceuta n’est donc pas seulement le nombre de personnes concernées. C’est la concentration du phénomène dans un espace minuscule et en quelques jours seulement.

Cette concentration a transformé une question européenne permanente en crise visible. Ce qui se déroule habituellement sur plusieurs routes migratoires en Méditerranée centrale, dans les Balkans ou aux frontières orientales de l’Europe s’est retrouvé soudainement résumé dans une seule enclave.

Ceuta est devenue le miroir d’un problème que l’Union européenne peine toujours à résoudre.

Madrid et Rabat : une coopération devenue stratégique

Cette crise rappelle également le rôle central du Maroc dans la politique migratoire européenne.

Depuis plusieurs années, l’Union européenne et l’Espagne comptent sur la coopération marocaine pour limiter les départs et contrôler les routes vers le continent. La position géographique du royaume en fait un acteur incontournable : pays d’origine pour certains, territoire de transit pour d’autres, partenaire sécuritaire pour l’Europe.

Mais cette coopération n’est jamais purement technique. Elle est aussi diplomatique.

La gestion des frontières est devenue un élément majeur de la relation entre Rabat, Madrid et Bruxelles. Le Maroc dispose d’un levier important dans ses relations avec ses partenaires européens, tandis que l’Espagne dépend de cette collaboration pour protéger ses territoires africains.

L’épisode de Ceuta montre une nouvelle fois que la frontière européenne ne se situe plus uniquement aux portes de l’Union. Elle commence désormais bien en amont, dans les pays de transit.

Une ville européenne qui paie le prix d’une crise mondiale

Pour les habitants de Ceuta, l’événement a laissé une autre empreinte : celle d’une ville qui a eu le sentiment de porter seule une crise qui dépasse largement ses capacités.

La population locale a vécu plusieurs jours d’incertitude. Les commerces ont été perturbés, les services publics mobilisés et les inquiétudes multipliées face à une situation exceptionnelle.

Mais la réaction des habitants ne peut pas être réduite à une opposition entre rejet et solidarité. Comme souvent dans les crises migratoires, les sentiments sont plus complexes : inquiétude face à l’ampleur du phénomène, compassion envers des personnes en difficulté et frustration devant l’impression d’être abandonnés par les autorités centrales.

Ceuta rappelle une réalité souvent oubliée : les frontières ne sont pas seulement des lignes sur une carte. Ce sont aussi des territoires habités par des populations qui vivent directement les conséquences des décisions prises à plusieurs centaines de kilomètres.

L’Europe face à son équation migratoire

La crise de Ceuta pose une question que les gouvernements européens tentent depuis des années de repousser : combien de temps une politique migratoire peut-elle reposer principalement sur la fermeture des frontières ?

Les contrôles renforcés, les accords avec les pays de transit et les opérations de retour permettent de gérer les épisodes d’urgence. Mais ils ne suppriment pas les raisons profondes qui poussent des milliers de personnes à partir.

Les écarts de développement, le chômage, les crises politiques et les conflits continueront d’alimenter les mouvements migratoires.

Pour Bruxelles, le défi est donc double : protéger ses frontières tout en évitant de transformer chaque crise en simple opération de gestion temporaire.

Car l’histoire récente montre une constante : lorsque les routes migratoires sont bloquées, elles ne disparaissent pas. Elles changent de forme et de direction.

À Ceuta, la crise visible est terminée. Les migrants sont moins nombreux, les rues ont retrouvé leur calme et l’urgence médiatique est passée.

Mais le chiffre reste : 48 000 personnes ont quitté une enclave européenne en quelques jours après avoir tenté d’y entrer.

Ce nombre raconte une opération de retour. Il raconte aussi une réalité plus profonde : l’Europe reste une destination suffisamment attractive pour pousser des milliers de personnes à prendre des risques considérables, mais ses frontières sont devenues suffisamment difficiles à franchir pour transformer l’espoir en attente, puis parfois l’attente en retour.

Ceuta n’a pas seulement connu une crise migratoire. Elle a révélé, pendant quelques jours, toute la complexité d’un phénomène que ni les murs, ni les accords, ni les contrôles ne semblent capables de résoudre à eux seuls.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Azerbaïdjan : derrière la condamnation d’un Français pour espionnage, la bataille d’influence qui se joue dans le Caucase

Le 30 juillet, la justice azerbaïdjanaise a refermé une nouvelle page du dossier Martin Ryan sans mettre fin à la controverse. Condamné à dix ans de prison pour espionnage au profit de la France, ce ressortissant français a vu sa peine confirmée en appel. Pour Bakou, l’affaire est celle d’un réseau qui aurait cherché à obtenir des informations sensibles sur un pays devenu stratégique. Pour Paris, elle est celle d’une condamnation politique contre un Français dont la culpabilité n’a jamais été démontrée.

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Entre les deux lectures, une certitude demeure : l’affaire Martin Ryan est devenue le symbole d’une relation franco-azerbaïdjanaise entrée dans une période de confrontation ouverte.

Depuis son arrestation en décembre 2023, l’homme d’affaires français est accusé par les autorités azerbaïdjanaises d’avoir recueilli des informations pour le compte de services français de renseignement. Le parquet de Bakou affirme qu’il aurait été approché par des membres de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) alors en poste à l’ambassade de France. Ces agents ont depuis été expulsés par les autorités azerbaïdjanaises.

Selon l’accusation, les informations recherchées concernaient notamment les relations de Bakou avec plusieurs pays, dont la Russie, la Chine, l’Iran, le Pakistan ou encore l’Algérie, ainsi que des données relatives à certains équipements militaires. Martin Ryan rejette ces accusations. La France également. Le Quai d’Orsay a dénoncé une « condamnation arbitraire » et demandé sa libération.

Mais cette affaire ne commence pas dans une salle d’audience. Elle trouve ses racines dans une région où les alliances se déplacent rapidement.

Le Haut-Karabakh, point de rupture entre Paris et Bakou

La relation entre la France et l’Azerbaïdjan s’est fortement dégradée après la reprise du Haut-Karabakh par Bakou en septembre 2023.

Pendant des décennies, cette région montagneuse, peuplée majoritairement d’Arméniens avant l’offensive azerbaïdjanaise, a été au centre d’un conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La victoire militaire de Bakou a entraîné le départ de plus de 100 000 habitants arméniens vers l’Arménie.

Paris a alors renforcé son soutien politique à Erevan, dénonçant la situation humanitaire et appelant au respect des droits de la population arménienne. À Bakou, cette position a été interprétée comme un alignement français contre les intérêts azerbaïdjanais.

La crise diplomatique s’est installée. Les déclarations hostiles se sont multipliées. Les expulsions de diplomates ont succédé aux accusations d’ingérence. Dans ce climat tendu, l’affaire Martin Ryan a pris une dimension qui dépasse largement son parcours personnel.

Un petit État devenu un grand enjeu

Pour comprendre pourquoi l’Azerbaïdjan attire autant l’attention des puissances étrangères, il faut regarder sa carte.

Coincé entre la Russie, l’Iran et la Turquie, bordé par la mer Caspienne, le pays occupe une position stratégique dans un espace où circulent hydrocarbures, marchandises et ambitions politiques.

Ankara voit en Bakou un allié privilégié. Les deux pays revendiquent une proximité culturelle et politique résumée par la formule « deux États, une nation ». La coopération militaire entre les deux capitales a joué un rôle important dans la montée en puissance de l’armée azerbaïdjanaise.

Moscou, malgré l’affaiblissement de son influence régionale depuis la guerre en Ukraine, reste un acteur incontournable dans le Caucase. L’Iran observe avec méfiance le rapprochement entre l’Azerbaïdjan et la Turquie. L’Union européenne, de son côté, cherche à renforcer ses relations énergétiques avec Bakou afin de diversifier ses approvisionnements.

Dans ce jeu d’équilibre, l’information devient une ressource stratégique.

Quand le renseignement devient une arme diplomatique

Les grandes rivalités internationales ne se déroulent pas uniquement sur les champs de bataille ou dans les négociations officielles. Elles passent aussi par les services de renseignement, les expulsions diplomatiques et les procès très médiatisés.

Les accusations d’espionnage sont souvent le reflet d’un affrontement plus large : celui de deux États qui cherchent à imposer leur propre récit.

Pour Bakou, la condamnation de Martin Ryan affirme la capacité de l’Azerbaïdjan à défendre ses intérêts face aux tentatives étrangères d’influence. Pour Paris, elle illustre l’usage de la justice comme instrument de pression politique.

La difficulté, dans ce type d’affaire, est précisément de distinguer l’opération de renseignement réelle de l’exploitation diplomatique qui peut l’accompagner. Les deux dimensions peuvent parfois se confondre.

Le Caucase, laboratoire des nouvelles rivalités

L’affaire Martin Ryan rappelle une évolution profonde des relations internationales : les puissances moyennes occupent désormais une place croissante dans les jeux d’influence.

L’Azerbaïdjan n’est plus seulement observé à travers le prisme du conflit du Haut-Karabakh. Il est devenu un acteur avec lequel il faut compter, capable de jouer entre plusieurs partenaires et de tirer profit de sa position géographique.

Pour la France, cette séquence pose une question plus large : comment maintenir une influence dans des régions où de nouveaux acteurs imposent leurs propres règles ?

Pour Bakou, elle confirme une stratégie déjà visible : défendre une souveraineté renforcée et ne laisser aucune puissance étrangère définir seule la lecture de ses affaires intérieures.

Derrière le destin judiciaire d’un Français, c’est donc une bataille plus vaste qui se joue. Celle d’un Caucase où chaque alliance, chaque accusation et chaque procès peuvent devenir les pièces d’un affrontement international.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Guerre en Ukraine : derrière le dossier Patriot, Washington hésite encore à partager son avantage stratégique

Les discussions entre Volodymyr Zelensky et Donald Trump semblaient ouvrir une nouvelle étape dans la coopération militaire entre Kiev et Washington. Le président ukrainien était ressorti de la Maison Blanche en affirmant avoir évoqué la production sous licence des missiles intercepteurs Patriot, un projet qui aurait permis à l’Ukraine de fabriquer elle-même une partie de l’armement indispensable à sa défense aérienne. Deux jours plus tard, Donald Trump a refroidi cet optimisme. Interrogé par le Financial Times, le président des États-Unis d’Amérique a déclaré qu’il n’était « pas sûr » d’accorder une telle autorisation, invoquant la sensibilité de cette technologie.

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À première vue, il s’agit d’une hésitation politique. En réalité, cet épisode met en lumière une question bien plus vaste : jusqu’où les États-Unis d’Amérique sont-ils prêts à partager leur supériorité militaire avec leurs alliés ?

Depuis le début de la guerre, l’Ukraine a demandé des armes, des munitions, des systèmes de défense aérienne et des renseignements. Aujourd’hui, elle réclame autre chose : le droit de produire elle-même une partie des équipements dont dépend sa survie. Ce changement est loin d’être anodin. Une armée qui reçoit des armes reste dépendante de ses fournisseurs. Une armée qui les fabrique acquiert une marge de manœuvre stratégique, industrielle et politique que les livraisons, aussi abondantes soient-elles, ne peuvent offrir.

Les missiles Patriot incarnent parfaitement cette évolution. Leur efficacité contre les missiles balistiques russes en fait l’un des piliers de la défense ukrainienne. Mais leur valeur dépasse largement le champ de bataille. Ils concentrent des décennies de recherche, des technologies classifiées et une chaîne industrielle que Washington considère comme un atout stratégique. Autoriser leur production sous licence ne reviendrait pas seulement à augmenter les capacités de Kiev ; ce serait accepter qu’une partie de ce savoir-faire quitte le territoire états-unien.

C’est là que le débat devient plus complexe qu’il n’y paraît.

Les États-Unis d’Amérique ont tout intérêt à empêcher une victoire russe. Ils souhaitent également que l’Ukraine puisse résister sur la durée. Pourtant, renforcer un allié ne signifie pas nécessairement lui transférer les technologies qui fondent sa propre supériorité militaire. Toutes les grandes puissances partagent cette prudence. Les avions de combat les plus avancés, les systèmes antimissiles ou certaines capacités de guerre électronique restent soumis à des restrictions particulièrement strictes, même entre partenaires.

Le cas ukrainien illustre ainsi une contradiction propre aux alliances contemporaines. Les États soutiennent leurs partenaires, mais cherchent aussi à préserver les avantages industriels et technologiques qui garantissent leur influence. Plus une technologie est décisive, plus son transfert devient un choix politique autant qu’un choix militaire.

Pour Kiev, cette distinction est lourde de conséquences. Chaque nouvelle livraison répond à une urgence immédiate. Elle ne résout cependant pas la question de l’après-guerre ni celle de l’autonomie stratégique. Produire localement des intercepteurs Patriot permettrait de réduire la dépendance vis-à-vis des calendriers de production étrangers, d’assurer un approvisionnement plus régulier et de consolider une industrie de défense appelée à jouer un rôle central dans la sécurité européenne.

L’hésitation exprimée par Donald Trump rappelle que cette ambition reste suspendue à une décision prise à Washington.

Cette prudence traduit aussi les limites du modèle occidental d’assistance militaire. Depuis le début du conflit, les alliés de l’Ukraine ont progressivement levé plusieurs lignes rouges : fourniture de chars lourds, d’avions de combat, de missiles à longue portée ou encore de systèmes de défense aérienne sophistiqués. À chaque étape, une même logique s’est imposée : répondre aux besoins du champ de bataille sans perdre le contrôle des technologies les plus sensibles. Les licences de production constituent une frontière différente. Elles ne concernent plus seulement l’utilisation d’une arme, mais sa fabrication, sa maintenance et, à terme, son évolution.

En ce sens, le débat dépasse largement l’Ukraine. Il touche à une interrogation qui concerne toutes les alliances militaires : jusqu’où une puissance accepte-t-elle de partager les outils qui fondent son avantage stratégique ? À l’heure où les guerres s’inscrivent dans la durée, la réponse dépend moins du nombre d’armes livrées que de la volonté de transmettre, ou non, les capacités industrielles qui permettent de les produire.

L’affaire des Patriot rappelle enfin une réalité souvent éclipsée par les combats. Les conflits contemporains ne se gagnent pas uniquement sur les lignes de front. Ils se jouent aussi dans les usines, les laboratoires, les bureaux où se négocient les licences industrielles et les transferts de technologies. En hésitant à ouvrir cette porte à l’Ukraine, Washington montre que le partage des armes est une chose ; le partage de la puissance qui les rend possibles en est une autre.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Le Tchad quitte la CPI, Washington applaudit : la bataille pour l’avenir de la justice internationale est ouverte

Après Bamako, Ouagadougou et Niamey, N’Djamena a choisi à son tour de prendre ses distances avec la Cour pénale internationale. La décision tchadienne aurait pu rester une affaire africaine parmi d’autres. Elle a changé de dimension lorsque Washington a décidé de la saluer et d’appeler d’autres États membres à suivre le même chemin. Deux critiques venues d’horizons différents se retrouvent désormais face à la même institution : des gouvernements africains qui dénoncent une justice qu’ils jugent déséquilibrée et une puissance mondiale qui refuse depuis plus de vingt ans de reconnaître l’autorité de la Cour.

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Le retrait annoncé par le Tchad ouvre une nouvelle séquence pour la Cour pénale internationale. La contestation qui visait déjà son fonctionnement en Afrique rencontre aujourd’hui l’opposition ancienne des États-Unis d’Amérique. Les deux dynamiques ne poursuivent pas les mêmes objectifs, mais elles placent la même question au centre : une justice internationale peut-elle durer sans le soutien politique des États qu’elle entend encadrer ?

N’Djamena ferme une porte ouverte depuis deux décennies

Le 27 juillet 2026, le Tchad a notifié aux Nations unies sa décision de se retirer du Statut de Rome, le texte fondateur de la Cour pénale internationale. Le départ ne sera pas immédiat : conformément aux règles prévues par le traité, un délai d’un an doit s’écouler avant que la sortie devienne effective.

Pendant cette période, le pays reste lié par ses obligations envers la Cour. Politiquement, toutefois, le message est déjà envoyé.

Pour N’Djamena, la CPI ne répond plus aux exigences d’une justice internationale équitable. Les autorités tchadiennes dénoncent une institution qu’elles accusent de concentrer son action sur le continent africain et de ne pas appliquer les mêmes standards à toutes les régions du monde.

Cette critique n’est pas nouvelle. Depuis les premières années d’activité de la Cour, plusieurs dirigeants africains ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme un déséquilibre. Le reproche revient régulièrement : l’Afrique aurait été davantage exposée aux poursuites internationales alors que certains acteurs majeurs de la scène mondiale restent hors de portée de la juridiction.

Le Sahel avant le Tchad

Avant N’Djamena, d’autres capitales avaient déjà pris leurs distances.

Bamako, Ouagadougou et Niamey ont engagé des démarches de retrait de la CPI dans une période où ces pays cherchent également à redéfinir leurs rapports avec les institutions internationales et les puissances occidentales.

Ces décisions ne répondent pas toutes aux mêmes calculs politiques. Chaque gouvernement défend ses propres priorités. Pourtant, une même idée revient : la volonté de reprendre la maîtrise de choix considérés comme relevant d’abord de la souveraineté nationale.

Dans plusieurs pays africains, la CPI reste associée à une question plus large : qui décide de la justice lorsque les rapports de force internationaux entrent en jeu ?

Washington, l’étrange soutien d’un non-membre de la Cour

La réaction des États-Unis d’Amérique a donné une portée nouvelle au choix tchadien.

Washington a salué le retrait du Tchad et appelé les autres États parties au Statut de Rome à quitter eux aussi la CPI.

La scène contient un paradoxe : une puissance qui n’a jamais accepté la compétence de la Cour encourage aujourd’hui ceux qui l’ont reconnue à s’en éloigner.

Les États-Unis d’Amérique avaient pourtant participé aux premières discussions autour de la création de la CPI. Ils avaient signé le Statut de Rome en 2000 avant de retirer leur signature en 2002. Depuis, les administrations états-uniennes successives considèrent qu’aucune juridiction internationale ne doit pouvoir exercer son autorité sur leurs ressortissants sans leur consentement.

Pour Washington, la question est celle de la souveraineté. Pour les défenseurs de la CPI, elle est celle de la responsabilité : certains crimes, en raison de leur gravité, ne peuvent rester uniquement du ressort des États.

Deux conceptions de l’ordre international s’affrontent.

Une convergence sans alliance

Le rapprochement entre les critiques africaines et la position états-unienne pourrait sembler surprenant.

Les gouvernements africains qui contestent la CPI mettent en avant l’histoire d’une justice qu’ils considèrent déséquilibrée et insuffisamment représentative du monde actuel.

Les États-Unis d’Amérique défendent une ligne différente : ils refusent qu’une institution extérieure puisse limiter leur liberté d’action politique et militaire.

Les raisons ne sont pas les mêmes. Les trajectoires non plus.

Pourtant, le résultat produit une même pression sur la Cour : celle d’une remise en cause de son autorité.

C’est là que se trouve le véritable enjeu. La CPI ne dépend pas uniquement de ses textes juridiques. Son efficacité repose aussi sur la coopération des États, sur leur volonté d’exécuter ses décisions et sur leur confiance dans son impartialité.

La bataille autour de l’universalité

Créée en 2002, la Cour pénale internationale devait répondre à une ambition : empêcher que les auteurs de crimes parmi les plus graves puissent échapper à la justice en raison de leur position politique ou de leur puissance militaire.

Vingt-quatre ans plus tard, son ambition se heurte à une réalité plus difficile.

Ses défenseurs rappellent qu’elle n’a pas vocation à remplacer les tribunaux nationaux et qu’elle n’agit que lorsque les États ne peuvent ou ne veulent pas juger eux-mêmes les crimes relevant de sa compétence.

Ses critiques estiment, eux, que son fonctionnement reste marqué par les rapports de force internationaux et qu’une justice véritablement universelle ne peut ignorer les déséquilibres entre les États.

Le débat ne porte donc pas seulement sur la CPI. Il touche à une question plus vaste : le monde accepte-t-il encore de déléguer une partie de sa souveraineté à des institutions communes ?

Le retrait du Tchad ne provoquera pas, à lui seul, l’effondrement de la Cour pénale internationale. Il marque toutefois une étape dans une période où plusieurs institutions internationales sont confrontées à une défiance croissante.

À mesure que les États revendiquent davantage leur autonomie, la justice internationale doit relever un défi difficile : prouver qu’elle peut être universelle sans être perçue comme l’instrument d’un rapport de force entre puissants et moins puissants.

De N’Djamena à Washington, la CPI se retrouve au centre d’une bataille qui dépasse son fonctionnement juridique. D’un côté, des États qui veulent reprendre le contrôle de leur souveraineté judiciaire. De l’autre, ceux qui défendent l’idée qu’aucune frontière ne devrait protéger les auteurs des crimes les plus graves.

Le retrait tchadien n’est peut-être qu’une étape. Il pose déjà une question qui pourrait définir l’avenir de la justice internationale : une institution peut-elle rester universelle lorsque ceux qui la contestent deviennent de plus en plus nombreux ?

Celine Dou, pour la Boussole-infos

États-Unis d’Amérique : derrière l’« excellente » rencontre entre Trump et Netanyahu, l’alliance israélo-états-unienne change de rapport de force

Benjamin Netanyahu est arrivé à Washington avec une certitude : Donald Trump reste l’allié dont Israël a besoin pour poursuivre la confrontation avec l’Iran. Il est reparti de la Maison Blanche en assurant que leur rencontre avait été « excellente ». Pourtant, derrière les déclarations chaleureuses, une autre réalité apparaît. Après cinq mois de guerre, Donald Trump veut reprendre la main sur le calendrier diplomatique et sur la manière de sortir du conflit. Le Premier ministre israélien conserve l’accès au président états-unien. Il n’est simplement plus certain de pouvoir lui dicter la suite.

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Pendant des années, Benjamin Netanyahu a fait de sa proximité avec Donald Trump un atout politique et stratégique. Le 28 juillet, les deux hommes se sont retrouvés à la Maison Blanche pour leur premier entretien en face à face depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran. Officiellement, tout va bien : la Maison Blanche parle d’une rencontre « positive et productive », tandis que Netanyahu la présente comme l’une des meilleures qu’ils aient eues. Mais les sujets qui fâchent sont désormais nombreux : la poursuite des opérations contre l’Iran, les négociations avec Téhéran, Gaza, le Liban, la Syrie et même la volonté de Washington de vendre des F-35 à la Turquie. La presse israélienne elle-même reconnaît que les sourires du Bureau ovale cachent des choix difficiles.

Une rencontre officiellement réussie, mais peu de réponses

Pendant près d’une heure et demie, Donald Trump et Benjamin Netanyahu ont discuté à huis clos. À leur sortie, chacun avait intérêt à présenter l’entretien sous son meilleur jour.

Le Premier ministre israélien n’a pas tardé à parler d’une rencontre « excellente ». Son entourage a évoqué un échange « très bon et très positif », avec l’Iran au premier rang des préoccupations. Les deux dirigeants ont réaffirmé leur volonté d’empêcher Téhéran d’acquérir l’arme nucléaire.

Mais le problème est justement là : les deux hommes peuvent partager le même objectif sans être d’accord sur la manière d’y parvenir.

Aucune annonce spectaculaire n’est sortie de leur entretien. Les détails des discussions sont restés largement confidentiels. Même en Israël, les responsables qui ont commenté la rencontre se sont surtout employés à expliquer ce qui n’avait pas été demandé à Netanyahu : pas de pression publique pour un retrait israélien de Gaza, du Liban ou de Syrie, selon les informations communiquées par son entourage.

Cette discrétion contraste avec l’importance des questions posées sur la table.

Trump ne veut plus seulement gagner la guerre, il veut savoir comment en sortir

La guerre contre l’Iran devait être courte. Elle dure depuis plusieurs mois et coûte désormais cher à Washington.

Donald Trump a commencé à manifester publiquement son impatience. Avant même de recevoir Netanyahu, il avait exprimé son irritation face à certaines informations israéliennes et minimisé l’importance d’un site nucléaire iranien présenté par Israël comme une menace. Le président états-unien a également insisté sur le fait que Washington disposait de ses propres renseignements.

Le changement est important.

Lorsque les États-Unis d’Amérique et Israël ont engagé ensemble la guerre contre l’Iran, leurs discours se rejoignaient largement. Il fallait empêcher Téhéran de disposer de l’arme nucléaire et réduire ses capacités militaires.

Mais une guerre n’est pas seulement une affaire d’objectifs militaires. Il faut décider quand frapper, quand attendre, quelles négociations accepter et jusqu’où aller.

Sur ces questions, Washington et Jérusalem ne regardent plus nécessairement dans la même direction.

Trump cherche désormais à donner une chance à la diplomatie. Des discussions impliquant notamment Oman et l’Iran tentent de trouver une issue au conflit. Téhéran reste cependant très éloigné des exigences états-uniennes, tandis que la question du détroit d’Ormuz complique encore les négociations.

Pour Netanyahu, le danger est différent : une négociation qui interromprait trop tôt la pression militaire pourrait laisser à l’Iran la possibilité de reconstruire ce qu’Israël cherche précisément à détruire.

C’est là que se situe le désaccord le plus sérieux.

Netanyahu peut-il encore entraîner Trump ?

La question est nouvelle parce que la relation entre les deux dirigeants a longtemps fonctionné dans l’autre sens.

Netanyahu a construit une partie de son image politique sur sa capacité à obtenir l’appui de Washington. Avec Trump à la Maison Blanche, cet avantage semblait presque garanti.

Aujourd’hui, Trump reste favorable à Israël, mais il entend décider lui-même de la politique états-unienne.

Le Wall Street Journal décrit une réception plus froide du Premier ministre israélien, dans une Maison Blanche préoccupée par l’enlisement du conflit. Le quotidien rapporte notamment que Trump a demandé des avancées vers des arrangements concernant le Liban et Gaza.

La nuance est essentielle : il ne s’agit pas d’un abandon d’Israël.

Trump ne remet pas en cause l’alliance stratégique. Il continue de considérer l’Iran comme une menace majeure et maintient l’objectif d’empêcher la République islamique d’acquérir l’arme nucléaire.

Mais il ne semble plus accepter que les priorités de Netanyahu déterminent à elles seules le calendrier de Washington.

Le rapport de force a donc changé sans que l’alliance disparaisse.

Gaza et le Liban compliquent encore le tête-à-tête

L’Iran n’est d’ailleurs pas le seul dossier sur lequel les intérêts des deux gouvernements peuvent diverger.

À Gaza, Donald Trump veut avancer vers une stabilisation du territoire et une solution politique. Israël veut conserver des garanties de sécurité et refuse que la reconstruction se fasse sans règlement de la question du Hamas.

Au Liban, Washington pousse également à des arrangements permettant de réduire les tensions. Israël considère pour sa part que le Hezbollah ne peut retrouver les moyens militaires qui lui permettraient de menacer son territoire.

À cela s’ajoutent la Syrie et l’avenir des accords d’Abraham.

Pour Trump, l’élargissement de ces accords demeure un objectif diplomatique majeur. Il veut également consolider une architecture régionale dans laquelle les États arabes auraient davantage de raisons de coopérer avec Israël.

Cela suppose toutefois des compromis que le gouvernement Netanyahu n’est pas toujours prêt à accepter.

L’alliance reste donc solide sur les grandes questions de sécurité, mais les intérêts ne se confondent plus à chaque étape.

La Turquie ajoute une autre ligne de fracture

Le dossier turc est moins visible, mais il dit beaucoup de la nouvelle relation entre Washington et Jérusalem.

Donald Trump envisage la possibilité de permettre à la Turquie d’acquérir des avions de combat F-35. Israël y voit un problème stratégique majeur : sa supériorité militaire dans la région repose notamment sur sa capacité à conserver certains avantages technologiques.

Là encore, Netanyahu doit convaincre Trump, et non simplement compter sur son soutien.

C’est une différence de taille.

Pendant longtemps, le Premier ministre israélien pouvait considérer la Maison Blanche comme un partenaire prêt à reprendre une partie des positions de Jérusalem. Désormais, il doit négocier avec un président qui poursuit ses propres objectifs régionaux.

À Jérusalem aussi, la rencontre est regardée autrement

Le titre de « douche froide » apparu dans la presse israélienne ne signifie pas que Trump et Netanyahu ont rompu.

Il traduit plutôt une inquiétude : la capacité de Netanyahu à obtenir de Washington exactement ce qu’il souhaite n’est plus aussi évidente.

Israel Hayom résume bien le paradoxe dans son analyse du 28 juillet : les deux dirigeants ont coordonné leur position sur l’Iran, mais les décisions les plus importantes n’ont pas été rendues publiques. La vraie question est désormais de savoir comment cette coordination se traduira sur le terrain.

C’est probablement la partie la plus importante de l’histoire.

Une rencontre peut être excellente et laisser derrière elle de profondes divergences.

Il suffit parfois que deux alliés veuillent atteindre le même objectif avec des calendriers différents pour que leur relation change de nature.

Netanyahu joue aussi une partie politique en Israël

Le contexte intérieur israélien n’est pas secondaire.

Les élections législatives sont prévues le 27 octobre 2026. Netanyahu doit défendre son bilan sécuritaire et convaincre une opinion publique profondément marquée par la guerre.

Sa relation avec Trump compte donc aussi sur le plan électoral.

Pendant des années, la proximité avec Washington a constitué pour le Premier ministre un argument politique puissant. Elle lui permettait de se présenter comme l’homme capable de défendre les intérêts d’Israël auprès du président des États-Unis d’Amérique.

Cette image pourrait perdre de sa force si Trump commence à imposer ses propres choix sur l’Iran, le Liban ou Gaza.

Pour Netanyahu, il ne suffit plus de pouvoir entrer dans le Bureau ovale.

Il faut encore en sortir avec quelque chose.

Washington aussi commence à payer le prix de la guerre

Donald Trump n’a pas uniquement à gérer Netanyahu. Il doit répondre à une autre question : combien de temps les États-Unis d’Amérique peuvent-ils encore consacrer à une guerre dont l’issue reste incertaine ?

Le conflit pèse sur les prix de l’énergie et nourrit les critiques aux États-Unis d’Amérique. À l’approche des élections de mi-mandat, le président doit composer avec une opinion publique qui ne regarde pas nécessairement la guerre contre l’Iran avec les mêmes priorités que le gouvernement israélien. Le Monde souligne justement l’irritation croissante de Trump face à la durée du conflit et à ses conséquences économiques.

Un autre changement mérite d’être suivi : le soutien à Israël, longtemps largement partagé par les deux grands partis états-uniens, se fissure désormais davantage au sein du Parti démocrate. Reuters relève une opposition croissante chez les élus démocrates, notamment sur la guerre à Gaza et sur le soutien militaire à Israël.

Trump peut donc rester un soutien déterminé d’Israël tout en ayant intérêt à empêcher que la guerre ne devienne un fardeau politique durable pour Washington.

Une alliance qui ne disparaît pas, mais qui devient plus exigeante

Il serait donc faux de parler de rupture.

Trump et Netanyahu ont encore trop d’intérêts communs pour cela. L’Iran demeure leur principal adversaire stratégique. Israël a besoin du soutien militaire et diplomatique des États-Unis d’Amérique. Washington, de son côté, continue de considérer Israël comme un partenaire essentiel au Moyen-Orient.

Mais l’époque où l’on pouvait résumer leur relation à une parfaite convergence est peut-être révolue.

Trump veut négocier quand il estime que la négociation peut servir ses intérêts. Netanyahu veut continuer à exercer une pression maximale sur l’Iran tant qu’il considère la menace nucléaire insuffisamment neutralisée.

Trump regarde aussi Gaza, le Liban, la Turquie, l’Arabie saoudite et les accords d’Abraham comme les pièces d’un même échiquier régional.

Netanyahu, lui, doit d’abord répondre à une question plus immédiate : comment garantir la sécurité d’Israël sans laisser à ses adversaires le temps de se reconstruire ?

Les deux hommes restent alliés.

Ils ne jouent simplement plus exactement la même partie.

La suite de la guerre contre l’Iran permettra de mesurer l’ampleur réelle de cette évolution.

Si Trump poursuit les négociations avec Téhéran malgré les réserves israéliennes, Netanyahu devra s’adapter à une décision prise à Washington plutôt qu’à Jérusalem.

Si, au contraire, la diplomatie échoue et que les opérations militaires reprennent avec le soutien des États-Unis d’Amérique, le Premier ministre israélien retrouvera une marge de manœuvre plus importante.

Dans les deux cas, la rencontre du 28 juillet aura marqué un moment important : pour la première fois depuis le début de cette guerre, la question n’est plus seulement de savoir jusqu’où Israël veut aller, mais jusqu’où Trump est encore prêt à l’accompagner.

Benjamin Netanyahu voulait préserver une relation indispensable. Donald Trump voulait, lui, préserver sa liberté de décision.

Les deux hommes ont réussi à éviter l’affrontement public. Ils ont parlé d’une rencontre excellente. La Maison Blanche l’a qualifiée de productive. Mais derrière ces mots, une question demeure.

Qui conduira désormais la politique des États-Unis d’Amérique au Moyen-Orient : un président qui veut mettre fin à une guerre qui s’éternise ou un Premier ministre qui estime que le danger n’est pas encore écarté ?

La réponse ne se trouve pas dans la poignée de main du Bureau ovale.

Elle se jouera dans les prochains choix de Washington sur l’Iran, Gaza et le Liban.

Et c’est là que l’on saura si la « douche froide » évoquée par la presse israélienne n’était qu’une impression passagère ou le premier signe d’une relation devenue plus difficile à piloter pour Benjamin Netanyahu.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Colombie : pourquoi Bogotá ferme ses ambassades en Algérie et en Afrique du Sud au moment où ses relations avec Rabat se renforcent

En diplomatie, certains gestes parlent parfois autant que les discours. La décision de Bogotá de fermer ses ambassades en Algérie et en Afrique du Sud aurait pu n’être qu’une mesure administrative destinée à réduire les dépenses publiques. Mais le choix des deux pays concernés et le rapprochement parallèle avec Rabat donnent à cette annonce une dimension plus politique.

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À des milliers de kilomètres de l’Amérique latine, le Sahara occidental se retrouve une nouvelle fois au centre d’un jeu d’influences où chaque soutien international compte.

La Colombie réorganise son réseau diplomatique et réduit sa présence sur le continent africain. La fermeture annoncée de ses représentations à Alger et à Pretoria intervient alors que Bogotá développe des liens plus étroits avec le Maroc. Derrière cette décision se trouve un dossier qui oppose depuis des décennies Rabat et Alger : l’avenir du Sahara occidental.

Deux ambassades fermées, deux capitales au poids symbolique

La Colombie affirme vouloir revoir ses priorités diplomatiques et concentrer ses moyens sur les postes jugés les plus utiles à ses intérêts.

Mais le choix de fermer ses ambassades en Algérie et en Afrique du Sud attire immédiatement l’attention. Ces deux pays ne sont pas de simples partenaires diplomatiques parmi d’autres.

L’Algérie occupe une place centrale dans le dossier sahraoui. Depuis le retrait espagnol du Sahara occidental en 1975, Alger soutient le Front Polisario et défend l’organisation d’un processus permettant au peuple sahraoui de décider de son avenir.

L’Afrique du Sud adopte une position proche. Marquée par son histoire de lutte contre l’apartheid et les mouvements de libération nationale, Pretoria considère également que la question sahraouie relève du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Pour Rabat, au contraire, le Sahara occidental est une partie de son territoire et le plan d’autonomie proposé sous souveraineté marocaine constitue la solution réaliste au conflit.

C’est dans cette opposition diplomatique ancienne que prend place la décision colombienne.

Le Maroc avance ses pions en Amérique latine

Depuis plusieurs années, Rabat cherche à renforcer ses relations avec les pays d’Amérique latine.

La stratégie marocaine repose sur plusieurs leviers : coopération économique, investissements, échanges commerciaux, partenariats sécuritaires et diplomatie bilatérale.

L’objectif est aussi clair : obtenir davantage de soutiens à sa position sur le Sahara occidental.

Pendant longtemps, plusieurs pays latino-américains ont entretenu des relations avec la République arabe sahraouie démocratique proclamée par le Front Polisario. Mais cette situation évolue progressivement.

Certains États ont choisi de revoir leur position ou de renforcer leur coopération avec le Maroc.

Dans cette bataille diplomatique, chaque rapprochement compte.

Bogotá change-t-elle de ligne ?

La fermeture des ambassades en Algérie et en Afrique du Sud intervient après plusieurs années durant lesquelles la Colombie avait adopté une diplomatie particulièrement engagée sur les questions internationales liées aux droits humains, à l’environnement et aux relations avec les pays du Sud.

Le nouveau pouvoir colombien affiche une volonté de revoir ses priorités. L’objectif annoncé est de disposer d’un réseau diplomatique plus efficace et moins coûteux.

Mais au-delà de la justification financière, certains observateurs voient dans cette réorganisation un changement d’approche.

La Colombie cherche-t-elle à se rapprocher de pays considérés comme davantage compatibles avec ses intérêts économiques et stratégiques ?

Le rapprochement avec le Maroc alimente cette lecture.

Il reste toutefois difficile d’affirmer que Bogotá tourne définitivement le dos à Alger ou Pretoria. La fermeture d’une ambassade ne signifie pas automatiquement une rupture politique. Les relations entre États peuvent continuer à travers d’autres canaux diplomatiques.

Mais le signal envoyé n’est pas neutre.

Le Sahara occidental, un dossier qui dépasse le Maghreb

Le conflit du Sahara occidental ne se limite plus aux relations entre le Maroc et l’Algérie.

Au fil des années, il est devenu un sujet suivi par plusieurs puissances internationales.

Le Maroc a obtenu des soutiens importants, notamment après la reconnaissance par les États Unis d’Amérique de sa souveraineté sur le territoire sous l’administration de Donald Trump en 2020.

Plusieurs pays ont depuis affiché un soutien au plan d’autonomie marocain.

De son côté, l’Algérie continue de défendre la position du Front Polisario et refuse toute solution qui ne passerait pas par l’autodétermination.

Cette rivalité dépasse donc les frontières du Maghreb. Elle se joue désormais dans les enceintes internationales et dans les relations bilatérales avec des pays parfois éloignés géographiquement du conflit.

La décision colombienne montre une évolution importante des relations internationales : les alliances ne reposent plus uniquement sur des proximités historiques ou idéologiques.

Les États cherchent d’abord à défendre leurs intérêts.

Pour le Maroc, développer des liens avec l’Amérique latine représente une opportunité d’élargir son soutien diplomatique. Pour l’Algérie, maintenir ses positions auprès de partenaires internationaux reste un enjeu majeur.

La Colombie, elle, semble vouloir redéfinir ses priorités.

Cette affaire rappelle aussi une réalité : les dossiers africains occupent désormais une place croissante dans les stratégies diplomatiques mondiales. Les pays du continent ne sont plus seulement des acteurs régionaux ; leurs enjeux deviennent des terrains de compétition entre États venus d’autres continents.

La question sera désormais de savoir si la décision colombienne restera un choix isolé ou si elle annonce une évolution plus large de la politique latino-américaine à l’égard du Maghreb.

Car derrière les ambassades qui ferment et les partenariats qui se renforcent, c’est une question plus vaste qui se pose : dans un monde où les alliances évoluent rapidement, quels pays réussiront à convaincre de leur vision diplomatique ?

La fermeture des ambassades colombiennes en Algérie et en Afrique du Sud ne constitue pas, à elle seule, un bouleversement international. Mais elle intervient sur un terrain particulièrement sensible.

Entre le rapprochement avec Rabat, les positions d’Alger et de Pretoria et la place du Sahara occidental dans les relations internationales, Bogotá vient de poser un acte qui dépasse largement la simple gestion administrative de son réseau diplomatique.

Une décision qui confirme une chose : dans la diplomatie mondiale, même une fermeture d’ambassade peut devenir un message politique.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

ONU : six candidats, six visions pour succéder à António Guterres

La campagne pour la succession d’António Guterres est entrée dans une nouvelle phase. Réunis au siège des Nations unies à New York, les six candidats à la fonction de secrétaire général ont exposé publiquement leur vision de l’organisation. Au-delà de l’exercice, ces auditions offrent un aperçu des priorités qui pourraient façonner l’ONU après le départ du diplomate portugais, dont le mandat s’achèvera le 31 décembre 2026.

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Réformer une organisation fragilisée par les divisions entre grandes puissances, répondre à une crise de financement, restaurer la confiance des États membres et préserver le multilatéralisme : les défis qui attendent le prochain secrétaire général des Nations unies sont considérables. Les six personnalités en lice partagent le constat d’une institution sous pression, mais chacune propose sa propre méthode pour tenter de lui redonner de l’élan.

Le choix du prochain secrétaire général ne dépendra pas uniquement des qualités personnelles des candidats. Comme le veut la procédure, le Conseil de sécurité devra d’abord s’accorder sur un nom avant de le recommander à l’Assemblée générale. Les cinq membres permanents disposent chacun d’un droit de veto, ce qui fait de cette désignation un exercice où les équilibres géopolitiques comptent autant que les compétences des prétendants.

Dans ce contexte, les auditions publiques organisées cette semaine ont permis aux candidats de défendre leur projet devant les États membres et la société civile.

Michelle Bachelet : remettre les droits humains au cœur de l’action des Nations unies

Ancienne présidente du Chili et ancienne Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michelle Bachelet est l’une des figures les plus connues de cette élection. Son expérience politique, comme son parcours au sein du système onusien, lui confèrent une solide crédibilité.

Elle estime que l’ONU doit retrouver une capacité d’initiative face aux crises internationales. Pour y parvenir, elle plaide pour une diplomatie plus active, un renforcement de la prévention des conflits et une défense constante des droits humains, qu’elle considère comme le socle de la légitimité de l’organisation.

Rafael Grossi : faire de l’efficacité une priorité

Diplomate argentin et directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Grossi s’est imposé ces dernières années comme un acteur incontournable des négociations sur les questions nucléaires.

Sa candidature repose sur une idée simple : une organisation efficace inspire davantage confiance. Il souhaite moderniser le fonctionnement des Nations unies, accélérer les prises de décision et rendre l’institution plus réactive face aux crises sécuritaires, qu’il s’agisse des conflits armés ou des risques liés à la prolifération nucléaire.

Rebeca Grynspan : replacer le développement au centre du débat

Économiste costaricienne et actuelle secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), Rebeca Grynspan met en avant son expérience des questions économiques.

Selon elle, les inégalités, la dette et les difficultés de financement du développement alimentent une grande partie des tensions internationales. Elle souhaite que l’ONU joue un rôle plus affirmé dans la recherche de solutions économiques, notamment en faveur des pays à revenu faible ou intermédiaire.

María Fernanda Espinosa : redonner toute sa place au multilatéralisme

Ancienne ministre équatorienne des Affaires étrangères et ancienne présidente de l’Assemblée générale des Nations unies, María Fernanda Espinosa connaît les rouages de l’organisation.

Elle défend une ONU plus représentative des équilibres actuels du monde et appelle à renforcer le dialogue entre les États membres. Son projet repose sur la conviction que les grandes crises contemporaines ne pourront être résolues que par une coopération internationale plus étroite.

Carolyn Rodrigues-Birkett : restaurer la confiance des États membres

Ancienne ministre des Affaires étrangères du Guyana et actuelle représentante permanente de son pays auprès des Nations unies, Carolyn Rodrigues-Birkett concentre son discours sur la crédibilité de l’institution.

Elle juge indispensable d’améliorer la gouvernance interne, de renforcer la transparence administrative et de mieux répondre aux attentes des États membres. À ses yeux, une organisation crédible est une organisation capable de tenir ses engagements.

Macky Sall : porter la voix du continent africain

Ancien président du Sénégal, Macky Sall est le seul candidat africain en lice.

Son projet s’appuie sur une réforme de la gouvernance mondiale qu’il juge devenue indispensable. Il défend une représentation plus équilibrée des différentes régions au sein des instances décisionnelles, tout en plaidant pour un meilleur financement du développement, une coopération accrue avec les pays du Sud et une attention particulière aux effets du changement climatique sur les économies les plus vulnérables.

Des priorités différentes, un même diagnostic

Les auditions ont fait apparaître des sensibilités distinctes. Michelle Bachelet met l’accent sur les droits humains, Rafael Grossi sur l’efficacité institutionnelle, Rebeca Grynspan sur le développement, María Fernanda Espinosa sur le multilatéralisme, Carolyn Rodrigues-Birkett sur la confiance des États membres et Macky Sall sur une gouvernance mondiale davantage ouverte aux pays du Sud.

Malgré ces différences, tous dressent le même constat. L’ONU traverse une période où les conflits se multiplient, où les rivalités entre grandes puissances paralysent régulièrement le Conseil de sécurité et où les ressources financières de l’organisation sont soumises à de fortes tensions.

Le prochain secrétaire général héritera ainsi d’une institution confrontée à des attentes immenses. Son identité sera connue dans les prochains mois, à l’issue des consultations du Conseil de sécurité puis du vote de l’Assemblée générale. D’ici là, la campagne continuera de mettre en lumière deux questions qui dépassent les candidatures elles-mêmes : quelle ONU les États membres souhaitent-ils pour les années à venir, et jusqu’où sont-ils prêts à lui donner les moyens d’agir ?

Celine Dou, pour la Boussole-infos

Syrie : après quinze ans de rupture, Paris reprend pied à Damas

Les deux explosions qui ont retenti à Damas quelques heures avant la rencontre entre Emmanuel Macron et Ahmed al-Charaa auraient pu conduire à l’annulation d’une visite déjà chargée de symboles. Il n’en a rien été. En maintenant son déplacement et en annonçant une relance des relations franco-syriennes, le président français a fait le choix d’assumer une inflexion diplomatique majeure : renouer avec un pouvoir de transition dirigé par un homme dont le passé continue de susciter de profondes interrogations au sein de la communauté internationale.

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Le rapprochement engagé entre Paris et Damas dépasse le cadre d’une visite présidentielle. Il traduit une évolution de la politique française au Moyen-Orient, où les impératifs de stabilité, de sécurité et de reconstruction semblent désormais primer sur la stratégie d’isolement poursuivie durant les années Bachar al-Assad. Ce choix, qui ouvre de nouvelles perspectives diplomatiques, expose aussi la France à des critiques sur la nature du partenaire avec lequel elle accepte aujourd’hui de traiter.

Les images ont fait le tour du monde. Alors que deux engins explosifs improvisés éclataient dans le centre de Damas, à proximité de l’hôtel où séjournait la délégation française, Emmanuel Macron poursuivait son programme sans modification. Quelques heures plus tard, il apparaissait aux côtés d’Ahmed al-Charaa, président syrien de transition, pour annoncer l’ouverture d’une nouvelle page des relations entre les deux pays.

Le contraste est saisissant. D’un côté, une capitale qui demeure exposée à des attaques rappelant que la guerre n’a pas totalement quitté le territoire syrien. De l’autre, un chef d’État européen qui choisit de maintenir sa visite afin de signifier que la France entend désormais accompagner la reconstruction politique du pays plutôt que de l’observer à distance.

Cette décision marque une rupture avec la ligne suivie par Paris depuis le début de la guerre civile syrienne. Pendant plus d’une décennie, la France avait rompu tout dialogue politique avec le régime de Bachar al-Assad, faisant de son isolement diplomatique un principe constant de sa politique étrangère. La chute de ce dernier a toutefois rebattu les cartes.

À la tête de la Syrie se trouve désormais Ahmed al-Charaa, figure dont le parcours demeure l’un des plus controversés de la région. Connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Joulani, il a dirigé le Front al-Nosra, ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda, avant de prendre ses distances avec cette organisation et d’engager une transformation politique progressive. Depuis son accession au pouvoir, il s’efforce de convaincre les partenaires étrangers que son gouvernement est en mesure de conduire une transition, de restaurer les institutions de l’État et de garantir une forme de stabilité.

C’est précisément cette évolution que la France dit vouloir accompagner.

Emmanuel Macron n’a pas offert un soutien inconditionnel au nouveau pouvoir syrien. Il a rappelé que la poursuite du rapprochement dépendrait du respect des libertés fondamentales, de la protection des minorités, de la poursuite de la transition politique et de la lutte contre les organisations djihadistes encore actives sur le territoire. Ces réserves n’ont toutefois pas empêché Paris d’annoncer une reprise des relations diplomatiques, la nomination prochaine d’ambassadeurs, un renforcement de la coopération sécuritaire ainsi qu’un engagement accru dans les projets de reconstruction.

Pour les partisans de cette stratégie, il s’agit d’un choix dicté par le réalisme. Après quatorze années de guerre, la Syrie ne pourra être reconstruite sans partenaires internationaux. Maintenir une politique de mise à l’écart risquerait de laisser le champ libre à d’autres puissances déjà fortement implantées dans la région, tandis que la persistance de l’instabilité continuerait d’alimenter les réseaux extrémistes, les trafics et les mouvements migratoires.

Les détracteurs de cette orientation y voient au contraire un pari risqué. Ils rappellent que le passé d’Ahmed al-Charaa continue de peser sur son image internationale et estiment que la normalisation diplomatique intervient alors que les institutions syriennes demeurent fragiles et que les garanties apportées par le pouvoir de transition restent limitées. Les attentats survenus le jour même de la visite présidentielle nourrissent cette lecture : ils illustrent les difficultés persistantes des autorités à assurer une sécurité durable jusque dans la capitale.

La question dépasse cependant la seule personnalité d’Ahmed al-Charaa. Elle touche à la manière dont les États redéfinissent aujourd’hui leurs priorités diplomatiques. Face aux conflits prolongés, les capitales occidentales semblent de plus en plus privilégier un engagement pragmatique avec les autorités en place plutôt que l’attente d’une transition idéale. La Syrie devient ainsi le laboratoire d’une diplomatie fondée moins sur les intentions affichées que sur les rapports de force et les intérêts stratégiques.

C’est dans cette logique qu’il faut comprendre le « partenariat privilégié » évoqué à Damas. Derrière cette formule se dessinent des enjeux considérables : la reconstruction d’infrastructures détruites par quatorze années de guerre, le retour progressif des investisseurs étrangers, la lutte contre les cellules résiduelles de l’organisation État islamique et la recomposition des équilibres au Moyen-Orient, alors que les tensions entre l’Iran et les États-Unis d’Amérique continuent de peser sur l’ensemble de la région.

En choisissant de reprendre pied à Damas, la France prend un risque calculé. Elle mise sur l’idée qu’un dialogue exigeant avec les nouvelles autorités produira davantage d’effets qu’une politique d’isolement devenue difficile à maintenir. Reste à savoir si cette stratégie permettra réellement de consolider la transition syrienne ou si elle offrira avant tout une reconnaissance internationale à un pouvoir dont la capacité à stabiliser durablement le pays reste encore à démontrer.

Christian Estevez

Taliban à Bruxelles, contacts avec le Hamas, coopération avec la Libye : jusqu’où l’Occident est-il prêt à composer avec ses anciens ennemis ?

Pendant des années, les capitales occidentales ont présenté les taliban et le Hamas comme des ennemis de l’ordre international. Cette semaine pourtant, une délégation talibane était reçue à Bruxelles tandis que des révélations faisaient état de contacts entre des représentants français et le Hamas. Au même moment, Amnesty International accusait l’Union européenne de fermer les yeux sur les abus commis contre les migrants en Libye. Trois informations distinctes, une même question : que devient une politique de refus lorsque ceux que l’on refusait hier deviennent incontournables ?

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À Bruxelles, les responsables européens ont pris soin de préciser que la rencontre avec les taliban ne constituait en rien une reconnaissance du régime afghan. L’exercice de communication était prévisible. Depuis leur retour au pouvoir en août 2021, les taliban demeurent au cœur de profondes tensions avec les pays occidentaux, notamment en raison des restrictions imposées aux femmes et aux filles. Pourtant, les représentants du mouvement ont bien été reçus dans la capitale de l’Union européenne afin d’évoquer la question des réfugiés afghans et les mécanismes de retour vers l’Afghanistan.

L’image est difficile à ignorer. Pendant vingt ans, les États-Unis d’Amérique et leurs alliés ont mené une guerre destinée, entre autres, à empêcher les taliban de gouverner le pays. Des milliers de soldats ont été déployés, des milliards de dollars investis et un État afghan soutenu à bout de bras. Aujourd’hui, les mêmes puissances doivent traiter avec ceux qu’elles ont combattus pendant deux décennies.

La guerre s’est achevée. La géographie, elle, n’a pas changé. Les taliban contrôlent Kaboul, les administrations, les frontières et les institutions du pays. Pour qui souhaite gérer la question migratoire afghane, il n’existe pas d’interlocuteur alternatif.

La même réalité se dessine en filigrane dans le dossier palestinien.

Les informations évoquant une rencontre entre des représentants français et le Hamas ont été officiellement démenties par Paris. En l’absence d’éléments permettant d’établir les faits avec certitude, la prudence s’impose. Mais le débat né de ces révélations dépasse largement la question de leur véracité.

Depuis des mois, les chancelleries occidentales réfléchissent à l’avenir de Gaza. Elles parlent de reconstruction, de gouvernance, de sécurité et d’architecture politique pour l’après-guerre. Pourtant, une difficulté demeure au centre de toutes les équations : comment imaginer l’avenir d’un territoire en faisant abstraction de l’un des acteurs qui y exerce encore une influence majeure ?

Le Hamas reste considéré comme une organisation terroriste par l’Union européenne. Cette qualification n’est pas remise en cause. Mais elle ne répond pas à la question pratique à laquelle se heurtent les diplomates. Une organisation peut être condamnée, sanctionnée et combattue. Lorsqu’elle conserve une capacité d’action sur le terrain, elle ne disparaît pas pour autant des calculs politiques.

L’affaire libyenne complète ce tableau sous un angle différent.

Depuis plus d’une décennie, la lutte contre l’immigration irrégulière est devenue l’une des priorités stratégiques de l’Union européenne. Pour contenir les départs vers les côtes européennes, Bruxelles a progressivement renforcé sa coopération avec différents acteurs libyens. Cette politique a contribué à réduire certains flux migratoires. Elle a aussi exposé l’Union européenne à des critiques persistantes.

Les rapports des Nations unies, les enquêtes journalistiques et les organisations de défense des droits humains décrivent depuis des années un environnement marqué par les violences contre les migrants, les détentions arbitraires et les abus. Amnesty International accuse désormais les institutions européennes de privilégier les objectifs migratoires au détriment des principes qu’elles affirment défendre.

Là encore, la controverse révèle une contradiction plus profonde que la seule question libyenne. L’Europe continue de dénoncer certaines pratiques tout en coopérant avec des acteurs qu’elle juge indispensables à la protection de ses frontières.

Les trois dossiers ne racontent pas une conversion idéologique de l’Occident. Les taliban ne sont pas devenus fréquentables aux yeux des Européens. Le Hamas n’est pas devenu acceptable parce que certains réfléchissent à l’avenir de Gaza. Les autorités libyennes n’ont pas acquis une réputation exemplaire en matière de droits humains.

Ce qui a changé n’est pas la nature de ces acteurs. Ce sont les rapports de force.

Depuis la fin de la guerre froide, les puissances occidentales ont souvent pensé les relations internationales à travers une distinction relativement claire entre partenaires et adversaires. Les événements de ces dernières années ont progressivement brouillé cette frontière. L’Afghanistan, Gaza et la Libye rappellent chacun à leur manière qu’il est parfois plus facile de condamner un acteur que de l’écarter durablement du jeu.

Les diplomates le savent depuis longtemps : la politique internationale ne consiste pas à choisir ses interlocuteurs mais à composer avec les réalités du terrain. Les opinions publiques, elles, découvrent plus difficilement cette logique lorsque ceux avec lesquels on dialogue aujourd’hui sont précisément ceux que l’on présentait hier comme des ennemis irréconciliables.

C’est sans doute ce qui explique le malaise suscité par ces trois actualités. Elles mettent en lumière un décalage grandissant entre le langage des principes et celui des intérêts. Les premiers continuent de structurer les discours officiels. Les seconds orientent de plus en plus les décisions.

Les responsables européens répètent que dialoguer ne signifie pas reconnaître et que coopérer ne revient pas à approuver. La formule est diplomatiquement utile. Elle ne change toutefois rien au constat que révèlent les événements de ces derniers jours : les acteurs que l’on promettait hier d’isoler sont aujourd’hui devenus des interlocuteurs que l’on ne peut plus ignorer.

Celine Dou, pour la Boussole-infos

États-Unis d’Amérique : Donald Trump change de ton sur l’Ukraine après un entretien avec Volodymyr Zelensky au G7

À Évian, où se déroule actuellement le sommet du G7, une séquence diplomatique a retenu l’attention bien au-delà des discussions officielles. Après plusieurs mois durant lesquels il avait laissé entendre qu’une issue négociée à la guerre en Ukraine constituait sa priorité, Donald Trump a affiché, à l’issue d’un entretien avec Volodymyr Zelensky, une position plus favorable au renforcement des capacités militaires ukrainiennes. Un signal qui interroge sur l’orientation réelle de la politique étatsunienne dans un conflit dont la fin reste hors de portée.

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Réunis en France, les dirigeants des États-Unis d’Amérique, du Canada, du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon, ainsi que les représentants de l’Union européenne, se retrouvent dans un contexte international particulièrement tendu. Entre les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, les rivalités stratégiques avec la Chine et les incertitudes économiques mondiales, le sommet d’Évian se déroule sous le signe de la sécurité internationale.

Invité par les dirigeants du G7, Volodymyr Zelensky est venu chercher ce que Kiev recherche depuis le début de l’invasion russe : des garanties de soutien politique, financier et militaire. Pour le président ukrainien, l’enjeu est d’autant plus important que la guerre est entrée dans une phase d’usure où ni Moscou ni Kiev ne semblent en mesure d’imposer une victoire décisive.

C’est dans ce contexte que s’est tenue la rencontre entre Donald Trump et son homologue ukrainien.

Selon les informations communiquées à l’issue de leurs échanges, le président étatsunien a soutenu le principe d’un renforcement des capacités de défense de l’Ukraine, notamment à travers des coopérations permettant la production locale de certains armements et systèmes militaires avancés.

L’annonce n’aurait sans doute pas suscité autant de réactions si elle n’était pas intervenue après des mois de déclarations parfois très différentes.

Durant sa campagne présidentielle puis depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump avait construit une part importante de son discours sur la promesse de mettre fin à la guerre. À plusieurs reprises, il avait affirmé qu’une solution politique demeurait possible et s’était montré réservé face à certaines initiatives susceptibles d’accroître l’implication occidentale dans le conflit.

Cette posture avait nourri l’idée d’une rupture avec la stratégie suivie par son prédécesseur. Beaucoup d’observateurs estimaient alors que Washington pourrait chercher à privilégier la négociation plutôt qu’un soutien militaire prolongé.

Le signal envoyé depuis Évian paraît aujourd’hui moins évident à interpréter.

Car une négociation repose toujours sur une lecture claire des intentions des différents acteurs. Or, lorsqu’un dirigeant alterne entre discours de médiation et soutien accru aux capacités militaires de l’une des parties, il introduit une part d’incertitude dans les calculs diplomatiques.

Pour l’Ukraine, les déclarations de Donald Trump peuvent être perçues comme la confirmation que le soutien occidental demeure solide malgré les débats qui traversent certaines capitales. Pour la Russie, elles risquent au contraire d’alimenter l’idée que les États-Unis d’Amérique restent engagés dans une logique de pression stratégique plutôt que dans une démarche de compromis.

Ce constat ne signifie pas qu’un renforcement des capacités ukrainiennes rende impossible toute perspective de paix. L’histoire montre que des négociations peuvent s’ouvrir alors même que les combats se poursuivent. Mais il souligne une contradiction qui accompagne depuis plusieurs mois la diplomatie de Donald Trump : vouloir apparaître comme l’artisan d’un règlement tout en multipliant des signaux parfois difficiles à concilier avec cet objectif.

Cette question dépasse d’ailleurs le seul cadre ukrainien.

Depuis son retour au pouvoir, le président étatsunien a fait de sa personnalité un instrument central de sa politique étrangère. Ses prises de position évoluent souvent rapidement, parfois au gré des interlocuteurs, des circonstances ou des rapports de force du moment. Certains y voient une forme de pragmatisme. D’autres considèrent que cette approche complique la tâche des partenaires comme des adversaires de Washington, contraints d’interpréter des orientations qui peuvent changer en quelques semaines.

Dans le cas de l’Ukraine, cette imprévisibilité constitue un facteur à part entière. Car la guerre ne se joue pas seulement sur les champs de bataille. Elle se joue également dans la perception que chaque camp se fait de la détermination de ses soutiens et de ses adversaires.

Plus de quatre ans après le début de l’invasion russe, le conflit continue pourtant de produire son lot quotidien de morts, de blessés et de déplacés. S’il occupe aujourd’hui moins d’espace dans l’actualité internationale, concurrencé par d’autres crises, il demeure l’une des tragédies humaines les plus lourdes du continent européen depuis la Seconde Guerre mondiale.

La rencontre d’Évian ne changera peut-être pas à elle seule le cours de la guerre. Elle rappelle néanmoins une réalité souvent oubliée : dans les conflits de longue durée, la constance d’une stratégie compte presque autant que la stratégie elle-même. Et lorsqu’une grande puissance envoie des messages contradictoires, l’incertitude peut devenir un obstacle supplémentaire sur le chemin déjà étroit de la paix.

Celine Dou, pour la Boussole-infos